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remonter jusqu'au pape Urbain U et à saiut Bernard, donLIa voix puissante, remplissant les populations d'une ardeur natliousiaste , les poussait à la guen'e sainte, les chroniques i)e Saint-Denis, par exemple, lui offraient a» moins les souvenirs de bien des discours qui , soit dans les Etats généraux, soit sur la place publique, pendant les troubles du SIV siècle, soit dans la chaire chrétienne, avaient domïniMes esprits ou remué les cœurs. Sans doute, les hâranguf^s populaires de Charles de Navarre et de Robert-le-Coq , les germons politiques et religieux de Jean Gerson (I), une roule d'autres discours que des études récentes nous ont feit connaître, ne réalisant pas complètement l'idée de b t*ritable éloquence. A cet égard , l'appréciation de du Vaîf est juste; mais il eût dû indiquer au moins, d'après le&b riens , ces essais remarquables poui' le temps. Evidemmeiil, parmi ces morceaux oratoires, U en est qui ont été arrangét parles Chroniqueurs eux-mêmes; et le Moine de Saiat-Denis, faisant haranguer les bourgeois de Paris en leur Parlaiier .. se contente de leur prêter des phrases un peu emphatiques, presque textuellement tirées de Tite-Live (2). Chez lui, Philippe Artevelle répète devant les Gantois ces paroles de Manlius , si naïvement admirées par Fénelon comme authen tiques (3) : Quousque igaorabilU vires vealnu? etc. (i). Mai» i
(1) E. Pasquier (Bfcherehes, liv, iv. 27) cite un grand nomlHV il discours politiques et judiciaires prononcés pendant le xv" siècle, (t entr'autres la harangue de Gerson parlant, au nom de l'Univeraiti sur In l'éformalion du royaume en U06. Ce discours, qui commean par les mots Vivai Rex! trois fois répétés, est anah*5è sommairemeol par le Moine de Saint-Denis , et les défauts , la prolixité , la diffi en sont judicieusement indiqués.
(2) V. Chrnnic. KaroL Sexti, le discours d'un mégissier de Pari» liv. I. — Edit. des Dommejtts inédits. — Cf. Tite-Live , iv, 3.
(3) Lettre sur l'éloquence, [V.
[i) Ckronir. Knrol. VI, liv. n et m. —Cf. Tite-Live, vi, 18.
~ 457 — reste de cette époque des discours qui ont bien réellement été prononcés , et l'on y trouve une remarquable énergie , une dialectique vigoureuse, des mouvements d'un vrai pathétique.
Si du Vair ne pouvait porter un jugement bien motivé sur certains orateurs dont les discours restés manuscrits ^ n'étaient alors qu'imparfaitement connus , il devait au moins une mention très honorable à cet Alain Chartier, qu'un siècle à peine séparait de lui, et qui peut-être aurait le droit de revendiquer pour son Curial et son Quadriloge invectif l'honneur d'avoir inspiré quelques belles pages du traité de la Constance et Consolation (i), Estienne Pasquier, avait dèslors attiré l'attention sur le vieux prosateur, et, avant d'en citer, selon son expression, des mots* dorez et de belles sentences , il l'avait qualifié gi^and poète et encore plus grand orateur (2), D'ailleurs du Vair avoue qu'il connaît tous les « témoignages » écrits, relatifs à nos anciens écrivains; et il est probable même qu'en coçabattant ddns ce passage de son livre , l'opinion de ceux qui , selon lui , s'en exagéraient les mérites , il fait particulièrement allusion ^ maints chapitres des Recherches de la France (3), Craignant aussi de paraître trop hardi dans son jugement, il le modifie en disant que rien ne lui persuadera qu'aucun de nos vieux auteurs « soit iamais paruenu à l'excellence des Anciens. > Voilà qui est d'une incontestable vérité, et, si du Vair eût tout de suite exprimé ainsi son opinion, il n'aurait pas eu à craindre
(1) V. pour V Histoire de l'Eloquence française au Moyen-Age^ le cours de M. Gérusez, professé à la Sorbonne en 1836. — V. aussi dans YHistoire de la Littérature française de M. Nisard , un beau fragment d'un sermon de J. Gerson, t. l, p. 190.
(2) Recherches de la France, liv. vi, ch. 16.
(3) V. li-v. VII et vin.
— ïoH — qu'on ne doiitùl de son patriotisme et de son attachement à tontes les gloires de la France (i).
Son jugement sur la littérature du xvi« siècle est également incomplet. Les auteurs de la première moitié de ce siècle < ont eu, dit-il, quelque naïfueté, vn stile pur, et qui suit assez communément la nature des choses qu^ils descrivent. > — f Quant à ceux qui ont vescu depuis quarante ans en çà, ils se sont vn peu esueillez et ont tasché d'enrichir nostre langue des despouilles de la grecque et de la latine, et essayé d'imiter les artifices de ces braues anciens-là. » Cela est vrai , mais il y avait , ce semble , quelque chose de mieux à dire sur Comines, Calvin, Rabelais, Montaigne, Amyot, François de La Noue , Biaise de Montluc et tant d'autres; et, si du Vair voulait s'en tenir aux orateurs , on s'étonne qu'il ait oublié le chancelier de l'Hospital. 11 aurait pu aussi, quoi qu'il ne voulût pas parler des contemporains , indiquer pour la chaire , un progrès notable , dont quelques discours de Duperron et surtout les sermons de' saint François de Sales lui offraient des preuves* Il a préféré t s'arrester ù l'éloquence meslée aux affaires du monde , > (et par là il comprend seulement celle du barreau), trouvant l'éloque^ice sacrée « qui deuroit estre la plus parfaicte, si basse qu'il n'a rien à en dire ; » il ne regardait sans doute qu'aux ignobles déclamations des prédicateurs de la Ligue ou à de plates oraisons funèbres, comme celles de l'archevêque Regnaut de Beaune.
Enfermé dans ces étroites limites , du Vair se borne à quelques noms , Pibrac , Mangot le père , Versoris , Mangot , l'avocat du roi, le président Brisson et d'Espeisses. 11 donne
(4) Antoine Loisel essaie de combler celte lacnne de l'ouvrage de dn Vair, au moins pour ce qui regarde l'éloquence judiciaire. — V. s«»n Dialogue des aduocats, p. 13 et suiv., ('dit. de M. Dupin, 1844, in-18.
en passant, une larme à la mort de Brisson , qu'il a racontée ailleurs en détail (1) , et porte sur chacun de ces orateurs des jugements que Loisel, qui les avait aussi connus, a adoptés (2) et que la postérité a pleinement ratifiés. Tous ont manqué de passion; tous sont tombés dans cette erreur du peuple qui prend , selon la remarque de la Bruyère , pour de Téloqucnce la faculté qu'ont certaines personnes de parler seules et longtemps : « Ils ne se pouuoient estancher , > dit Pasquier (3) ; enfin tous ont eu la manie des citations érudites ; Versoris , plus que tous les autres. Dans son plaidoyer, d'ailleurs très sec, pour les Jésuites (4), il cite, en moins de trente lignes, Socrate, Ovide, Lucain, Eschyle , Plutarque, Cicéron contre Vatinius, Pasquier tombe rarement dans ce défaut que son bon sens condamnait (5), Cet abus si général, du Vair, qui n'y a pas toujours échappé , ainsi qu'il le confesse ingénuement ailleurs (6) , en attribue l'introduction au président Brisson. Le savant auteur du Gouvernement royal chez les Perses se plaisait à montrer son immense érudition, et son exemple trouva tant d'imitateurs qu'il n'était plus loisible, même aux meilleurs esprits, « de se despartir de cette mode (7). »
Pasquier qui , dans un curieux chapitre de ses Recherches (8),
(1) Svdsion pour la loi salique,, p. 77-78. — Cf. Mémoires manuscrits, coUect. du Puy, t. 661-662.
(2) Dialogue des aduocats^ p. 104 et suiv. , p. 137 et suiv. — V. surtout la note 2 de la p. 140.
(3) Recherches, iv, 27.
(4) A la suite des œuvres de Pasquier, t i, p 1103.
(5) V. son plaidoyer pour la ville d'Angoulême {Lett. vi, i.) et son plaidoyer pour le duc de Lorraine. '
(6) Note de l'édition de 1621 , p. 233.
(7) Du Vair, ihid. — Cf. Maucroix , lettre au P*** de la compagnie de Jésus. Œuvres posthumes, p. 376-377, in-i2, 1710.
(8) Liv. IV, ch. 27.
— iCO — a prononcé sur les mêmes orateurs des jugements de tous points semblables à ceux de du Vair, rapporte l'origine de cette coutume au premier président Christophe de Thou, c qui prenoit vHe infinité de plaisir à tous ces braues esprits et leur respondre; simbolizans tous en vn point qui estoit de remplir leurs harangues d'eschantillons de diuers antheurs : chose du tout incogneûe aux anciens orateurs tant grecs que romains. » Ailleurs» dans une lettre à Loisel,il déplore encore cet abus, l'attribue à la même câUse, et souhaite que, puisque celui à qui l'on voulait plaire, en parlant ainsi, n'est plus, t auec luy soit enseuelie ceste nouuelle manière d'éloquence. > Non pas qu'on doive s'abstenir absolument des citations ; c mais il faut que cela ne soit affecté, et que nous soyons si nécessitez de le faire, que l'obmettans, nous aurions perdu Vue bonne partie des nerfs de nostrc intention (1). »
Rien de plus facile du reste que de se donûer cet air d'érudition : rt'a-t-on pas ces mines , ouvertes à tous , de la Concordance et du Polyanthea, dont parle Fénelon? D^Espetsse, à ce que raconte Pasquier, lui avait confessé qu'ayant voulu faire un discours « à l'antique, > c'est-à-dire sans citations, il y dépensa plus de temps et de peine qu'en trois des autres « qu'il auoit rapiécés de diuers passages (2). >
D'autres n'y mettaient pas tant de façons : pour satisfaire la mode à peu de frais, ils inventaient des textes, t 11 y a un homme que vous connaissez , dit Gabriel Guéret , qui n'eut jamais Tertullien ni saint Augustin entre les mains et qui les a toujours à la bouche ; il a mesme la hardiesse de les citer
(1) Lettres, vu, 12.
(2) Recherches j iv, 27.— Vv, dans ce genre, ses BemonstranceB an Parlement de Paris. M. Ed. Faye de Brys en cite de curieux passages. Trois Magistrats français du x\\^ siècle, 4845, in-8<», p. 180-192i
— 16) — ge , et l'ou ût voit daus srs livres que ces l'açuus dc- ( Teilullien me cbarnie Si son ordinaire ; saint Augustin iilioit bonne grâce , quand il disoit... (1). >
Du Vair termine sou tableau de l'éloquence française par l'éloge d'un de ses contemporains qu'il ne nomme pas , et qui lui semble approcher le plus des Anciens, au moins d'iseo et de Lysias. Quelque soit celui qu'il désigne ainsi, Simon Marion ou Pasqiiier, on pourra trouver le portrait un peu flatté, bien qu'il ne lui accorde pas les qualités qui font, pour nous servir de ses expressions, le gnind, le divin orateur. Enfin il conclut en mettant ceux de son temps autant ;iu-dessus » de tous nos anciens François qui se sont meslez de parler ou d'escrire , > qu'il les place au-dessous des Grecs et des Latins; et il annonce qu'il va rechercher les causes de cette infériorité.
Est-ce donc que l'espèce humaine est vieillie et épuisée? ou bien, dans le partage des talents, la France qui a eu l'honneur des armes, « n'a-tr-elle peu acquérir celui des lettres? « Du Vair rejette bien loin ces explications, en remarquant que t depuis vn siècle , la France a Oori plus que nation de la terre en toutes espèces de sciences. > D'ailleurs
• la grùee de bien dire > semble être un apanage de son heureux climat. L'éloquence gauloise était célèbre chez les Anciens : ou cite un grand nombre d'orateurs de cette na-
ion y et d'imposantes autorités , celles de Caton (3) et de
bi) G. Guéret, aïorat au Parlement de Paris ; Entretiens sur fEio-
e de la Chaire et du Barreau; fAriii, iean el Kené Cuignard ,
CLXVi, in-12, p. 156-159. — Michaul de Dijon [arlicle cilé] a feit
it & cet auteur en lui reprochant d'avoir copié du Vair mot à mot.
rel adopte eimplemeiit lus opinions de l'auteur du Trailè de Félo-
ï (rançmse sur l'abus des citations.
fS) Gallia duas res industriiaissime persegiiUur, rem militarem et
* loqui. — Cal. apud Charisium.
Jl
— i62 — saint Jérôme (1) attestent que c la Gaule a tousiours flori en hommes très vaillans et très éloquens. » A cette inclination naturelle se sont joints les exemples et les leçons de Tantiquité. Comment donc expliquer TabanUon de cet art divin? L'a-t-on jugé plus agréable qu'utile? mais il est impossible que les avantages de Téloquence aient échappé à nos ancêtres. Du Yair les rappelle dans un brillant éloge dont les traits , empruntés pour la plupart à Cicéron , à Quintilien , et à Fauteur du dialogue des Orateurs (2), sont arrangés et complétés par lui avec un art que Duperron n'avait pas montré dans son f Avant-Propos de Rhétorique , » où il ne fit guère que traduire. Cette brillante peinture se termine par cette phrase : « le ne doute point , quant à moy, que celui à qui vue grande action (3) a bien réussi, et qui, en sortant de là, entend Tapplaudissemeut des escouteurs, et le doux murmure de sa louange , ne soit tout ravi en soy-mesme , et que son cœur ne s'espanouisse au leuer de cet astre, comme vn bouton de rose nouuelle au premier rayon d'vn clair et gay soleil (4). > La figure gracieuse et un peu mignarde qui finit cette phrase , fait assez voir comment du Vair imitait
(i) Sala Gallia monstra non habuU, sed viris semper fortibuset eloquentissimis alundaviU Epist. xxxvii, advers. .Vigilant ^ t. iv, 2e partie, p. 281. Edit. des Bénédictins, Paris, M DCC vi, in-f». — Cf. Epist. xcv, p. 771. Ad Rusticum monachum: Studia Galliarum quœ florentissima sunt,,.. Uhertatem Gallici nitorem que sermonis,
(2) Cicéron, De V Invention ^ 1-2 ; De V Orateur, ii, 8-9; Quintilien, II, 16, XII, 11 ; Dialogue des Orateurs, v-vm. — Cf. un autre éloge de réloquence judiciaire , placé par du Vair dans un de ses discours de rentrée au Parlement de Provence, 1602. Jamais on n'a mieux démontré la puissance de la parole , soutenue de la raison et animée d'une généreuse ardeur.
(3) Action, dans le sons de discours judiciaire , accusation ou plaidoyer.
— i63 — les Anciens, et savait mêler aux grands traits qu'il leur prenait, les couleurs vives, et les fleurs délicates que lui offrait sa riche imagination.
Pour faire abandonner l'éloquence, « une fiévreuse austérité » pourrait en exagérer les dangers et rappeler la fameuse loi de l'Aréopage qui défendait à l'orateur d'émouvoir les juges (i). Du Vair lui répond avec Aristote et Quîntilien , qu'on peut abuser des meilleures choses, de la raison même , ce divin apanage de l'homme. Vaudr$iit-il mieux qu'il en fut privé?
Ce n'est donc pas è un dédain absurde, à une crainte aussi peu fondée de dangers imaginaires, qu'on doit imputer la faiblesse de l'éloquence française. Ne serait-ce pas plutôt que cette puissance de la parole n'a pas trouvé à s'exercer chez nous comme chez les anciens, comme à Athènes et dans Rome républicaine , où elle dominait , où le grand orateur f estoit comme vn perpétuel magistrat entre ses citoyens (2)? » Et puis, la liberté, du Vair le constate, est à l'éloquence un aliment nécessaire* 11 lui faut aussi de grands intérêts à défendre , de grandes luttes à soutenir, dans d'imposantes assemblées , telles que ce sénat de Rome « qui sembloit vn consistoire de rois, » ou bien telles que ce Pnyx et cette agora d'Athènes , mer orageuse où la voix de l'orateur, « comme vn grand vent, se leuoit et emmonceloit les vagues les vues sur les autres emportant tqut ce qui se préscntoit deuant lui (3). » Un état monarchique, plus paisible, et dans lequel , comme en France , t la puissance souucraine des rois a tiré à soi toute l'authorité du gouuernement (4), »
(1) Aristofe, Rhétorique, i, 1. — Cf. Quinfilien, vi, 1.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
— J64 — n'offre pas à rorateur des conditions aussi favorables. Cette raison , empruntée pour le fond an discours de Maternas dans Tacite (1), et parfaitement développée par Duperron(2), n'est pourtant pas aussi forte qu'elle le paraît. La religion, en effet , offre à l'éloquence , même sous les gouvernements absolus , une carrière aussi vaste , aussi glorieuse que la liberté dans les républiques. On l'a bien vu en France sous Louis XIY. Il est étonnant que Duperron, qui était évéque, qui prêcha souvent et non sans talent, n'ait pas entrevu cette possibilité d'un grand éclat oratoire pour la chaire chrétienne. Préoccupé des déplorables excès auxquels s'étaient livrés les prédicateurs de la Ligue , il se borne à remarquer leur redoutable influence sur le peuple , et il ne songe pas que la foi dégagée de tout intérêt mondain , peut inspirer de nobles cœurs , de sublimes esprits et ramener le temps des Chrysostôme , des Basile et des. Grégoire. 11 n'est pas moins étonnant que du Vair et lui , qui connaissaient si bien les Pères de l'Eglise grecque , et qui même parfois surent assez dignement les interpréter, n'aient pas appris d'eux que la chaire peut rivaliser avec le barreau et la tribune.
Une seconde cause du peu de progrès de l'éloquence t est que nos rois , nos princes et la noblesse françoise ont d'ordinaire négligé cette étude. Quelle impression leur exemple û'auroit-il point faite sur les esprits, s'ils s*y étoient appliquez? On a dit que la terre étoit beaucoup plus fertile, lorsque ces consuls , ces dictateurs, vainqueurs des nations, la cultivoient. On peut dire avec plus de fondement que l'éloquence auroit fleuri dauantage, si elle auoit eu pour disciples la haute noblesse , les princes et les rois mêmes.
1) Dialogue des Orateurs.
(2) Ouvrage cite , p. 760.
PMtai par<
u moiiis qu'à Athènes et ù Itoiiic , \(t& moindres lurgeois s'animoient à l'ucquérir, par l'exemple de ce qu'il luoit de plus illustre dans In République (1). > Cette raison , comme la première, est tout au plus applîible ù la tribune politique : encore , du Vair aurait-il pu trouver, sous ses yeux mêmes , dt!S (txcmplos qui en montraient la Ciiblesse ; ot , moins d'un demi-siècle après lui , la lire française prouvait, par des chefs-d'œuvre, que, pour ■iver à la haute éloquence, elle n'avait pas besoin que des ou des rois lui en ouvrissent la carrière. Pour la parcourir di^ement, il y avait d'autres conditions à remplir. A un véritable sentiment rebgieux, il fallait joindre-un esprit élevé, un vaste savoir, une profonde connaissance de Lomme; mais surtout un grand cœur et beaucoup de déitéressement. Ces qualités se sont trouvées réunies, à des s divers , dans "les Bossuet , les Fénelon , les Bourda- Presque toutes sont également nécessaires dans les ,res genres d'éloquence. Les un^ sont naturelles, les Tes sont acquises : celles-ci , il faut les demander à Inde; le travail , un travail sérieux peut seul les donner, du Vair croit que la nation française, si bien douée liileurs , manque de persévérance ; elle est, selon lui , întpablc d'elforls longtemps soutenus (2). C'est la troisième iplication qu'il donne de son infériorité dans l'art delà parole. Mais cette explication peut sembler encore plus insuffisante que les autres, et, pour s'en apercevoir laioième, du Vair n'aurait eu qu'à regarder autour de lui , et à msidérer les merveilles d'érudition entreprises et exécutées r les savants français de son siècle. Ce n'est donc pas à
I (I) Analyse de Giberl,
I (2) Lp ilocleur Molinior, dans sud Eloge funèbre dn du Vair, ilnnne
jWlP mfmn raison <{<:. la faibJL'fse ilc IVIoiiui-ncti française, y. 13,
une prétendue légèreté excessive du caractère français qu'il faut attribuer notre infériorité dans l'art oratoire jusqu'à la fin du XVI® siècle. La ^seule y l'unique cause, parfaitement leconnue par Pasquièr (i), du Vair n'a fait que l'entrevoir, (4 l'a à peine indiquée , c'est qu'il n'y avait pas encore eu d'hommes qui eussent offert, selon son expression , < l'heureuse rencontre de tant de choses nécessaires. » La Grèce et Home , il aurait pu le remarquer aussi , n'eurent de tels génies ni à leur berceau , ni dans leur robuste jeunesse. Si dès leurs premiers siècles , on trouve chez les Grecs , en dehors de leur admirable poésie, et chez les Romains, quelques germes d'éloquence , nous n'avons pas été moins bien traités qu'eux à cet égard, et, nous l'avons remarqué, il y aurait injustice à ne pas le reconnaître. Les Anciens savaient mieux que nous se faire valoir (2). »
Ici commence à proprement parler la deuxième partie du traité , la partie théorique, qui est de beaucoup la plus importante. Jamais en effet on n'a mieux reconnu que ne l'a lait du Vair, le vrai caractère de l'éloquence, qui est tout à h fois un don et un art, et « en laquelle, > pour parler (omme lui, c outre les naturelles inclinations, il faut vn grand estude (8). > Ces naturelles inclinations, comme -tous les tiéoriciens, il n'y insiste pas assez, et il fait trop large la I>art du grand estiide. Mais longtemps avant la Bruyère (4) et f'uffon (5), et sous une forme aussi vive que le premier, il avait caractérisé l'exubérante et futile faconde à laquelle le vulgaire 8jR laisse prendre, mais qui ne fait p4S,grand effet sur ceux dovi
(4) Lettre au libraire Langelier, xv, 10. « S'il y a quelque tare, chez nous , elle prouient de la disette de nos esprits. »
(2) V. le Brutus de Cicéron, ch. xiv et suiv.
(i) Caractères, i.
(5) Discoïns de réc^ptiou à l Académie française.
la tête est fervie, le goût délicat et le sens exquis, c Quant à ceux qui ont pensé, dit-il , que Téloquence ne consistoit qu'en vn flux de vaines paroles, bien agencées pour chatouiller les oreilles , et estimé éloquens des causeurs et des charlatans qui entretiennent et estourdissent les auditeurs d*vn vain babil, ils se sont, au jugement des sages, fort trompez et ont fait grand tort à l'éloquence (1). » Longtemps avant Pascal, du Vair avait reconnu que, « comme il y a deux entrées par où les opinions s'insinuent dans l'âme (2), > la vérité ne saurait « se défendre assez de soi-mesme , » — t le commun des hommes estant partie par naturel , partie par mauuaises mœurs , partie par artifice , preuenu et préoccupé (3). > Longtemps enfin avant Fénelon , et suivant les saines doctrines des Anciens , il avait fait à l'orateur une loi d'acquérir un grand fonds de science (4) , sans lequel , dit-il , « la parole n'est qu'vn vent et vn son perdu ; » il avait insisté sur la nécessité d'apprendre lentement, et non pas au jour la journée, à mesure que le besoin se fait sentir. « Vous aperceuez aisément quand ceux qui parlent en public vous apportent des estudes mal digérées et des inuentions qui ne sont pas recuites en vne longue et profonde méditation, tout y entrebaille , beaucoup de choses y bouclent et se iettent hors de leur vray et droit allignement ; au contraire , l'ouurage de ceux qui n'appqrtent rien de leur creu, et qui ont par vne soigneuse estude tourné en suc et en sang ce qu'ils ont appris es autres arts et sciences , ressemble à celui de la nature qui, croissant vniment et se formant auec vne bellfv proportion , reluit d'une naïfue beauté (5). »
(2) Pensées y i^^ partie, art m.
(3) Eloquence française ^ p. 346.
(4) 1. Dialogue sur l'éloquence^ in fin,
(5) C'est aussi Tavis rie Pasquier. — V. sa lettre à Loisel , vu, 12.
Outre cette variété de connaissances générales , il faut que Torateur se soit spécialement familiarisé avec la philosophie et surtout avec la morale et la dialectique. La' première loi enseigne la nature des passions et leur rôle dans la vie humaine ; l'autre lui montre les ressources de la raison , et, en le mettant à même de s'en servir, le prémunit contre les artifices de ceux qui en abusent : elle donne aussi à l'esprit l'habitude de l'ordre qui est le père de V ornement et delà beauté. Or, c'est là toute l'éloquence : bien penser , bien sentir et bien rendre , comme dit Buffon ; avoir à la fois du cœur, da bon sens et du goût; du cœur surtout, « car la force et l'excellence du discours consiste au mouvement des passions ; c'est par elles qu'il exerce son souverain empire. > L'émotion est contagieuse , la parole qu'elle anime c mesle et pestrit les âmes. > — « C'est vn feu allumé qui , rencontrant vn autre corps, l'allume et l'enflamme. > Ajoutez-y l'art du raisonnement et t cette spécieuse face d'oraison, composée de mots bien choisis , proprement agencez ; tombans à vne iuste cadence , en laquelle reluit comme le* teint et la couleur de l'éloquence. » Joignez-y enfin t vne graue et naïfue action, où l'on voye le visage, les mains et les membres de l'orateur parler auec sa bouche et suivre de • leurs mouuements celui de son esprit (i) , » et dites si ce n'est pas là une puissance merveilleuse. Mais comment l'acquérir, ou du moins la développer et la diriger, quand on a reçu de la nature les dons précieux qu'elle suppose? Étudier l'art ? Méditer les règles que les rhéteurs ont multipliées à l'infini ? « C'est vn chemin bien long , > et le succès est fort hasardeux. Du Vair pense que l'étude attentive des chefs-d'œuvre est plus profitable : elle échauffe notre ardeur en nous montrant tout à la fois le but et les moyens de l'at-
teindre. Mais il faut que cette étude aille jusqu'à vne accoustîirinanee , vne familiarité intime avec les grands génies universellement reconnus et admirés. Démosthène , Eschine, Cicéron, les deux premiers surtout , lui paraissent offrir les meilleurs modèles. Toutes les plus précieuses qualités de l'éloquence se trouvent réunies dans leurs discours : « il n'y a sorte de précepte , sorte d'ornement en cet art dont on n'y trouue les sources viues et saillantes : > composition admirable , force des arguments , grandeur , vérité des pensées , « le suc et la vigueur de la philosophie, et néantmoins le goût et la couleur de la vie ciuile ; » exordes bien appropriés , narrations bien liées, brèves, claires , vraisemblables ; belle et forte armée de preuves rangées selon la savante tactique du sage Nestor ; péroraisons vigoureuses résumant tout le discours , « le restraignans comme dans des escluses , pour redoubler sa force et l'animans du feu des passions, » et pour le style , « vne douceur , vne grâce dont on ne cognoist point la cause ni l'artifice, qui reluit par toute l'oraison, comme le teint en vn corps naturel (1). >
Voilà le merveilleux ensemble de qualités que du Vair a reconnues dans les chefs-d'œuvre oratoires de l'antiquité. Il insiste sur les mérites du style , sur le naturel parfait qui y règne, sur l'emploi des métaphores dont on use si desbordément de son temps, sur la sobriété nécessaire à l'égard de cette sorte d'ornements et de tous les autres. 11 fait remarquer combien est ferme le tissu de ces discours , quelle agréable variété on y rencontre , et cette habile gradation t représentant par la suite des paroles le progrez de la nature , > et cette harmonieuse composition des périodes qui charme l'oreille de l'auditeur, et , loin de fatiguer la voix de l'orateur, la règle et la soutient.
(1) P. im.
Du Vair, on le voit, en signalant ces précieuses qualités pour que ceux qui voudront , suivant son conseil , étudier les grands modèles antiques , les y reconnaissent plus aisément, a donné, d'une manière originale et parfois éloquente, un traité complet de rhétorique. Joignant, comme toujours, l'exemple au précepte, il a commencé par appliquer luimême les moyens qu'il indique, et il s'en est bien trouvé. H a traduit, npus dirons bientôt avec quel succès , les chefsd'œuvre d'Eschine et de Démosthène, leurs plaidoyers dans l'affaire de la Couronne, et le discours de Cicéron, que ce grand maître a le plus travaillé, la défense de Milon.
Telle est l'idée qu'on peut se faire de ce livre qui fut long^ temps ce que nous appelons un livre classique. Quand il parut en i 594 (i) sans nom d'auteur, comme la plupart des ouvrages de du Vair (2), Pasquier écrivit au libraire A. Langelier, qui le lui avait envoyé, que la lecture de ce livre avait produit sur lui le même effet que le bon vin sur les ivrognes; « ils ne le laissent iusques à ce qu'ils soient yures (3). » Ce noble Kalendrier d'avocats illustres dressé par
(1) Et non en 1614, comme Ta dit Tabbé Gouget.
(2) Notamment le traité De la Constance. — V. Brantôme , Grands Capitaines françois^ vie de François I^^, init. : « le ne sçay pas qui c'est qui Va fait ^ mais c'est un docte, habile et bien disant personnage. » Selon M. Barbier, Dictionnaire des Anonymes j cet ouvrage fut imprimé chez Mamert-Patisson , in-12, 1594.^^ — Le savant bibliographe, dans ce même dictionnaire, t. ni, p. 241 , n« 16758, attribue par erreur le livre de La Sainte Philosophie à Jean du Vair. L'édition anonyme qu'il cite est de 1603 , Rouen , in-16.
(3) Cette lettre de Pasquier, la x® du Uv. xv, est datée Je Melun^ 15 mars i59i. Ainsi l'édition citée par M. Barbier, ibid.^ n« 18403, avec les initiales , par le S»" D. V., Pr. Pr. au Pari, de Pr., Paris, Abel Langelier, 1595, n'est pas la première. Elle prouve avec quelle faveur étaient accueillis tous les ouvrages de du Vair, et celui-ci en particulier, puisquVn moins de deux ans il y en eut deux éditions.
du Vair, l'empêchait de dormir ; dans l'espoir d'y être enregistré , il voudrait être mort. Si du moins il pouvait inscrire son nom à la belle place anonyme, la seule qui ait été laissée, t pour fermer le pas, » à un personnage vivant! Dans un pamphlet daté de 1622,rauteur, après avoir raconté la fable des Lièvres et des Grenoidlles, ajoute : « L'vn d'eux qui auoit possible estudié l'Éloquence françoise de messire Guillaume du Vair, remonstra à toute l'escouade qu'ils deuaiéïit bien tenir dorénauant leur valeur en autre estime que parle passé, etc. (1). > Ce trait montre combien était répandu le livre que nous venons d'analyser. Seize ans plus tard (1638), La Mothe le Vayer n'y trouvait à reprendre que quelques paroles rudes et diciions fasehetises , et il adoptait la plupart des idées de du Vair (2). Maucroix enfin (3) , en plein XVII* siècle, le cite encore avec éloge et en reproduit presque textuellement le passage sur Tabus des citations.
§ II. — Du Vair traducteur. — Son but : le progrès de l'éloquence. — Principes de traduction au xvp siècle. — Les principaux traducteurs de cette époque. — Changement de méthode au commencement du xvue siècle ; Malherbe , Vaugelas , d'Ablancourt. — xvm® siècle. — Examen des traductions de du Vair: la Milonienne, citations; Eschine et Démosthène : les discours sur la couronne, — Influence des événements contemporains sur les traductions de du Vair. — Le Manuel d'Epictète. — Témoignages favorables des critiques.
Du Vair, on le comprend déjà, n'est pas comme Amyot, comme Biaise de Vigenère, comme Vaugelas et d'Ablancourt, un traducteur de profession : il ne traduit pas pour traduire.
(4) La Chronique des Favoris, p. 1.
(2] Considérations sur V Eloquence, p. 18-19, in-f«.
(8) Lettre citée plus haut, p. 159.
Pour lui, comme pour Loys Le Roy (i), avant lui, pour Duperron et Pasquier, ses contemporains et ses admirateurs, tourner en français quelques discours des anciens orateurs , c'est affaire d'étude , exercice de style. Plus tard , J.-J. Rousseau , une foule d'autres feront des travaux du même genfe pour arriver au même but (2). Du Vaira annoncé tout d'abord son intention, c En maniant et remaniant les œuures des Anciens , i'ay espéré pouuoir auec le temps acquérir quelque conformité à leur façon d'escrire (3). > C'était aussi pour lui
un moyen de relever l'éloquence française qu'il lui était cruel de voir « demeurer si basse. » En t ressuscitant quelque nombre des orateurs^ anciens, » il voulait convier les écrivains à l'étude de ces grands* modèles, parce qu'on doit « tousiours prendre garde à imiter ce qui est le plus parfait. » Voilà pourquoi il a traduit, pour son profit et pour celui de quiconque aspirait comme lui à la gloire de l'éloquence. Loys Le Roy avait eu exactement la même idée (4), et Henri IV, qui , nous le savons , professait pour du Vair la plus haute estime, Henri IV, qu'on peut regarder comme ayant écrit en français aussi bien qu'homme de son temps , avait adopté ces principes. Rodolphe Le Maistre nous apprend que ce prince « considérant l'exceï trop affecté du
(1) V. VEptstre à Monseigneur (le duc d'Alençon) en tête des Olynrthiaques et des Philippiques. Paris, Fr. Morel, m d lxxv, in-i», p. 4 et 6.
(2) « Quand j'eus le malheur de vouloir parler au public , je sentis le besoin d'apprendre à écrire , et j'osai m'essayer sur Tacite. » J.-J. Rousseau , Avertissement sur la traduction du i«' livre de V Histoire de Tacite.
(3) De F Eloquence française j, p. 359, in-8o; 406, in-f®, 1641.
(4) En traduisant quelques discours de Démosthène , il ayait voulu « représenter aux François par les escripts de cest excellent et parfaict orateur, l'effect et vray vsagc de l'éloquence autant honorable et vtile qu'elle est nécessaire. » Ouvxage cité . p. 3.
vain langage et des inutils discours de la plupart des autheurs (i), » l'engagea à « habiller Tacite à la frauçoise (2). » Henri IV aurait pu choisir pour le grand historien un meilleur interprète.
Du Vair pensa, lui aussi, qu'il valait mieux faciliter la connaissance des chefs-d'œuvre que de « dresser des Institutions oratoires , vn sommaire de rhétorique , contenant les préceptes abrégez de cest art , ou vn traité de la diversité des styles et de la meilleure façon d'escriî*e , » autant de « desseins diuers qui luy estoient passez par la pensée. > Parmi les orateurs de l'antiquité , il propose de préférence les Grecs pour modèles , € parce que leur style est plus commode et proportionné à nos mœurs. » Observation bien juste ! les contemporains de du Vair auraient dû en faire leur profit, et,. selon son expression, « imiter plustôt que la pleine et hardie éloquence de Cicéron , la pureté d'Eschine et de Démosthène qui empruntent si frugalement les paroles qu'on ne les peut arguer de luxe et de profusion (3). » Ils ne seraient pas tombés « dans ces excez et enfleures qui sont comme des gouëstres et abcez d'oraison (4). »
Tels sont bien en effet les défauts auxquels Thnitation
(1) Les Œuvres de Tacite^ traduction nouyelle, par R. Lemaistre, Paris , M DC xxxvi , Epistre à Monsieur.
(2) Epistre au Roy.
(3) Eloquence françoise, p. 364, in-S».
(4) Ronsard avait déjà signalé cet abus , cette tendance de certains écrivains à l'exagération et à l'emphase : « Les autres sont trop ampoulez et presque creuez d'enfleures comme hydropiques, lesquels pensent n'auoir rien fait d'excellent, s'il n'est estrauagant, creué et bouffy, plein de songes monstrueux et de paroles piaffées, qui ressemblent plus tost à vn iargon de gueux ou de boëmiens , qu'aux paroles d'vn citoyen honneste el bien appris. » Préface de la Franciade^ p. 13, 1586, in-i2.
maladroite de Cicérou conduisit Téloquence française vers la fin du xvi« siècle et dans la première moitié du xvii«. Du Vair pourtant n'exclut pas absolument l'orateur romain ; avec les discours des deux illustres rivaux athéniens dans l'affaire de la Couronne , il traduisit le plaidoyer pour Milon , « comme estant la pièce la plus exquise et élabourée de toutes celles qui sont sorties de sa main (1). »
Fidèle à son habitude de remonter aux sources les plus pures , lorsqu'il chercha les caractères de la véritable éloquence , pour la recommander à son siècle et s'y essayer lui-même, il pensa devoir l'étudier d'abord dans les plus grands orateurs de l'antiquité ; et il lui sembla que le meilleur moyen de se pénétrer de leur génie était de les suivre pas à pas et d'exprimer dans sa propre langue les idées et les sentiments qu'ils avaient si bien rendus dans la leur. Voilà , nous l'avons vu , quel fut son objet ; voyons dès à présent comment il comprit sa tâche, t Ores que de bonne foy, dit-il, i'ay laissé à ces maistres tout l'ôniement que i*ay peu , si recognois-ic ingénuement qu'ils ont perdu de leur grâce en changeant de pays. le pense que l'on trouuera dans nostre trauail , les membres , les nerfs , la charneure en* tière, mais quant au teint et la couleur, ie ne me le promets pas (2). »
C'étaient là les vrais principes. Plus de trente ans auparavant , Estienne Dolet les avait reconnus en partie ; il avait insisté notamment sur la nécessité de reproduire les mouvements du style, « cette liaison, cet assemblement de dictions auec telle doulceur que non seulement l'âme s'en contente , mais aussi les oreilles en sont toutes rauies et ne se faschent
(1) Eloquence fraiiçoise, p. 360 ^ in-H».
(2) Ibid., p. 361.*
— i75 — îamais d'vne telle harmonie de langage (1). » Malheureusement il avait ouvert en même temps la porte aux belles infidèles, en faisant au traducteur une loi de prendre une certaine liberté, en lui recommandant de 71'aiwir esgard à r ordre des mots et de sarrester axix sentences» « Car c'est, ajoute-t-il, superstition trop grande (diray-ie besterie ou ignorance ? ) de commencer sa traduction au commencement de la clausule : mais si , l'ordre des mots peruerti , tu exprimes l'intention de celuy que tu traduis, aulcun ne t'en peult reprendre (2). »
En s'arrêtant aux idées, aiw; sentences, comme dit Dolet , il est bien difficile de conserver l'harmonie du style de l'original , plus Sifficile encore d'être fidèle. Si Ton a peur de manquer à ce qu'on croit être l'intention de l'auteur, on tombe dans le commentaire , on développe le texte , on y in • troduit la glose. C'est ce qui est arrivé à Dolet : de deux lignes de latin il en a fait huit de français (3) ; c'est ce qui est arrivé à presque tous nos vieux traducteurs; ils ne font pas parler l'original, ils le font babiller. C'est ce qui est arrivé à Amyot lui-même: il avait, lui aiissi, les idées les plus justes sur la manière de traduire et les exprimait plus nettement encore : « L'office d'un propre traducteur ne git pas seulement à rendre la pensée de son auteur, mais aussy à représenter aucunement et à adombrer la forme du style et manière d'iceluy (4). » Mais de ces excellents préceptes
(1) La Manière de bien traduire d'vne langue en aultre^ par Estienne Dolet, natif d'Orléans, à Lyon, chés Dolet mesme, m d xlii, in-4o, p. 15, v« régie.
(2)I6id.,p. 13.
(3) V. une phrase du i^^ liv. des Tusculanes avec la traduction qu'il en donne. C'est Texemplc qu'il cite à Tappni de sa théorie.
(4) AuÂJC lecteurs ^ en lete des Vies.
il u*en pratiquait que la moitié. On peut affirmer en effet que , plus occupé do la pensée que du style , il fait plus ou autre chose que traduire; il explique, il commente (1), t il déueloppe, » c'est le mot de Montaigne (2), qui ne Yen blâme pas , je crois. Mais il est loin , certes , bien loin dans son Plutarque et dans son Longus de reproduire t avec ses longueurs, ses redites. Ses traisnées de paroles (3), » les mouvements de la phrase grecque et les allures variées de ce langage de rhéteur, si finement travaillé. En échange de ces formes savantes qu'il ne pouvait s'approprier, il donna à ses originaux la naïveté , et cette qualité fit la fortune de la médiocre pastorale du sophiste grec , comme elle ne contribua pas peu à la popularité des Vies parallèles (4), Ce livre devint, grâce à son traducteur, t le bréviaire » de tout le monde , et^même des dames.
Du Vair prit pour règle invariable le double principe jposé par Amyot : fidélité au sens , fidélité au style. En essayant deî s'y conformer, il gémissait sur la pauvreté de notre langue, qui le contraignait d'imiter par des ombres et des nuages le relief des corps naturels (5) , et souvent trompait ses efiTorts. Pourtant les difiîcultés ne le rebutaient pas , et il marcha résolument dans la voie qu'il avait prise , que d'autres avant lui avaient entrevue , mais dans laquelle nul ne l'avait précédé.
(1) « La traduction d'Héliodore par l'évoque d*Auxerre a pour but d'interpréter le texte original , si bien que m$me elle le commente à n'en plus finir. » Avertissement des éditeurs de 1822.
(2) Essais j II, 4.
(3) Traduction d'Hèliodore^ même édition Avertissement ^ p. 14.
(4) Préface de la traduction de Longus, p. 111 , édit. de 1803, in-12. — Cf. Villemain. Essai sur les romans grecs, Mélanges ^ u, p. 330. — Pour tout ce qui regarde Amyot et ses traductions , V. l'ouvrage dn M. A. de Blignières, cité plus haut, p. 127.
(5) Avertissement sur la traduction de l'épître de saint Bazile , p. 1055.
^Toutefois, on uc peut le nier, Aniyol et lu plupart des Eaiiucteurs <lu xvi< siècle sont fidèles à leur manière : ils urment ce qu'on peut appeler l'école des traducteurs interjetés, connue on peut désigner leurs successeurs par le ipm de traducteurs Indépeudanls. Ils donnent ou essaient B donner mieux qu'on le fît plus tard, la pensée de leurs gteurs , et l'on exagère lourdement quand ou prétend re- (ver dans leurs ouvrages les fautes par milliers (I) ; ils peuvent se tromper, mais ils se trompent rarement , et plus rarement encore ils rejettent le sens ou le modifient de parti pris. Quant à la forme , nous l'avons vu , ils recommandent bien expressément de la respecter ; par malheur, ils la respectent si bien qu'ils la laissent tout entière ù l'ori- ^«nal et ne savent guère se l'approprier. La bonne volonté ^^Br ce point non plus ne leur manque pas; mais l'instrument ^Hànt ils se servent est rebelle. Ils s'en plaignent tous , et tous j^aînnoncentqu'ils ont pour but d'enrichir,d'assonplir la langue française. En vain Dubellay leur a signifié que tous leurs pfTorts seraient inutiles et qu'en allant des originaux à leurs copies, on semblera toujours passer de l'ardente montagne i'Mlne sur le froid sommet du Caucase (3). Ils marchent tous à ce but commun, et leur courage se retrempe dans l'indignation que uir cause la gène qui leur est imposée. Pasquier seul avoue H*!) est rebuté par les difficultés; et, s'il entreprend une
1(1) Méziriac (Commentaires stir les Epitres iTOvide, 1632.) y irou-
■ quatre lourdes faules en une dinaines de paroka. « — V. Lettres
iâes df M. Simon, Rolterdam , m dcc h, in-12. — La lettre xxiv,
t S13 et suiv., contient une excellente appréciation des traductions
myot el des renseignements très intéressants sur les IraTaux du
}èbre écrivain
I (2) Défense et Illiisiration de la langue françoise, liv. v, ch. 5.
f Que les Iraduclioas ne snnt siiFlisanles pour donniT perfirtion à la
'ififae françoise. >
traductiou de la Milonienne, ce n'est que pour faire plaisir a un ami. En se sacrifiant, il déduit longuement tous les embarras , les impossibilités même et l'inutilité du travail ingrat qu'il abhorre (i). Biaise de Vigenère ne se dissimule pas non plus les écueils , mais il espère s'en tirer à force d'adresse. Tout en déplorant t la contrainte où il est asseruy, qui J'empesehe d'estre luy-mesme ni à luy, » il se compare modestement ^ àvn adroict escuyer qui voudroit picquer vn bon cheual en vne rue estroite et sur le paué glissant, » Pourtant ses traductions marquent un progrès ; il tâche de conserver l'harmonie , et quelquefois il y réussit. Sauf un peu d'embarras dans les mouvements , il prend assez bien , pour parler comme lui , l'allure de son auteur, et ne bronche pas trop. Il s'efforce aussi de donner de la dignité à notre prose; mais il a encore des expressions d'une trivialité bien étrange (2).
Chose remarquable ! la plupart de ces traducteurs du \w ' siècle voyaient bien ce qu'il fallait faire ; il donnaient d'excellents préceptes, les appliquaient même assez souvent; et puis , soit par cette indécision naturelle à ceux qui commencent et ne vont qu'en tâtonnant , soit par la force des habitudes déjà prises , ils renversaient par une règle ce qu'ils avaient établi par une autre, et, dans la pratique, se contredisaient cent fois sur un même point. Ainsi Vigenère, qui est un érudit , qui joint à ses traductions des notes critiques justement estimées , et de longs commentaires, conserve fidèlement les noms des magistratures romaines et tous ces détails des mœurs et des usages de l'antiquité où Pasquier trouvait tant d'obstacles; il francise le mot quintes (auquel toutefois il accole bizarrement celui de seigneurs) ; il
(1) Lettres, liv. xi, 6, à M. Toufnebu.
(2) Croirait-on par exemple qu'il traduit quelque part dans Tite-Live , libentins inciperemus^ par nous renfoyrnerions plus l'olontiers?
^t ni'*iue pour tout ((^la [tlus cxacl (|ue dti Vair qui, iltsiinV e dôs à présent, ue s'est pas iissez attaché ù ce que Fénelon ^pelle, d'après les Italiens, il costume : eb bien! il n'ose pas 1 tout aussi scrupuleux, et il substitue les noms molernos des peuples et des villes aux noms anciens, < disant ranfm pour GauloU, Bournuignom pour Séqmnoiê, • tout Reta par respect pour le i décorum, • et aussi ■ par une nianière d'antiiipation pour s'accommoder à ceux qui n'en- • tendent pas le latin. » Il fait d'autres inridélités bous prc-
) texte d'harmonie et en prenant • à témoîngs les bénins lecteurs que les phrasrs ainsi arrangées sonhent bien mieux i leurs oreilles. »
I La bienséance, t'iiarmooie, ces prétextes seront bientôt nvoquétt par tous les traducteurs et couvrirout un sans- |flne et des prétentions souvent très comiques. On ne s'attaehera plus qu'à saisir l'idée en gi'os , dans son ensemble , et l'oD reproduira encore moins qu'an svr siècle le style de l'origioal : on cherchera à le tourner en bon français, en beau français surtout. On se vantera d'ailleurs de s'être assimile son autenr an point de le faire parler comme il eût parié lui-même dans la lan^e qu'on lui prête (1).
C'est dans cet esprit que furent faites les traductions de Malherbe, celles de Vaugelas, celles de d'Ablancourt surtout; toutes les traductions de cette époqne, à l'exeepiion ■:de celles de du Vair, de Baudoin et de CoefTeteau. Malherbe, Lselon son habitude, y traite cavalièrement les auteurs qu'il
(1) Le malin Montnigue, qtii, dans son floge d'Amyot , a ilfjà pdI'
Jjlojé le mnt développer^ si propre ù caractériser la traduction de Plu-
Bripie, ajoute qiie le bonhomme a bien entendu f imagination de son
I^AUteur < où ayant par une longue comersatian planl^ vivement dans
le Tine idée générale de celle de PIiilarr[ue, il i)' liiy a ait
•i»n pv^ti' q'ii le desmnile ou le desdisp. i Essai', il, i.
traduit, plus cavalièrement encore ses lecteurs : « Si en quelques lieux i'ay adiousté ou retranché quelque chose, i'ay fait le premier pour esclaircir des obscuritez qui eussent donné de la peine à des gens qui n'en veulent point; et le second pour ne pas tomber en des répétitions ou autres impertinences dont sans doute un esprit délicat se fust offensé. Pour ce qui est de l'histoire , ie Tay suiuie exactement et ponctuellement ; mais ie n'ay pas voulu faire les grotesques , qu'il est impossible d'éviter quand on se restraint dans la seruitude du mot-à-mot. le sçay bien le goust du collège, mais ie m'arreste à celui du Louure {i). » On croirait lire une préface de Scudéry.
Ce mode de traduction fut parfaitement goûté. Godeau , dans son Discours sur les œuvres de Malherbe , tout en exprimant certains regrets , loua fort le traducteur^ de Sénèque d'avoir pris toutes ces licences (2). M^« de Goumay protesta seule, et trouva que ce livre n'était qu'un bouillon d'eau claire (3). Mais qui est-ce qui se souciait des réclamations de M"« de Gournay ? La fille d'alliance de Montaigne fut seule de son avis , et bientôt l'on ne traduisit plus qu'à la façon de Malherbe ; mais en imitant ses hardiesses , on ne lui prenait pas sa belle prose, si simple et si noble, si nette surtout et si franche dans ses allures. Baudoin et Coéffeteau furent les derniers qui , à l'exemple de du Vair, s'asservissant à une exactitude scrupuleuse, essayèrent de faire passer dans leurs versions, en même temps que le sens, le
(1) Il ajoute : « Si le lecteur est iniuste,'ie luy rendray la pareille, qui est deûe à ceux qui offensent les premiers ; le mespris qu'il aura fait de mon ouurage, ie le feray de son iugement. » — Admrtisse-ment sur la traduction du xxxiiie liv. de Tite-Live. — Œuvres ,, Paris, i630, in-^o, p. 472.
(2) Discours cité en tête de l'édition indiquée ci-dessus.
(3) Baillet, Jugement des Savants j in-io, Paris, 1732, t. ui, p. 132.
style de leurs auteurs : encore montrent-ils déjà une certaine timidité; selon l'expression de Godeau, ils adoucissent les figures pour ne pas offenser leurs lecteurs. Ce fut là désormais le grand souci des traducteurs : la beauté de la phrase , l'élégance du langage. Vaugelas , qui mit alors Quinte-Curce en français , employa trente ans à cet ouvrage , faisant et refaisant chaque période de cinq ou six manières différentes (1) , s'attachant bien plus à la grâce de l'expression qu'à la fidélité, et se trouvant forcé de remanier les premiers livres après avoir achevé les derniers, parce que, pendant la durée du travail, la langue avait changé. Or, comme il était d'une extrême délicatesse en fait de langage et, par essence, homme de bon ton, attaché au goût du jour, il avait changé lui-même. D'abord , admirateur de CoéfiTeteau , ne jurant dans ses Remarques que par Coëflfeteau , ne prenant dans son Quinte-Curce que Coëffeteau pour guide, il avait ^ni par trouver le traducteur de Florus trop diffus et trop mou , et , les laurjers de d'Ablancourt troublant son sommeil, il ne rêva plus que traductions dans le goût de celles de d'Ablancourt, « et se résolut de refaire la sienne d'après de si charmants modèles (2). » Dès-lors il se mit à l'aise avec son auteur, ajouta, retrancha à son gré, et du Ryer nous apprend qiie , s'il eût vécu , il avait l'intention de « connger toutes les redites et les affectatioris de Quinte-Curce , qui ne sont pas en petit nombre. »
C'était bien là en effet le procédé nouveau, le procédé en vogue depuis Malherbe , celui que préconisaient à l'envi tous les traducteurs qui, s;ins doule, y trouvaient leur compte, comme A. Harlay de Chanvallon , un des nombreux bourreaux
(1) Pélisson, Histoire de l'Académie françoise. — Du Ryer dit deux OH trois. Préface de la traduction de Q. Curce, Paris, 1664, in-^».
(2) Du Ryer, ibid.
— 18^2 — de Tacile à cette époque. Celui-ci, tout eu recoBuaissant que la traduction est une copie qui ne sçaurait estre bonne que par la ressembhnce , prétendait n'avoir pu presser son discours comme ccluy de l'autlieur, parce qu'ayant eu à donner du jour à des lieux fort obscurs, il s'était trouué obligé d'ouurir toutes les 'fenestres. Bizarre langage! étrange prétention dans un écrivain qui annonce vouloir s'éloigner de l'afféterie autant que du pédantisme! Parler de la sorte et faire la leçon à Tacite ! Mais c'est peu encore ; il faut entendre Perrot d'Ablancourt : t Le moyen d'arriver à la gloire de son original (prétention modeste quand il s'agit d'un César ou d'un Tacite ! ) n'est pas de le suivre pas à pas , mais de chercher les beautez de la langue, comme il a fait celles de la sienne. > Ainsi , pour le traducteur, il s'agit presque d'un ouvrage nouveau : ce n'est pas un modèle qu'il copie , c'est un canevas qu'il brode ; c'est un autre édifice qu'il élève sur le plan d'un édifice ancien ; il eu conserve l'ensemble et les dispositions principales , mais les ornements, les décors doivent être changés et remis à neuf, dans le goût du jour. D'Ablancourt a en outre, comme A. de Chanvallon , la prétention de donner du jour à Tacite. Pour parvenir à son double but , d'éclaircir son auteur et de lui doimer le bel air de la cour, corrections, suppressions, additions, tous moyens lui sont bons; mais, malgré tous ces biais intelligents , souvent il ne réussit guère , et l'on peut affirmer que si sa traduction est presque toujours infidèle , elle n'est pas toujours belle , pas toujours claire surtout. Ce dernier défaut n'avait pas échappé au malin Guy Patin : « M. d'Ablancourt, dit-il quelque part, est un habile homme ; on le blâme pourtant de s'être donné trop de licence dans son Tacite. A dire vrai, je ne l'enteîids pas si bien que le latin (i). » 11 faut voir tout ce passage sur les traductions de
(1) V Esprit de G. Patin, p. 76. — Balzac louait cependant d'Ablan-
Sun temps; elles y suiit bien jugées. Le juclieieiix uritiiiiie leur reproeliL* siiitoul de « niul copier, de gaster la gloire des bons autf^urs en répandant dans leurs ouvrages du médiocre (jui n'est point d'eux. •
Ce blâme , presque tous les traducteurs du s*!!' siècle l'ont également mérité. Le s^^ll° connut encore moins l'antiquité ; il la travestit plutAt qu'il ne l'interpréta ; il la mutila pour ta mettre à sa taille. La Motte réduisit l'Iliade à doui:e (■liants, ft VoltaiiT, qui trouve qu'il en étrangle les plus beaux passages , prétend et déclare en même temps qu'il u ôté beaucoup de défaaii à Homère (1j. D'Alembert, presque ù la mtJme époque, faisait subir ù Tacite une opération semblable, et soubaitait qu'on i traduisit les auteurs anciens seulement par morceaux détaeliés {2). > C'est co qu'il appelle les 1 peindre de profil. > La métaphore est plaisante, mais peu juste. Passe encore, s'il s'agissait de ces écrivains qui trouvent par hasard deux ou trois bons morceaux , et ressemblent à ces morféies que les peintres et les sculpteurs îooifoser pour les pieds , les mains ou le torse , dédaignant le reste. Mais, pour les grands artistes, dans les œuvres desquels "les beautés l'emportent , ubi jilara tiilefU , et qui n'ont pas été moins habiles dans la construction de l'ensemble que dans rexécution des parties, les traiter, comme le veut d'Alembert, ce n'est pas seulement les mutiler, quoi qu'il en dise , c'est les mettre en lambeaux : heureux encore, si, dans ces membres épars , disjecti membra , la traduetion laisse aperce-
court d'avoir rendn Tar.ilR plus lioiix el moim épineiu:. Mais Bakac a lies éloges ponr loul lu monde , pour ceux-là surtout qui le flattent , et
li sont goûtés du public. — Lettres choiiies, liv. ni, 21. F (1 ] Essai sur la ptfésie épique. Gh. u , vers k Qn. ► (2) Observations si«- l'art de traduire. Mélanges de Litléralure, ek. . Vu, p. 21-21, in-!2. \n)stwii;im . HB?.
~ 184 — «oir quelque chose du poète ou de Torateur, du philosophe ou de rhistorien.
Aucune de ces méthodes ne fut celle de du Vair : il nous a dit pourquoi il a traduit et comment il comprend l'art de traduire \ reproduire l'original aussi complètement que possible , les idées d'abord et nécessairement , l'expression ensuite , la couleur et le nombre , les figures et le mouvement de la pensée , autant que faire se peut. C'est là en effet tout le style , c'est tout l'homme. Changer, sous prétexte de grâce ou de clarté , de noblesse ou de précision , les allures d'un Démosthène ou d'un Tacite , d'un Cicéron ou d'un Sénèque , ce n'est plus traduire , c'est travestir ; c'est ressembler au peintre qui, copiant un tableau de Raphaël ou de Rubens , se permettrait d'en modifier, selon le goût du jour, le dessin ou le coloris. Une traduction, pour être parfaite, devrait rendre l'original comme un miroir, avec tous ses défauts et toutes ses qualités , les traits difformes el les lignes les plus délicates , les contours les plus purs , la négligence inculte et les grâces mignardes , aussi bien que les'plus mâles beautés. Mais une fidélité aussi scrupuleuse est presque impossible : il y aura toujours, quoi qu'on fasse, certaines formes de style, tours de phrases ou figures, qu'on ne pourra observer, le génie de la langue les repoussant absolument. Toutefois , il ne faut pas trop se hâter de prononcer à cet égard, et une étude soigneuse de Tidiôme qu'on emploie révèle presque toujours des richesses d'expression qu'on n'avait pas d'abord soupçonnées, et d'heureux équivalents pour conserver à l'auteur sa physionomie et ce que Cicéron appelle si justement les attitudes du discours, gesiîis orationh. Un bon traducteur doit peut-être mieux connaître sa langue qu'un écrivain original.
Assurément , je ne prétends pas que toutes ces qualités se trouvent di)ns les traductions de Guillaume du Vair; lui*
même confesse qu'il y a dans ses auteurs « mille beaux traits et attraits » qu'il n'a pas pu leur prendre. Mais , en dépit de certains critiques, on ne saurait nier que ses traductions n'aient été faites avec le plus grand soin, et que , dans sa lutte vigoureuse contre les difficultés qu'il rencontre , le vieil écrivain ne trouve souvent que des triomphes. 11 y a quelques années , l'auteu^* d'une savante étude sur Amyot (1) s'est plu à opposer du Vair à son auteur favori; il a cité l'exorde et la péroraison de la Milomenne dans une traduction qu'il attribue au savant évêque d'Auxerre (2), et, malgré l'admiration qu'elle lui inspire comme toutes celles du même écrivain , il convient souvent de la supériorité de du Vair. Je ne veux point refaire ce parallèle ; je me contenterai de prendre dans le discours de Cicéron un des passages les plus difficiles à rendre , surtout dans notre langue du xvi« siècle ; en rapprochant la version de du Vair de la traduction de Guéroult , dont la fidélité égale l'élégance, on verra que le premier avait su déjà , il y a plus de deux siècles, réunir assez bien ces deux qualités.
C'est un morceau de l'exorde : « Unum genus est adversum infestumque nohis, etc. » M. Guéroult traduit :
€ Une seule classe nous est contraire ; et ;ios seuls ennemis sofat les hommes que la fureur de Clodius a nourris par les rapines, par les incendies et par tous les désastres publics. Dans l'assemblée d'hier, on les a même excités à vous prescrire hautement l'arrêt qu'ils veulent que vous rendiez. Leurs cris, s'ils osent se faire entendre, doivent vous avertir de conserver un citoyen qui toujours brava
(1) M. A. de Blignières.
(2) Cette traduction est peut-être celle de Pasquier, qui n'a jamais été publiée. V. la lettre au libraire Abel Langelier, xv, 10; 15 mars
— I8tî — pour vous les gens de cette espèce et les plus insolcstes cbmeurs. Qae tos âmes s*élèTent donc ao-dessns de tcmtes les craintes ; car si jamais toqs avez en le pomroir de prononcer snr des hommes braves et Tertuenx, sur des citoyens distingués par leurs senrices ; si jamais des juges choisis dans les ordres les plus respectables ont eu Foccasion de manifester, p# des effets et par un arrêt solennel , cette bienveillance que leurs regards et leurs paroles ont tant de fois annoncée aux gens de bien , ce moment heureux est ar* rivé : vous êtes les maîtres de décider si nous sommes pour jamais condamnés aux larmes, nous qui fûmes toujours dévoués à votre autorité, ou si nous pouvons, après tant de persécutions , attendre enfin de votre équité , de votre courage, de votre sagesse, quelques adoucissements à nos longues infortunes (1). »
Voici maintenant le même passage interprété par du Vair : c n n'y a qu'vne sorte de gens qui nous soit contraire : c'est de ceux que la fureur de Clodius a nourri de rapines, d'embrasements et de ruines publiques , lesquels auoyent esté hier attirez, lorsque Ton plaidoit cette cause, pour vous deuancer par leurs cris ce que vous auiez à iuger. Leur cri , si d'auanture il s'en leue aucun , vous seruira d^aduertissement de conseruer à cette ville celui de vos citovens
qui , pour vostre conseruation , a tousiours courageusement mesprisé telles clameurs, pour si grandes qu'elles ayent esté. Soyez donc présens. Messieurs, d'esprit et de courage , et , si vous auez conceu quelque crainte , déposez-là. Car si iamais vous auez eu puissance de iuger librement de la valeur et mérite des gens de bien et bons citoyens; si iamais personnages ont esté choisis de tous les plus grands
(1) Traduction de Guêroull, «hms le Cicéron de M. LecJerc, l. x\% p. 10-11. in-18.
et honorables ordres de cette ville , et mis en lieu où ils puissent monstrer par un efifect et par leur iugement, Faffection qu'ils ont tousiours tesmoigné de visage et de parole à l'endroit des gens de bien, et fidèles citoyens, vous Testes auiourd'hui, et auez toute puissance de le faire, comme aussi de iuger s'il faut que nous qui sommes tous lés iours employez à la conseruation de vostre authorité , lamentions perpétuellement nos misères, ou si , après auoir esté longtemps trauaillez par des gens perdus et abandonnez, nous pourrons un peu respirer a l'abri de vostre intégrité , vertu . et sagesse (2). »
Changez trois ou quatres mots à cette traduction , rétablissez quelques particules ou articles supprimés , laissera-t-clle beaucoup à désirer? Ne doit-on pas admirer l'art avec lequeK du Vair a conservé la coupe des phrases et reproduit, sans trop d'embarras, l'ingénieux agencement des membres de la grande période. On doit remarquer cependant que les deux incises du premier membre sont confondues chez lui, et qu'il était très facile d'éviter cette faute, qui, du reste, change fort peu le mouvement de la phrase.
Comme pour juger une traduction , il ne suffit pas d'un
morceau pris au hasard, je cite,rai encore quelques lignes de la narration :
« Or Milon, ayant demeuré tout ce iour-là au Sénat, iusqu'à ce qu'on se fust leué , s'en vint en sa maison changer d'habits, et demeura quelque temps pendant que sa femme, comme c'est la coustume, s'accommodoit ; puis il partit enuiron le temps que Clodius deuoit estre retenu en la ville, s'il eust eu la volonté de revenir ce iour-là. Clodius le vint rencontrer sur le chemin, bien monté, bien équippé, ne menant après lui ni coche, ni litière, ni chose qui le peust
(1) Œuvres de du Vair, in-8", p. 555-556.
' — 188 — empescher. 11 n'auoit pas vn seul Grec en sa compagnie, comme il auoit accoustumé; sa femme n'y estoit point, ce qui ne lui aduenoit quasi iamais. Milon, que l'on appelle aggresseur, etc. »
« ... Il rencontre Clodius au-deuant de sa maison enuiron sur les onze heures : incontinent , voici vn grand nombre d'hommes qui commencent à l'attaquer d'vn lieu haut et aduantageux et l'assaillir à coups de traits. Ils tuent son cocher; lui, se jette hors du coche, despouille son rohonei se met courageusement en défense. Vue partie des gens de Clodius viennent l'espée au poing, les vns ver^ le coche pour tuer Milon , les autres , pensant qu'il fust desià mort , chargent ses gens qui le suiuoyent, etc. (1). »
On peut voir que, dans cette traduction, les évolutions savantes de la phrase cicéronienne sont, sinon complètement rendues , du moins déjà imitées avec assez de bonheur. La langue française s'essaie encore, on le sent; les nombres et le rhythme ne lui sont guère familiers ; ces phrases d'une longueur, d'une lenteur calculée auxquelles succèdent des propositions courtes , rapides , pressées ; tous ces mouvements habilement variés et combinés , déconcertent un peu son babil enfantin, si charmant dans les naïves et longues causeries de nos vieux prosateurs qui ont toujours peur, on le dirait , de ne pas s'expliquer assez. Pourtant on ne saurait méconnaître dans ce morceau un certain ordre, une certaine mesure. Les tours sont assez bien appropriés aux pensées, a l'intention de l'orateur. Le calme de Milon se peint dans ces coupes qui rallentissent la phrase: t ... demeura quelque temps , pendant que sa femme , comme c'est la coustume, s'accommodoit. i Et la rapidité significative du dénouement ne me paraît guère moindre dans la copie
(1) Œuvrns , in-8", p. 565-566.
— i89 — que dans l'original: t Voici vn grand nombre d'hommes... ils tuent son cocher; lui , se jette hors de son coche... » On n'y peut guère reprendre que Taddition inutile du mot < aduanlageux, » comme plus haut, des mots « que l'on sçait estre, i dans une phrase d'ailleurs fort bien faite. C'est un reste de la vieille habitude de commenter et de développer en traduisant. ^
On voit mainten^t s'il est vrai de dire que dans cette traduction c la construction des phrases est tellement vieillie qu'elle rend cette pièce de nul usage? » Tel est cependant le jugement porté sur la version de du Vair par un traducteur du xviiP siècle , Villefore (Jos.-Fr. Bourgoin) , et adopté par l'abbé Gouget. Les mêmes critiques l'accusent encore d'infidélité : t il prend les Albaniens de la campagne de Rome pour les Albanais de la grande Asie, et ttimuli pour des tombeaux, quand ce terme signifie des collines. II est inutile d'y faire remarquer un plus grand nombre d'inexactitudes (1). :» Il serait difficile peut-être d'en relever beaucoup : mais on reconnaît là les procédés de critique superficielle trop ordinaires à cette époque, surtout à l'égard de nos vielix écrivains. La première partie de l'observation doit d'ailleuirs sembler risible aujourd'hui; car pour nous il n'y a pas plus d' Albaniens que d'Albanais dans la campagne de Rome, mais des Albains (Albani), C'est donc simplement une question d'orthographe pour la désinence des noms propres, et cette question n'est pas même encore complètement décidée (2).
(1) De Villefore, préface de sa traduction des Oraisons de Cicéron. — L'abbé Gouget, Bibliothèque, t. u, p. 226, Paris, 1741, in-12.
(2) V. les observations de M. Amb. Firmin Didot en tête de sa traduction de Thucydide; et le Démosthène de M. Stiévenart, préambule, p. II, où il déclare suivre, pour les noms propres, l'exemple de du Vair.
Qu^nt au mot lumufi rendu par tombeaux, c'est saus doute un contre-sens, mais assez léger, et la suite de la phrase a bien pu égarer le traducteur. Il n'y avait pas de quoi , on le voit , faire fi de l'essai de du Vair et plaisanter sur la prétendue ignorance d'un homme qui passa pour un des plus doctes de son siècle, le siècle des Pithou, des Duchesne, des Peiresc , des Casaubon et de tant d'autres , ses admirateurs et ses amis. ,
Tourreil ne juge guère plus favorablement les traductions que fit du Vair des discours d'Eschine et de Démosthène dans le procès de la Couronne, c J'admire, dit- il, qu'on homme de ce rang ait pu et voulu l'entreprendre ; mais il n'est pas possible de dissimuler qu'assez souvent , pour ne rien dire de pis , elle se ressent du peu de loisir que loi laissaient ses importantes occupations (i). >
Je ne voudrais pas ressembler aux traducteurs qui défendent à outrance leur auteur, soutenir que les essais de dn Vair sont des modèles et prétendre que tous ceux qui en ont médit, n'avaient pas le sens commun. Toutefois, comme ces jugements se transmettent d'un siècle à l'autre, religieusement copiés par les biographes et les critiques qui aiment les opinions toutes faites, je ne puis m'empêcher de remar-' qucr combien est vague l'appréciation de Tourreil et de noter la grossière erreur de fait qu'elle* contient. 11 imagine que cette traduction date de l'époque ou du Vair remplissait ks premières places et semble ignorer qu'elle remonte au commencement de l'année 1394 , l'auteur étant encore simple conseiller clerc au Parlement de Paris. Cette date , si Tourreil y eut songé , aurait pu lui donner a penser qu'une pareille œuvre était alors plus possible que de son temps.
(1) Préface delà Tradnciimi des Plaidoyers snr la Covroyine, t.ii, I». 0, Paris, 1721 , in4".
— i9l — L'esprit démocratique dominait au milieu des orages de la Ligue , comme dans les murs d'Athèiies ; chaque jour, on en appelait à Topinion publique, même du haut des chaires chr(''tiennes changées en tribunes ; et du Vair, mêlé à ces grandes luttes, placé à la tête d'un parti considérable, comme Phocion à qui on Ta justement comparé (1), était plus que personne familiarisé avec Téloquence politique. Il aurait pu lui-même se faire cette illusion , sans outrecuidance ; mais nous savons qu'il n'eut pas de si ambitieuses visées : ses traductions sont des études oratoires et rien de p}us.'ll a pensé qu'il pouvait, sans faillir, choisir, pour s'exer^ cer, ce quil y a de plus de haut : € Si l'imbécillité de nostrc nature, dit-il, ne nous y peut porter, nous en approcherons du moins au plus près qu'il nous sera possible et relèverons ce qui est de trop bas en nos esprits par le contre-poids d'un généreux exemple (2). »
Assurément , l'influence du temps ne lui a pas été inutile , et s'il a mieux réussi que bien d'autres après lui , à interpréter les grands orateurs politiques d'Athènes , c'est que lui-même a été maintes fois obligé de prendre la parole dans des circonstances semblables et l'a fait avec succès. Mais il ne se rend pas compte de ce que le traducteur en lui doit à l'homme d'État. Aujourd'hui, à distance, et grâce aussi à l'éducation des événements , nous sommes mieux à même de le juger, et, quand nous' lisons dans sa traduction le récit de certaines scènes, nous nous le représentons aisément lui-même jouant son rôle dans des scènes à peu près semblables. Démosthène s'emporte-t-il en ardentes invec-
(1) Molinier, Discours funèbre sur la mort de Mgr du Vair, euesque de Lisietix et garde des sceaux de France, p. 28. Paris, Guillaume Loyson , sans date.
(2) Eloquence franroise. Œuvres, p. 366, in-8°.
— 19-2 — tives contre Eschiue et ses pareils , il nous semble que son interprète n'a eu qu'à laisser parler la vertueuse indignation avec laquelle il flétrissait « les pernicietuc desseins de ceux qui amyent délibéré de vendre et de trahir la France, les langues vénales qui régnoyent dans les chaires, exaltant la grandeur, la valeur de la nation espagnole, et déprimant la françoise, comme vile et abiecte et née pour seruir (i). » Aussi je ne sache pas qu'on ait mieux rendu ce beau passage où les traîtres sont si bien caractérisés et couveHs d'un si légitime opprobre.
« Bref, ils estoyent tous (les citoyens des villes
grecques ) frappez de cette maladie qu'ils pensoyent que le mal conimun ne viendroit iamais iusques à eux, et que, quand ils voudroyent, ils se retireroyent du danger qui menaçoit tous les autres. Ainsi leur est-il arriué à mon aduis à la plus-part, que, par vue trop grande nonchalance et paresse hors de saison , ils ont perdu leur liberté ; et les principaux d'entre eux qui pensoyent auoir tout vendu fors qu'eux , se sont trouuez les premiers liurez. Car , au lieu que lors qu'on les corrompoit, on les appelloit hostes et amis , maintenant on les appelle flatteurs , ennemis des dieux et autres mots qui leur appartiennent bien. 11 n'y a personne qui vueille despenser son argent pour faire le profit des traistres , ni qui se serue puis après de leur conseil , quand il est une fois maistre de ce qu'ils lui ont vendu : autrement les traistres seroyent les plus heureuses gens du monde, mais cela n'est point, cela n'est point ! Et pourquoy cela seroit-il? sans doubte. il s'en faut beaucoup. Au contraire, quand celui qui cherche de s'emparer d'vn Estât, s'est vue fois establi et rendu maistre de ceux qui le lui ont liuré, cognoissant leur meschanceté, dès-lors mesme il commence de les hayr, de se déifier d'eux et les diff'amer (2). »
(1) Œuvres, in-8% p. 67. — (2) (Entres, p. 4^55.
On sent qu*il y a là autre chose qu'un travail de cabihet ; on entend vibrer la voix véhémente qui , la veille peut-être , à THôtel-de-Ville ou aux Estais, avait démasqué les partisans de rétranger.
Ainsi dut se faire cette traduction, souvent reprise et souvent interrompue, au milieu du bruit des armes et des déclamations violentes des tribuns de toutes sortes. Reportons-nous à cette époque , à quelque jour de ce long siège de Paris : l'alarme est donnée , Tennèmi approche ( hélas ! un ennemi aimé , « nostre bonne fortune » ) , il faut prendre les armes, courir au corps-de-garde, rassembler quelque troupe de braves gens, et mettre à la raison un autre ennemi, l'ennemi du dedans, le véritable ennemi... Qiiel tumulte! quelle confusion dans la ville ! les prudents se cachent ; en vain on les cherche , on les appelle ; ils sont sourds à toute autre voix que celle de la peur et de Tégoïsme (1). Le peuple a faim ; il hurle , il crie : La paix ou du pain ! Ici on l'apaise avec quelques paroles d'espoir ou l'annonce menteuse d'un succès qui va finir ses peines. Là, on le disperse par la force et en le menaçant de Jean Roseau (le bourreau de Paris). Du Vair rentre chez lui. Pour faire diversion à ses chagrins , il va revoir t dans son estude > ses livres chéris, demander à Épictète des leçons de patience et de courage actif; il trouve sur sa table « un de ses braves héros, » Démosthène en qui il cherche le secret de la vraie éloquence et qui lui enseigne son infatigable patriotisme; il se laisse aller; il écoute l'énergique et salutaire parole ; il en murmure lui-même les accents dans sa propre langue ; pour traduire, il n'a qu'à peindre ce qu'il vient de voir.
« H estait desià tard quand il arriua vn homme qui venoit
(1) V. les discours de du Vair, et suifoul le truilé do In Conainnee j liv. l'et 11 pasam.
aduertir les gouuerneurs (\ue Elatée estoît prise. Aussitost les vns qui esloyent lors'ù table, se leuèrent, et chassèrent les artisans qui estoyent à la place à leurs estaux, et y mirent le feu. Les autres enuoyèrent quérir les capitaines et firent sonner la trompette : la ville estoit toute pleine de tumulte. Le lendemain, les gouuerneurs assemblèrent le conseil au lieu accoustumé, vous allastes à l'assemblée, et deuant que Ton eust tenu le conseil et en haut et en bas, tout estoit jà plein de peuple. Après cela , le conseil estant entré, les gouuerneurs proposèrent ce qui estoit aiTivé, et présentèrent celui qui auoit apporté les nouuelles. Ck)mme il vous eust fait entendre ce que ie vous ai desià dit, le héraut se leua , et demanda s'il y auoit quelqu'un qui voulust parler, personne ne comparut: et, bien que le héraut demandast par plusieurs fois si personne ne vouloit rien dire, personne ne se leua, combien que tous les capitaines et tous les harangueurs fussent là présens , et que la voix commune de tout le pays excitast à parler ceux qui desiroyent le salut tie cet Estât. Car, quand le héraut parle, par le commandement des loix , il faut estimer que c'est la voix commune de tout le pays. Que s'il faloit que ceux qui désirent la conseruation de vostre ville, se présentassent, vous antres et tout le reste des Athéniens estiez là venus à ceste assemblée. Bien sçay-ie que vous désiriez tous la conseruation de vostre ville. Que si c'estoit aux plus riches à parler, il y en auoit plus de trois cens. S'il faloit que ce fust à ceux qui auoyent plus de biens et plus d'affection au public, c'estoit donc à ceux qui depuis ont fait tant de magnificences et de distributions au peuple, car il a falu qu'ils ayent eu de l'aflFection et du moyen pour le faire. Mais cette saison , à mon aduis , et cette iournée ne requéroit pas seulement que celui qui parloit fust opulent et bien afTectionné, ains qu'il fust fort nourri aux affaires, et eust bien obserué ce qui s'estoit passé, etc. »
Les traducteurs modernes, celui même qui a su le mieux conserver le feu, la vie de cette grande éloquence (I), ont tourmenté ce morceau. On multiplie les exclamations , les interrogations, t Toutefois, pour se présenter, que fallait-il? Vouloir le salut d'Athènes ? Et vous , et les autres citoyens , etc.; compter parmi les plus riches? Les Trois-Cents auraient parlé.... Ah! c'est qu'un tel jour, une telle crise, appelaient un citoyen non seulement riche et dévoué , mais qui eût suivi les affaires dès le principe, etc. (2). » On change ainsi le mouvement du style , ou plutôt on substitue l'agitation au mouvement. L'éloquence grecque, l'art antique en général n'est pas prodigue de ces formes Ijrisées , heurtées , emportées : elles sont réservées à l'expression des passions violentes, quand la raison abdique, quand l'âme est vaincue par la douleur, la joie ou la colère. Ainsi, dans la tragédie de Sophocle , vous entendez les plaintes, les cris inarticulés de Philoctète. Mais ordinairement la passion conserve chez les poètes, chez les orateurs surtout, une sorte de calme extérieur, un grand respect pour les bienséances physiques. Il en est de même dans la peinture et la sculpture antiques , et l'on a remarqué que ^artiste qui a sculpté la tête de Laocoon s'est bien gardé de traduire Vlwrrendos clamores ad sidéra tollit de Virgile (3), dont un poète moderne a fait des clameurs gutturales (4), montrant par la qu'il n'avait guère le sentiment de l'antiquité. C'est le grand défaut de la plupart de ceux qui nous donnent aujourd'hui des pastiches des œuvres anciennes. Non seulement, bourreaux à la
(1) M. Stiévenart.
^(2) Traduction de M. Stiévenart.
(3) Le LcCocoon de Virgile et le groupe de sculpture „ Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. xv, in-4«, l"**^ partie, p. 225. Mémoiçe de Mollevaut.
(4) Barthélémy, (raducfion en vers de YEnéide.
manière deTourreil, ils veulent donner de l'esprit aox anciens, mais ils prétendent encore les échauffer, les passionner. Ce qu'ils ajoutent ainsi , la secousse extérieure , le tremblement nerveux, les mouvements violents des organes, ce sont autant de contre-sens (i). Cette chaleur d'un sentiment vrai, cette profonde émotion de Tame qui se manifestent par des paroles qui vont à râme,du Vair, si je ne m'abuse, les observe assez fidèlement dans ses traductions ; et c'est un genre de fidélité qui peut faire pardonner quelques inexactitudes comme celles qu'on a pu remarquer dans ce tableau de la situation d'Athènes à la nouvelle de la prise d'Elatée.
On voit assez quelle est la manière de du Vair ; il essaye de suivre pas à pas son auteur et de régler en tout sa marche sur la sienne; il n'est pas loin de se faire d'une traduction la même idée qu'un savant criiique de nos jours , et de s'efforcer « de donner un calque fidèle de Voriginal, rendant sensibles toutes les qualités du style (2). » Mais surtout il traduit, si l'on peut ainsi parler, d'inspiration, et, pour un orateur tel que Démosthène, en qui l'inspiration domine, cette impulsion, et, pour ainsi dire, ce souffle des événements aide mieux le traducteu!** qu'une science plus exacte. Aussi, je n'hésiterai pas à mettre la traduction des Discours sur la Couronne au-dessus de celle du plaidoyer pour Milon. L'œuvre de Cicéron , patiemment élaborée dans le silence du cabinet, offre une magnificence de détails , un choix délicat d'expressions, une richesse de style que, malgré tous ses efforts, du
(1) Pour toutes ces différences dans Texpression de la passion chez les anciens et chez les modernes , nos conteuiporains , V. surtout le Cours de littérature dramatique de M. Saint-Marc Girardin. Nulle part , les caractères de Fart antique n'ont été mieux reconnus et démontrés.
(2) M. Egger, Avant-Propos de la tradiiclion de la Poétique d'Aristote.
- 197 -^ Vuir u'a pu atteindre. Chez lui, la vieille naïveté gauloise et même la verve rabelaisienne se mettent encore un peu trop à Taise (1). Démosthène le gênait moins : il n'a pas le pompeux appareil de l'orateur romain , ni ses savants artifices de langage. Pour le bien rendre, il faut avant tout le sentir: c'est le seul moyen de lui laisser son naturel, le mouvement si vrai , la couleur nullement fardée de son style , ce cœur enfin , qui portait en lui la patrie.
Ce fut là la hardie tentative de du Vair : il nous l'a dit ingénument; il aspirait à cette gloire, sans se dissimuler les périls , les écueils nombreux , mais pensant que c'était beaucoup déjà d'avoir osé , et qu'un pareil effort pouvait apporter sa récompense , et , en tout cas , n'être pas inutile à d'autres. Son espoir n'a pas été tcgiit-à-fait trompé., Sans doute on ne saurait admettre avec Perrault que « la beauté de ses traductions n'est guère inférieure à celle des originaux (2); » mais un des plus habiles interprètes de Démosthène, qui le cite souvent, lui a rendu ce précieux témoignage : t La version de du Vair est simple et presque toujours d'une fidélité littérale , sauf quelques erreurs que lés progrès d'une critique savante pouvaient seuls faire éviter {3). » C'était l'opinion de Huet : elle aurait dû garantir ces consciencieux essais d'un oubli de deux siècles. Le docte évêque d'Avranches n'hésite pas à placer les traductions de du Vair au-dessus de celles de Malherbe : t Dans l'art diflîcile de traduire , ils ont suivi une méthode différente : Malherbe cherchant ce qui pouvait plaire à la cour
(1) V. notamment le parallèle de Tétat où se trouvaient Clodius et Milon , quand la rencontre eut lieu
(2) Hommes illustres, p. 97-98. Paris, 1698, in-12.
(3) M. Stiévenart, Traduclion de Démosthène, préambule, p. iv. — Cf. p. I.
— i98 — (« le goiit du Louvre, » comme il disait), ne s*est soucié ni de Tordre, ni de la coupe des phrases, ni des mots; il s'est asservi tout entier aux exigences de la langue française. Du Vair, sans sacrifler la pureté de la langue, a su s'accommoder plus rigoureusement aux intentions, à tous les mouvements de ses auteurs (1). »
Cette religieuse fidélité valut à sa version d'Épictète rhonneur d'être citée comme autorité par Mer. Casaubon. Vingt fois le savant commentateur s'y réfère pour l'interprétation de passages difficiles , que personne n'avait bien entendus, et dont du Vair, avec sa sagacité habituelle» avait dépisté le vrai sens (2). L'auteur de la Morale des stoïqites et de la Sainte Philosophie s'était, il est vrai, si bien nourri du Manuel, que , dans ces ouvrages , nous l'avons remarqué , ses pensées et celles du philosophe grec se mêlent , se fondent et qu'il est souvent difficile de distinguer ce qui appartient à l'un de ce qui est à l'autre. Ici encore du Vair dût son succès à la sincérité de son rôle; c'est avec un esprit vraiment stoïcien qu'il traduisit ce livre , la plus pure substance du stoïcisme. Pensant comme Epictète , il n'est pas étonnant qu'il l'ait si bien compris ou senti, selon le mot de Casaubon; c'étaient presque ses propres idées qu'il exprimait.
Telles sont les conditions dans lesquelles il faudrait toujours être placé pour bien traduire. Quand il s'agit de théories philosophiques ou littéraires, et même de récits
(i) De Claris interpretibus j lib. ii, 185-186. Paris, m dc lxi. — M. Poirson qui, dans son Histoire de Henri IV (t. u, p. 463), rabaisse un peu trop le mérite des traductions de du Vair, et restreint , pour s'en faire une autorité , le témoignage de Huet.
(1) « Unm Vairius sensum subodoratus est. » Enchiridion una cum Cebetis Tabula^ gracce et latine, cum notis Merici Casauboni. Londini, 1659, in-S», c. 39. — Cf. cap. 22, 26 et a^b. —V. aussi Fabric. Biblioth. grœe., t. v^ p. 84. ^lambourg, 1796, in-4o.
— J99 — historiques, il n*est pas trop difiiciie de se mettre, pour ainsi dire , à la place de son auteur, de se pénétrer de ses sentiments , de ses idées : mais , pour la poésie , pour Téloquence , c'est une autre affaire , hoc opus , hic lahor est , et le succès est bien rare. Faire passer dans une autre laiigue ï Iliade , V Œdipe-Roi ou les Philippiques ! il faudrait pour cela être soi-même poète ou orateur, et, sinon un homme de génie , du moins un homme d'un grand talent. Cicéron se donnait souvent cette tâche , et s'en acquittait fort bien. Du Vair, qui lui ressemble à tant d'égards et à qui il n'a peutêtre manqué qu'une langue plus parfaite pour lui ressembler entièrement, traduisit comme lui, et avec la même intention, pour se former d'après les grands modèles antiques. On peut ajouter que leurs principes de traduction étaient à peu près les mêmes : toutefois Cicéron y prenait un peu plus de liberté (1). Du Vair avait ainsi t ouvert la véritable route, dit M. Stiévenart, mais on ne devait y rentrer que longtemps après lui. » Parmi ses prédécesseurs , quelques-uns l'avaient entrevue; nul n'y avait aussi résolument marché; et la plupart de ses contemporains s'étaient hâtés d'en sortir. Malherbe, un de ses familiers, l'avait dédaignée, honnie, et depuis, tous les traducteurs jusqu'à nos jours, avaient préféré, se mettant de plus en plus à leur aise, le chemin très large et très commode que leur avait tracé celui dont les arrêts en littérature avaient force de loi.
(i) V. De optimo génère dicendi, vu, avec Fexcelknte traduction de M. J.-V. Leclerc.
§ m. — Exercices oratoires. — Plaidoyer d'Âppius Clodius contre Milon. — Sources. — Appréciation. — Imitation de l'éloquence de Ciceron. — Oraison funèbre de Marie-Stuart. — Quand, pourquoi (^t comment elle a été composée. — Le discours de Régnault de lleaune, archevêque de Bourges, sur le môme sujet. — D'une prétendue oraison funèbre de Marie-Stuart, par Duperron. — Analyse du discours de du Vair. /
Du Vair avait recommandé comme le meilleur moyen de se former à Téloquence, Tétude des modèles que nous a laissés Tanti^ité. Pour appliquer lui-même ce précepte et montrer les beautés que renferment ces chefs-d'œuvre, il en avait traduit quelques-uns. Enfin, pour compléter Texpériencc, pour voir si ses travaux lui avaient profité, il voulut, suivant encore en cela le conseil et l'exemple des anciens (1), composer un discours dans leur manière, et il choisit la cause de Clodius, tué par Milon. En s'essayant sur un sujet antique, il se mettait mieux à même de marcher sur les traces de ses maîtres; de plus, comme ce n'était pas un sujet fictif, et que des faits analogues pouvaient se présenter, il y trouvait une préparation naturelle, une sorte de transition à la réalité, et, pour ainsi dire, un nouvel accès à cette (^arrière d'orateur dans laquelle il était déjà entré non sans gloire , mais qu'il brûlait de parcourir avec plus d'éclat.
Le sujet ne comportait qu'une discussion de fait : Clodius avait-il été attaqué, ou avait-il attaqué? Il y avait place pour des mouvements pathétiques. Du Vair pensait , comme les maîtres anciens, que la passion était l'âme de l'éloquence;
(1) Scnèqno. le lUictcur, Contror. . lih. i, prsefat. — Quintil., x, 2.
U ne pouvait donc mieux choisir. Âppien , Dion Cassius , mais surtout Asconius lui fournissaient les circonstances du fait dégagées des détails introduits par le défenseur pour les besoins de sa cause et suppléaient à ses réticences. Il trouvait dans l'intéressant commentaire du scholiastc de précieuses données sur les dépositions des témoins, sur l'opinion publique à Rome, sur les vraies intentions de Pompée. Enfin Cicéron lui-même lui indiquait les principaux moyens de l'accusation , arguments et mouvements , par le soin qu'il avait pris de les réfuter ou de les railler (1). Le discours du principal accusateiir, Appius, avait été surtout pathétique : Cicéron reproduit ironiquement les peintures qu'on avait faites de la désolation de tous les citoyens en apprenant la mort de Clodius (2). Du Vair, sans négliger l'argumentation , insista sur les circonstances du meurtre de Clodius. 11 y en avait d'horribles : Milon avait fait traîner sur la route le cadavre de sa victime; il l'avait percé de mille coups; il s'était rendu ensuite à la maison de campagne de Clodius pour faire subir à son fils le même sort. On avait même, par son ordre, mis à la question le portier Alicor, afin de le forcer à livrer son jeune maître. Toutes ces circonstances, le désespoir des enfants de Clodius, la douleur de Fulvia, sa femme, prêtaient beaucoup aux développements passionnés. Du Vair essaya surtout d'émouvoir. U y a dans son plaidoyer des traits que n'eut pas désavoués Cicéron lui-même.
En somme , ce discours est bien composé : il est tout-à-fait dans la manière du maître qui a fourni le modèle ; les défauts même qu'on y peut relever, viennent d'une imitation
(1) V. principalemcnl les chap. m, v, vi, vu, xiii, xvii , xxi, xxii,