‹ Guillaume du Vair, étude d'histoire littéraireChapitre 7 sur 20 · XXIII, XXIV · texte numérisé non relu

XXIII, XXIV

(2) Pro MiUme \ viii.

— 3U2 encore maUidroite : trop de pompe, de la détiamatîon. Mais on aime à le voir chercher et trouver un tempérament utile dans l'imitation de Démosthène et consenrer à notre langue son énergie populaire.

Nous trouvons dans les œuvres de du Vair un exercice oratoire d'un autre genre; il est vraisemblablement antérieur au plaidoyer d'Appius; c'est une oraison funèbre qui date de i587. L'auteur n'avait guère que trente ans. On voit qu'il n'avait jamais cessé de travailler de toutes façons au perfectionnement de son éloquence. Ici, il ne se propose pas l'imitation d'un chef-d'œuvre ; il est mécontent de ce qu'on a fait et veut essayer de faire mieux. Le sujet du reste pouvait le tenter : il s'agissait de Marie Stuart. La malheureuse reine d'Ecosse venait d'être exécutée dans sa prison de Fotheringay, et le roi de France, à qui l'on allait jusqu'à reprocher sa mort , lui avait fait faire , pour contenter l'opinion publique, de magniûques funérailles. Régnault de Beaune , archevêque de Bourges , avait été chargé de l'oraison funèbre (1). Selon de Thou (2) , elle contenait nn pom-

(1) De Thou (De Vita sua, vu, 68, édit. de 1733) montre pour Régnault de Beaune la plus haute estime. D'autres contemporains l'ont jugé moins favorablement. (V. Démocratie des prédicateurs de la Ligue, par Ch. Labitte, p. 32-33). L'Estoile surtout le maltraite. Suivant ce chroniqueur, chargé de Foraison funèbre du duc d'Alençon, « il ne fit rien qui vaille » (Edit. de Cologne, 1720, in-12, 1. 1, p. 72.) , « il ne fit jamais si mal. » (Edit. de 1719, in-12, t. i, p. 178.) On doit reconnaître que de pareils sujets étaient embarrassants pour la chaire chrétienne. 11 aurait mieux valu ne pas s'en charger : c'eût été l'affaire d'un Arnaud Sorbin dont l'effrontée complaisance osa louer en pleine église les mignons de Henri 111. Le digne archevêque de Bourges, dans un tel sujet, aurait sans doute encore plus compromis sa réputation d'orateur. Ses discours aux Etats de Blois , sans être éloquents , sont nettement écrits cl bien pensés : ils manquent généralement de chaleur.

(2) De Thou, Histoire, liv. 86.

peux éloge des princes lorrains : le roi s'en montra fort mécontent, et le passage fut supprimé à Timpression. Du Vair, qui avait entendu cette harangue , trouva que l'orateur « auoit obmis beaucoup de belles choses qui sembloient bien à propos ; il se résolut d'en faire vue par escrit, qui fust bien élahourée , et l'ayant monstrée à quelques-uns du parti , ils la trouuèrent si belle et si aduantageuse pour laditte reine qui estait fort proche de Messieurs de Lorraine, qu'elle courut de main en main , et luy en sceut-on merueilleusement bon gré , mcsme qu'enfin ils la firent imprimer à leurs frais, y ayant changé quelques petits mots à leur fantaisie (i), »

Du Vair, ajoute « dont il ne se plaignoit pas pour les acquérir mieux. » On voit par ces mots qu'il avait, en faisant ce discours, un autre but que de s'exercer à Téloquence. Décidé à ne pas quitter Paris, malgré les troubles et à cause des troubles, il voulait, sans manquer en rien à l'honneur, mettre à l'abri du danger sa vie si souvent menacée et celle de son vieux père. C'est dans la même intention que « venant le deceds de M. de Guyse » (tué à Blois, 23 décembre io88), il fit vue autre harangue qui estoit bien plus artificieuse , où il le louoit merueilleusement. Il rejettoit la faute sur les ministres du Roy et dudit de Guise, en excusant Sa Majesté et exhortant ses peuples à se réunir à elle. Mais elle ne sortit iamais de ses mains ;^il se contenta de la faire voir à cinq ou six des zélés , qui , etc. (2). » C'est ainsi qu'il sauva sa tête.

Plus tard, l'oraison funèbre de Marie Stuart se trouva dans les papiers de l'auteur et fut publiée telle qu'elle avait été

(1) Mémoires manuscrits, Gollect. du Puy, 661-662. — Cf. le petit avertissement de Timprimeur dans l'édition de 1641 , in-f«, p. 740. Ce discours ne se trouvé pas dans l'édition in-8o de 1621 , Genève.

(2) V. les Mémoires manuscrits, ibid.

— 30 4 -faite, (k, l'édition donnée par les Guisarts est de 1588. Le savant historien des Prédicateurs de la Ligue (i) ne s'y est-il pas troràpé? N'a-t-il pas pris pour le discours officiel Tessai même de du Vair? Dans son appréciation sommaire de Régnaalt de Beaune , il cite quelques lignes comme appartenant à la harangue du prélat ; mais ces lignes se retrouvent presque textuellement dans le discours de du Vair , et nous savons à qui attribuer des changements d'ailleurs insignifiants (2). De son côté , M. Philarète Ghasles (3) indique une oraison funèbre de Marie Stuart par Duperron. Il serait très intéressant de rapprocher sur ce terrain complètement identique les deux écrivains que nous avons eu déjà l'occasion de comparer pour la philosophie et les doctrines littéraires. Mais on ne trouve nulle part ce discours où le savant critique a remarqué , dit-il , « des intentions éloquentes, » La belle édition des œuvres de Duperron donnée par Ant Estienne (1620-1622), et renfermant « tout ce qu'il a fait imprimer de son viuant et tout ce qu'il a laissé qui n'auoit pas encore esté mis en lumière (4) , » contient seulement des stances « sur la mort de Marie Stuart, reine d'Ecosse et d'Irlande. » C'est sans doute cette pièce qui a induit M. Ghasles en erreur. Trahi par ses souvenirs , il a attribué à Duperron l'oraison funèbre faite par du Vair ; ce qui me le ferait croire, c'est qu'il indique un passage où l'orateur, dit-il,

(l)Ch. 1, §3, p. 32-33.

(2) Nous n'avons pu trouver le discours de Régnault de Beaune. La bibliothèque de Bourges , qui possède plusieurs de ses harangues , n'a pas celle-ci. Peut-être n'a-t-elle pas été imprimée.

(3) Discours sur la marche et les progrès de la Langue et de la Littérature française depuis le commencement du xvi« siècle jusqu'en 1610 j, à la suite du Cours de Littérature de La Harpe, Didot, 18i0, t. ui, p. 637.

(i) L'imprimeur au lecteur.

« appelle la vengeance divine sur la lête d'Elisabeth. » Or, on trouve quelque chose de semblable dans Tessai qui nous occupe: « Dieu! père. et vengeur des Rois, qui nous donnez aujourd'hui des larmes pour pleurer ce spectacle , ne nous donnerez-vous point un jour des brandons pour expier un tel monstre de cruauté ? »

Du Vair ajoute: t Princes chrétiens. Dieu vous appeloit auparavant h la vengeance de ses iniures , et parce que vous auez esté négligens de les venger, il a conioint vos iniures aux siennes ; il a permis que vous fussiez tous violez en la personne de cette reyne, pour vous rallier par vne cause commune à venger sa mort. Reportez, reportez chez les barbares les flambeaux qu'ils ont depuis si longtemps allumez par toute la chrestienté ; qu'ils sentent comme sont chastiez ceux qui traittent irreucremment la fortune des rois (i). »

Ce passage est un de ceux que M. Labitte attribue à l'archevêque de Bourges : on voit maintenant quel en est le véritable auteur.

En vérité , le destin des œuvres de du Vair a été bizarre : pendant que , sous son nom , ils étaient oubliés ou qu'on ne leur accordait qu'une attention distraite , on continuait de les lire et même de les admirer sous le nom de ceux qui s'en étaient emparés ou auxquels une erreur de critique les avait généreusement donnés. Cet essai d'oraison funèbre, qni n'a pas été trop maltraité , quand on l'a cru l'ouvrage de Régnault de Beaune ou de Duperron , a été jugé digne de l'oubli, même par les plus judicieux appréciateurs de du Vair (2).

Assurément, ce n'est pas un chef-d'œuvre ; c'est même en

(I) (Euvres, in-f% 16 il, p. 753.

;2) M. Sapc^v, ouvrage cilé, p. 72

général moins un discours qu'une histoire. L'auteur ne fait guère d'abord que raconter, et son ton ne s'élève pas beaucoup au-dessus de celui de de Thou. Nous avons là toute la vie de la reine-, sa glorieuse naissance, sa jeunesse si heureuse , si splendlde à la cour de nos rois ; puis les cruelles vicissitudes par lesquelles elle a passé , ses souffrances pendant une captivité de vingt ans. Du Yair nous la montre toujours calme et forte au milieu de tant d'orages, et non moins intrépide en face de la mort affreuse que lui fit donner la reine , sa cousine , après le plus inique jugement dont on ait gardé la mémoire. 11 recherche les causes de cette monstrueuse injustice, et l'attribue aux conseillers d'Elisabeth , qui , redoutant un nouveau changement dans là religion de l'Etat et dans la politique, si Marie arrivait un jour au trône d'Angleterre, où l'appelait sa naissance, éveillèrent d'abord les soupçons , puis les craintes de leur reine , et la décidèrent à tuer l'oiseau qui s'était réfugié dans son sein.

Ici du Vair devient orateur ; il s'élève , il prend un plus libre essor. A ce triste spectacle d'une reine décapitée par le bourreau , il oppose le tableau des fêtes brillantes qu'on avait vues à Paris pour son mariage. « Plusieurs de nous ont veu au lieu où nous sommes aujourd'huy ceste Reyne que nous y plorons maintenant, parée le jour de ses nopces de son accoustrement royal , si couuerte de pierreries que le soleil n'estoit pas plus luisant ; si belle , si agréable , que jamais femme ne la surpassa. Tout cecy à l'entour n'estoit que tentures de drap d'or, et précieuses tapisseries ; tout estoit enuironné de throsnes et théâtres remplis de princes et de princesses venus de toutes parts , pour participer à ceste resiouissance ; le palais estoit plein de toute magnificence et de superbes festins et mascarades; les rues, do joustos et de tournois. Bref, il sembloit que nostre siècle

eust entrepris ce iour-lù de vaincre le luxe des siècles passez et la magnificence de tous les anciens Grecs et Romains. Il s'est coulé vn peu de temps qui a passé comme vn nuage , et nous auons veu captiue celle qui auparauant trîomphoit; prisonnière, celle qui mettoit les prisonniers en liberté ; indigente , celle qui faisoit largesse ; desdaignée , ' celle qui donnoit les honneurs , et enfin , entre les mains d'vn abominable l)ourreau , le corps d'une Reyne deux fois Reyne , ce corps , etc. (i). »

Ce contraste est d'un grand effet (2) ; dans ce rapprochement de toutes les extrémités des choses humaines, il y a des accents dignes de la chaire chrétienne, et l'on est ému, en considérant avec l'orateur « ceste majesté des Rois de la terre, ceste grandeur des princes du monde, tombant sous la main de Dieu , comme l'humble fortune des panures plébées. > — « Dieu! » s'écrie l'orateur en finissant, t quel changement! ô vanité humaine, ne vous connaistrons-nous iamai!^ ? trompeuses grandeurs , ne nous deffierons-nous îamais de vous ? L'histoire des ans passez nous a produit tant d'exemples de vostre fragilité et inconstance, et néantmoins, nous ne pouuons deuenir sages par les misères d'autruy (3). >

Sauf quelques taches légères et qui sont dans le goût de

(2) Duperron, dont les stances ne sont évidemment qu'un pâle reflet du discours de du Vair, affaiblit , comme tout le reste , cette magnifique antithèse :

« Ainsi serue et captiue , en triomphe est menée Celle que tant de pompe et de gloire suiuoit , Quand sa ieune beauté les peuples captiuoit, Célébrant dans nos murs son premier hyménée. »

(3) Du Vair. Ibid.

-- ÛOH — l*époque , coniirie la fraternité des rois expliquée par ceite raison qu'ils estaient estimez anciennement auoir leur origine de luppiter, et une comparaison des ennemis de Marie Stuart avec les Cyclopes t des cauernes de Sicile , » ce discours n'offre rien qui justifie le dédain dont il a été l'objet, et Ton y rencontre beaucoup de traits remarquables. Ainsi, il y a de la délicatesse dans cette peinture du caractère de Marie, < formé d'vne grandeur de courage , destrempé toutefois et amolli d'vne telle douceur et modestie qu'il ne se pouuoit rien voir de plus royal et de plus gracieux (\). i C'est une poétique image que celle de t cet enuieux malheur qui cueille les espérances de l'homme en leur première fleur. » C'est un beau mouvement que cette apostrophe aux ennemis de la reine d'Ecosse, t Accusée de quel crime ! accusée d'être catholique ! ô heureux crime ! ô désirable accusation ! C'est donc contre la piété , barbares , que sont publiées vos lois , et dressez vos prétoires ? nul n'est donc innocent deuant vous, s'il n'est coupable deuant Dieu d'auoir renoncé a sa religion? Cessez vos artifices; ne fabriquez plus de témoins ; elle aduouë ce crime, elle le publie, elle le presche et proteste que , comme pour les rudesses dont vous* l'auez tourmentée en ceste si longue prison , elle n'a nullement fleschy, ni rien rabattu de sa foy ; non plus ne changera-elle pour crainte de la mort , ny pour peur des tourmens dont vous la menacez , ny pour l'infamie dont vous pensez par vos calomnies la tliffamer (2). »

(1) P. 743. — Cité par M. Ch. Labitte, comme étant de Régnaull de Beaune.

(2) P. 748 — Cité en abrégé par M. Ch. Labitte. Nous avons rétal)li et complété le texio diaprés Tédit. de 1641 , in-f^. Ce tlisconrs ne se Irouvo pas dans redit. in-8« do 1021.

§ IV. — Du Vair orateur; ses discours funèbres; caractère religieux et philosophique. — Abus de l'érudition. — Les Méditatio7is sur Job; grandeur morale; défaut d'enthousiasme. — Citations. — Méditations sur les Psaumes de David , supérieures aux autres, pourquoi? — Eloquence judiciaire : Arrêts rendus en robe rouge; esprit philosophique. — Encore les citations érudites» — Les Mercuriales ou Remonstrances aux Parlements. — Grande variété de sujets. — Caractère pratique. — La philosophie présentée comme base de la jurisprudence. — Eloquence politique, supériorité de du Vair en ce genre. — Ses harangues sur les affaires publiques du temps de la Ligue. — Citations et analyses. — Caractères et portraits. — Importance historique des discours de du Vair^ — Résumé. — Jugement des contemporains. — Molinier, Oraison funèbre de du Vair.

A côté de cet essai d*oraisôn funèbre se placent naturellement un certain nombre de discours du même genre , qui ont été réellement prononcés, mais sont loin d'avoir la même importance. Ce ne sont pour la plupart que de courtes allocutions semblables aux adieux suprêmes qu'on adresse encore aujourd'hui à des morts illustres , avant que la terre se referme à jamais sur eux. « En Prouence, et particulièrement à Marseille, nous dit l'auteur, c'est la coustume qu'es enterremetis de personnes signalées, celuy qui meine le dueil, fait vn remerciement au retour de Véglise, à l'entrée de la maison , a tous les assistans , auec quelque recommandation du défunt et consolation aux parens (1). » C'est dans de telles circonstances que furent prononcés les vingt-quatre discours funèbres qui se trouvent dans les œuvres de du Vair. Ils n'offrent rien de bien saillant ; un

(l) Œuvres, in-8o, p. 194; in-fs 687.

seul a une certaine importance historique; c'est celui qui trouva place aux funérailles de Libertat, viguier de Marseille, grâce ù qui cette ville était rentrée sous Tobéissance du roi Henri IV.

On ne sait pas même les noms des autres personnages dont Torateur rappelle les vertus : c'étaient pour la plupart des magistrats d'Aix ou de Marseille. Il faut remarquer cependant (ne fut-ce que pour constater une fois de plus dans ce noble et solide esprit, une perpétuelle unité de sentiments et d'idées), que l'orateur sait presque toujours échapper à la banalité uniforme des discours de cette espèce , en développant quelques grandes pensées morales ou religieuses, dans lesquelles on reconnaît le philosophe elle chrétien.

Le premier président du Parlement de Provence ne pouvait pas, dans ces occasions, faire le personnage d'un prédicateur. Mais ce rappel discret de l'homme à Dieu et à sa vraie patrie; cette grande idée de l'immortalité de Tâme évoquée sans cesse à côté de la mort du corps; ces conseils de vertus qu'il reproduit chaque fois avec autant de fermeté que de modestie, et sans sortir de son rôle , donnent à ses allocutions funèbres une hauteur de pensée et de style qui le rattache à nos grands orateurs du xvip siècle. Nous avons trouvé dans une d'entre elles (1) le fond et presque la forme d'une des plus belles maximes de Corneille : nous aurions pu citer celle-ci à côté : t Dans les âmes bien nées la pitié redouble l'amitié (2). » On reconnaît l'auteur de la Sainte Philosophie et du traité de la Constance dans ces religieuses paroles : « En ce tournoy mondain , en cette lutte mortelle

(1) XlVe discours, p. 715, in-f^. — L'édit. in-S® n'en contient que treize. — V. ci-devant, ch. m, § iv, p. 152.

(2) îïî" discours, p. 204, in-8o; fi93, in-fo.

où nous soiiinies introduits et continuellement exercez , la mort n'est que le héraut qui appelle à la couronne ceux qui ont légitimement et valeureusement combattu. Heureux combat pour tous, puisque chacun y peut espérer (1) ! » De même que Bossuet loue la reine d'Angleterre d'avoir usé chrétiennement de la bonne fortune, du Vair remarque que « ceux à qui Dieu a distribué de grands biens, ne méritent pas peu de louanges , quand ils en vsent comme ils doîuent... Car rarement il adulent que Taffluence des biens ne soit la mesche et l'amorce de la présomption , du luxe et desbordement (2). »

On est encore plus tenté de rapprocher les deux orateurs, et de faire au vieil écrivain cet honneur insigne de penser à l'oraison funèbre de Condé, quand on lit ces lignes d'une de ses harangues :

€ Aidans par nos cris et nos applaudissements au vol généreux qu'il prend vers le ciel, disons-luy : ô âme bienheureuse , qui tirez maintenant vers les cieux, iouissez, iouissez en éternel repos du loyer de vos vertus : mais colloquée làhaut en ceste félicité éternelle , n'oubliçz par pourtant ceux que vous auez aimé icy-bas. Et, puisqu'vne mesme charité nous enchaîne,, tournez quelquefois vos yeux et vos pensées sur nous ; que vostre âme déliurée de ce pesant manteau , et courant légèrement par le vol de ses pensées en toutes les parts du monde, se retourne quelquefois vers nous, et nous influé quelque chose de cette diuînité dont vous iouissez maintenant face à face. Retirez-vous, Messieurs, en cette espérance , et croyez que comme il vous a aimé vivement, il vous aime, songe à vous, et veille pour vous làhaut (3). »

(1) n« discours, p. 202, in-8o; 692, in-f».

(2) V« discours. — Au lieu d'amorce , on lit incentif dans l'édition de 1621 , in-8% p. 207.

(3) XXV'- discours funèbre , p. 740, in-f«.

De tous ces discours on pourrait extraire de belles pensées , des traits généreux. Tous ils reflètent ce stoïcisme régénéré où l'orgueil philosophique est tempéré par la douceur de l'esprit chrétien. Pourquoi faut-il que, dans ces allocutions, à la simplicité desquelles l'auteur a so mêler une véritable grandeur par l'expression toujours renouvelée dn sentiment religieux , il ait cru devoir sacrifier à la mode des citations érudites, si justement condamnée par lui? Ici, plus que partout ailleurs , il pouvait s'en dispenser. C'est surtout dans ses derniers discours funèbres que se montre cet excès. On y remarque aussi plus d'emphase , d'affectation et moins de ces grandes et solides pensées qui font le principal mérite de tous ses écrits. Il prenait sans doute , à son insu , le tour d'esprit de ces populations méridionales chez lesquelles il s'était habitué à vivre après s'y être regardé comme en exil (i).

On voit déjà quels sont les caractères de l'éloquence religieuse chez du Vair, et qu'il s'éloigne beaucoup moins que bien d'autres venus après lui, du ton convenable au discours évangélique. On peut croire que s'il eût parlé du haut d'une chaire, avec la mission sacrée d'enseigner au nom de Dieu , il aurait mieux compris , par l'habitude de la prédication , et par l'étude des Pères grecs , la juste mesure de pensée et de style qu'il n'a pas toujours su garder. Comme il ne séparait pas la parole de la réalité , ses sujets devaient lui paraître bien pauvres; il pouvait trouver aussi parfois que de tels discours n'étaient guère à leur place, quand, à Ventrée d'une maison moi'tuaife , sur la voie publique , il faisait entendre à quelques auditeurs distraits , ou préoccupés de leur douleur, les sublimes enseignements de la foi chrétienne. Il lui fallait, comme à tous les orateurs, l'inspiration

^1) V. plus haut, p. 14.

If s événeiueiiLs , dus \hu\, des uotnbreux auditoires. C>i>t à ce qui explique sa supériorité dans l'éloquence politique ; ^tU ce qui explique aussi la faiblesse de la plupart de i Médilatiima religieugee. Son esprit avait plus de justesse ; d'élévation, plus d'acquis que de fécondité naturelle. Quand il suflisait d'avoir uu bon jugement et un bon cœur, quand surtout il parlait sous l'impression des événements, I réussissait à merveille. Aussi recberche-t-il d'ordinaire les icmples , les comparaisons , les allégories , toutes les taures qui donnent un corps à la pensée. L'idée pure, l'idée ibstralte lui échappe. L' exaltation religieuse ne va pas daiDtage à son caractère; il l'admire sincèrement, et, dans ^s paraphrases du livre de Job, il essaye de s'élever à cette Moteur; il veut penser lui-même ces pensées et se les aproprier en les développant; mais, comme il se sent toumrs dépassé. Il s'enDe, se tourmente, grossit sa voix, gîte de lourdes ailes , et prend ses pénibles elTorts pour le H)l hardi d'une énie qui monte jusqu'à Dieu et s'entretient ivec lui , ses cris forcés , pour des élans d'enthousiasme, blcore retombe-t^il à chaque instant sur la terre, où il a Rsoin de s'appuyer, de se traîner même, pour y puiser de nivelles forces , pour se préparer à un nouvel essor, et , hélas ! à de nouvelles chutes. Rien de moins mys- , de moins porté .'i l'extase que l'esprit deduVairril e»t peut-ftre aussi éloigné de sainte Thérèse que de Montaigne. Pourtant c'est un catholique fervent, aimant à montrer l'ardeur de ses sentiments religieux; mais en même mp s c'est un philosophie pratique, mêlé aux affaires du Konde , se plaisant dans la retraite, mais non pas dans la ^Htude et la vie contemplative. Du Vair n'est bien lui-même u'au milieu de l'humanité : il ne veut pas , nous l'avons vu , lue le sage s'isole , se sépare des petitesses des hommes. p Ipurs misères , de leurs hontes. En face des vices ou des

crimes, des travers ou des faiblesses, il trouve de vigourviw accents ou de douces paroles pour flétrir ou pour relever, pour châtier ou pour instruire. Il continue ainsi dans ses discours son rôle de moraliste , et Ton seut qu'il y est , pour ainsi dire , chez lui , sur son terrain , dans son (!0urant habituel d'idées; il n'a pas besoin de forcer son ton, soit qu'il rappelle à l'homme ses devoirs , le fasse rougir de ses vices ou applaudisse à ses vertus , soit qu'il lui enseigne ses hautes destinées et , à travers la mort, lui montre l'immortalité.

Ainsi , c'est dans ses Méditations sur Job , dans ce livre si inégal où il tombe si bas, que se lisent ces simples et nobles paroles , écrites sans doute en face du clergé de la Ligue et de CCS langues vénales qui régnoient dans les chaires (1) : t Vous , sacrez pontifes , que Dieu a non-seulement esleuez par dessus les hommes en honneur et vénération ; mais auxquels, par préciput et aduantage incomparable , il a donné la garde de son propre esprit et la distribution de ses grâces ; vous qu'il a séparez de son peuple , pour estre son héritage précieux; vous auxquels il se communique familièrement, et avec lesquels il conuerse tous les iours, establissant vn nouveau paradis terrestre parmi vous, si la fumée du monde vous esblouit , et vous fait destourner les yeux du ciel à la terre ; si la vanité du monde vous enfle le courage , et vous fait approprier à vostre honneur ce qui est deu au sien ; si les affections du sang et de la chair vous font appliquer à vos plaisirs et commoditez , ce qui est destiné au soulagement et à la consolation des pauures et des misérables, ô que de honte! ô que d'opprobre! ô que de mespris! ô que de géhennes ! ô que de tourmens vous souffrirez en l'autre monde! Vous qui maniez sa parole et l'annoncez, prenez

(1) P. H7, in-8'>.

garde à vous; car si vostre cœur se destourne de Dieu, si vous auez autre dessein que sa gloire , si vous pensez destourner sa sainte parole à vn autre vsage qu'à l'édifice des consciences des peuples, et que vous vous rendiez ministres de l'ambition d'autrui , il retirera la vérité de vos lèures , et y fera habiter le mensonge ; il vous fera recognoistre pour faux prophètes , et des veilles auxquelles vous vieillissez , il ne vous restera que la sottise et l'ignorance (1). »

C'est aussi, on n'en saurait douter, dans l'émotion causée par les événements qui s'accomplissaient devant ses yeux , qu'il a écrit cette autre page du même livre, qu'on croirait détachée du Petit-Carême :

« Que nul qui aura irrité Dieu, ne s'y fie, car il a d'estranges et inéuitables reuers. Tel prince se pense bien asseuré en son estât, croit sa puissance bien appuyée, et tenir bas dessous soy tout ce qui est sous son sceptre ; il se fie en ses gardes , il se tient fort de ses garnisons , il s'asseure sur ses officiers, et, plus que tout, sur la misère et impuissance de son peuple. Et voilà tout-à-coup que Dieu fait couler eti l'esprit de ses subiets vn grand mespris de son authorité; puis s'y glisse la haine, puis la hardiesse d'entreprendre et secouer le ioug. Vn mouuement se fait vniuersel par ses prouinces, par ses villes. Les peuples comptent leurs bras et leurs mains , et secouent le mauuais prince de dessus eux, comme vn lion qui se lèue de dormir, secoueroit la poussière de dessus son poil. Sçachez donc, ô princes , que le seul asseuré fondement de vostre domination, c'est l'amour de vos subjects, etc. (2). »

Parfois, dans ces Méditations, du Vair prend ses auditeurs

(1) Méditations sur Job,, p. 1163, in-8o.

(2) P. 1164. — Cf. Massillon, Petit-Carême sur t' Humanité des grands envers le peuple.

— 2i6 — i\ partie , et l'on y trouve , comme dans les sermons de Bossuet (1), des scènes dramatiques d'un effet saisissant :

« Vous vous leuerez gaillards, et direz en vous-mesmes: le ne me portay iamais mieux; ie suis frais, ie suis dispos; ie nie veux donner du bon temps : çà , voyons quelle sorte de plaisirs nous choisirons pour adoucir ceste vie, et en

quel plus délicieux déduit nous coulerons ceste ioumée.

Sus, instrumens de luxe, ministres de friandises, offlciei^s des voluptez, consultez quels nouveaux moyens on peut trouuer pour chatouiller mes sens et flatter mes cupiditez.

-< A peine aurez- vous dit cela que la teste commencera à vous faire mal, vostre veue à se troubler, vostre cœur à se débattre, les sens à vous manquer. Vous voilà sur vn lict à crier : — le me meurs ! — à regarder auec regret ce monde que vous laissez, a voir tous les vostres autour de vous empeschez, sans pouuoir en rien remédier à vostre mal, ni tant soit peu arrester vostre vie qui s'enfuit. L'vn crie : Hé , mon père \ l'autre : Hé , mon frère ! l'autre : Hé , mon maistre ! l'autre : Hé , mon amy ! Mais ni les enfants , ni les frères, ni les seniiteurs, ni les amis, ne vous sçauraient seulement retenir vn quart-d'heure. Il faut marcher, il faut descendre à la mort; et, qui pis est, à la mort éternelle. Il faut périr vue fois pour toujours , changer la douceur de la lumière en l'horreur des ténèbres, les plaisirs en tourmens, la vaine gloire en abiection , misère ,et calamité perpétuelle. Et pourquoy? pour ce que vous n'auez pas voulu entendre la voix de Dieu , qui vous monstroit la voye du salut , suiure son esprit , qui vous acheminoit a la félicité éternelle (2). »

(1) V. abrégé d'ua sermon pvKur le jour de. Pâques, prêché à Meaux, et surtout les sermons sur la Passion.

(2) Méditations snr Job , p. 1128. — V. un autre beau morceau du môme génie, Méditations sur les Psaumes j, p. 1384.

Je pourrais multiplier ces citations , car les passages éloquents abondent dans ce livre , un des plus imparfaits de du Vair. Ils sont plus nombreux encore dans ses Méditations sur les Psaumes. Cela tient , je crois , à ce que la position de David repentant ou consolé , implorant le pardon de ses fautes ou chantant à Dieu ses cantiques de reconnaissance et d'amour, était plus à la portée de Tesprit de du Vair. Il n'y a plus là en effet cette exaltation mystique dans un excès de souffrances qui semblent dépasser la mesure des forces humaines. Saint François de Sales dit quelque part (1) qu'il y a quatre parties dans Toraison mentale : la méditation, la contemplation, les élancements et la simple présence de Dieu. C'est dans cette contemplation pure , où commence l'extase, que s'égare du Vair; et il se perd tout-a-fait dans ces élancements , auxquels se refusait son esprit sans cesse livré aux réalités de cette vie.

Les Psaumes de David, au contraire, ceux de la Pénitence et de la Consolation , les seuls qu'ait médités du Vair, c'est la poésie de l'humanité, telle qu'elle est ici-bas ; ils la reflètent tout entière, avec ses aspirations généreuses, ses longues espérances, ses chutes honteuses, les ardents repentirs dont le feu nous épure et nous revivifie , véritables résurrections de l'âme qui secoue son linceul de matière.

Du Vair tombe souvent encore ou fléchit en suivant les pas du roi-poète , mais généralement , il se soutient mieux : car ses autres maîtres , les vieux philosophes , sont à ses côtés et, au besoin, lui donnent la main. Ainsi, quand il contemple avec David le divin tabernacle (2), la céleste patrie, et le chemin qu'il nous faut parcourir pour y arriver, « le fascheux pèlerinage du monde , » n'aperçoit-on pas auprès

(4) Sermon sur V Oraison, l. ii, p 297, in-f^. ^2) Domine , quis habitabit in tabcrnaculo ? etc.

de lui toute une grave phalange de sages anciens , Hésiode, Prodicus , Xénophon , Thémistius , qui Tencouragent et le guident vers le sommet lumineux et fleuri.de la vertu, dont ils comiaissent si bien les âpres sentiers ?

< belle et sainte montagne , qui montera iusqu'à vostre sommet? qui se reposera dans le sein de ce tant beau et délectable séiour ? Celui qui , purifié dans les flammes sacrées d'vne saincte et déuotieuse ardeur, a allégé son âme de la lie du monde et n'a plus rien qui empesche sa course et la retarde en chemin. Car, quand le désir de nostre âme est mis à nud, il tire droict vers le but de ses souhaits, vers le siège de sa félicité. C'est alors que , despouillant Tamour de soy-mesme , vray séducteur de nostre entendement , il iuge de tout droictement , et rend à chasque chose le deuoir que la nature lui commande , conseruant la paix par la v iustice , maintenant toute chose au poinct de sa création, et l'adressant à la fin pour laquelle elle est produite. Et, à vray dire, le iuste n'est autre chose que le tuteur de la nature , qui défend ses droicts, et combat pour sa conseniation , qui maintient en repos ce qui a esté créé en sagesse. Doncques, ô iustice , mère de paix , vous estes après l'innocence le premier degré pour monter à ceste montagne de béatitude éternelle. Après vous suit la vérité, transparente de tous costez , roche ferme et durable, contre laquelle se hurtent sans efifect les nuages des calomnies.... Car, ô belle et saincte vérité , quand quelqu'vn vous aime , et a mis son (îœur en vous, vous vous trouuez en son cœur et puis passez on ses lèures , et l'ornez d'une singulière beauté. Aussi , à dire vray, la beauté n'est que la vérité éternelle qui reluit es , ^ ouurages de la parole diuine... Celui doncques montera à ce sommet qui a embrassé ceste pure vérité, s'est vni de pensée auec elle , lui a drossé vn autel sur ses lèures, a chassé loing do soi le dol ot le mensonge et les a exterminez

de son cœur et de sa bouche. Car la nienterie n'est autre chose que le mortel poison de Tâme.... (1). »

Avant l'éclatante pléiade des orateurs sacrés du xvii« siècle, je ne connais que saint François de Sales qui ait su trouver ainsi , pour renseignement de la religion , ce langage tour à tour si énergique et si plein d'onction , parsemé de âouces fleurs et reflétant la vérité dans sa pure lumière. Du Vair n'a pas la même fécondité*, on ne trouve pas chez lui ces épanchements intarissables de sentiments pieux , qui remplissent les livres, les lettres spirituelles et les sermons de révêque de Genève. Mais , il ne faut pas l'oublier, bien qu'il fût évêque lui-même, et qu'il fût digne de l'être, il n'a jamais réellement prêché. Dans ceux de ses écrits qui se rattachent le plus à l'éloquence de la chaire, il ne peut pas embrassser tout le domaine de la religion ; il laisse forcément de côté presque tout le dogme , les sacrements , toutes les cérémonies ; il s'en tient à peu près à la morale. Nous avons vu d'ailleurs qu'il avait consacré sa vie à en propager les salutaires leçons.

Dans les Airêts rendus en robe rouge (9.), les jurisconsultes reconnaissent encore aujourd'hui une science profonde du droit, une habile interprétation des lois et des coutumes. Ce sont des mérites spéciaux qui doivent être remarqués ; mais ces ouvrages se recommandent en outre à l'attention du philosophe par un soin constant de rechercher dans le droit naturel, c'est-à-dire dans les' propres témoignages de la raison et de la conscience , le principe de la loi écrite et la

(1) Méditations sur les Psaumes de la Consolation ^ Psaume xiii, p 1388-1389, in-8o. — Les Méditations sur les Lamentations de Jérémie et sur le Cantique d'Ezéchias renferment aussi plusieurs passages fçracieux ou pathétiques.

(2) Au nombre de huit, dans 1 edit. de 1641 , de cinq seidemcnt dans celle de 1621.

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véritable pensée des législateurs (i), ou, pour parler comme * du Vair, c Tàme des loix et rintention de ceux qui les ont promulguées (2). > Ces arrêts offrent souvent aussi de parfoits modèles de discussion judiciaire. Malheureusement Platon et Démosthène, Sénèque et Plante lui-même y sont trop souvent cités à coté de Papinien, des ordonnances royales et des décisions des parlements. Mais on croyait Aors que « la vaine ostentation d'érudition qui paroist en tels ramas de passages » était nécessaire pour c soustenir la dignité de la justice (3). »

C*est pour cette raison que du Vair a rempli c d'allégations, i comme on disait alors , presque tous ses discours d'ouverture au Parlement de Provence. Et puis , grâce aux beaux vers des poètes grecs et latins, aux éloquentes pensées des philosophes et des orateurs , il pensait y répandre un peu « de ceste agréable variété qui est le plus friand appast dont la nature mestne ait pu assaisonner ses ouurages. »

Ce soin de fuir l'uniformité et l'ennui qu'elle engendre préoccupait souvent du Vair; il avoue, au début de Tune de ses mercuriales, combien il lui était difficile, après auoir inanïé seize fois un mesme argument , de rassasier la curiosité de tant de beaux esprits. Il avait épuisé tous les sujets qu'on pouvait traiter convenablement dans de telles occasions. € De quoy nous pouuons-nous maintenant entretenir? » disait-il, « sera-ce de la maiesté de la lustice, de son vtilité,

de sa diuinité ? Vous l'avez si souvent entendu. Sera-ce de l'excellence des magistrats, du lustre esclattant de leur pourpre , du respect qui leur est deu ? Il n'y a pas long-

(1) V. parliculièrement Arrêts rendus en robe rouge ^ p. 626, in-8<». - Ibid.y p. 655, 778.

(3) Note de rédition in-8" de 1621 , p. 283.

— ±2\ — temps que vous l'avez oûy. Sera-ce du deuoir des aduocats , et procureurs, de la fidélité et suffisance qui est deué? Coni • bien de fois le leur auons-nous représenté ? Sera-ce de la grandeur de Téloquence, qui est la Reyne du barreau? Nous vous auons tant et tant excitez et animez à Taymer et à la chérir, mais 'chastement , mais innocemment. Sera-ce de ceste sacrée philosophie , de ceste science des sciences , de la lurisprudence , dis-ie? Nous vous auons tant coniurez de vous y deuoiier entièrement. Sera-ce de Tamour de Téquité , auquel vous vous deucz principalement adonner? Sera-ce de la puissance des loix , de Tobseruation des ordonnances ? Et qui voudrait croire que vous eussiez oublié ce que nous vous en auons si amplement et si charitablement remonstré?etc. (4). »

Ce tableau sommaire des mercuriales de du Vair pendîint les seize premières années de sa présidence , n'est pas sans intéréti II nous montre Tesprit qui y dominait ; il nous apprend que le magistrat philosophe revenait souvent sur les grands principes de morale développés dans ses traités , et que, selon lui, les juges et les avocats, ceux qui appliquent les lois et ceux qui les interprètent, doivent en être pénétrés. Et en effet, si nous parcourons tous ces discours , nous voyons qu'il n'en est pas un où ne domine cette .souveraine idée du devoir que du Vair regardait comme le pivot de la vie humaine. Ainsi,, c'est cette religion de la conscience qui rinspire, quand il rappelle aux magistrats de Marseille la nécessité de donner eux-mêmes l'exemple de l'obéissance aux lois (2) ; quand , avec autant de fermeté que de convenance, il trace aux avocats la seule ligne de conduite digne

(1) A l'ouverture du Parlement , en 1612. Edit. in-fo, p. 861.

(2) Ouverture de la Chambre de justice de Marseille ( 1597 ) , p. 756-757.

de leur profession , leur disant avec Déniosthène que lavocai et la loi ne doivent faire qu'un (i), et menace des rigueurs de la justice certains procureurs , le fléau des populatious, qui, au lieu de faire bénir l'empire des lois, en font un objet d'horreur ou de mépris ; quand il étale aux yeux du Parlement le loyer certain, le loyer précieux, la digne récompense intérieure qu'ils recevront, s'ils se montrent les vrais ministres de cette justice qui est de toute éternité , c qui est en Dieu , qui est Dieu mesme , de laquelle les promesses sont infaillibles, de laquelle il est dit que les deux passeront et que sa parole demeurera (2) ; > quand il recommande aux populations et à leurs chefs le respect et l'amour de l'ordre t par qui le moude est monde (3) ; > quand il invoque cette sagesse éternelle qui reluit principalement dans les sociétés humaines , et la prie de lui révéler, à lui et à ses collègues , t ceste vraye et viue iustice, vne de ses plus excellentes créatures (A) ; » quand, à plusieurs reprises, et le cœur indigné, les yeux en larmes, il dépeint aux Marseillais l'état de leur ville , livrée par la trahison à la domination étrangère , et les désordres , les crimes , les misères qui régnèrent chez eux , comme dans le reste de la France , sous l'empire des passions sans frein; quand enfin il s'écrie au miiieu de cette assemblée de magistrats qui, pendant vingt ans, avaient appris à le respecter non moins qu'à l'aimer : « Voulez-vous une règle qui vous enseigne à ne rien faire contre vostre deuoir? Ne faites iamais rien contre vostre conscience. La conscience est vn iuge que la nature a assis et installé au milieu de nostre

(1) Ouverture de la Chambre de justice de Marseille (1597). — Ailleurs il attribue cette pensée à Eschine , p. 843.

(2) Ouverture de 1597, p. 766.

(3) Ouverture de 1599, p. 778.

(4) Ouverture de 1600, p. 78i-7jR5.

cœur, qui , aussitôt que nous auons vn mauuais désir, \ne mauuaise pensée , nous reprend et nous condamne (i). »

Tels sont les conseils sur lesquels il aime à revenir; il y joint des préceptes de détail, toujours dictés par ce pur sentiment du devoir. Il recommande aux avocats d'être brefs dans leurs discours et dans leur intérêt et dans celui « des panures* parties. » Partout il leur prêche le désintéressement ; ils doivent être des instruments de paix et de concorde et chercher plutôt à amortir les passions qu'à les enflammer. Il invite les juges à chercher dans leur raison non moins que dans les textes des codes la véritable équité. Nous avons déjà vu le jurisconsulte s'appuyer sur ces fondements solides dans ses Arrêts; dans ses Remontrances, il insiste avec plus de force encore sur la nécessité de ne pas € s'attacher à l'escorce des paroles, pour vser sainement des loix , mais à la raison qui est leur âme (2). » Parfois ces leçons ne sont plus seulement éparses dans un discours ou efileurées en passant, ce sont de vraies dissertations philosophiques sur la nature du droit, sur V équité naturelle el Véquité civile; malheureusement on a toujours à regretter que du Vair ne parle pas assez de lui-même et qu'il fasse parler trop souvent à sa place les sages de l'antiquité.

Parmi les sujets traités par du Vair dans ces occasions solennelles , on a dû remarquer une exhortation adressée à la magistrature et au barreau , d'unir l'éloquence à la conscience et au savoir. Par l'éloquence, il faut entendre ici la dignité et la franchise du langage. Du Vair veut que l'orateur judiciaire contribue par la noblesse de sa parole à la majesté de la justice ; mais surtout il lui recommande de ne parler que pour dire la vérité ; il supplie les avocats de maintenir

(1) Ouverture de 1615, p. 891-892.

toujours à rentrée de leur âme cette sentinelle vénéi-able que Dieu y a placée et qu'on appelle la pudeur, c Elle ne permettra point , leur dit-il , qu'aucune mauvaise intention y loge, qu'aucun mensonge sorte de vostre bouche; elle ne laissera à la parole que son rôle légitime qui est d'être l'armure et l'ornement du bon droit, et non le fard trompeur ou les traits empoisonnés de l'iniquité (i).

Ces réglés qu'il traçait aux autres, du Vair avait commencé par se les imposer lui-même, et il y fut toujours fidèle. Nous en avons retrouvé l'application dans toute sa conduite, dans ses livres , dans ses discours , dans les moindres actes de sa vie publique ou privée, dans ce traité De la Constance surtout, où il s'est mis tout entier avec sa Sainte Philosophie et sa sainte parole. Peut-être a-t-on reconnu les belles et grandes qualités de son âme dans notre rapide analyse de cet ouvrage, et mieux encore dans les morceaux que nous en avons cités. Toutefois ce n'était qu'un livre : c'est du fond de son « estu^e » que du Vair fit entendre cette parole sage et pathétique qui alla réchauffer les tièdes , enflammer les généreux et faire trembler les méchants. Mais c'était une voix sans nom (2), et puis, quand elle retentit au dehors, l'orage se calmait un peu, le ciel commençait de s'éclaircir: c'était peu de temps avant la reddition de Paris.

A l'Hôtel -de -Ville, aux Assemblées de quartier, aux séances dos Etats-Généraux ou du Parlement, c'était bien autre chose. Là, on était en face de l'ennemi : il fallait une éloquence toute militante , et munie de bonnes armes. Aussi ' du Vair, dans ces occasions , donnait-il un plus libre cours à sa parole ; sa verve s'échauffait de l'amour du bien public ,

(1) Ouverture de 1002, p. 807.

(2) Le traité de la Constance fut d'abord publié, nous l'avons vu, sans nom d'auteur.

Il il s'y abandonnait volontiers, unissant à un p;iLtiéti(|ue Rien senti la force irrésistible d'une argumentation appuyée sur d(! solides principes , sur des faits bien exposés , et aiguisée de traits piquants, dignes de ses amis, les. sages et pii'ituels l'ailleurs de la Ménippée. C'est l'entrain gaulois lodéré par l'étude sévère de l'antiquité, c'est une abon- IBce, un Ilot de paroles rapide et grossissant, qui rappelle tbelais, moins le limon qu'il roule. L'expression est sou - Ut populaire, jamais ou rarement triviale, vaillante et (rdie, jamais cynique. Et puis , vous trouvez dans tous ces Kours animés du souille puissant de l'époque, des pentes d'une gravité antique , d'une élévation digne du plus ^le esprit, 61 surtout des plans bien faits et fidèlement . Du Vair, et c'est une des qualités les plus rares dans BÉBiècle, sait faire un tout: il ne perd jamais de vue son on objet, ni son but. Ce mérite, que nous avons tauvé dans ses livres , est encore plus saillant dans ses ha- Ingues. Je ne sache pas qu'il se soit égaré une seule fois e développement d'une idée accessoire, comme Simon irîon, par exemple, t vn des mieux disans du palais, * , dans son IV' plaidoyer, parle longuement des lettres, ! l'imprimerie, de Louis XII, de tout, bien plus que de iffaire qu'il plaide.

" P.ar malheur, nous sommes loin d'avoir tous les discours prononcés par du Valr au milieu des troubles de la Ligue : il n'en a été conservé que sept. Mais ce peu qui nous reste donne la meilleure opinion de son talent comme orateur Hilitique.

[ On a cité souvent la Suamn pour la loi salique ; c'est assument le chef-d'œuvre de du Vair (I). Toutefois je ne sais

1(1) M. Sapoy, Ouvrage cité. - \ Poirson II. ii, p. fiSo et suiv.

,ii nouvel historien de Henri IV, n dnnne la plus ^nde partie , ot

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