‹ Guillaume du Vair, étude d'histoire littéraireChapitre 4 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

— 1^22 — vuider ; et le dernier moment de nostre vie n'est pas celui qui fait la mort, mais senlement Tacheue. La principale partie de la mort consiste en ce que nous avons vescu. Plus nous désirons viure , plus nous désirons que la mort gagne sur nous (1). >

Et cependant, c'est la crainte de ces maux qui ne sont jamais aussi grands que < nostre ambitieuse opinion nous les propose, » c'est cette funeste passion qui, s'emparant, comme dit Platon, de la citadelle de nostre âme, y loge la tristesse , et cet hôte dangereux nous absorbe , nous rend à charge à nous-mêmes, et nous remplit de honte, si bien que « nous cherchons quelque coin pour nous accroupir et fuir la veiie des hommes....» — «Ah! c'est bien habiller les hommes en eunuques , voire les châtrer du tout que de les laisser tomber en ceste tristesse qui leur oste tout ce qu'ils ont demasle et de généreux... » — « C'est pitié alors que de nous voir : nous nous en allons , la teste baissée , les yeux fichez en terre , la bouche sans paroles , les membres sans mouvement , les yeux ne nous seruant que pour pleurer. » Toute cette vigoureuse peinture a passé dans l'ouvrage de Charron (2), dont le pinceau n'a pas reculé devant certains traits un peu crus. Cette touche hardie allait bien d'ailleurs à ces impétueux esprits du xvi« siècle , et c'est encore là ce qui nous charme dans les plus beaux écrits de la^remière moitié du xvii®.

Ces fiers 'Caractères , on le conçoit, devaient particulièrement s'indigner de ces langueurs , de ces découragements , de ces affaissements de l'âme en face des difficultés de la vie : le temps n'était pas encore venu où là mélancolie devait être intéressante, où le bon sens français devait s'égarer

(i) La Constance . etc. , p. 01 i.

(2) Liv. I, cil. :^2.

dans les rêveries inquiètes des Werther et des Uené. Sans doute quelques cœurs tendres , mais timides , effrayés des luttes incessantes, horribles, auxquelles chacun se trouvait malgré soi mêlé, au moins comme spectateur, étaient déjà tentés de se replier sur eux-mêmes et de chercher un indigne repos dans une sorte d*anéantissem«nt moral, croyant soulager leur douleur, et, pour ainsi dire, « la destremper dans les larmes. » Du Vair a bien connu cette funeste maladie, t des mains de laquelle Tesprit ne sort que gasté, froissé et brizé ; » il lui arrache un peu rudement le masque trompeur sous lequel elle est parvenue plus tard à exciter rintérêt, multipliant ses ravages par la contagion de la pitié. Pourtant, et ceci est encore à noter, il ne conseille pas l'impassibilité du stoïque aux yeux secs; il comprend les larmes , t ces premières larmes qu'espreint vue fraische et récente douleur ; ces larmes qui peuuent tomber des yeux du philosophe et qui gardent Thumanité auec la dignité. > Il en a versé lui-même sur le tombeau d'une sœur chérie (1), € mais ceste tristesse enuieillie qui, pénétrant iusqu'à la mouelle de nos os, fane nostre visage et flestrit nostre âme , » il faut la repousser, la chasser bien loin , « luy fermer la porte au nez; elle est lasche: elle est iniuste, impie, outrageuse à la nature et à la loi commune du monde. >

Passer et périr, telle est en effet la condition de tout ce qui existe ici-bas. Les villes et les États sont , comme les plus faibles êtres,. sujets à la dissolution et à la ruine. Les nations ont leurs périodes de gloire et de puissance , de décadence et de chute, t Nous avons veu nostre pays si comblé de biens, de richesses, de gloire, de délices, qu'il ne se

(1) Discours sur la mort de damolselle Ph. D. V. , sa sœur. p. 166 et suivantes.

pouuoit dire plus. Nous sommes maintenant sur le retour;

nostre bonne fortune est sortie de chez nous comme d'vne maison creuassée de tous costez; nous sommes demeurés attendant la cheute : les vns crient, les autres regardent, les autres s'enfuient : qu'y a-U tant à s'estonner? Un vieil homme meurt, vue vieille maison tombe; que faut-il tant crier? Qu'y a-il en cela que ce que vous voyez tous les jours et partout? Les fruits fleurissent, se nouent, se nourrissent, se meurrissent , se pourrissent ; les herbes poindent , s'estendent, se fanent; les arbres croissent, s'entretiennent, se seichent ; les animaux naissent , vivent , meurent ; le temps mesme qui enueloppe le monde , est çnueloppe par sa ruine et se perd en coulant ; il roule doucement les saisons les vues sur les autres, et toutes celles qui se passent, se perdent. De toutes ces choses muables , que voulez-vous faire de constant? De toutes choses mortelles, que voulez-vous faire d'immortel? (i) »

Voilà certes un langage auquel on n'était guère habitué en France au xvP siècle. Il est parfois, si l'on veut, un peu trop cicéronien; l'oratenr se complàit dans ses belles paroles ; il s'enchante lui-même ; mais on ne peut méconnaître ici des traits qui annoncent la grande manière de Bossuet et de ses contemporains.

L'auteur, imitant ensuite un morceau fameux de P. Orose , jette un rapide coup d'œil sur la face du monde : on dirait qu'il résume en une page cette troisième partie du Discours sur l'histoire universelle, qui est intitulée : Les Empires; et ce tableau succinct n'est pas indigne du chef-d'œuvre dont nous venons de le rapprocher (2).

Bien des signes semblent révéler la décadence de la

(J) La Constance, etc. . 93<-0:{2.

(2) Ibid. , 932-933.

France ; elle a eu de grandes maladies, et maintenant, elle se renie elle-même : elle se fait italienne , espagnole. La corruption a tout envahi, la noblesse, l'église, la magistrature ; et , € pour couronner tant de désordres , sont suruenues les querelles de religion. » 11 est donc possible que la France soit près de sa ruine : s'il en est ainsi, il faut se résigner. Mais l'heure de sa mort n'est peut-être pas encore venue : il y a espoir de guérison. Les chefs du peuple sont las de courir à la servitude de l'étranger; et puis. Dieu a fait naître, « pour succéder à la couronne, vn prince capable de releuer, ou par la paix ou par la guerre, le faix de cet Estât penchant. » Après, un brillant éloge de Henri de Navarre et des vœux pour que t Dieu , qui tient les cœurs des rois en sa main , » le ramène à la religion de ses prédécesseurs, Musée conclut son discours par de nouvelles paroles de résignation et d'espoir. Il avait déjà presque gagné la cause de la philosophie , car il était parvenu à remettre le calme dans l'ame de ses amis. Mais, comme il avait dit en unissant , quil n arrive rien que 'par la Providence éternelle, et qu'il avait remis à un autre le soin de développer cette pensée, l'heure étant avancée, on l'invite à désigner celui qui, le lendemain, devra prendre la parole à sa place. Ici du Vair, par un gracieux souvenir de la branche de myrte des banquets antiques , et peut-être aussi de la charmante royauté du Décaméron , nous représente Musée « baisant vn bouquet qu'il tenoit à la main , » et l'offrant à Orphée , qui l'accepte avec modestie.

Les quatre amis avaient pris rendez-vous pour le lendemain, au même endroit; mais, dans la journée, « il se donna une alarme à la ville, > et, comme ils étaient du même quartier, c'est au corps-de-garde qu'ils se trouvèrent d'abord rénnis. Heureusement, le tumulte passa bientôt, et ils s'empressèrent de regagner les paisjbles ombrages du

- iâ6 - jardin de du Vair, pour reprendre cet enti^tien qui les avait tant charmés , dit Tun d'eux , qu'il eût souhaité d'en avoir la suite dès la veille, ^ voire, ajoute-t-il naïvement, à la charge de perdre le souper, voire à la charge de ne souper de Tannée. >

Les plus grandes questions de la morale religieuse, là Providence , la Liberté , le Destin , le Mal moral et le Mal physique , sont traitées dans ce second livre. Parfois l'auteur s'élève à une véritable éloquence, et souvent aussi, il rencontre le vrai style philosophique. Sans aucun doute , il n'y a rien de bien neuf dans les idées qu'il expose ; les philosophes anciens et les Pères de l'église lui fournissent le fond et quelquefois les détails de ses arguments. Mais , nous l'avons dit, la grande originalité de du Vair, c'est d'avoir osé le premier traiter ces importants sujets en langue vulgaire, et d'une manière suivie , et surtout à propos de nos malheurs. Le Plutarque d'Amyot avait bien déjà familiarisé les esprits avec ces nobles études; mais il n'offrait que les leçons de la sagesse antique ; Montaigne les avait aussi presque tous effleurés : mais on ne sait jamais bien ce que veut Montaigne ; ^et puis, s'il donne souvent plus qu'il ne promet, il promet souvent aussi plus qu'il ne donne. Le mot de Pasquier est vrai : t II saute d'vn propos à vn autre (on pourrait dire d'une opinion ù une autre) ainsi que le vent de son esprit donne le vol à sa plume (1). » On trouvait pour la première fois réunies dans les œuvres de du Vair toutes ces questions qui intéressent si fort l'humanité. Gassendi avait bien remarqué que du Vair, en les rattachant à notre histoire , dans le Traité de la Constance , en avait rendu l'intérêt plus grand et plus vif (2); mais, habitué à exposer ses idées

(1) Lettres j liv. xviii, t. i, p. 515. Edit. d'Amsterdam, in-f», 1723.

(2) Habet hoc lectio Varii, quod res nostras propius atiingem, possit vos magis afflcere. (Loc. cit.)

I laliii , il n'avait pas aperçu lu porlcp d'un lui livre ('iril s la langui? do tout le monile, d'un style si attrayant, et s ime forme si dramatique. LeR otivragos de du Vair ont

f, après un demi-siècle , tomber dans l'oubli ; mais la révocommencci.' par les traducteurs , était accomplie (1), CVn était fait, en Franco du moins , du latin commi; langue scientiliquc: le vulgaire avait été admis au banquet de la jibilosophie ; il ne fat plus permis de cacher la science de la vie, la morale, sous les formes d'un idiAmo qui ne la livrait, pour aiusi dire, qu'à un petit nombre d'adeptes. Chacun put dès-lors, tout à son aise, toucher à ces grands probliïmes (lesquels du Vair avait sans scrupule écarté tous les voiles, Au ben de ténèbres effrayantes où Ta'il ne plongeait jamais sans inquiétude, sans remords même, on eut, je ne dirai pas une pleine lumière, mais une elailé qui di'it rassurer on éveiller bien des esprits, on satisfaisant la légitime curiosité des uns, et en tirant les autres d'une déplorable indiOérence.

Los plus diQlciles de ces questions sont précisément celles qui sollii'itent le plus la raison , et il n'est guère d'bomme qui ne se les soit posées bien des fois dans sa vie. Du Vair, nous l'avons déjà remarqué , les aborde toutes ; il les expose avec netteté et plusieurs de ses solulions étonnent par leur cla te et leu pr s on A ns s ag t 1 d a corde la près

ence de D e et le 1 bre a b l d 1 ho urne 1 e t La lo d u ne q a pr or Ion toute choses i ord une q e nost e volonté se o 1 1 br tellen ent q en nostre olonte s il y a quelque n (;ess te c est \a Ile so t necessa rcn ent 1 bre Et q ant à ce qu n s volont s ont esté preue es telles qu ell s do ent cstre lie ont este pre eues po r p |u elles de o nt eslr tell s I e nt pis telles po r o

q ell s o 1 I I

f d,- M. A, dp Bllgiijpif;

que l'ont pu faire les psychologues modernes , le vrai caractère de Tactivité libre, qui ne consiste pas dans Faction, mais « dans le mouuement à l'action. > Le destin, et par ce mot du Vair entiMid comme Juste-Lipse, la loi primordiale des êtres , ne pèse donc aucunement sur la volonté , et le fatalisme est une folie. Le hasard n'explique rien ; c'est le manteau de l'ignorance ou de la mauvaise foi. La main de la Providence, cause intelligente et souveraine, se montre dans tous les événements humains. Rien de plus simple qne les phases diverses par lesquelles ont passé toutes les nations qui se sont succédé sur la face de la terre. Leur splendeur et leur ruine n'ont été ni des jeux d'une puissance malfaisante, ni des caprices d'une force aveugle, t Tout a esté plus clément enuers elles qu'elles-mesmes , et de tous les maux qu'elles ont endurés , il n'y en a pas eu de f)lus cruels que ceux qu'elles se sont fiuts. »

C'est maintenant le tour de la France. Sans répéter ce que Musée en a dit dans le premier entretien , Orphée montre la Providence employant au châtiment de ses vices toutes les forces que le roi , les grands et le peuple avaient cru réunir et (combiner pour affermir sa puissance. C'est l'histoire de toutes les révolutions; on est étonné de les voir éclater toutà-coup , et d'une étincelle sortir un vaste incendie. « Vne émotion de peuple éleuée sous vn faux bruit » a suffi pour produire cette tempête, et tant de gens prudents se sont trouvés surpris et n'ont pu empêcher la catastrophe. C'est que les véritables causes, cachées peut-être, et échappant à tous les yeux , n'en agissaient pas moins dans l'ombre , et les effets ont dû suivre. Qu'on n'accuse donc pas la Providence : tous nos maux ne sont imputables qu'à nous; ce ne sont le plus souvent que des avis que Dieu nous donne : < Ces mauuaises rencontres sont faites pour parler à nostre conscience. »

Ici se trouve le jugement sur François i*% contre lequel Brantôme a cru devoir protester : c Prince vrayement grand, avait écrit du Vair, car il auoit de grandes vertus, et aussi de grands vices (1). » C'est ce dernier mot si juste qui a choqué le chroniqueur gascon , sans toutefois le rendre injuste envers l'auteur du traité de la Constance, dont il se plaît à reconnaître le savoir, l'habileté et l'éloquence. Etrange préoccupation du courtisan ! il invoque contre l'opinion du philosophe le témoignage « des grands seigneurs et des belles dames qui estoient en ce temps-là (2). »

Du Vair arrive ensuite , et naturellement à la question des châtiments et de leur répartition; question à laquelle se rattache celle du mal physique et du mal moral. Répondant à toutes les objections contre la bonté et la justice de Dieu , il montre l'utilité de ce qu'on appelle le mal , dans le plan et le gouvernement de l'univers. Le mal est pour le juste l'exercice de la vertu, et pour le méchant, une punition. Or, la punition , dit-il , d'après le Gorgias de Platon , est chose bonne en soi : c'est une expiation; de plus, montrant à l'homme sa faiblesse , elle peut lui apprendre à mieux user de ses facultés. Du reste, il est rare qu'on échappe au châtiment, même dans ce monde, et le plus souvent, le coupable porte Fenfer dans son cœur. Cette pensée de Lucrèce (3), du Vair la développe au point de vue chrétien.

Résignons-nous donc à la volonté de Dieu : « suiuons gayement vn si sage capitaine et qui nous aime tant; s'il nous meine aux coups , il nous meine à la gloire. » C'est par cette pensée qu'on retrouve dans la bouche do Polyeucte (4),

(1) La Constance et Consolation^ etc., p. 968.

(2) Grands Capitaines, François I", init. (3)Lib. 111,991-1036.

(4) Art. v, se. 3. y

(4 qui est à la fois si stoïque et si chrétienne , que se termine le discours d'Orphée. 11 ajoute , pour conclure , ces paroles d'une sublime énergie : < Embrassons donc la constance et nous plantons droits sur les pas de nostre devoir, tournans lousiours le visage deuers Taduersité; nous vaincrons estans surmontez ; les coups qui nous frapperont nous affermiront dauantage ; nous lasserons et estonnerons le mal par nostre asseurance. Les afflictions qui sont portées constamment et auec le contrepoids de la raison , nous entretiennent droits et fermes : au lieu qu'autrement nous pencherions trop vers la terre, elles nous relèuent vers le ciel. » L'orateur, par quelques mots , ouvre à Tâme la perspective de l'autre vie, et lui montre, avec son immortalité, le bonheur pour les justes. Il s'arrête sur ces consolantes idées qui appellent de plus longs développements.

Ses trois amis se lèvent avec peine, pensant qu'il doit parler encore ; et Musée exprime le regret de ne l'avoir pas entendu citer à propos de la vie future, les paroles que tint , à son lit de mort, c ce bon vieillard qui occupoit la première place en nostre Sénat de France. » C'est le président Christophe de Thou qui est désigné par ces mots ; et nous savons par le témoignage de son fils l'historien (1), qu'il n'y a pas là , comme on l'a dit , seulement une touchante fiction et un souvenir des dialogues de l'Orateur (2), Si l'on voulait voir dans cette scène imposante, et dont le fond est historique , une réminiscence de l'antiquité, ce serait plutôt au P/i«(i(m qu'il la faudrait comparer.

Orphée s'est excusé de ne pas rappeler les derniers enseignements du vénérable président de Thou , sur ce qu'il n'en avait entendu que la fin ; et il a cédé à Linus , qui a pu les

(1) Histoire, liv. lxxv.

(2) Essai sur du Vair. par M. Sape; , p. 100.

»^ueillir en entier duiis sa mémoire, l'Iioiiiieiii' clo salisfuirt; lu désir de ses amis.

Le lendemain , quand les quatre (ihilosophes sont de nouveau rassemblés, on rappelle ù Linus rengagement qui a

é pris en son nom : mais il n'en sera pas quitte à si bon Ëarclié I ile ne contribuer quf^ de sa simple mémoire ; > il but qu'il < donne quelque chose de son invention > et Eontre tout d'abord l'utilité des belles spéculations déve- Bppées la veille. Tel est l'objet de la première partie de ce

rûisième dialogue.

I L'orateur commence par répondre à celte question : De ce a ilit de la Providenrc de Dieu , de sa sagesse et de sa justice, ne doit-on pas inférer qu'il faut s'abandonner aveuglément , passivement à sa conduite? Les ans sont partages sur ce point. Linus lui-même a pensé d'abord que le plus sage était de céder à cette force suprême, Providence ou Destin , de quelque nom qu'on l'appelle. Mais depuis, il a

ien changé d'opinion, et cette prétendue confiance en la

Mité de Dieu, ce qtiiétisme, comme on l'appellera plus tard,

^ a paru Idchelé et ■ mollesse d'esprit. ■ Les desseins de ^Providence nous sont cachés , tant mieux ! l'assurance de e bonheur nous eût enorgueillis ou énervés ; la certitude

p malheur • eust flétry nostre courage. ■ Il nous faut donc Espérer et croire; mais

La foi qui n'agit point, esl-ci

e fois sincère

L action est donc un devoir pour l'homme : la vraie philosophie et la religion lui imposent cette loi et lui font cet honneur. Quand même il n'espérerait point le succès, il n'en doit pas moins agir selon sa conscience; faire le bien, quoi qu'il puisse arriver; autrement la croyance à la Providence aurait le même effet que le dogme désolant de la fatalité.

Comme conséquence de ces ^incipes , du Vair étiiblit que

- 13i — le bou citoyen ne doit juinuis, uu milieu des troubles et quand les méchants dominent , abandonner son pays : c'est la condamnation indirecte des membres du Parlement qui se retirèrent à Châlons et à Tours ; c*est en même temps son apologie et celle de ses collègues qui , comme lui , préférèi'ent rester à Paris. Les premiers furent alors regardés par le roi comme des fidèles ; et cependant ce furent , à n'en pas douter y les autres qui sauvèrent la royauté et peut-être la France. Henri IV le reconnut bien après la victoire , quand , au milieu du calme , il fut possible enfin de juger la conduite de chacun de <reux qui avaient pris part aux affaires.

Parmi les motifs qui peuvent déterminer le bon citoyen à rester dans le pays en temps de révolution, du Vair, épuisant les arguments et courant le risque de ne rien prouver en prouvant trop , en indique de purement personnels : l'amour des siens, la crainte de la pauvreté. C'est là une défaillance de ce grand esprit qui avait si nettement posé le principe de la loi morale et qui s'y conforma toute sa vie. Mais peut-êti*e était-ce une concession qu'il jugeait nécessaire à la faiblesse de quelques-uns de ses contemporains, plus disposés à écouter les conseils de l'intérêt que la voix impérieuse du devoir. Cette considération était assurément d'un grand poids aux yeux de ceux qu'on appelait les Politiques : pour quelques-uns d'entre eux elle était peut-être la première ; pour du Vair, tout prouve qu'elle n'était qu'accessoire. Sans aucun doute , la nécessité où il aurait été de laisser sans appui au milieu des Ligueurs son père paralytique a dû contribuer à le retenir dans Paris (1) ; sans doute aussi son plan fut d'opposer la prudence à la violence , mais en respectant toujours la justice. Telle est du moins la ligne de

(1) V. les Mémoires de du Vair, Collect. du Puy, l. 661-662, Manuscrits (le la Bibliothèque impériale.

Leonduih! qu'il Iraoc lians dps parolt'S par l;i Imiicho rie liînus : < En tout ce quo nous entreprenons, après uuoir i^ousidéi'tf si la fin est iuste, nous deuons examiner 1rs moyens que noua auons de l'effecluer, et ne pas nous WPdre à crédit ; et, quand nous n'aiions pas le moyen de tire tout ce que le salut public déslroroit de nous , tascber I faire dextrenient le mieux que nous pouuons. Or, ci'ot-ïe Dii'cn l'estiit où nous sommes tombez , il n'a rien resté aux «ens de bÎMi qu'ils peussent fuii'p pour a'acquitt(>r de ce u'ils dcuoient â leurs charges, quoi de rompre , par beaucoup de doux et gracieux moyens, beaucoup de mauuaisrs et dangereuses entreprises, et alentir par artifices le cours de la violence qu'ils ne pouuolent du tout Urrester. Car comme ceux qui se sont prostituez aux nouveautez et ont seruy de leur esprit la passion des autres , sont inexcusables deuant Dieu et deuant les hommes ; aussi n'<'stinié-ie pas buables ceux qui voyans la force establie , se sont perdus e gayeté de cœur. En quelle que condition que soit réduit tre pays , il a grand intêrest d'auoir des gens de bion qui î conseruent eu réputation de 'n't'tre point contraires au ieuple, afin que l'occasion se présentant de donner bon Mnseil , ils le puissent faire, et auec vno main gracieuse et Eon redoutée sonder et souder les playes des dissensions ^iuiles (1). >

Tel était le rôle des mcilleura parmi les Politiques; rôle dangereux et pour les prudents qui le jouaient, et pour les violeiils contre qui ils le jouaient. Ceux-ci ne s'y trompaient pas : les prédicateurs de la Ligue ne cessaient d'exciter i contre les Politiques la fureur populaire. Nous avons vu ù 1 combien de tribulations et de dangers du Vair lui-mdme fut '

rxposê; ce qui n'empêchait pas quulques-uiis de bud parti il(- calomnier sa prudence. C'était un finet, disait-on , et tout ce qu'il avait fait < n'auoit esté que pour se constTuer sans uucun hazard, taschant de plaire ù tous le5 dou\ costés {!). > l,e reproche eût été fondé , si du Viiir n'eût été que prudent : mais BOUS savons qu», suivant la loi de Solon (3), qu'il semble s'être plu à développer dans le livre qui nous occupe, il paya souvent de sa personne.

Ces détails historiques, ces considératîons^politiques, dont la vie de du Vair ne l'ut que le commentaire vivant, donnent, comme nous l'avons observé déjà, un singulier iiitéi-^.t à ce traité • De lu Comtance el Consoklion dan» la calainilés publiques: • et l'on comprend l'admiration des contemporains autant que l'un comprend peu l'indiOerenee de la postérité pour ce livre qui aurait dû, ce me sembla, être consulté avant tous par les historiens de la Ligue.

Après ces vues toutes pratiques sur le râle du bon citoyen pendant les guerres civiles , l'auteur revient aux considérations que nous oDrent la philosophie et la religion pow soutenir notre courage. La principale, fi ses yeux, est celle qui n'a été qu'etSeurée par Orphée , le mépHs de la moit inspiré par la pensée de l'immortalité de l'âme.

Avant de donner les preuves de l'immortalité de l'âme, du Vair répond aux sceptiques et aux matérialistes : à ceux qui s'obstinent à ne pas croii-e et à ceux qui ne venlent croire qu'aux données des gens. Pour les premiers, i ils sont assez punis, dit-il, par la maligne opinion qui leur rauit d'entre les mains l'vnique espérance qui adoucit et assaisonne cette fascheuse et amère vie, et ie dirois volontiers qu'on les laissast estre malheureux puisqu'ils le veulent

(1) Leilre à M. de Vilkiui, Cullecl. du Puy, t

(2) Plutaïque, Vie lit Svton, xx.

estrp. • Pour les autres, c[ui peuvent élre de buune loi, il suffit de leur déniontrer qu'ils eonfondent deux choses parfuitemcnt distinctes, l'esprit et la matière. Mais coinmeiit faire cette distinction ? Des raisonnements scolaatiques n'y pourraient suffire ; il faut nue antre méthode ; il faut étudier la nature de l'âme en elle-même et par elle-même , ainsi qu'on observe les objets sensibles au moyen des sens , dont les organes corporels nous mettent en rapport avec les qualités des corps.

Ces idées qui tranchaient si nettement avec la vieille philosophie officielle, du Vair les exprimait six ans avant la naissance de Descartcs, et quarante ans avant l'apparition du Discours de la Méthode. Sans doute il les trouvait trop hardies pour l'époque qui avait proscrit le platonicien Ramus, car il les mit, ainsi que toutes les doctrines exposées ensuite , sous le patronage du vénérable président Christophe de Thou. Ce sont les enseignements que ses amis disent avoir, recueillis de sa bouche , la veille de sa mort.

Mais, pour qu'on ne croie pas que nous inventons, en attribuant au philosophe oublié dn xvi^ siècle la découverte de la vniîe méthode psychologique , laissons-lui la parole: assurément , l'idée n'a pas chez lui toute la netteté avec la- (juelle elle sera exposée plus lard dans le Discours de Descartes; cependant il est impossible de la méconnaître sous les formes un peu embarrassées d'une langue qui s'essayait pour la première fois sur de tels sujets : i Pour cognoJstre les choses dont les formes sont noyées eu la matière, il faut se seruir des sens; et, par le moyen de ce que nous touchons et voyons, venir, comme par degrez, à l'intelligence de ce qui est plus esloigné : mais vouloir comprendre la nature de nostre âme de ceste façon, c'est ne la vouloir pas rognoistrp. Car, estant simple comme elle est, il fant qu'elle riitre toute nue en nnslrc entendemenl ; ayant h remplir

loiite la place, tout ce qui Tacconipagneroit, l'cmpescheroit. Es choses mesme sensibles , dont le sens est fort aigu , le sentiment s'en fait si soudain , qu'il nous fait perdre la cognoissance de la façon dont il se fait. Aussi des choses intelligibles , celles qui sont toutes pures , occupent si promptement nostre entendement que vous ne pouuçz dire sinon qu'elles sont, mais vous ne pouvez dire comment , car elles ne se font pas cognoistre par témoignages empruntez : elles se manifestent d'elles-mesmes et sont plus connues que tout ce qui les veut recommander. Et pour ce , le vrai moyen de cognoistre la nature de nostre âme , c'est de Vêlever 'par dessus le corps , et la retirer toute à soy, afin que réfléchie en soy-mesme , elle se cognoisse par soy-mesme (1), » N'est-ce pas là exactemcQt le moyen employé par Descartes , parvenant, dans sa studieuse solitude de Hollande, k à feindre qu'il n'avoit aucun corps , > afin de mieux observer t l'essence ou la nature » de son être ? C'est par cette méthode que du Vair, étudiant l'âme , avait, si bien reconnu les trais caractères de son activité libre ; , c'est par elle qu'il entreprit de démontrer son immortalité. Et d'abord , l'observation attentive de ses manifestations ne lui révèle en elle aucune des qualités de la matière, telle que, par exemple, l'étendue finie. Au contraire , l'ame a des moyens d'action , l'intelligence , la volonté, qu'on ne peut reconnaître dans les corps; la volonté libre » « ayant en soi le principe de son mouvement ; » l'intelligence ou la pensée , que rien ne limite, qui s'enferme en elle-même , ou sort d'elle-même < pour embrasser toute chose ; » puis revient en elle-même, sans trouver jamais de quoi se satisfaire entièrement, sans cesser d'aspirer à l'infini qu'elle reconnaît bien n'être pas de ce monde. L'entendement ne s'arrête pas aux données des sens qui n'atteignent

(1) î)e la Constance^ etc., p. 1000.

que les qualités particulières des objets matériels ; il pénètre par sa vertu propre c ce qui est de la vrayc nature et essence des choses, » comprend ce qui est général et universel, ce qui est permanent et immuable, les idées et les espèces (1).

A cette soif insatiable de connaître , ajoutez le désir non moins ardent de vivre dans la mémoire des hommes ; représentez-vous rame « iettée et aduancée sur l'auenir, preuenant de pensée le temps qui sera après la mort du corps , et se pouruoyant de gloire comme de munition convenable pour vne vie heureuse et glorieuse à laquelle elle aspire.»

De plus , rame trouve en elle-même Tidée de la perfection absolue en sagesse, en puissance , en justice, en durée; et, comme rien ne réalise ici-bas cette idée , elle arrive à la conception d'un être à qui seul elle la peut rapporter. Cet être, c'est Dieu, dont l'âme dès-lors se reconnaît l'image imparfaite et raccourcie. C'est à lui ressembler de plus en plus qu'elle se sent destinée , heureuse dès cette vie toutes les fois qu'elle fait un pas vers ce but ; inquiète et tourmentée , mécontente d'elle-même , toutes les fois qu'elle s'en éloigne. Cette fin dernière, ce bien suprême, elle comprend, quelques efforts qu'elle fasse* pour y parvenir, qu'elle n'y peut atteindre sur la terre , et qu'il ne lui sera donné d'y arriver que dans une autre existence dont celle-ci est le prélude, et, pour ainsi dire, l'initiation. Comme toutes les initiations , celle-ci comporte de rudes épreuves ; mais , pour se soutenir dans cette pénible carrière , l'âme a le sentiment de sa dignité , de sa divinité : t exilée pour vn temps du ciel , son vrai domicile , elle fait continuellement effort pour se relancer à ceste heureuse et céleste habitation... Or ce qui a tant de divinité et tend perpétuellement à la source

(1) De la Comtance et Consolalion ^ iiv. m, p. 1001.

- 138 ~ de b (Jivîiiilé, qui doutera qu'il ni^ suit immortel'* Donc, l'immurlulité de l'âniP peluil (sn toutes ses actions. »

Enfia lu ProvidCDce, ni la justice de Dliïu ne se peiiTesl comprendri! sans la croyance en une autre vie. Voilà ce qae la consL'icncc a pu mêler aux philosophes ; mais « nous autres chrétiens, combien nous somuies plus heureux, • puisque, I outre le livre commun de la nature, > nous avons la parole de Dieu ! Il nous l'a apportée lui-même < euflammant en vne claire et pleine lumière les premières estiocelles de ceste espérance naturelle. > Dès-lora devous-notis craindi'e lu mort qui n'est que le passage pour arriver à cette véritable vio? Ah! les athées, les matérialistes, les méchants seuls, peuvent en avoir peur ; mais le vrai philosophé et le vrai chrétien l'attendent sans trembler.

Le vieillard mourant termine ces saintes leçons en se rendant témoignage à lui-même; et, en prédisant k ses amis des calamités plus affreuses que celles qu'ils ont vues , il le& engage à maintenir leur cœur haut et ferme : > Si la vague, dit-il , a à vous emporter, qu'elle vous accable le timoa à, la main. >

Les paroles de Linus et surtout les divins enseignements du Socrate chrétien ont consolé et ralîermi les âmes , et les quatre amis se séparent , pour reprendre leur route dans la vie, bien résolus à ne s'étonner jamais des difScultés qu'ils pourront rencontrer sous leurs pas.

Voilà la substance de ce beau livre De la Constance et Consolation es calamiUi publiques. C'est le fruit des méditations d'un noble esprit en présence d'une triste réalité , qui semblait donner un démenti aux plus précieuses leçons de la philosophie: il s'était replié sur lui-même, il s'était ramené en soi , comme dit Corneille , n'ayant plus où se prendre dans le monde extérieur, et il avait cherché au fond de son être le rnc H l'art/ik des croyances qui soni le plus rher trésor de

rhumanité. Sa conscience interrogée lui a répondu; elle lui a donné ce principe solide qu'il cherchait, et qu'il établit, comme fit peu après Descartes avec plus de netteté et de précision, mais non pas avec un plus vif amour pour la vérité. Quelle grandeur et quelle force se sont révélées aux yeux du moraliste dans cette étude de Tâme humaine, œuvre et image de Dieu! Que de motifs d'espérer! Quel immense avenir! A toutes les époques semblables on a senti le besoin de revenir à ces sublimes idées, inébranlables au milieu des plus rudes secousses , toujours lumineuses pour qui les sait et les veut voir, quelles que soient les ténèbres dont elles sont par moments entourées. On s'efforce alors de s'en pénétrer ; on y cherche des remèdes contre le découragement, des consolations pour d'amères souffrances. Cicéron, nous l'avons déjà remarqué, y recourut plus d'une fois ; et c'est à son désir d'échapper à la funeste influence des événements, que nous devons ses chefs-d'œuvre philosophiques. Comme les mêmes causes produisent toujours des effets pareils, les traités de du Vair font penser aussi, surtout par le ton de généreuse émotion qui y règne, à plus d'un livre éloquent offert de nos jours aux cœurs et aux esprits profondément froublés , ou faussés par les révolutions (1).

(1) V. entre autres, Morale sociale j, par M. Ad. Garnier ; Le Devoir et la Religion naturelle ^ par M. Jules Simon ; Le Vrai^ le Beau et le Bien, par M. V. Cousin. -

jj IV. — Les Méditations de du Vair, complément de ses œu?res morales et religieuses. — Les Conso^a^ton^ ^"application des m^nes doctrines. — Jugement général sur les ouvrages philosophiques de du Vair. — Le stoïcisme mal apprécié par saint François de Sales; il lui avait préparé la voie par les livres de du Vair. — Leur influence sur les contemporains. — Lettre de M. de Villeroy à du Vair. — Simon Marion ; le stoïcisme dans ses discours. — Influence sur le xviie siècle. — Corneille, le stoïcisme de ses personnages procède ' plus des œuvres de du Vair que des Anciens.

En même temps qu'il écrivait le Traité de la Constance, sous la même inspiration et tendant au même but, du Vair composait ses Méditations sur le livre de Job , sur les Lamentations de Jérémie , sur les Psaumes de David et sur YOraison dominicale. Cherchant partout des motifs de consolation et d'espoir et des moyens de perfectionpement moral , du Vair rencontra naturellement les antiques et divines leçons de la Bible , les instructions plus touchantes de TÉvang^le. 11 en arma son âme et s'appliqua à en faire les armes spirituelles de son siècle, « armes, dit-il, ici pendues parmi les trophées de la constance et exposées au public pour tous ceux qui voudront estendre les bras, les prendre et s'en seruir. • Job en effet offre le plus parfait modèle de patience, et aussi le plus humain ; ce u'est pas le stoïcien antique que rien n'ébranle , et qui est aussi indifférent au plaisir qu'à la souffrance , homme qui n'est plus homme : l'humanité se reconnaît en lui avec sa force et ses défaillances ; il avoue la douleur et gémit; mais cet aveu de sa faiblesse , ces plaintes déchirantes n'ôtent rien à sa résignation. Enfin son courage est récompensé , et Dieu , qui ne fait souffrir le juste que pour l'exercer et l'éprouver, lui rend les biens dont il avait été dépouille

Jérusalem, livrée au mal et oubliant sou Dieu, a été abandonnée a ses ennemis : elle n'est plus que ruine et désolation; mais elle doit reconnaître la justice du bras qui la frappe et ne s'en prendre qu'à elle-même de ses malheurs. Qu'elle se repente , qu'elle fasse comme son vieux roi David, et, comme lui, elle pourra compter sur la miséricorde de Dieu ; comme lui , après les tristes chants de la pénitence , elle pourra faire entendre l'hymne joyeux et triomphant de la consolation.

Enfin , quels doivent être les souhaits de l'homme sur la terre ? Ils sont tous compris dans la courte prière que lui a enseignée un Dieu qu'il peut appeler son père.

Ces Méditations, qui ne sont que des commentaires parfois éloquents , et quelquefois des paraphrases exagérées de l'Écriture , peuvent donc être regardées comme le corollaire des ouvrages moraux de du Vair. La résignation à la volonté de Dieu , la punition qui efface la faute et qu'on doit subir sans murmurer, parce que de l'être absolument bon il ne peut venir rien que de bon ; le repentir qui purifie l'âme et la soulage; la consolation et l'espérance qui en sont les suites nécessaires , n'est-ce pas là presque toute la vie humaine? Faible et imparfait, l'homme peut chanceler et tomber : mais que de moyens il a de se relever , pour marcher avec plus de force dans les voies que Dieu lui a tracées, que lui révèle sa conscience et qui seules peuvent le mener a sa fin !

Tel est l'ensemble des œuvres morales de Guillaume du Vair. Propres à tous les temps et à tous les lieux , comme le doivent être, selon la remarque de Gassendi (1), toutes les

(i) Ubitis ac omni œvo eamilein cantilenam audiri : vt qvod humimœ sortis est ne devitare non possitmvs. ferre lemier eondiseamus: (Loc. citai.).

- 14-2 — leçous de la pliilosupliie, ves livres ont été écriti pour son époque et destinés à retremper lïinic de temporains dans les fortes doctrines de l'autiquité romplétées par la Hibli^ et l'Évanple.

Saint François de Sales, venu après du Vair et dans apaisement des esprits lassés de plus d'un dCmi-siécle d'agitalion et (le confusion , a méconnu les services rendus par ta . philosopbie et s'est particulièrement appliqué à démontrer I l'impuissance du stoïcisme (1). <• Les Stoïciens et notamment le bon Épiclètc , dit-il , colloquoient toute leur philosophie i s'abstenir et à soutenir ; à se déporter des plaisirs , voinptés et honneurs terrestres , i"! soutenir et supporter les ininres, trauaux et incommoditcz. Mais la doctrine chresLieone, qui est la seule vrave philosophie, a trois principes sur le»qii«Ii elle establit tout son exercice ; l'abnég;ition de soy-méne qui est bien plus que de s'abstenir dcs'plaisirs; porlersA crois, qni est bien plus que de supporter, etc. &).' Le saiit évéque veut ainsi mener directement l'âme à Dieu , son l'intermédiaire de la sagesse humaine. On peut dir» Qn'^n t«mps où du Vair écrivait ses traités moraux , cette entr^ prise eut été chimérique : ce fut du Vair qui la rendit possible; c'est Ini qui fraya la route à cet rnseignement toot religieux, ayant du reste parfaitement marqué le prc^rès; et, comme il avait affaire à un siècle raisonneur, étant parti de la raison pour aller à la foi. 11 semble donc que saiot François de Sales n'a pas rendu justice au stoïcisme Cl surtout au stoïcisme chrétien de du Vair, dont il avait lui* même , comme tout sou siècle , subi , h son insu peut-être, l'heureuse induencc. Je ne veux pas dire qu'il en devint meilleur, il n'en avait pas besoin ; mais il reconnut en qnel-

(1 1 De im (2) Ibid. ,

H3 — e sui'tt^, duns le lœui' humain, Ifs premières assises du 1 déj:"! posées et toutes prêtes ù recevoir l'édifiée plus sublime qu'il y vouliiit élever. Tout prouve qu'il s'empara*de ce point d'appui et de ce point de départ pour monter plus haut et pour aller plus loin. Voyez par exemple, la V Méditation du premier livre de Vlnlroduclionàla Vie dévote. Il s'agit de la Mort, et, dans les sages considérations que présente l'évéque chrétien , il est impossible de ne pas reconnaître , i'iuon des emprunts textuels, du moins des souvenirs bien marqués do cette « vaillante > philosophie stoïque, vulgarisée par du Vair (I). Le beau livre de saint François prête en bien des endroits à de pareils rapprochements (9).

Cette înQuence de du Vair sur sus contemporains est plus manifeste encore dans d'autres ouvrages célèbres. Nous avons déjà remarqué, et on l'avait fait avant nous (3), que Charron, dont le livre n'a paru que longtemps après les siens, se borne souvent , de son propre aveu, à les copier. Mais on ne saurait trop rappeler que le mot de Balzac (4) est vrai dans toute son étendue, et que ce ue sontpas seulement deux ou Irdîs morceauiL qui ont passé textuellement dans le livre De ta Sagesse : on peut utéme dire sans exagération qu'au moins un tiers de l'ouvrage de Charron appartient ù du Vair. Ainsi, <?n attribuant le reste , comme il convient, à Montaigne , à

(1) Cf. La gainte Philosophie, p. 122*.

(2) CoBip, notammenl te ch. \XT du premier livre de V Introduction à ta vie dévote, avec les pages lOSS-lOÏ^ de la Sainte Phitoi(^hie, et les ch. xn eX xui de la troisième partie , Sur la Chatteté , et xxxviu- \"iMS Sur le Mariage, avec les p. 1030-1030 du même traité de du Vair.

(3) BaliiBc, Bajle, Amaurj- Duval, édit. de Charron, 1S90. — Sapey, Essai sur la rie et Us mirragei de du Voir. — Sainle-Reuve, Charron.

^A) V. Sorel. Bibl. frniiç.. p. 9.'..

Bodin el à quelques auteurs anciens , on voit que , selon son expression, la forme et Tordre seuls sont à lui (4). 11 impoVte de remarquer encore que t le disciple et le second > de Montaigne , en s'appropriant les meilleures pages de du Vair, les a corrompues par Tusage qu'il en a fait, menant, comme Ta dit un maître illustre , à rinsoucianee par le stoïcisme (2).

Le conseiller-historiographe P. Matthieu , qui a pu connaître particulièrement du Vair, suivant, comme lui, la cour, et mort comme lui et la même année que lui, dorant Texpédition de Louis Xlll contre les Huguenots du Béam, n*a fait souvent que rimer dans ses doctes Tablettes les pensées du sévère moraliste. Ainsi ce quatrain :

Le fruit sur l'arbre prend sa fleur, et puis se noue , Se nourrit , se mûrit et se pourrit enfin ; L'homme naist , vit et meurt : voilà sur quelle roue Le temps conduit son corps au pouvoir du destin (3).

n'est que la traduction d'un passage du traité de h Constance que nous avons cité (4).

Du Vair, en nous montrant les interlocuteurs de ses dialogues sur la Constance et la Consolation dans les calamités ptibliques, raffermis et consolés par les bonnes paroles qu'ils venaient d'échanger, n'avait pas exagéré l'effet de son livre. Des faits authentiques prouvent que cette influence fut re-» connue. Ainsi , M. de Villeroi , joué calomnieusement dans

(1) Préface de la première édition.

(2) M. Saint- Marc-Girardin, Tableau de la littérature française zm xvi« siècle.

(3) 11« centurie; 11® quatrain.

(4) Page 124. — La Constance, p. 932. — V. encore 1« centurie, XlVe, XXXVle et XXXlXe quatrains; ll^ centurie, LXXXVl^ quatrain, et comp. du Vair, Morale des Stoiques, p. 832, 888; Sainte Philoso])liie , p. 1024 el j)ass/w; La Constance, p. 924.

^ofire iîénippée . au lieu de s'affliger de cette attaque , avait ; cDurnge d'en rire : il (écrivit à du Vair pour lui faire hommage de la sagesse qu'il avait montrée daas cette circonstance :

« Iuge7., s'il vous plaist, s'il y auoît subiect de s'altérer, et si ie ne l'ay faict , combien ie suis obligé à vostre vertu , car vous ne pouuez faire l'vn sans l'autre ; non que vos enseiguemens m'aient rendu insensible , mais appris que les gens de bien sont plus subiects ii calomnie que les autres et toutesfois qiie l'on ne peut les priuer d'honneur. Comme au lieu de m'en offenser ie me suis mis à FÎre, ie me suis soudainement souuenu de vous , recognomant deuoir ce fruil aux mints et sagei préeeples de vosire Constance, sans le secours desquels i'aduoue que i'en eusse vsé autrement , voyant qu'il n'y a vérité si claire qni ne soit subiette d'estre obscurcie par enuie et par malice (1), »

Ces principes stoïques , do Vair, nous l'avons dit et il l'a reconna lui-m^me, les avait trouvés dans quelques nobles cœurs ; ils avaient dirigé les l'Hospital el les de Thon ; ils armaient d'tm courage invincible A. de Harlay , dont du Vair a rappelé, dans ses Mémoires, plus d'un trait héroïque, et ce Simon Marion, par lequel les glorieux parlementaires de ce siècle s'unissent à Port-Royal, cette antre pépinière de stoïciens. Ce dernier, qui fut le beau-père d'Antoine Arnauld, après >avoir soutenu devant Henri III, et au risque d'être envoyé à la Bastille , de Justes réclamations contre un impôt vexatoîre (2), résumait ainsi, dans an autre plaidoyer^

^Kée

) Cplluction du Puy, t. oi, p. 5. Lettre datée de 1594, en partie par M. Feugère dans us exaltent arlicle sur te Uvre de H. Sapey. (Uetve encyclopédique , avril 18i3.)

(2) Plaid. IV, p. 15. — V,rEsloile,l0M.nmIdeHearillI,aoiiBti581. — V, aussi noire Elude sm' la Vie et les Ouvrages de Siiiiiin Marion. 18iî).

in

l'obligation morale ci la loi du devoir : « Quoiqu'on pense auoir fait tout ce qui se peut,.toutesfois on se doit excitera plus et ù surmonter par vn effort extrême , rextrémité mesme de nostre puissance (1). » Je ne sais pourquoi, mais j'aime à voir, sans oser rien affirmer, dans cette belle pensée un écho des graves enseignements répandus par les livres de du Vair.

Dans toute la première moitié du xvii® siècle , ces livres ne cessèrent d'être lus , et Gassendi , en 1652 , recommandait encore au prince Louis de Valois la lecture du traité De la Constance, Si Ton ne peut assurer que Descartes ait puisé le germe de sa Méthode dans quelques pages d'observations psychologiques , disséminées au milieu d'un traité de morale pratique, il semble incontestable que ces ouvrages contribuèrent beaucoup à donner aux hommes de cette époque cette force et cette grandeur d'âme, cette fierté de caractère qui éclate dans les chefs-d'œuvre de Corneille. Un contemporain de l'auteur du Cid, qui eut l'honneur d'en être loué, le menuisier-poète, Adam Billaut, adressa cette épigramme à un nommé Granchamp qui lui avait promis les œuvres de du Vair et ne les lui donnait pas :

Ta promesse m'est inutile , Puisqu'elle ne produit aucun éuénement ;

Et tu n'es qu'vn grand champ stérile Qui ne donne du verd que difficilement.

Certes , cette petite pièce est loin de prouver en faveur du bon goût du Virgile au rabot, mais elle montre du moins avec quel empressement on recherchait les ouvrages du moraliste stoïcien. Comme elle fait partie des Chevilles (fui furent publiées pour la première fois en 1644 (2), peut-être se

(1) Simon Marion, Plaidoyers, xv, p. 566.

(2) ln-4o,p. 135.

pptirle-t-i'llc ;'i la dernière el belli' éilitiaii in-folio di' du

isir iniprinirtï à Paris en ^M^. Mais iiuparavanl , il y en

ait en dix autres, sans compter les éditions partielles

, du vivant de l'auteur, paraissaient chaque jour, mtïme

bs son avfu. Il est doue plus que probable que Corneille,

le tout le monde, voulut lire les écrits de du Vair. Ou

1 mieux encore qu'il les eut de bonne heure entre les

; , si l'on songe qu'il s'en publia à Rouen même une

iition en 16ii , et qu'en 1617 du Vair se rendit dans cette

lie avec Gaston d'Orléans pour y tenir l'assemblée des

jtables qu'il avait provoquée. Corneille avait alors onze

; il dut être frappe de l'événement extraordinaire dont

capitale de la Normandie était le théâtre, et il entendit

ns doute prononcer souvent chez son père, qui était

Qgistrat, le nom de du Vair; sans doute aussi , il ne tarda

ts à lire les ouvrages de l'illustre garde des sceaux {!).

iigt ans après, en même temps que Corneille lui-même

^nait te Cid, une nouvelle édition de ces livres paraissait

!ore à Rouen et attirait nécessairement l'attention du

ind poète. Aussi, bien que nous n'ayons pas de témoi-

inges certains, il nous parait difficile, d'après tous ces

flices, de ne pas admettre que Corneille a connu tes

ïuvrea de du Vair, La sublimité des principes stoiqnes qui

sont développés plaisait à son génie amoureux de la gran-

Bur et de la force ; et , suivant toute \Taisemblance , ce ne

irent pas seulement les traités et les tragédies de Sénèque

I la Pharmie de Lucain qui lui fournirent les germes de cet

sprit héroïque qu'il donne à ses personnages. On aperçoit

{i} Peut-film rafiine les .lésuilea chez qui il étiHliail , les lui mirentt entre los mains. Celait l'époque où te savant Petau, qui était de lu , rnipagnie, dédiait à dn Vair snn édition du Breiiariiim histiyrirtim, Nifpphnri (16151

- U8 — luéme que fort peu de traces de leur influence dans les preniicTs chefs-d'œuvre de Corneille. Qu'y a-t-il dans le Cid, dans Horace, dans Polyeucte surtout, qui rappelle de près ou de loin les maximes propres du philosophe ou les héros des deux poètes ? J'y vois éclater à chaque page ce sentiment de l'honneur fier, désintéressé, dont du Vair parut même aux sévères moralistes de Port-Royal la plus complète personnification (l). J'y vois surtout cette lutte ardente de la passion et du devoir, qui se. disputent éternellement le cœur de l'homme ; la passion déployant toutes ses séductions, toutes ses finesses , toutes ses violences pour l'entraîner ou . le précipiter ; la raison , tantôt calme et fière , et constatant ces secousses ou ces perfidies de sa rivale , pour constater son propre triomphe ; tantôt se faisant , pour ainsi dire , passion elle-même , mais passion du bien et du beau ; et puis, ces mille nuances si délicates du même sentiment, pur et généreux dans de certaines limites, désordonné ou misérable , s'il les dépasse ou s'il reste en deçà ; enfin cette admirable échelle des obligations morales , cette sainte gradation des devoirs , qui descend de Dieu jusqu'à nous par la patrie , par la famille , par les amis et par le prochain en générai, par les plus douces affections, par les plus héroïques dévouements. Voilà ce que je vois dans les grandes tragédies de Corneille et ce que l'on trouverait difficilement dans les auteurs anciens à qui l'on fait cet honneur insigne d'avoir animé son génie et de l'avoir poussé vers son sublime faîte, quand il hésitait à prendre son essor. Au contraire, nous avons pu remarquer dans les œuvres de du Vair cette peinture des passions dont « la naïveté et la richesse » émerveillait Charron, et ces hautes et puissantes idées de devoir et d'honneur dans l'expression desquelles venaient se

(1) V. V Honneur français^ par de Sacy.

retremper les contemporains froissés ou découragés par l'injustice ou la trahison, et surtout ces souveraines prescriptions de la loi morale qui pourraient effrayer notre faiblesse , si nous ne savions que celui qui s'en fit Tinterprète, en offrit dans sa vie^a plus constante application.

Ces œuvres furent donc , croyons-nous , la véritable et héroïque nourriture du génie de Corneille : il mit en scène rame humaine telle que l'avait dépeinte le vieux moraliste. Et d'abord\ voyez Rodrigue , Chimène ; quel « respect d*euxmesmes , » pour parler comme du Vair, « et encore que personne ne les regarde que leur propre conscience! » L'amour et l'admiration arrachent à Chimène ce cri du cœur :

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

Mais elle s'empresse d'ajouter :

Adieu ; ce mot lâché me fait rougir de honte.

Quel sévère examen ils font de leur conscience dans ces monologues que Voltaire, qui ne comprit pas la haute portée morale des drames de Corneille , lui reproche comme des sacrifices au goût des comédiens et du public (1). Et, dans ces grandes âmes, quelle soumission d'enfants pour leurs parents! « Ils les tiennent vraiment comme des dieux en terre (2). »

Mais mieux encore ; voyez les* personnages de la tragédie d'Horace : Sabine , si vaillante et si douce ! et Curiace , quel touchant amour de la famille et de la patrie ! le vieil Horace, quelle ardente passion pour Rome ! il ne semble vivre qu'en elle et par elle ! Et cependant , ce stoïcien du patriotisme ouvre son cœ.ur, comme le veut du Vair, à de plus doux sen-

(1) Commentaires sur Médée , m, i

(2) Morale stdique , p. 850.

lijiit'uls; lui aussi, il luiitiuîl It'S bniit^s; il s'éLonne de lilfurer, omis il pleure.

Moi-mfinie en cet adieu j'ai les larmes auiymiï (1).

Loin do blûiner les [jleurs (jue je vois répandre ,

Je crois fiure beaucoup de m'en pouvoir défendre (SJ.

Kt uvec quelle énwgie il dispute fk celte patrie qu'il ainit' liint, ce fils qu'il aurait voulu voir mourir pour elle! Camille, comme Emilie, dans Cima, t cotte adorable furie (3),> c'est la passion incarnée : c'est l'amour et la doulenr dans l'iuie; dans l'autre, c'est la haine, la vengeance, « ceste lièure d'esprit (4) ; • et dans toutes les deux , o ces fumé» qui esblouissenl l'œil de la raison (5). »

Mais montons plus haut; suivons lu voie que nous atraccQ du Vuir; allons jusqu'à ' ia Sainte Philasojikie: > allousjusqu'à Polyeucte. Nous y retrouvons la famille et les devoirs sur lesquels elle repose , et les douces vertus qui la sanctifient , la chasteté du mariage et « cette révérence réciproque i des époux , « cette union d'esprit et de volonté » qui devient bientôt une communion de foi et de dévouement; nous y trouvons bien plus, nous arrivons au fuite des devoirs de l'homme , à cette soumission complète ù la volonté do Uieo , à cet élan de l'ûme • vers le principe de tout bien, » vers la source de toute vertu. Quand cette solide et ardente piété, vit au fond du cœur, en vain t les affections, comme vents violents, nous surprennent et emplissans de mille délicieuses bouffées les voiles de nos désirs , cherchent à nous entraîner loin de noslre propre nature ; ■' en vain ces char-

il) Ael. Il, i^. 7. '

(2) Act. m, SF. 5.

(3) Mot de Ralaic. Lellii; â Coineille , du 17 j;uiviL'i' ll<.i:i. (i) Morale des stmqnfs, p. Riïl

\5) Ibid., p. K2U.

niants « nuages de volupté » nous entourent de leurs déce vantes illusions , nous sentons qu'ils ne sont que « Tombre du bonheur, » et nous nous élançons t vers la souveraine et perdurable félicité. » La mort même ne saurait nous effrayer; « Vheureux trépas » nous décharge « d'un vil et pesant bagage, et nous pouuons bondir à plein saut par dessus le précipice, et nous jeter dans cette plaine belle et florie que nous voyons à Tautre bord, qui est la vie de Téternité (1). » Ne serit-on pas dans ces paroles, et plus encore dans les lignes qui terminent ce beau livre de la Sainte Philosophie , et que nous avons citées , ne sent-on pas cette ardeur religieuse. et ce souffle d'enthousiasme qui emporte Polyeucte « vers les saintes douceurs du ciel, » — « vers les immortelles délices, » pour parler comme du Vair? Sévère, enfin, n'est-il pas le vrai sage que nous dépeint le moraliste, juste, ferme, mais bon et tolérant?

Quelquefois, ce ne sont pas seulement les pensées, les sentiments , l'esprit général de du Vair qui vient animer les personnages de Corneille : on retrouve dans les vers du grand poète les habitudes de lajtigage, les expressions du vieux prosateur. Nous avons déjà remarqué que le mot sublime de Polyeucte : « A la gloire ! » se retrouve dans une phrase du traité De la Constance (2) qui forme , à une syllabe près , un beau vers :

Mais s'il nous meine aux coups , il nous meine à la gloire.

Du Vair avait déjà dit plus haut (3) : « Quand nous sommes inuitez au combat, nous le sommes à la gloire, » paroles « qui rappellent aussi ces vers de Rodogune (4) :

(1) Sai/tUe Philosophie, p. 1012, 1024.

(i) Act. 111 , se. 5.

Le ciel par les travaux veut qu*oii monte à la gloire ; Pour gagner un triomphe , il faut une victoire.

c Embrassons la Constance, » s'écrie le philosophe, et Horace , encourageant Sabine, répète :

Embrasse ma vertu pour vaincre ta faiblesse (1). Enfin la fière parole de Rodrigue :

Dans les âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années (S).

n'est que la traduction en vers de cette pensée de la xiv« harangue funèbre de du Yair ; « La vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années , elle fait son progrès tout-à-coup. > 11 serait facile de multiplier ces rapprochements de détail, mais il nous semble que c'est surtout l'inspiration générale du stoïcisme chrétien qui , passant des œuvres du moraliste dans l'âme du poète, a nourri ce puissant génie d'un aliment . fait pour lui.

(1) Act. IV, se. 7.

(2) Act. II, se. 2,

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