PHILOSOPHIE ET RELIGION
§ I«'. — Le stoïcisme chrétien ; son rôle et son importance; ses principaux représentants. — Du Vair : La philosophie morale des statiques, comparée avec le traité de Juste-Lipse : Manuductio ad stoïcam philosophiam, — Analyse. — Emprunts textuels avoués par Charron. — Caractère pratique du livre de du Vair. — Enseignement de la morale sécularisé. — Duperron ; caractère de ses traités philosophiques.
Les historiens de la philosophie ont enregistré avec soin les noms de tous ceux qui ont agité les problèmes de la science, soit qu'ils aient cherché des solutions nouvelles, ou qu'ils se soient contentés de reproduire , sous une autre forme, les doctrines de l'antiquité. Ils les ont classés par écoles, et ils ont trouvé auxxv® et xvi« siècles, des Platoniciens , des Péripatéticiens , des Sceptiques et des Mystiques. La France a fourni son contingent à cette armée de penseurs» Quelques-uns de ses philosophes ont donné lieu à des travaux considérables : le platonicien Ramus a été étudié avec un zèle pieux; il semble qu'on ait tout dit sur les sceptiques Montaigne et Charron ; sur le premier on a écrit de gros livres , et chaque jour sa vie et ses ouvrages sont l'objet de nouveUes recherclies. On leur a marqué soigneusement à
la plupart avaient des niu;urs fssentielleineiit paciliques, et, en raisou de leur professiou, n'avaient jamais manié les urmes. Le l'arleraent rompla beaucoup de ces caractères énergiques ; depuis le chancelier de L'IIospituI , en qui sca contempordins trouvaient quelque chose de saint Jérôme et de Caton (1), jusqu'au pi-ésident Chi-istophc de Thon, ce ferme vieillard, qui, à sua lit de mort, réconfoi-tait ses amis pleurant de désespoir sur les ruines de la France (2). Achille de Harlay, Simon Marion , Guillaume du Vair étaient de la même école. J'emploie à dessein ce mot, car il y eut réellement alors un enseignement sto'fque avec ses traditions heaucoup plus pratiques sans doute que spéculatives , mais indiquant cette communauté de vues qui unit les disciples d'un même maître. Ce fut du Voir, bien qu'il ne soit pas Tenu le premier, qui devint le vrai chef de celle école , et qui en résuma les idées en les appliquant aux événements contemporains ; du Vair, qui fut toujours lier de porter et surtout de mériter le titre de stoïcien. Ce sont aussi les principes de cette philosophie qui inspirèrent les harangues de L'IIospital, les Quatrains moraiu: de Pibrac, et l'histoire de J.-Aug. de Tbou , le lîls de Christophe : l'on peut même dire qu'on en sent encore le souille puissant dans les héroïques tragédies de Corneille.
Mais si l'on ne veut compter parmi les philosophes proprement dits que ceujL qui ont écrit sur des matières philosophiques, du Vair, qui seul remplit exactement cette condition , mérite bien une mention à cAlé de Montaigne et de Charron. 11 est bonorable , en effet , pour la France de rappeler que dans l'un des siècles les plus tourmentés de son histoire, elle n'a pas eu seulement des sages qui o(-
(1) Branlûme.
(2) V. le Traite' de la Covitmice et Consoialioii, liv. m,
— 8i — fraient à leurs contemporains, au milieu de tant de souffrances, comme remède souverain, une sorte de liberté indéfuiissable dans l'asile de la conscience ; ni des théori-' ciens de vertu qui, après avoir employé tout leur art, et, quoi qu'ils en disent (i), toute leur scolastique, à dessiner méthodiquement, pièce à pièce, un portrait de la sagesse, vous laissent, au demeurant, dans la perplexité, en proclamant « que la vérité n'est point de nostre acquest, et que .^nous n'auons de quoy nous la vendiquer, nous en asseûrer et la posséderas). •
Ainsi , dans ce renouvellement de toutes les choses antiques , nous avons eu des stoïciens prenant le nom et adoptant les principes de cette vaillante école. Mais cette imitation n'alla qu'à la morale, et encore fut-elle modifiée par le christianisme. Du Vair est un disciple du Portique; mais il ne l'est pas moins de l'Évangile. Il est vrai qu'entre les deux doctrines , la fusion était facile , car de tous les systèmes de morale de l'antiquité, il n'en est pas qui, plus que celui de Zenon, se rapproche des préceptes chrétiens. Du Vair, en adoptant , en préconisant la philosophie stoïcienne , voyait et montrait jusqu'où l'énergie humaine pouvait aller d'ellemême , sans secours divin ; il se rendait compte des forces' propres de l'âme , et en faisait honte à la mollesse de son siècle. Mais c'était surtout aux gens de bien qu'il parlait, voulant former une armée pour l'Apposer aux méchants. Il
(1) V. la Préface de Charron.
(2) Charron , De la Sagesse^ liv. ii, ch* ii , p. ^5. — Cf. i, ch. xV, p. 126. — Bizarre contradiction que celle expresse déclaration de scep*ticisme d^ns le livre le plus dogmatique du monde ! Comment concilier en effet le doute dont Charron fait une loi au philosophe , avec cet aveu de sa préface: « J'ay questé par cy, par là, et tiré la pluspart des matériaux de cet ouvrage des meilleurs autheurs qui ont traicté ceste matière. »
— 8i — ne pouvait songer a prêcher le stoïcisme de Zenon ou ie Jésus-Christ, hi morale du devoir et ses rigoureuses exigences, à des cœurs giUés par les passions les plus brutales, et incapables même de comprendre la morale de l'intérêt bien entendu. 11 s'adressait à ces cœurs honnêtes, mais mous, qui pleuraient dans l'ombre sur les maux du pays, mais a qui la force manquait pour les rechercher et y appliquer les remèdes nécessaires; il s'adressait aussi à ces pnidenls qui croyaient t plus seur de céder à la violence et de faire vove au destin , » ou t de lovier • adroitement entre les écueils; et c qui tousiours biaisant, se trounoieut enfin c aussi esloignez du deuoir d'vn bon citoyen , que ceux qui « s'estoient iettez au mal tout-à-coup..., et d'un plein saut c lancez à la confusion (1). > Aux uns et aux autres il dit d'abord : Voilà ce qu'on a su faire dans l'antiquité, avant les préceptes de l'Évangile, avant l'exemple sublime de la croix. Et il se retrempait lui-même dans cette philosophie purement humaine, par laquelle il mesurait et essayait ses forces avant de monter plus haut, jusqu'à « la sainte philosophie (2). » . I Tel est le but du traité de la Philosophie morale des stoïques, auquel du Vair joignit une traduction dix, Manuel d'Épictète, l'évangile de cette secte généreuse. Ce livre est une profession de foi fière et hardie , un rappel énergique aux vrais principes , nettement posés en face des douteurs et des corrompus , des ennemis de toutes sortes , et des amis timorés et hésitants , plus dangereux que les ennemis. Ce n'était pas le moment des transactions et des movens termes ; il fallait relever d'une main courageuse les tables de la loi, et en expliquer les sévères {prescriptions sous une forme ^noble et
(1) La Constance^ etc., p 990, in-S».
(2) Titre d'un d/ s traites de morale de dn Vair.
grave comme elle, mais accessible à tous. Ici, pour commencer, la philosophie était plus puissante que la religion dont l'autorité était chaque jour abaissée par d'indignes ministres. Et puis, l'Évangile pouvait sembler, dans ce désordre de^ cœurs et des esprits, offrir un idéal de perfection trop au-dessus de l'humanité. Du Vair, pour accomplir sa tâche, s'adressa donc d'abord h la philosophie; et nous avons ^u pourquoi il préféra la morale stoïcienne : elle était la plus haute et la plus pure. D'ailleurs étant de l'homme , elle ne pouvait être récusée par l'homme : d'une part , elle prenait sa base dans la raison humaine; et de l'autre, si on la déclarait impraticable, elle pouvait j comme le christianisme, montrer 'ses héros et ses martvrs.
Il ne faut pas chercher dans le livre de du Vair un traité complet de la morale du Portique ; il faut y chercher bien moins encore un ouvrage semblable à celui dans lequel Juste-Lipse a développé en soixante-six dissertations très érudites , distribuées en trois livres et rangées sous le titre commun de Guide de la philosophie stoïcienne (Manudtictio ad stoïcam philosophiam), tous les principes , tous les préceptes , mais aussi toutes les subtilités et toutes les exagérations des disciples directs ou indirects de Zenon , celles dont s'est moqué Horace , et celles que Cicéron a exposées dans ses Paradoxes. On peut croire avec Gassendi (1) que le long et aride ouvrage de Juste-Lipse a donné à du Vair l'idée du sien : assurément, il le connaissait (2). Le deuxième et le
(1) Opéra, t. vit, p. 313. Lugd!;n. Laurent Anisson , mdclviii, in-fo. Epist. Ludovic. Valesio, optimo prindpi.
(2) Ainsi , cVst d'après Juste-Lipse qu'il reconnaît à la fin du Manvel d'Epictèle , des vers de Clcranthe , auparavant confondus avec la prose , dans les débris mutilés de cette partie du livre stoïcien. — V. Manndactio, p. 105, édit. de Christophe Planîin, in-^».
troisiôino livivs itnns lesquels sont entassés, avec un grand appareil de citations puisées partout , les opinions des stoï- <M(»ns sur les ilivers problèmes de la morale , ont bien pu ne lui élre pas inutiles. Toutefois, il me semble que du Vair, qui a voulu avant tout faire un livre pratique, n'a guère fouillé dans l(»s seolastiques et prétentieux dialogues du savant hollandais. Il s'est inspiré principalement des idées de celui que saint François de Sales appelle le bon Epietète : il s(» contente le plus souvent de traduire ses excellents préceples avec* un ]>eu plus de liberté que dans la version spéciale qu'il en a faite. Tout le meilleur du livre grec a passé dans le sien , et s'y est fondu. Du Vair se souvient aussi des h^pitres et de quelques traités de Sénèque, des l^amdiueifi , des Tusiruhfifs et surtout des Offices de Cicéron. Si Ton rencontre chex lui certains passages qui rappellent le ivsiinié de la monde des {;toîciens qu'on trouve dans Diogène l^erce , on peut croin^ que Juste4^ipse lui a fourni ces documents , dont il use assez peu du reste. A cela se bornent ses empnmts directs. Toutefois, il faut le reconnaître, le grand étalage d érudition que présente le Guide de la philosophie s!omennï* , ne pouvait pas trop déplaire à l'orateur qui sacrifia si souvent malgré lui , dit-il , mais non pas peut-être sans un certain plaisir, au goM d'un siècle amoureux de Tantiquité, et il a dû retenir quelque chose de tant de trésors si complaisammenl prodigués.
Rien ne montre mieux la différence des deux ouvrages que les pages par lesquelles ils commencent. Jusie4ipse, qui veut donner une idée complète des doctrines stoîdenues, en raconte d''abord Torigine et les progn*s : 3 fiiit voir cmmnent cette éx'ole (*st sortie de celle d*Antisthène4e-Cynique- Mais qu'e5it-(.e qu'Antisthène ? qu'est-c^ que les Cyniques ? Pour répondre à ces questions qu'il croit néceiisaire de se poser, il remonte an hercean de la philosophie grecq»e; il en
trace l'histoire , non sans avoir fait au préalable une asseji longue apologie dés études philosophiques dont il démontre l'utilité et la possibilité à tous les âges de la vie (1). Elles ne sont pas incompatibles avec les dogmes de la foi , et peuvent même avoir pour la religion d'heureux résultats. Juste-Lipse appuie son opinion de nombreuses autorités : il en est de même dans tout le cours de l'ouvrage , et il y a tel de ses dialogues dont la meilleure moitié est en citations. DuTair^ qui n'a pas d'autre intention que de donner un code de morale , une sorte de traité des Devoirs , fondé sur la constitution même de l'homme et non pas de faire une œuvre d'érudit, entre plus hardiment en matière. Il commence par poser les principes ou les axiomes qui forment la base de l'édifice, c II n'y a rien au monde qui ne tende à une fin , à une fin proportionnée à sa force. » L'homme, doué de raisou, a, comme tous les autres êtres, une un qui lui est propre, et cette fin est le bien. La difiiculté est de reconnaître en quoi consiste le bien de l'homme : « il n'est pas exposé ici en veiie à tout le monde ; la nature n'en a semé çà-bas que de foibles estincelles; toutesfois appliquées purement à nos esprits, elles s'enflamment en vne pure lumière et le font oognoistre tel qu'il est (2). »
11 n'est donc pas impossible de découvrir le vrai bien de l'homme, et l'on peut proprement le définir : « l'estre et Vagir selon la nature, » Ainsi le bien de l'homme consiste dans l'usage de la droite raison, c'est-à-dire dans la vertu. Du Vair développe cette pensée d'après Sénèque (3), et démontre* que les avantages extérieurs , la santé , les richesses , ne peuvent être appelés de vrais biens puisque l'on en peut
(1) Nulla aBtas eis immatura. Manuduct. I. i.
(2) Morale des stoïques, p. 815. Edit. in-8^ 1621.
(3) Epist. 66, 71, 74, 87. - De ritn beatà , 3, 4 et passim.
-.Refaire un bon ou un mauvais usage , et qu'il arrive souvent que leurs contraires sont préférables. Ce sont donc choses indifférentes en elles-mêmes. Le vrai moyen de reconnaître notre bien, c'est de considérer en nous ce qui le cherche. Or, la volonté est ce qui cherche notre bien. « Le vouloir bien réglé ne veut que ce qu'il peut; il ne s'empeschera donc point de ce qui n'est point en nbstre puissance, cpnune
d'aubir de la santé, des richesses, des honneurs C'est
une loi divine et inviolable , publiée dès le commencement du monde , que si nous voulons auoir du bien , il faut que nous le donnions à nous-mesmes (i). >
Mais par où sommes-nous heureux? par l'esprit ou par le corps? Si c'était parle corps, il n'arriverait jamais que la privation des biens du, corps pût nous laisser jouir du bonheur. Enfin l'expérience nous montre que les biens de l'esprit sont souvent en raison inverse des biens extérieurs.
Cette introduction, ou, si l'on veut, ce premier chapitre se termine par cette comparaison poétique : « Ëstimeriezvous pas dauantage vn patron de nauire qui , au trauers des flots et des tempestes, mèneroit au port vn vieil vaisseau tout creuassé , desgarny de voiles et de cordages , que celui qui auroit conduit vn nauire tout neuf, bien esquippé de toutes choses, ayant le vent en pouppe et la marée fauorable (2)? » Après quoi, l'auteur conclut, en se résumant, c que , pour estre heureux , il faut purger notre esprit des passions et apprendre comment nous devons nous affec*^ tionner enuers ce qui se présente. »
« Ce qui peut le pluî^ pour nous mettre en chemin.... c'est la prudence qui est le commencement et la fin de toutes les vertus.... » Du Vair prend ce mot dans son sens primitif.
(1) Morale des stoïques. S 18.
pour dire celle force d'esprit • qui nous oslii les l'aiissfts DpiDions. • i C'est le bouclier d' Achille. ... niuis, pour se rendre captible de le porter, il faut aller à l'école de la philosophie, < qui nous upprend le double usage de la prudence : ■ uous nduancer ait bien, et reculer le mal de nous, > Ayant tout, commençons par < oster de nos esprits les passions qui s'y esleuent et esbiouissent de leur fumée l'œil de la raison. > Du Vnir dérinit les passions < des monnemens violens de nostrc âme en sa partie sensitive , pour suiure ce qui luy semble bon et fuir ce qui luy semble mauuais. * Celle dérmition , plutôt péripatéticienne que stoïcienne , montre assez que l'auteur ne se propose pas tant d'enseigner eKcInsivcment la doctrine des stoïciens que de tracer des règles sévères de conduite , au nom de la raison humaine, suivant le procédé éclectique de Cicéron. Ainsi c'est Platon, c'est Cicéron qu'il suit, quand il indique ensuite le rôle des sens , • les sentinelles du corps , les messagers de l'entendement (1), i> et les diverses puissances de l'dme, la concupiscible et Virascible (2). C'est d'après ce système qu'il donne une théorie des passions : il les divisa en passions simples et passions doubles. A la première I branche ^ il rattache ie plaisir et le désir, la haine ou l'horreur et la < fascherie, qui est quand nous sommes psmpus vers nous-mesmes â l'occasion d'vn mal présent; » la douleur, la pitié, la Jalousie et l'envie. A la seconde appartiennent l'espoir et le désespoir, la peur et le courroux. Ces passions sont douhlns parce qu'elles • s'accouplent • toujours aii\ premières.
« Tels sont les vents lï'oii niiissent les tempestes dp nostre
(U Cicéron, Qf Saliira deoriini . i[. .t(i; Di
(2î Platon, De Rfiptihtir. . iv. - Cf. Anslnl
■«iil, (hival. — V, Stol). seiLii. . t . Dr Viiir-tr
ame.... et fa caucrne dont ils sortent, n'est que la fausse opinion que nous auons des choses extérieures par rapport à nous. > C'est là le point capital de cette théorie. Tout mal provient de l'opinion qui nous fait regarder comme bon pour nous ce qui doit nous être indifférent , ou ce qui n'est bon que par l'usage que nous en faisons. Du Vair, dans son traité De la Constance, reviendra encore sur les dangers de l'opinion , et il combattra avec plus de vivacité et d'énergie « cette téméraire maistresse , • comme il l'appelle , c cette maîtresse d'erreur, > comme la nomme Pascal.
Il faut donc ne jamais perdre de vue les principes; la véritable fm et le vrai bien de l'homme ; et régler ainsi nos passions sans nous émouvoir outre mesure de ce qui est en dehors de nous. Pour y réussir, nous avons « l'accoustumance t et l'influence des bonnes maximes appuyées des bons exemples.
Ici , du Vair reprend l'une après l'autre chacune des passions qu'il a indiquées ; il les analyse avec soin , en montre les fâcheuses conséquences et les moyens de les prévenir ou
tl'y remédier.
Parmi ces peintures , une des plus remarquables est celle
de l'ambition. Passion sans bornes , < la vieillesse la meurit-
« elle? nenni. Les dignitez la contentent-elles? non. C'est le
€ vuidc que les philosophes n'ont pu encores trouver en la
t nature; c'est un feu qui s'augmente avec la nourriture
( qu'on lui donne. Ceux qui ont flatté l'ambition , ont voulu
« faire accroire qu'elle seruoit comme d'un degré pour
€ monter à la vertu. Pour l'ambition, disaient-ils, on quitte
f les autres vices, et enfin l'on quitte l'ambition même pour
« l'amour de la vertu. Mars tant s'en faut. Si l'ambition
€ cache les autres vices , elles ne les oste pas pour cela ,
€ ains les couue pour vn temps sous les trompeuses cen-
« dres d'vnc malicieuse feintise, auec espérance de les
t renflammer tout-à-fait, quand ils auront acquis assez d*au-
t thorité pour les faire régner publiquement auec impunité.
< Les serpents ne perdent pas leur venin pour estre en- € gourdis par le froid, ni Tambitieux ses vices pour les
< couurir d'viie froide dissimulation. Et quand l'ambition € quitteroit tous les autres vices, sine se quitteroit-elle ja- € mais soy-même , juste seulement en cela qu'elle suffit à sa « propre peine et se met elle-mesme au tourment (1). »
Ce beau morceau est un de ceux qu'a ti'anscrits littéralement Charron qui du reste déclare que pour les passions , « il n'a point veu qui les despeigne plus naïfuement et richement que le sieur du Vair en ses petits liurets moraux , desquels , ajoute-t-il , ie me suis fort seruy en ceste matière passionnée (2). •
Élevons donc dans notre ame de fortes c barrières contre c les assauts de l'ambition , et premièrement persuadons- € nous qu'il n'y a de vray honneur au monde que celuy de « la vertu ; que la vertu ne cherche point de plus ample ni « de plus riche théâtre pour se faire voir que sa propre « conscience. Plus le soleil est haut, et moins fait-il d'ombre; t plus la vertu est grande, et moins cherche-t-elle la gloire. » Notre honneur consiste à bien jouer notre rôle , quel qu'il* soit, dans ce monde. Du Vair développe cette pensée d'après Epîctète (3) , et conclut que « le fruit des belles actions est
(i) Morale des stoîques^ p. 832.
(2) La Sagesse^ i, ch. xviii. — M. de Sainte-Beuve, dans son article sur P. Charron (Moniteur ^ 1854, 25 décembre), après avoir cité les premières lignes de ce passage , ajoute : « Il reconnaît donc qu'il s'en est fort servi. » Et ces mots semblent une conséquence qu'il tire luimême tandis que c'est textuellement l'aveu fait par l'auteer de la Sagesse.
(3) Manuel, xv-xvii.
de les auoir faictes , et que la vertu ne sauroit trouuer hors de soy recompense digne d'elle. > Puis il passe à la description de la crainte (i) et de ses pernicieux effets, parmi lesquels il faut compter la haine , dont le propre est de se nourrir d'elle-même et de croître sans cesse. C'est encore dans Epictète cme du Vair cherche le remède à cette t fascheuse passion. » Ce remède , c'est de prendre chaque chose par Vame la plus commode (2).
Comme nous avons à fuir la haine , de même il nous faut éviter l'envie sa « sœur germaine, misérable passion, s'écrie le philosophe traduisant Horace , et telle que toutes les géhennes des plus ingénieux tyrans n'en ont jamais surpassé la cruauté (3). •
Pour échapper à « ceste beste farouche qui nous rongeroit continuellement le cœur, » voyons ce que nous envions aux autres , les honneurs, les richesses, les faveurs. Mais à quel prix les obtient-on? Et voudrions-nous les payer si cher? « Pour les auoir, il faut flatter, il faut endurer des affronts , des injures ; il faut p<Tdre sa liberté : l'on* n'a rien pour rien dans ce monde. » Ici du Vair s'approprie d'une manière ingénieuse un joli morceau d'Epictète : c Je vay au marché ; j'en voy vn qui tire à la bourse : il baille un denier et emporte vne laitue; moy qui ne baille rien, je n'emporte rien; et néantmoins je suis d'aussi bonne condition que lui ; il a sa laitue , et moy, j'ay mon argent. Je voy mon voisin qui revient d'vn festin ; si je considère seulement qu'il a faict bonne chère , j'auray regret de n'y auoir point esté comme luy : mais quand je pense qu'il a fallu flatter le maistre de
(1) Morceau reproduit dans le Traité de la Comtahcc et Consolation dam les calamitez publiques.
(2) ManueL xliii.
(3) Charron; 1,28.
la maison, j'aime mieux ii'auoir pas faict si bonne chère çt auoir gardé ce qui est du deuoir d'vn honneste homme (1). »
A Tenvie se rattache la jalousie qui lui ressemble beaucoup ; mais qui s'en distingue , en ce qu'elle se rapporte au bien que nous possédons et voulons posséder seuls , tandis que l'envie a pour objet le bien d'autrui que nous voudrions posséder. Cette « sotte passion > si finement distinguée de l'autre par notre philosophe , est, dit-il, le fiel qui corrompt tout le miel de nostre vie... quiconque vit jaloux, vit misérable. Le vrai mérite ne craint pas les rivaux ; et puis , ôtez l'émulation , vous ôtez la gloire , vous ôtez l'éperon à la vertu (2).
De même tjue le bien d'autrui ne doit exciter en nous ni envie ni jalousie; de même, il ne faut pas que le mal qui arrive aux autres nous émeuve au point de nous faire perdre le jugement. La compassion est chose bonne en soi ; mais seulement autant qu'il est nécessaire pour nous porter à secourir nos semblables et à les aider. Garantissons-nous avec plus de soin encore de la douleur ou du mécontentement de ce qui est. Ce sentiment flétrit l'âme , en use les ressorts et renchaîne dans une sorte d'inertie incurable (3). C'est ici surtout qu'il faut nous rappeler ce qui est en notre puissance, et nous souvenir que de nous dépend absolument l'influence des choses extérieures sur nous-mêmes. « Le plaisir et la douleur se puisent en niesme source ; il n'y a que la façon de remplir nostre vase qui le remplisse de l'un ou de l'autre. » Et puis, la nature nous a donné pour tous les maux un baume souverain, l'habitude, « l'accoustu-
(1) Voyez et comparez la traduction du passage d'Epi tecte par du Vair. Manwlj xxx, 3 , 4.
(2) Charron, De la Sagesse, i, 29.
(3) IMd, 32.
mancc » qui nous rend tout familier. C'est le remède du vulgaire : le philosophe a mieux; il a la méditation. Appliquonslà à Fexamen des choses qui peuvent nous affliger» telles que les souffrances corporelles , et nous verrons qu'elles ne méritent pas d'émouvoir profondément notre âme. On en peut dire autant de la perte des biens , même de ceux qui nous sont le plus chers : la réputation, la patrie. Le sage sait tirer profit des injures; et, quant a le bannir, nul ne le peut, car f son pays est le ciel où il aspire , passant ici-bas seulement comme par un pèlerinage (1). »
Ici commence la deuxième partie de l'ouvrage , l'examen des passions doubles , c'est-à-dire qui naissent dans la partie irascible de l'âme. Si l'homme était assez sag^ pour se garantir des excès des autres , il serait inutile de le prémunir contre celles-ci , car « elles ne s'élèuent et ne se remuent en nostre cœur, » qu'après que les premières y ont trouvé place. Du Vair définit et analyse d'abord l'espérance , le dé^ sespoir et la crainte , et ces vives peintures ont été littéralement copiées par Charron (2) , chez qui bien souvent on les a admirées, sans restituer la moindre part de gloire à l'observateur attentif, à l'écrivain soigneux auquel l'heureux compilateur a pris plus que des couleurs et des traits épars, — toute une galerie de tableaux.
De toutes les craintes que nous pouvons éprouver, la plus dangereuse est celle de la mort, t Oh ! s'écrie l'éloquent phi- « losophe , si nous pouuons gagner ce point-là , que la mort « ne nous estonne pas, que nous serons heureux! En ce € poinct plus qu'en toute autre chose , l'opinion se bande « contre la raison et nous la veut effacer auec le masque de « la mort. Combien qu'il n'y en ait qu'vne au monde , elle
(1) Morale des stdiques, p. 815.
(2) De la Sagesse , i , 25 , U.
« nous eu peint d'infinies façons. La mort , croyez le bien , « n'a rien d'épouuantable ; mais nous auons enuoyé de las- « ches et peureux espions pour la recognoistre ; ils ne nous t rapportent pas ce qu'ils en ont veu , mais ce qu'ils en ont € OUÏ dire et ce qu'ils en craignent (1). » Du Vair cite de beaux exemples du mépris de la mort : « Ceux qui les suiuront , dit-il , n'auront iamais le cœur saisi d'appréhension ; mais avec vn esprit indomptable , courront au trauers des flammes , à la vertu et à la gloire. :»
En fuyant la peur, prenons garde de ne pas tomber dans la colère. « C'est fine flepr de folie, » dit ailleurs du Vair, traduisant dans la pittoresque manière du xvi« siècle le mot d'Horace : ira furor hrevis est. Ici , il la représente nous poussant hors de nous, faisant bouillir le sang en notre cœur, et élevant en notre esprit de furieuses vapeurs qui nous aveuglent et nous précipitent vers tout ce qui peut contenter le désir que nous avons de nous venger (2). Cette esquisse en quelques lignes en dit plus que le portrait hideux que Sénèque a tracé de cette passion. Du Vair, avec la même sobriété éloquente , indique « ce qui nous chatouille » en elle ; son apparence de Justice et son excuse , qu'elle tire de la malice d'autrui. 11 réfute l'objection que la colère peut ^tre légitime et même vertueuse. Selon lui , « il n'y a pas de plus grande sagesse, ni plus vtile au monde que d'endurer la folie des autres; et celui qui se livre à la colère devient fou lui-même. » Comment, en cet état, peut-il avoir la notion bien claire de ce qui est juste ou injuste? Accoutumonsnous donc à pardonner à tout le monde, surtout si la fortune nous a placés dans un rang élevé, « car tant que nous
(i) Morale des stoïques, p. 8i8, — Cf. Charron, De la Sagesse ^ II, 11.
(2) Du Vair, ibid. , p. 849-850. — Cf. Charron , ibid. , i , 26.
- u — sommes esmeus, nous ne poiiuons rien faire à propos. » En général, quand les passions sont déchaînées, « la raison ne nous sert non plus que les aisles aux oiseaux engluez par les pieds. » I/ame, pour avoir tout son empire, doit se tenir dans cette sereine région dé Tair « qui n'est jamais offusquée de nuées, ni agitée de tonnerres... Quand une fois elle est conduite à ce point, il lui est fort aisé de reigler ses actions, et de les mener à leur fin; car lors , elle chemine pas à pas après la nature, et se lie par vue affection douce et tempérée aux autres parties du monde, desquelles l'homme est comme le nœud qui assemble les célestes*auec les terrestres. Les effects de ceste affection tempérée de Thomme enuers les autres choses du monde, s'appellent offices; comme qui dirait le deuoir et la façon dont il s'y doit comporter. »
Ces derniers mots annoncent un traité des Devoirê. qui forme en effet la troisième partie du livre de Jm Morale des stoïques. Ce traité, malgré sa brièveté, est complet : toutes les obligations de l'homme envers Dieu , envers ses semblables et envers lui-même y aônt exposées avec cette chaleur d'expression qui est la marque des convictions sincères. On n'y peut regretter qu'une chose , c'est que le philosophe , en iraçant les devoirs de l'homme envers sa femme, ait laissé de côté les devoirs de la femme envers son mari. Oubli significatif! la fenmie, pour du Vair, n'est encore que la mère des enfants, une honnête gouvernante de la maison; mais elle n'est pas , elle ne saurait être l'égale du père de famille. Qu'aurait-elle, à faire d'un traité de morale? ses devoirs, son mari les lui tracera : à elle d'obéir. On aperçoit là cette tendance invétérée à négliger l'éducation de la femme : c'était un reste des mœurs de l'antiquité , et , malgré d'heureux progrès, le mal est loin d'être guéri , nous en souffrirons longtemps encore. ,
Après ces pages trop courtes sur les relations de famille,
du Vair résume en quelques lignes la théorie de Tamitié. C'est la plus pure substance du traité de Cicéron : aucun point essentiel n'y est omis ; les avantages de Tamitié , le choix des amis, les circonstances où Ton peut et où Ton doit rompre ce doux lien d'affection mutuelle, etc. Enfin il reprend brièvement tous les degrés des devoirs , et termine par des préceptes de morale individuelle : respect de soimême : n'avoir jamais a rougir de ses actions, pas même devant sa conscience; soigner son corps comme un instrument nécessaire à cette vie ; ne faire qu'un usage honnête de la parole , du geste et même du silence. « Sçauoir se taire est vn^rand aduantage à bien parler; bien dire et beaucoup n'est pas le fait d'vn mesme ouurier (1). Le silence est le père du discours et la fontaine de la raison.... » L'usage de ia parole, quand l'occasion s'en présentera, doit être c d'aider à la vérité , lui porter le flambeau pour la faire voir, et, au contraire , de descouvrir et réfuter le mensonge , donner louange ù ce qui est bon et blasme à ce qui est mauuais. > Dans ces nobles paroles , on reconnaît l'orateur philosophe qui donna à l'éloquence française de si hautes et si sages leçons : elles font pen^r à cette belle et sainte définition de Fénelon : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se 8ert de la parole que pour la pensée , et de la pensée que pour la vérité et la vertu (2). » On ne dépensera donc pas ses paroles en vaines futilités, même dans les conversations
(1) Quelques années plus tard , dans un de ses discours d'ouverture (Marseille, 1597), il disait, en appliquant ce précepte à l'éloquence judiciaire : « L'abondance des paroles obscurcit la vérité , au lieu de réclàircir. Il en est des paroles comme des pièces d'or et d'argent ; celles-là sont les meilleures qui , sous moins de niasse , ont plus de ppids. » — Cf. Cliarron , ihid. ^ m , 43.
(2) Lettre à V Académie française, iv.
familières. Du Vair en retrace les lois d'après Épietète (i) : ne pas trop parler de soi ; ne parler d'autrui qu'avec la plus grande circonspection ; point de [ilaisanteries grossières, ni de sales propos; éviter les questions subtiles; savoir écouter et n'être flatteur, ni téméraire ; ne pas trop fréquenter les lieux publics où t l'on tire beaucoup de l'humeur du vul- ' gaire. >
En toutes choses on considérera les moyens et la fin , et l'on mesurera ses forces avant de rien entreprendre* Le développement de ces préceptes est encore emprunté à Épietète ; mais l'on peut trouver ici que du Vair aurait dû , comme il l'a si bien su iaire ailleurs , se l'approprier xnieux ; cette fois , il s'est trop borné à traduire le, moraliste grec. Quand votre entreprise aura été conçue et bien méditée, suivez votre résolution avec constance, sans vous soucier du jugement des autres. Ne cachez pas vos actions , non pas qu'il faille € faire du bruit autour de la vertu. > La modestie est la parure d'un cœur vraiment honnête.
Telles sont les lois de la morale stoïcienne , selon du Vair.
A la pratique journalière de ces lois, il faut ajouter chaque soir, selon le précepte pythagoricien , un examen de notre conscience , pour nous rendre compte de nous-mêmes , corriger nos erreurs, réparer nos fautes, ou, s'il y a lieu, « cueillir le doux fruict de nostre innocence.... Ce sera là le cantique le plus mélodieux que nous puissions chanter à Dieu ; car il ne reçoit pas de plaisir plus grand en ce bas monde que quand il voit l'homme, qui est son plus cher ouurage , conseruer la beauté et la perfection dans laquelle il l'a créé. >
Tel est le sage que peut former la philosophie sans le secours de la religion. Du Vair, qui sait s'arrêter dans les
(\\ Manuel, xxxviii.
limites de Tutilité pratique , ne lui donne pas tous les privilèges, un peu chimériques, dont riait Horace et que lui promet encore Pibrac :
Le sage est libre , enferré de cent chaînes ; Il est seul riche , et jamais estranger ; Seul asseuré au milieu du danger Et le vray roy des fortunes humaines (4). ^
Mais que la religion vienne joindre ses divines leçons à celles de la sagesse humaine ; elle fera de l'homme qui les suivra , plus qu'un roi , elle en fera un saint ; elle lui donnera une place dans le royaume de Dieu.
Voilà l'ouvrage de du Vair : ce n'est pas , on le voit , l'œuvre d'un métaphysicien : c'est surtout un livre pratique. Il ne ressemble guère non plus à celui de Juste-Lipse. Autant le Guide de la philosophie stoïcienne est compliqué; autant la Philosophie morale des stoïques est simple et d'un abord facile. On peut seulement regretter que ce livre ne soit pas divisé en chapitres , comme celui de Charron : il y aurait gagné, nous n'en doutons pas, bien des lecteurs. Si méthodique qu'en soit le plan, si claire qu'en soit l'exposition, il satisferait davantage l'esprit , s'il lui épargnait la peine de se rendre compte des objets qui lui sont présentés. Il règne - aussi dans ces pages ce qu'on chercherait vainement dans l'ouvrage de Juste-Lipse , stoïcien en théorie comme Scioppius , une émotion contenue , une chaleur de sentiment qui , sans éclater nulle part, anime tout le discours. Le ton est un peu oratoire , si l'on veut ; mais il ne messied pas ; et puis c'était un moyen de se faire lire. Il ne faut pas oublier que ce livre est , après les opuscules péripatéticiens de Duperron, le premier traité de morale ex-professo écrit en notre langue. Ce siècle , M. Saint-Marc Girardin l'a remarqué , eut
(1) Quatrain!^, LViii.
la gloire de séculariser la morale qui jusque-là était du ressort du clergé (1). Au casuitisnie subtil, compliqué , que les gens du monde ne ponvai(^nt comprendre, il substitua, pour Tusage vulgaire , ces règles de conduite empruntées aux livres des sages de Tantiquité et aux enseignements de révangile. C'est la tache que du Vair s'est donnée et qu'il a su accomplir. L'homme reconnaissait sans doute dans ce livre la bonté primitive de sa nature et la possibilité pour lui d'arriver au bien au moyen des facultés dont Dieu l'a doué. Mais que ces matières étaient nouvelles pour la plupart des esprits ! et qu'il était nécessaire, pour qu'il n'en fussent pas rebutés, que le style de semblables ouvrages eut tous les charmes , tout l'attrait qu'ils pouvaient comporter! C'est ce que ne comprit pas Duperron. Rien de moins agréable que ses opuscules moraux. (Le Traité des vertus morales et le Discours spirituel sur la comparaison des vertus inorales et des vertus théologales.) Le premier de ces ouvrages n'est guère, sous une apparence très méthodique, qu'une analyse sèche et mal ordonnée des Ethiques d'Aristote; l'autre est une emphatique déclamation pour prouver la supériorité de la religion sur la philosophie. C'était bien d'un pareil débat qu'il fallait s'occuper dans un discours adressé à Henri III et composé par son ordre !
Juste-Lipse, comme du Vair, se montre passionné dans son exposition des doctrines stoïciennes : mais quelle diflTérence ! et qu'on voit bien qu'il affecte plus d'enthousiasme qu'il n'en éprouve ! La véritable émotion ne se contente pas de ces formes convenues et sentant leur pédant d'une lieue : « Clare , acriter, pulehre profecto et accommodate ! (2) » Exclama-
i\] LU fr rature fninraisp au \vr sirclr.
[t) p. 0(>, lOi
lions de commentateur qui commande l'admiration, on les letrouve trop souvent dans ses avfjumentfi des épilres et des traités de Sénèque. Mais écoulons plutôt le savant compilateur : « L'obéissance à Dieu, dit-il d'après Sénèque , c'est la liberté; » puis ^ il ajoute: t Quelle est l'opinion d'Et)ictète? C'est , selon lui , le principe de la sagesse , et il n'est pas de maxime sur laquelle il revienne plus souvent. > Dans son 3Ianuel même , ce bréviaire , cette ruche de vertus : « Il faut « s'arranger de manière à obéir aux Dieux , à céder à tous « les événements, à s'y soumettre de bon gré, comme étant < produits par une intelligence infiniment sage (i). » Ailleurs (2) , il s'écrie : « Je préfère toujours ce qui arrive : « mieux vaut, je pense, ce que Dieu veut que ce que je « veux moi-même. Je m'unirai à lui, je m'attacherai à lui, « comme un serviteur et un valet ; wxec lui , je désire ; avec^ € lui, je souhaite; en un mot, je veux ce qu'il veut. » paroles nées dans le ciel et venues du ciel ! puissé-je , ô Epictète, éprouver les mêmes sentiments; et, les yeux levés vers Dieu , oser lui dire avec toi : « Servez-vous de moi dé- « sormais selon votre volonté. Je veux penser avec vous , « vivre en vous. Tout ce qui vous semblera bon , je l'accepte terai; conduisez-moi où vous voudrez j revêtez-moi de « l'habit que vous voudrez. Voulez-vous que je sois magis- « Irai, simple citoyen, que je demeure, que je m'exile, qnc € je vive dans la pauvreté, dans les richesses? j'y consens; « bien plus, devant tous et pour tout, je pi:endrai votre dé- « fense (3). »
On voit le procédé de Juste-Lipse : il cite de belles pen-
■ci
(1) Manml, xxxi. .v>V
(2) Disserial. , ni , 7. "-ia^
(3) Epictète, Dissiertat. , n, 16. — Jusie-Lipse , Mamidiu-iio ad stoic. philonoph. . il, 10.
— lUO — sées ; il enregistre de sublimes paroles ; parfois , il se récrie d'admiration ; mais on peut douter que dans ce travail de recherches curieuses, d'assemblage un peu forcé, il ait bien imprégné son âme dos sentiments et des idées dont il fait, pour ainsi dire, collection. On reconnaît là une œuvre de patience ; le travail d'un savant qui veut prouver que rien de ce qui tient de près ou de loin à la philosophie stoïcienne ne lui est étranger ; mais on n'y sent pas vivre Tâme d'un stoïcien.
Du Vair s'approprie ces doctrines ; son esprit y reprend ce qui est à lui ; il les expose avec tant d'aisance et de candeur, avec une émotion si vraie qu'on reconnaît tout de suite qu'il fait autre chose qu'arranger et traduire. Ces pensées stoïques qu'il exprime , il les a retrouvées en lui ; ces sentiments, il lés a éprouvés, et, s'il ne retenait çà et^ la quelques traits purement antiques, on pourrait, en le lisant , juger qu'il donne une belle idée de la morale du Portique , mais on ne penserait en particulier ni ù Zenon , ni à Sénèque , ni à Epictète , ni à Marc-Aurèle : car le plus souvent, on est embarrassé pour distinguer ce qu'il tire de son propre fonds et ce qui lui vient des anciens philosophes.
Laissons-le en effet parler à son tour sur le même sujet que Juste-Lipse : « 11 faut nous résoudre d'obéir a Dieu et de prendre en gré tout ce qui vient de sa main. Sa connaissance estant très parfaicte, sa puissance immense, sa volonté très charitable , que reste-t-il à conclure, sinon qu'il ne nous enuoie rien qui ne tende à nostre bien? Et ores que nous ne comprenions pas quelquefois le bien que nous deuons receuoir de ce qu'il nous enuoye , si en deuons-nous touiours espérer... Sous ccste asseurance, nous deuons nous commettre et soumettre à lui , recognoissans que nous sommes entrez en ce monde non pour conminnder, mais
pour obéir, que nous y auons trouué les lois toutes faictes , lesquelles il faut suiure (1). »
On le sent, il y a là autre chose que des souvenirs. Celui qui s'exprime ainsi , quand il cherche les voies de la sagesse a Taide des seules lumières humaines , pourra sans peine prendre un langage plus élevé, lorsqu'il parlera comme chrétien , comme disciple de l'évangile , « de concerter auec la grâce de l'esprit de*Dieu qui œuure en nous ; » de laisser le maître « toucher l'instrument de nostre âme , pour l'accorder au ton de sa volonté et nous assouuir de la mélodie de ceste douce et parfaicte harmonie. » Eclairé du double flambeau de la raison et de la foi , il pourra se croire sûr de sa route, et se dire à lui-même en parlant à son âme , comme les héros de Corneille :
« Viuez donc , ma chère ame ; viuez et vous fondez et refondez au milieu de ces plaisirs diuins qui , comme les perles et les diamants, sont abandonnez aux déserts et extrémitez de la terre et sont à si bon marché que rien plus à ceux qui ont le courage de les y aller chefrcher. Viuez ceste bienheureuse vie , qui est le chemin de l'immortalité , qui nous meine doucement et plaisamment jusques à l'entrée des cieux, suiuant pas à pas nostre Dieu et le tenant par la robbe (2). »
Cette dernière image est charmante : on la dirait empruntée à quelque vieille peinture de Fra Angelico. Que de grâce elle répand sur l'idée stoïcienne ! On reconnaît là le sentiment chrétien , et comme un souflle de V Imitation de Jésus- Christ : — l'âme humaine représentée sous la figure d'un petit enfant marchant un peu derrière son père , non passihus
(i) Philosophie morale fies stoïques, p. 85i^. f5) La Saincte Philosophie, p. i05i.
o'quis, et s'attachant à lui pour soutenir et hâter ses pas !... (jue nous voila loin d'Épictète et de tous les philosophes! ou plutôt rÉvangile leur a donne des ailes et ils se sont élaneés à la suite du Christ vers les célestes régions qu'ils ifavaient fait qu'entrevoir.
i5 il. — Union plus intime de la Religion et ée la Philosophie. — Rapports de la Sainte Philosophie et de la Philosophie morale des stoiqnes; identité de but. — Rôle de du Vair, comme moraliste; sa sincérité. — Originalité du livre de Iji Sainte Philosophie, — Analyse.
Le livre de la Sainte Philosophie (»st la suite et le couronnement de l'œuvre commencée dans la Morale des stoïqties : rintention est la même : relever l'homme abaissé par les hontes et les misères d'un demi-siècle de désordres et de calamités , lui rendre sa dignité première en le rappelant au nîspect de lui-m^me ; ranimer ainsi en lui l'espérance et le courage ; mais surtout montrer, montrer sans cesse le but à des cœurs hésitants et troublés, en leur indiquant le chemin qui y mène, en leur prouvant qu'ils peuvent y marcher, et qu'à défaut des forces humaines , ils ont le secours de Dieu. Voilà certes une noble tâche , — noble et difficile ; du Vûir ne craignit pas de s'en charger. Vivant au milieu du monde, dans la société des grands et des hommes d'action, témoin et, nous l'avons vu , souvent acteur des drames terribles qui se jouaient chaque jour à la cour ou dans 1a ville , connaissant toutes les turpitudes de son époque, mais sans doute apercevant sous cette enveloppe de corruption et surtout dans cette sauvage énergie , dans ces bouillonnements de passions , violentes jusqu'à la férocité , des marques d'une puissante nature ^ il p(»nsa qu'on pouvait
encore toumer vers le bien toutes ces forces mal dirigées, et qu'en tout cas, il y avait mieux à faire que de poser sa tête sur Toreiller du doute. Mais pour remplir ce rôle si grand, il fallait prêcher autant d'exemple que de parole; et du Vair, « le seul juste, dit de Sacy, qui approchast du thrône dans ces temps de crimes et de discordes (1) , > ne présuma trop ni de son talent , ni de ses vertus. 11 parut digne de la tâche glorieuse qu'il avait choisie , et l'on peut dire sans hésiter qu'il fit plus que de contribuer à donner à la France un bon gouvernement ; il lui fit honte de ses mauvaises mœurs et prépara l'avènement d'une génération meilleure.
Nous avons vu pourquoi il commença par parler au nom de la raison , par donner des lois à l'humanité au nom de l'humanité même, la menant jusqu'en vue de Dieu, sans autre appui qu'elle-même et les ressources de sa propre nature. Ce grand pas une fois fait, et il était impossible qu'on ne le fît pas avec lui, dans ce siècle de discussion universelle , il fallait pousser plus loin ; et dès-lors du Vair eût pu dire à ses contemporains comme Corneille à la reinemère en lui dédiant Polyeuctc : « Ecoutez ! cet ouvrage va vous entretenir de Dieu, i» « Il vous faut, leur disait-il , dans son noble langage , il vous faut ouurir et dessiller les yeux de l'esprit afin de pénétrer au travers de la divine lumière jusqu'au profond de sa vérité éternelle (2), » annonçant ainsi qu'il allait compléter par la religion ce qu'il avait commencé par la philosophie. Mais de même que celle-ci aboutissait à Dieu, celle-là ne se sépara pas de l'homme; l'ame humaine fut encore le point de départ; non plus l'âme troublée, dénaturée par les passions, mais l'âme dans sa
(1) U Honneur franrois, p. 1)9, l. vi.
i% La Sainde Plnlosopldr , p. 1016.
pureté native , i*àme , vive image de son créateur, et le reflétant dans ses vertus , dans les puissantes facultés dont il Ta douée. Gomme çà et là , on sentait passer dans l'autre livre le souffle du christianisme , ainsi dans la Sainte Philosophie, on entend encore parfois comme un écho de la sagesse profane. Platon , Thémistius , Plotin , d'autres encore apportent leurs pures maximes à côté des préceptes de la loi divine , tirés des livres saints. La révélation n'y répudie pas le secours de la raison.
Rien de plus simple d'ailleurs que ce petit livret moral, pour parler comme Charron. Son objet, c'est la sagesse; 6on but, le bonheur de l'homme par la sagesse. Cette pure, cette divine sagesse est notre vraie patrie ; nous en avons été exilés presque dès le berceau par les c penierses affections, » si bien que nous en avons perdu la mémoire et que, ({uand on nous parle de la félicité qu'elle seule peut nous donner, nous ne savons ce qu'on veut nous dire ; nous accueillons mal ceux qui nous y rappellent et voyons c auec horreur les enseignes qui nous en marquent le chemin, i Et cependant l'homme a soif du bonheur ; rien ne le (!ontente sur la terre : il a de plus hautes aspirations.
Voilà le problème de la destinée posé ; l'auteur ne s'en dissimule pas les difficultés. Comment faire luire une pleine et vive lumière à des yeux malades? Comment la faire comprendre à des aveugles? Comment aimer surtout ce qui nous blesse ou ce que nous ne comprenons pas? Il faut éclaircir d'abord cette vue troublée ; il faut ôter le nuage qui pèse sur ces paupières ; il faut se dégager des ténèbres des passions ou plutôt de leur fausse lumière ; avant de songer à devenir fort, il faut sortir de la maladie et recouvrer la santé. Le plus fâcheux est que nous aimons notre mal, les plaisirs des sens ; les délices de l'île de Calypso , les encliantements de Circé nous font oublier notre chère Ithaque,
et, au lieu de fuir les jouissances perfides de ces contrées étrangères , « nous nous y assoyons , » mais c'est pour nous € salir et ordir en ce siège de la félicité mondaine. * Pourtant cet amour du plaisir est dans notre nature ; le principe en est bon : c'est toujours Tame humaine qui agit ; seulement son action est faussée , pervertie dans ses moyens et dans sa fin. Un examen attentif de l'essence du plaisir le prouve; et, en montrant pourquoi nous recherchons le plaisir, montre que nous devrions pas l'aimer pour luimême.
Il y avait certes quelque hardiesse à chercher le remède dans le mal lui-même , et cette minutieuse analyse psychologique , faite en langue vulgaire , devait étonner et charmer les contemporains de du Vair. C'étaient Platon ^ Aristote, Cicéron , Sénèque, parlant français, et non plus dans des traductions ; c'était mieux même que tous les philosophes anciens , que ce siècle érudit savait par cœur, et dont il parlait la.iangue comme sa langue propre : il y avait la uA élément nouveau, l'esprit chrétien pénétrant, éclairant tous ces problêmes , surtout celui de la vie future -, de la fin dernière de l'homme, de cette soif insatiable du wtetw; qu'éveille en nous l'idée confuse de la perfection.
C'est à étancher cette soif , à réaliser cette idée que nous aspirons sans cesse , même dans la recherche des voluptés sensuelles. Qu'est-ce qui produit en effet les plaisirs des sens , sinon une juste proportion , une mesure convenable dans les qualités des objets qui les causent? C'est donc, en tout , une sorte de bien ou de beau, d'ordre en un mot, qui nous charme. Mais qu'est-ce que ce beau ou ce bien de détails , en comparaison de l'ordre du monde et de sa magnifique harmonie ? Et pourtant , si nous y faisons attention , ce spectacle immense des merveilles de la terre et du ciel , ne sufiit pas à notre âme ; « elle nW trouuoiencore rien qui la
puisse retenir ni «:onleitir: vai; ptuii lua^'iiitiipie t-Uv-méme, die embrasse le cîel el la lerre, entoure le muiide, penw le prorond lies iibysiues , co^^oîst toutes choses , se meut el se niutiie soy-fiifsme, et est si belle ijiie si nous l» conseniion* en sa niiturellc beuiilé, totil le reste nous Senihlorutl un prix et laid el difforme (1). •
■Mais noire àmc, dans irette êtado dVlle-ménie , no saurait être pleinement satisfaite ; il n'y a encore rien là iiui répooilo i:omplètement à cette idée de finlinî (pii la poursuit et l'obsède; ripn piir conséqueDl qui lui doniie un pl;iistr \mr et la plénitude du bonheur. C'est que tes elioscs créées, n grandes qu'elles soient, ont des bornes, et la pensée on a bientûl mesuré IV-lendue: ectte étendue lui semble un poist en comparaison de l'immensité qu'elle coHçoit.et dont!) CtuI bien t|m> l'idée ait sou objet quelque part. < Ainsi eïiise leue par dessus le monde et par dessus soy-mesme et se laisse conduire par les tenures it rouurter. • Là, elle est! son gftsf^. dans les vraies délices qui ouiivienneiit à saotture : l'immensité , la bcniit4- sans lacbes . la clarté sans nuages; elle s'arrête et jouit; elle se meut, s'élauee, s'élùw et moule jusqu'à se perdre diius l'infini et jouit plus encore. Oui , ce mouvement même, cet essor qui la porte vers Dtcu* est déjà pour l'àme un plaisir, * plaisir que nous senlâm croistre et redoubler jusqu'à ce que montez au faiste. n(M& sommes joints à ceste première et plus haute lumière... \oiià le giste de nostre félicitti. • S'y acheminer, tourner toujours, selon la parole de IMotin mourant, ce qu'il y a d( divin eu nous vers la divinité . c'e&t la vraie sagi^sse , c'eâl ht sainte pbilosopbK.
O'est il Taciliter ce retour de l'àme à Itieu , son principe et sa lin. qu'esl ilestiric li- livre de .lu V;iir. Slai* ce n'esl pas là
— lOG — puisse retenir ni contenir ; car, plus magnifique elie-ménie, elle embrasse le cieî et la terre, entoure le monde, perce le profond des abysmes , cognoist toutes choses , se meut et se manie soy-mesme, et est si belle que si nous la conseruions en sa naturelle beauté , tout le reste nous sembloroit au prix et laid et difforme (1). »
Mais notre âme , dans cette étude d'elle-même , ne saurait être pleinement satisfaite ; il n'y a encore rien là qui réponde complètement à cette idée de l'infini qui la poursuit et l'obsède; rien par conséquent qui lui donne un plaisir pur et la plénitude du bonheur. C'est que les choses créées , si grandes qu'elles soient, ont des bornes, et la pensée en a bientôt mesuré l'étendue : cette étendue lui semble un point en comparaison de l'immensité qu'elle conçoit , et dont il faut bien que l'idée ait son objet quelque part, t Ainsi elle se leue par dessus le monde et par dessus soy-mesme et se laisse conduire par les œuures à l'ouurier. » Là , elle est à son îfise , dans les vraies délices qui conviennent à sa nature ; l'immensité , la beauté sans taches , la clarté sans nuages; elle s'arrête et jouit; elle se meut, s'élance, s'élève et monte jusqu'à se perdre dans l'infini et jouit plus encore. Oui , ce mouvement même, cet essor qui la porte vers Dieu, est déjà pour l'âme un plaisir, « plaisir que nous sentons croistre et redoubler jusqu'à ce que montez au faiste , nous sommes joints à ceste première et plus haute lumière... Voilà le giste de nostre félicité. » S'y acheminer, tourner toujours, selon la parole de Plotin mourant, ce qu'il y a de divin en nous vers la divinité, c'est la vraie sagesse, c'est la sainte philosophie.
C'est à faciliter ce retour de l'âme à Dieu , son principe et sa fin, qu'est destiné le livre de du Vair. Mais ce n'est pas là
(V La SnintP Philo'^phie, p. IOH>,
une œuvre qu'on improvise; il y faut plus d*un elï'orf; il faut s'y préparer en épurant son anie. Pour parvenir à cette pureté nécessaire, vovons d'abord l'état d'où Thomnie est tonrbé , état aussi voisin que possible de la perfection ; et dans lequel, si l'homme n'était pas parfait, il sentait du moins que le chemin de la perfection lui était facile, « car il viuoit eo Dieu et Dieu viuoit en lui. » Mais bientôt l'homme a tourné le dos ù Dieu. Alors à une certîiine connaissance de toutes choses a succédé l'abrutissement de l'ignorance; Terreur et le mensonge ont pris la place de la vérité, l'amour des créatures s'est substitué à la contemplation du créateur. De là la concupiscence, tous les désordres du cœur et de l'esprit; de là la mort. «L'homme se voyant desfiguré de ceste façon , s'est desplu à soy-mesme , et a maudit sa vie comme un gouffre de misères où rien ne se rencontroit à ses yeux que confusion et ténèbres. Toutes ses attentes n'estoient que de maux , toutes ses espérances que de calamitez. » Mais la sagesse et la bonté de Dieu sont venues régénérer l'homme : malheureusement, l'homme ne veut pas toujours ouvrir les yeux à la lumière ; il s'obstine à rester dans les ténèbres , ou du moins , il y retourne sans cesse et s'y enfonce. Il faut donc sans cesse aussi purifier nos ûmes, « afin que les rayons de sa souueraine bonté y facent luire et briller l'esclair de la vertu et l'esclair de la vérité. » Mais pour les puriOer, il est nécessaire d'en bien connaître les souillures. Cette corruption qui se renouvelle incessamment , c'est la corruption des plaisirs. Du Vair pense qu'on ne saurait trop longtemps lui faire la guerre. Son siècle en présentait partout de si affligeants tableaux qu'il a dû être porté à lui imputer tout le mal.
Lé remède souverain contre cette maladie du plaisir, c'est de ne pas se laisser perpétuellement captiver par les apparentes douceurs de la volupté ; c*est d'en reconnaître à
chaque instant la nature , d'en constater le vide , le dégoût qu'elle engendre , la nécessité d'en changer sans cesse l'objet , et de satisfaire un besoin qui devient toujours de plus en plus impérieux. Pour cela, il faut souvent s'examiner soi-même , peser ses actes, interroger sa conscience, s'avouer ses fautes , se donner même un juge ; car on pourrait difficilement remplir soi-même cet office ; il est trop rare qu'on soit équitable , quand on est à la fois juge et partie. La religion nous offre ce tribunal bienfaisant, où nous allons de notre plein gré nous soumettre au jugement, et chercher, plus encore qu'une sentence , des consolations et des conseils, une direction qui nous est nécessaire à tous les instants de la vie. » Nous sommes proprement semblables à la nacelle qui est montée à force de rames contre le fil de l'eau ; pour si peu que le vogueur se repose , elle avalle plus en vne heure qu'elle n'estoit montée en tout vn jour. »
Notre ûme ainsi purifiée , il y faut jeter une semence, la semence du bien : c'est l'affaire de la volonté éclairée par la raison. Par elles en effet, nous pouvons arriver à notre fin, et, si nous voulons y faire attention, éviter assez far cilement l'erreur, car outre la lumière naturelle , Dieu nous a donné sa loi et sa grâce. Cette loi est d'une telle simplicité qu'un enfant la peu comprendre et pratiquer ; elle est tout entière en ces deux mots : « Aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même. » La conformité de notre conduite à cette loi est la vertu. Après une description souvent éloquente des différentes parties de la vertu et des devoirs qu'elles résument , l'auteur revient à son point de départ : il a remis l'âme en complète possession d'ellemême et du bonheur. Il la convie à jouir, dès ce monde ^ de ce bonheur, le seul vrai , le seul digne d*elle. Ici , agrandissant ridée stoïcienne du rôle départi à chaque homme
— lOî) — dans l'ordre universel (!) , songeons, dit-il, à « accomplir le ministère qui nous a esté donné, car en manquant a la charge que nous auons reçue, nous ne failions pas seulement pour nous, mais nous apportons la confusion dans l'harmonie du monde et nous rendons coupables des fautes mesmes des autres. » Pour concourir à Tordre de l'univers, et tenir notre partie dans ce grand concert, pour arriver à notre fin , nous avons trois choses à faire , trois « opéralions » qui sont Taction , la méditation et Toraison. L'action doit toujours être désintéressée, c'est-à-dire faite uniquement en vue du bien : la gloire même , cet aiguillon de la vertu , ne doit pas un seul instant nous distraire du but. La méditation est aussi une sorte d'action : elle ne se perdra donc pas en de vagues et stériles contemplations- (2). Son objet est la recherche de la vérité dans l'étude des œuvres et de la parole de Dieu-. Par sa parole, t il nous ouure le thrésor de sa sagessef et tire le rideau des cieux pour nous faire voir, autant que nostre infirmité le peut supporter, face à face sa diuine majesté...; et ses œuvres sont certainement des eschelles qu'il nous a dressées de tous costez pour monter jusqu'à lui. »
Après un coup-d'œil rapide jeté sur l'ensemble du monde , et principalement sur l'homme considéré dans son corps et dans son âme ; après ce sommaire de tant de merveilles , qu'on prendrait pour un excellent résumé du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ou de la première partie de celui de Fénelon sur V Existence de Dieu, du Vair nous invite à lire aussi souvent que possible dans ce livre immense de la nature, où l'on peut épeler jour et nuit les éclatants témoignages de la puissance du créateur, sans en trouver jamais le dernier mot.
(1) V. Marc-AurAIe, xxiv, 1 . — i!2) Senpo. De Otio sapient. xxxi, xxxii
- liO — A la méditation des œuvres rt de la parole de Dieu, il faut joindre la prière, « le fruiet, Tenfant de Tame méditante, pour parler comme Eusèhe ; Toraison qui , conceùe en Fintcrieur de nostré pensi'C , vient eôclore sur nos leures. » Par la prière, chant de reconnaissance et d'amour, ou cri d« besoin , hymne de gloire ou appel à la grâce , « nostre cœur bondit en nous , et nostre esprit s*élève par-dessus le ciel et se conjoint de pensée auec son créateur. » Que faut-il de plus à Famé ici-bas? La foi, Tamour, l'espoir, triple condition de bonheur en ce monde, assurent sa félicité future et lui en donnent dès à présent un avant-goût délicieux.
§ in. — Application des théories contenues dans la Philosophie morale des stoïqties, et dans la Saink Philosophie: Exhortation à la vie civile; anîilyse. — L(; TraUé de la Constance et Consolation es ralamitez publiquirs. — Le livre De Constaniia de Juste-Lipse; idée de cet ouvnige; emprunts de du Vair; sources anciennes. — Analyse du Traité de la Constance et Consolation. — Utilité de ce livre. — Opinion de Gassendi. — Indication de la méthode vraie philosophique.
Nous avons vu, dans leur ensemble, les deux livres où sont exposées les doctrines morales de du Vair : complétés Tun par l'autre , ils laissent peu à désirer ; ils mettent l'âme humaine en possession de toutes ses forces pour éviter le mal , pour faire le bien et arriver à sa fin. Ueligion naturelle y religion révélée , nobles pensées issues de l'esprit des sages de tous les temps, généreux sentiments , immortels exemples; tout ce qu'il y a de grand , de beau, de vrai, de* saint dans l'homme , le vieux moraliste l'a réuni dans ces deux traités pour l'opposer aux mauvaises passions, aux mauvais penchants, aux mœurs déréglées, aux criminelles
-inactions. Il i\ fuit la balance du mal cl du bien ; il n*a pas plus dissimulé Tun qu'il n'a exagéré l'autre; et il a pu arriver à cette conclusion que , pour connaître et pratiquer le bien , l'homme n'a qu'à le vouloir ; car Dieu lui a donné pour cela la raison et la volonté, et, outre ces forces de la nature humaine, les secours surnaturels de sa parole et de sa grâce.
Ces idées que du Vair s'est plu à répandre , il les retrouvait avec bonheur dans quelques sages esprits mêlés comme lui aux affaires publiques^ Mais le mal faisait chaque jour des progrès , car, à mesure que les méchants redoublaient d'audace , les gens de bien perdaient courage. Le stoïcien , toujours fidèle à son rôle dans lequel l'action est tout , combattait avec énergie ces défaillances non moins funestes que des défections. Parfois un des soutiens de la bonne cause voulait de guerre lasse s'enfermer dans la retraite et y chercher du repos pour lui , quand le hibeur pesait encore sur tous. Du Vair lui écrivait alors pour lui démontrer qu'on n'avait pas assez fait, quand il restait encore quelque chose à faire ; que ce n'était pas au milieu des misères publiques, qu'il fallait songer aux douceurs de la vie contemplative. Sans doute , dans la paix du cloître , on pouvait trouver le bonheur ; et ne le savait-il pas ? ne sentait-il pas aussi bien que personne* les charmes de la solitude , lui qui avait fait un si grand éloge de la méditation , lui qui avait ti^duit avec tant de plaisir la belle lettre de saint Basile à saint Grégoirele-Théologien sur la vie monastique ? Il ne s'opposerait donc pas en d'autres temps à la résolution de son anii ; mais on ne doit jamais oublier « qu'on n'est pas né seulement pour soi en ce monde. > Et qu'on n'objecte pas l'exemple des Pères du Désert ; nulle vie ne fut plus que la leur « pleine d'action et d'ac^tion publique. » «. Ordonner les églises, discipliner les peuples , conserver la paix et l'union aux
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villes et aux provinces, offrir des modèles de modestie el de tempérance à tout le monde... » C'était là mener une vie active ; et cependant , cette retraite laborieuse , les Basile , les Jérôme ne la recherchèrent qu'après « auoir consumé leurs plus vigoureuses années parmi les hommes et les affaires , » et lorsque la pai!^ eut été donnée à l'Église, t Et de vérité, s'écrie le philosophe, qui pourroit supporter de voir, pendant la tempeste , lorsque les flots bondissent plus haut , que la mer escumc plus furieusement , que les vents soufflent plus tempestueusement, les plus entendus pilotes quitter lo gouvernail aux passagers pour aller prendre le sommeil? > Qu'on n'objecte pas non plus le dégoût qu'inspire le désordre et l'inutilité des efforts des gens de bien. C'est à guérir ou à soulager les maux de l'humanité que le devoir appelle les cœurs généreux. On y fait ce qu'on peut , proportionnant les remèdes à la force du malade. Enfin, c'est dans ces dangers que s'exercent complètement la charité et la patience : le rôle est pénible ; tant mieux pour le chrétien! ce rôle est digne de lui. Du reste, il faut le reconnaître , les gens de bien sont aussi responsables du mal qui se fait; en se tenant à l'écart, ils laissent régner le crime et préparent la ruine de leur patrie.
Telles sont les leçons développées par du Vair dans l'opuscule qu'il a intitulé : « Exhortation à lu vie civile, à M. de L. (ij. it J'en ai donné une analyse détaillée afin de montrer comment le philosophe appliquait ses principes.,»et
(1) M. de Loménie, dont le père, Martial de Loménie, aji rapport de l'Est oile {Journal^ 1572) , « fut estranglé en prison par Tordre de la bonne dame Catherine , en faueur de son mignon de Retz , qui vouloit auoir la terre de Versailles. » Antoine de Loménie , dont je crois qu'il est ici question , était un ami de du Vair. C^est lui qui fut chargé par le roi Louis Xlll de lui reporter les sceaux après la mort du maréchal d'Ancre.
voulait que, pour les autres comme pour lui , ils ne fussent pas seulement une lettre mortel Le grand traité De la Constance et Consolation es calamitez ptihliques a été écrit dans la même intention. C'est l'œuvre capitale de du Vair : il y a mis tout son esprit et tout son cœur. La raison et la foi continuent de s'y donner la main ; et , plus encore que dans la Sainte Philosophie , la seconde prête son appui à la première. Comme dans la Philosophie morale des stoïques, du Vair ici fait quelques emprunts a Juste-Lipse : le traité De Constantïa du savant hollandais lui a fourni l'idée générale de son livre et quelques pensées ; toutefois les deux ouvrages ne se ressemblent guère. Celui de Juste-Lipse , comme tous ceux du même écrivain , est un prodige d'érudition ; çà et là on y admire encore d'éloquents passages , mais partout on y sent une certaine gêne ; souvent l'auteur paraît avoir oublié son sujet ; en un mot , l'ouvrage , comme dit Buffon , n'est pas construit, ou plutôt ce sont plusieurs ouvrages réunis. Ainsi le premier livre est proprement un traité De Fato , et débute par une longue dissertation imitée de la xxviii® épitre de Sénèque , siu* les voyages et de leur inutilité pour guérir les maladies de l'âme. Le deuxième livre est un traité De Finihm honorimi et maloruniy et il a aussi un long et étrange préambule : c'est un discours sur les jardins, leur culture, leur usage, les plaisirs qu'on y trouve, etc. (i). Dans cet ouvrage, Juste-Lipse annonce positivement l'intention d'unir la Religion et la Philosophie , et peut-être estce lui qui a inspiré à du Vair ce dessein qu'il a, nous l'avons vu , plusieurs fois essayé de réaliser , sans pourtant le dé-
(1) Lange ou Langhe (Langius) qui, dans le traité de Juste-Lipse, donne à ce dernier des leçons de constance , fut un des premiers en Europe à s'occuper de la culture des fleurs exotiques et des plantes nouvellement apportées des Indes.
rhuvr jamais. Mais le philosophe hollandais, attaqué par des théologiens soupçonneux, s'était cru obligé de se défendre sur ce point et de prouvcT la parfaite orthodoxie de ses vues, t Les lettres sainctes, dit-il dans sa préface au lecteur (je laisse parler le vieux traducteur, son contemporain) ; les lettres sainctes sont causes efficientes de la vraye force , vraye vertu et solide constance ; toutes fois ne desprisez pas du tout la sapience humaine, i'entens celle qui n'est point arrogante ; ains comme semante , sert et obéit doucement... (Du Vair abaisse moins son rôle). Je feray le philosophe, mais chrétien... Car, afin que vous ne vous trompiez , ie vous dis en vn mot que ie n'entens aucune pure et droicte raison , si elle n'est conduite de Dieu, et qu'elle ne soit esclairée par la foy (1). > Dans une seconde préface, Juste-Lipse déclare qu'il a eu surtout des vues pratiques ; qu'il ne conçoit qu'une philosophie entièrement applicable à la conduite de la vie, « ne suyuant pas la violence (2) de ceux qui philosophent ordinairement, lesquels pernicieusement addonnez aux espincs des desbats et lassez de questions (3), ne font que tramer et retramer par vn subtil filet de disputes. Ils s'accrochent aux paroles et prises trompeuses (captimciiUs) et vscnt tout leur aage à l'entrée de la philosophie , sans iamais en voir le dedans. Ils l'ont comme pour plaisir, non comme pour remède ; et tournent en certain ieu de badineries ce très vtile moien de se seruir en ceste vie. Qui est celuy d'entre eux qui s'enquière des meurs?, qui est celuy qui modère les passions? qui est celuy qui borne ou suiue vn moien pour la crainte ou pour l'espoir? •
(1) Traité de la Constance ^ première préface. Traduction du xvi^ siècle, 3« édil., Paris, M D xcvu , in-18.
(2) Le texte porte : Nec id ed via qvd hic philosophantium vtilgus. Le traducteur a lu sans doute ri pour vid.
(3) iMQueis qvœstionum.
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!l plan (]t^ philosophie morale, du Viiir, nous l'avons vu , l'a lËvi mieux (pie Ju^ite-Lipse. Comnui lui, il annonce iju'il npt entièrement avec les arguties et les subtilités de li) jblastïqne , dans lesqnolles , « ainni que dans lex M«'eui*sc«, il Hplta à expelucha- qu'à manger; • comme hii, aussi, il aurait I prendre pour devise le mot de TertuUîen : ■ Gui vmliuf j^ftjla âne Deo? Ciii Deiis me Ckrid« ? » Après Montaigne, on Mtdire qu'il n'y a pas un écrivain dp cette époque, qui Imis en circulation jilus d'idées ptiilosophiqnes; et, l'on S saurait trop le remarquer, elles ne sont pas mf'lées dans ses livres, comme dans les Essais, où les partisans des opinions les plus opposées tronvent de quoi se contenter ; car l'auteur y tient la balance égale entre tous les systi^'mcs, et, pcôlé d'un sévère préceple du Portique, développe avec plaisance une nia\imc épicurienne. Du Vair est partout bchement stoîoirn et chrétien. C'est peutnîlre une des ises qui ont fait que ses livres ont été moins lus que ceux 1 1Montnig[ne ; ils se pr^tttnt moins à notre faiblesse. Les Ktrmes du style oc leur manquent pas pourtant, ni surtout Bitérôt: l'auteur a écrit sous l'inspiration des plus îragilics événements de notre histoire , et de pathétiques récits de faits qu'il a vus ou dans lesquels il a joué son rôle , se mêlent souvent à Texposé de ses doctrines mornltt, pvincipalemcut daus le Traité de h Cmistance. Ce fut là la véritable inspiration de du Vair: je ne dirai pas la seule; dans ce siècle érudil, il ne pouvait se soustraire au goût dominant ; e pouvait surtout se dégager complètemcnl de l'influence e ses études favorites; et, dans les pages où se peignent le hieux ses sentiments, l'on reconnaît sa passion pour i'antipit£. Maint livre de Cieéron, écrit, il est vrai, à une époque bec laquelle celle de du Vair n'avait que trop d'analogie , Bdiins une situation à peu près semblable, les petits traités ! Sénèque, certains opuscules morau\ dp Plularque, si
répandus dès-lors par les traductions d'Amyot, ceux surtout qui portent, comme celui de du Vair, le titre de Consolations, le livre si chrétien De VutiUté qu'on 'peut retirer des ennemis, l'ouvrage de Boéce enfin , La Consolation de la 'philosophie , auquel Juste-Lipse avait aussi fait des emprunts, tous ces trésors de la sagesse antique lui ont fourni leur tribut.
On n'a jamais fait connaître , que je sache , par une analyse bien complète le Traité de la Constance et Consolation , un des plus beaux monuments de notre littérature au xvp siècle, un livre qui a souvent Fattrait des meilleurs chapitres de Montaigne, et qui n'est, à aucun égard, inférieur au chefd'œuvre de saint François de Sales; un livre qui est à la fois un éloquent discours , un bon traité de morale , et qui renferme d'excellentes pages d'histoire. A défaut d'une édition nouvelle que nous voudrions voir publier, nous essaierons de donner, par un ample résumé et surtout par des extraits, une idée exacte de cet ouvrage aussi rem'arquable par les idées que par le style , qui a eu le privilège d'émouvoir le cœur sec et insouciant de Brantôme (1) , et d'être proclamé par l'apologiste d'Épicure, Gassendi, au temps de Descartes et de Pascal , l'œuvre d'un esprit supérieur (2).
Comme Juste-Lipse, du Vair suppose un entretien sur les affaires du temps. Il y a trois livres ou , si l'on veut , trois dialogues , comme dans le De Oratore de Cicéron. La scène se passe à l'époque de la Ligue et pendant le siège de Paris , vers 1589, après l'assassinat de Henri ÏII (3). L'auteur raconte que , comme il se promenait dans son jardin , « pleurant du cœur et des yeux , » arrive un de ses amis qu'il
(1) Grands capitaines; François l«^'au commencement.
(2) Gassendi, lettre citée, 1652.
(3) Cette date est précisée par un passage du 11^ entretien , où il est parlé de Christophe de Thou , comme étant mort depuis < tantôt hvit. ans. » Or, cette mort est du i^»" novembre 1582.
appelle Musée, et qui est, dit-il, « consommé es bonnes lettres et mesme en scienc^ mathématiques , mais plus recommandable beaucoup pa Aa singulière probité et fidélité , rares vertus en ce siècle. » Nous ne pourrions faire que des conjectures sur ce personnage (1) , de même que sur ceux qui interviennent bientôt dans le dialogue, sous les noms de Linus et d'Orphée, Remarquons plutôt combien il est regrettable que du Vair, dans un livre qui d'ailleurs n'a rien de romanesque , ait ainsi travesti ses personnages , au lieu de leur laisser leurs vrais noms, comme Platon et Cicéron lui en donnaient l'exemple et comme le fit quelques années plus tard Ant. Loisel , dans son Dialogue des Avocats. Juste- Lipse n'avait pas eu cette bizfirre idée : il se met tout simplement en scène avec son maître Langius. Du Vair aurait bien dû ici l'imiter tout-à-fait. Musée , dans son livre , commence à peu près comme Langius dans celui dç Juste-Lipse. Il s'étonne de voir pleurer son ami , dont il connaît l'âme forte et grande ; il lui demande ce qu'est devenue sa philosophie; et, comme du Vair lui répond qu'elle est bien faible, « ceste sagesse humaine, à l'escole de la fortune; qu'elle n'est qu'vne brauache et vne vantarde , triomphant à l'ombre d'vne salle , les brettes à la main ; » il lui réplique avec non moins d'énergie « qu'il ne faut pas déshonorer et diffamer la philosophie qui les a si tendrement et si chèrerement esleués » ni permettre aux passions « de lui mettre le pied sur la gorge. » Il rappelle l'éloge brillant qu'en des temps plus paisibles, en faisait son ami , la nommant
(1) M. Sapey (Essai sur la vie et les ouvraçes de Guillaume du Vairj, p. 32.) suppose que c'est Peiresc. Mais la scène des dialogues De la Constance se passe en 4589; le livre a été publié en 1594, et du Vair n'a connu Peiresc qu'en Provence , où il n'a été qu'à partir de
d'après Cicéron (1), « la Hoyne de la vie, la niaistresse de nos affections. » 11 pense que la philosophie peut contenir, resserrer les passions dans dégustes bornes , t empescher qu'elles n'occupent plus de lieu et d'authorité en nostre âme qu'elles ne doiuent, les amollir et adoucir, voire mesme auec le temps , du tout estouffer et amortir. » Mais son ami a le cœur trop « aigri ; > et il désespère de l'amener à son sentiment, quand surviennent deux amis communs, Linus et Orphée , qu'il prend pour arbitres.
Ainsi , on le voit , la question est nettement posée : c'est celle de l'utilité pratique de la philosophie, de son importance pour la conduite de la vie. Nous avons déjà entrevu cette intention de du Vair dans les autres ouvrages que nous avons examinés. Ici, il n'y a pas à s'y méprendre: plus de subtilités métaphysiques, plus d'arguties scolastiques ; en demandant à la philosophie à quoi elle est bonne, en la mettant en demeure de faire montre de sa force (et certes, l'occasion n'était que trop belle), on annonce une lutte à outrance contre le doute et le découçagement. Il faudra répondre aux sceptiques et aux peureux, ce double fléau des époques d'agitation et de révolution. Ceux-là vous disent: il n'y a rien à faire, vous êtes impuissants; ceux-ci vous demandent en se cachant : quel remède ? Et les uns et les autres ajoutent aux calamités dont on souffre les plus grands des maux : le désespoir et l'hésitation. « Ces gens-là , dit énergiquement du Vair, ne trahissent-ils pas volontairement la raison? ne prostituent -ils pas de gayeté de cœur leur virilité? » C'est donc pour la philosophie une expérience décisive : elle est en présence de la réalité, d'une horrible réalité ; les nouveaux venus en ont retracé les hideux tableaux : des femmes qui se sont pendues de désespoir,
(1) TuscuL, V, 2.
n'ayant pu trouver du pain à donner à leur famille, une pauvre fille morte de faim dans la rue, et, à trois pas de là , des pauvres gens dévorant un chien tout sanglant, des lansquenets mangeant des enfants. Ce n'est donc plus l'heure des belles théories , ni des savantes spéculations ; il faut des remèdes prompts et sûrs, et Musée peut tout de suite en essayer l'efficacité sur ses amis. Qu'il leur rende la confiance et il aura cause gagnée. Musée accepte le défi, mais à la condition que les autres , se souvenant qu'ils travaillent tous € à vue besogne commune, » seront plutôt pour lui des auxiliaires que des contradicteurs.
Après avoir posé en principe « qu'il n'y a rien qui serue tant à la guérison du mal que d'en cognoistre la cause (1), i Musée établit qu'il en est de la nature humaine comme d'un « estât royal ; > tant que le prince qui commande voit les magistrats lui obéir à lui et aux lois , et les sujets obéir aux magistrats , « Testât se maintient en grande paix , florit et prospère merueilleusement. » Au contraire, quand chacun veut être maître , tout se remplit de désordre et de confusion. De même, « en l'homme, la plus haute et souueraine puissance, qui est l'entendement, a estée posée en plus haut lieu , comme en vn throsne pour conduire et gouuerner toute sa vie et toutes ses actions. » Tant que la raison , c cette dame lige, » légitima domina , comme dit Juste-Lipse , de qui est imité tout ce beau passage (1), commande et ne se laisse point^dominer par l'opinion, par Vestimative, cette puissance subalterne, l'état de l'homme est heureux ; il est digne de son créateur. Mais l'opinion s'égare aisément, et, comme elle tend toujours à usurper une direction qui ne lui appartient pas , ses erreurs peuvent avoir les plus fâcheuses conséquences.
(}) De Comtantia, 1, 3. V. sur Topinion et sa funeste influence, les chap. 4 et 5. Du Vair en a profité.
— b20 — Du Vair fait une peinture détaillée des funestes effets de ropinion. C'est un traité complet, un peu long, mais assez bien lié au sujet et tout rempli d'excellents traits dont Charron, selon sa coutume, a largement profité (1). L'opinion s'attaque surtout à l'avenir ; elle l'exagère , le façonne à son gré, l'embellit ou l'enlaidit. Les maux qu'elle nous annonce, peuvent très bien ou n'arriver pas, ou être détournés. Et certes, quelque grands qu'on les suppose, ils sont moindres que nous ne nous les figurons. Tout ce morceau est d'un style nerveux, pittoresque, et, sauf quelques expressions vieillies , semble écrit d'hier.
La conclusion est la. même que dans Juste-Lipse (2) : il faut ù t cest ost de maux... qui ne sont que valets de bagages qu'on a mis en bataille pour nous estonner, » opposer la constance qui a son fondement dans la raison et nous empêche de désespérer^ Voyez les Romains : dans leurs plus grands désastres, ont-ils perdu courage? non: aussi en sont-ils sortis plus forts et plus terribles. Et la France ellemême, «ce pauvre estât, couché par terre tout de son long à l'aduenement de Charles septième, » ne s'est-il pas relevé en peu de temps ; au point « d'estendre ses bras sur toutes les prouinces voisines ? » Quels sont d'ailleurs les maux que nous craignons? l'exil? la perte de la patrie? Préjugé. Votre patrie, vous la quittez pour mille raisons, et sans vous trouver malheureux , et puis , t c'est le ciel qui est le vray pays et le commun pays des hommes, d'où ils tiré leur origine et où ils doiuent retourner.... Toute terre d'ailleurs
. (1) Sagesse j 1, 10.
(2) Ch. VI. « Donc, comme vous voyez , Lipsius,Ja légèreté est compagne de l'opinion. Son propre est de changer et de se repentir; mais la compagne de raison est la constance ; et , à bon escient , ie vous exhorte d'en vestir vostre esprit. »
— lâJ —
est pays à celuy qui est sage. » Juste-Lipse avait dit moins énergiquemeut : Sapiens, ubiciinqiie est, feregrinatur ; fatmis semper exulut (1).
Tout ce passage , imite du professeur hollandais et des anciens philosophes, est un peu déclamatoire. Ce- sont des lieux communs qui peuvent fournir matière à d'ingénieux développements, mais qui semblent bien impuissants eu présence de faits tels que ceux dont on nous a retracé l'horrible "tableau. Nous en dirons autant des arguments par lesquels on prétend prouver ensuite que nous ne devons pas redouter davantage la pauvreté , la perte de nos enfants , de nos amis , de la santé , de la vie. Toutes ces idées sont d'un stoïcisme un peu violent , et il y a lieu de craindre que le remède ne paraisse aussi cruel que le mal. C'était bien dans la Philosophie morale des stoïques, où pourtant nous y avons trouvé moins d'excès : ici, il eût fallu être encore plus pratique.
Toutefois , il y a dans ces pages de nobles pensées sur la mort : elles ne dépareraient pas les sermons de nos plus éloquents prédicateurs. « Qui est-ce qui peut se garantir d'appréhender ce coup duquel la nature mesme a horreur ? Car la mort, encore^ qu'elle vienne à son terme, si est- elle espouuantable. Combien plus le sera - elle , quand elle s'aduancera , et nous cueillera en verd, au fort de nostre ieunesse? Nous nous trompons : la mort n'a rien en soi d'effroyable, non plus que la naissance. La nature n'a rien d'estrange ni de redoutable. La mort est tous les iours parmi nous et ne nous fait point de peur : nous mourons tous les iours , et chaque heure de nostre vie qui est passée est morte pour nous. La dernière goutte qui sort de la bouteille n'est pas celle qui la vuide , mais qui acheue de la