‹ Guillaume FichetChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Sommaire. — Le Traité de Rhétorique de G. Fichet. — Epoque de son impression. — Il est dédié à Bessarion et à Charles de Bourbon, archevêque de Lyon ; lettres-dédicaces. — Eloge de G. Fichet par son disciple H. Gaguin.

Le Traité de Rhétorique de Guillaume Fichet est la première œuvre originale qui soit sortie des presses parisiennes. Il résumait les cours professés à la Sorbonne par notre savant compatriote, cours dont il existait de nombreux exemplaires manuscrits, et généralement défectueux, comme tous les manuscrits. « On « avait répandu, dit Crapelet ('), des copies des leçons « de G. Fichet; mais elles étaient incorrectes et « inexactes, comme presque toutes celles que faisaient « les scribes à cette époque. G. Fichet profita bientôt « du nouveau moyen qu'il avait sous la main pour « répandre son ouvrage et lui donner, par la cor- « rection, tout l'avantage qui manquait aux manus- « crits. »

(') Etudes pratiques et littéraires sur la Typographie, in-8° ; Paris 1837. V. tome I (le seul paru) page 7.

Comme il avait fait des Orafiones de Bessarion, G. Fichet distribua des exemplaires de sod Traité aux personnages les plus marquants, et à chacun de ces destinataires il adressa une lettre d'envoi.

Quelques-unes de ces lettres nous ont été conservées au moyen de tirages à part ou de copies manuscrites, avec lesquels on a formé un petit recueil de dix-huit feuillets numérotés à la main, relié en maroquin bleu, doré sur tranches, et portant le cachet de la Sorbonne; il se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (').

Plusieurs auteurs anciens ont pris ce recueil factice pour un recueil de pièces originales; Chevillier est le premier, croyons-nous, qui lui ait reconnu son véritable caractère. Il doit avoir été formé par G. Fichet luimême qui la corrigé en plusieurs passages.

Il contient huit lettres; cinq imprimées et trois manuscrites. La première, adressée à Bessarion, ne porte que le millésime 1471 ; deux ne sont pas datées; les dates des cinq autres s'échelonnent du 1 er juillet au 31 août 1471.

11 existe aussi, à la Bibliothèque nationale, un fragment d'une lettre d'envoi de la Rhétorique, imprimé sur vélin ( 2 ). Il est composé de trois feuillets ; les premiers manquant, on ignore à qui la lettre était adressée; mais on lit à la fin, la date du 22 septembre 1471, et un distique adressé par Fichet à un haut personnage auquel il donne le titre de princeps.

(•) V. Réserve Z, 623.

Vélins, n° 2,021.

Les dates de ces lettres ne suffisent évidemment pas à fixer la date de l'impression de la Rhétorique; mais fort heureusement cette détermination peut être établie aussi exactement que possible grâce à une autre lettre d'envoi qui a échappé jusqu'ici à un examen sérieux et complet de la part des bibliographes. Quelques-uns l'ont citée, mais sans lui reconnaître le caractère spécial dont, nous allons voir ressortir l'importance.

En homme intelligent qui comprend son époque, G. Fichet ne négligeait point de placer ses travaux sous le patronage des plus hauts dignitaires de l'église française ; et si nous l'avons entendu dire qu'il refusa les présents des rois, il a marqué tout aussi nettement qu'il acceptait tout de ses pairs et de ses supérieurs ecclésiastiques. Et parmi ceux-ci, après Bessarion, Rolin et Ghartier, ses bienfaiteurs, il faut placer au premier rang l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, prince de l'Eglise et prince de France, ce dernier titre ne nuisant en rien au premier.

G. Fichet avait choisi Bessarion et l'archevêque de Lyon pour être les parrains de son travail ; ce qui le prouve, c'est qu'il fit ajouter ensuite à plusieurs exemplaires et avant la préface, la lettre adressée à chacun d'eux, tantôt imprimée, tantôt manuscrite.

Deux des exemplaires de la Bibliothèque nationale contiennent ces lettres: dans l'un, elles sont imprimées, et c'est précisément celui qui appartenait à Charles de Bourbon lui-même ; dans l'autre, elles sont manuscrites. Ces lettres existaient aussi, mais mamis-

— lia —

crites ('), dans un exemplaire provenant de la Sorbonne même, et qui, après avoir passé dans les collections de Gaignat et de La Vallière, fut acheté par la Bibliothèque impériale de Vienne, où il est aujourd'hui, mais sans les deux lettres, enlevées probablement par un coupable amateur.

Or la lettre adressée à Bessarion porte le millésime 1471 (*) : JEdïbus Sorbonœ parisii, scriptum impressumque ( 3 ), anno uno et septuagesimo quadringentesimoque supra millesimum. Celle adressée à l'archevêque de Lyon ne porte pas de millésime, mais elle contient cette phrase importante : Parisii scriptum œdibus Sorbonœ prime kalendas apriles ; c'est-à-dire : Ecrit à Paris en Sorbonne le 31 mars.

On connaît donc trois exemplaires, dont l'un, ayant appartenu à l'archevêque de Lyon, et les deux autres ayant été conservés dans la Bibliothèque de la Sorbonne, qui nous donnent, soit imprimée, soit manuscrite, la date du 31 mars dans une lettre, du millésime 1471 dans l'autre; ces dates n'ont été ni imprimées après coup, ni écrites à plaisir, sur des ouvrages qui ne sont pas restés dans le même lieu ; elles expriment une

(') Le fait est signalé par le Catalogue de Gaignat et par Van Praet.

(*) C'est la première du Recueil factice que nous venons de signaler.

( 5 ) Le mot impressumque ne figure que sur l'exemplaire ayant appartenu à Charles de Bourbon, et sur celui dédié à Bessarion et que possède la Bibliothèque de Venise.

vérité chronolqgique absolue ; c'est que là Rhétorique de G. Fichet était déjà imprimée le 31 mars 1471.

L'intervalle de trois mois qui Répare la lettre du 31 mars de celles du Recueil factice n'est pas une objection à ce qui précède. Il s'est passé pour la Rhétorique le même fait que pour les Orationes qui, imprimées avant le 21 mars, étaient distribuées pendant les mois suivants et même en 1472. En outre, il faut tenir compte du temps nécessaire au travail d'enluminures, exécuté le plus souvent par le même artiste et avant la reliure, des exemplaires offerts aux personnages marquants.

La lettre -dédicace de 6. Fichet au cardinal Bessarion n'a pas encore été, que nous sachions, publiée en traduction; nous la donnons ici ( ! ) :

Ç « Si, très-éminent Père, je vous exprime ma reconnaissance après un long retard, et d'une manière qui eût pu être plus digne de vous, il faut attribuer l'un aux troubles de ce temps de guerre, et l'autre à la pauvreté de mon faible esprit. Car aussitôt que l'abbé de Saint- Corneille, m'eut fait parvenir votre lettre et le paquet de livres, toutes les routes furent interceptées par des bandes de soldats farouches ("). Cependant en

(') Cette lettre se trouve manuscrite dans le Recueil des lettres de G. Fichet et de Bessarion (2 e partie, lettre VIII), mais avec quelques variantes.

(*) G. Fichet fait allusion aux troubles du commencement de Tannée 1471, dont il avait parlé déjà à propos de son entrevue avec Louis XI, à Tours (voir le chap. précédent.) Ces troubles étaient près de finir au moment où G. Fichet écrivait la dédicacé de sa Rhétorique.

relisant une fois de plus les commentaires des traités de rhétorique (il serait plus vrai de dire les simples extraits) que je vous envoie aujourd'hui en mon nom, j'ai racheté mon double tort, fie ne dis point cela pour prendre avantage sur vous, ni prétendre que mon offrande soit à la hauteur de vos bienfaits, mais pour vous présenter enfin un gage de mon affection et de ma respectueuse considération.

< Votre humble protégé n'a en effet rien de plus somptueux à vous offrir, même tardivement ; et ce fruit d'un travail pénible, il n'osait même pas le soumettre sans crainte à votre haute appréciation. Mais comme il fallait, dans l'un et l'autre cas, s'exposer ou à subir la peine de son audace ou, surtout, à encourir le reproche d'ingratitude envers vous, j'ai préféré commettre la faute qui, chez les Perses, était très- sévèrement punie par les lois.

c Mais un homme peut-il être assez dénué de sentiments humains pour ne point pardonner facilement à celui qui s'égare par l'amour de la vérité, de la vérité dont personne (sauf peut-être un Dieu) n'a pu découvrir une parcelle sans avoir fait plus d'une chute dans le sentier rude et tortueux qui y conduit?

« Or, ce qui m'a encouragé à écrire et à vous envoyer ma modeste Rhétorique, c'est mon amour pour l'éloquence que je voyais avec étonnement et tristesse ignorée jusqu'à présent des Français. Car la discussion philosophique, qui traite des mœurs, ou de la nature des choses, ou des saintes Ecritures, et qui ne sort pas du style simple, commun à la plupart des narrations, je l'ai connue et je la connais comme tous les autres. Mais quant à l'art de bien dire, aucun de nous, jusqu'à ce jour, ne s'est appliqué, je ne dis pas à l'employer dans ses œuvres, mais même à l'étudier avec intérêt.

« J'espère donc non-seulement trouver grâce, mais encore obtenir de nombreux remerciements pour avoir, dans la mesure de mes forces, ouvert une route inconnue à mes concitoyens, une voie qui, d'après le jugement de beaucoup d'entre eux même, est hérissée de broussailles, de ronces et d'écueils. Si je me suis trompé en quelque point, le lecteur ne s'en prendra pas au rhéteur, pour avoir mal rempli sa tâche, et il pardonnera très volontiers au théologien qui, séduit par le charme d'une étude nouvelle et prenant en pitié la pauvreté de sa langue natale, à entrepris trop inconsidérément cette besogne, mais qui surtout n'a pas en même temps cessé de se vouer à l'enseignement des lettres sacrées.

« Quel que soit le jugement d'autrui, je le tiens moimême pour moins sûr qu'incertain. Mais quant à vous, je sais à quoi m'en tenir sur les encouragements donnés à ma bonne volonté, et sur votre bienveillance particulière. Je sais pertinemment qu'en lisant mon ouvrage, vous jugerez de mes fautes, quelles qu'elles soient, avec moins de sévérité que de bonté, en considération de ma confiance et de mon dévouement. — Adieu, source et maître de toutes les sciences !

« Ecrit et imprimé à Paris, en Sorbonne, en 4471. »

Voici, maintenant, la traduction de la lettre adressée à Charles de Bourbon :

« Je n'ignore pas, très illustre Père, en quelle haute estime vous et vos sérénissimes Frères tenez le cardinal de Nicée et patriarche de Constantinople, Bessarion ; et je sais aussi de quelle affection celui-ci est depuis longtemps animé pour votre Auguste famille. C'est pourquoi, moi qui suis l'humble serviteur de Bessarion, je veux témoigner aussi de mon respect pour votre Grandeur et

pour vos nobles frères ( ! ). Et tout d'abord, je veux le témoigner par l'envoi de ce petit présent (munusculo) d'un travail dont j'ai puisé les principes à la source féconde du génie grec et du génie latin, travail que non seulement j'ai dédié à Bessarion, mais que je le lui ai envoyé récemment à Rome. Puissent mes commentaires sur l'art de bien dire, que je vous offre, être vus favorablement par vous ; puissiez-vous les juger dignes de votre lecture assidue : cela vous sera d'autant plus agréable, que vous y trouverez souvent rappelé le nom de votre très cher ami Bessarion, le plus savant des Grecs. — Je vous salue. — Ecrit à Paris, en Sorbonne, \ la veille des Kalendes d'avril (*). » -/

Le Traité' de Rhétorique se compose de trois livres ( 3 ), dont voici les titres :

I. De quinque rhétoricis elemetis artem extrinsecus comprehent dentibus omnem.

H. De speciali inventione, suaque dispositione, III. De elocutione, memoria et prononciatione. C'est avec raison que G. Fichet dit, dans sa lettre à Bessarion, que son traité est composé de simples notes prises chez les maîtres en l'art oratoire ; l'auteur, en effet, ne s'est point livré à des dissertations sur les règles ou les préceptes de ces maîtres ; il s'est borné à

(*) L'archevêque Charles de Bourbon était le troisième des onze enfants de Charles I er de Bourbon.

(*) 31 mars.

( 5 ) Van Praet s'est trompé en indiquant la Rhétorique de Fichet sous ce titre : Guillermi Ficheti Rhetoricorum Libri V; il a probablement confondu le titre du premier f < ; Livre avec le titre général de l'ouvrage.

donner des définitions assez nettes et précises, mais frte multipliées. « Ces règles, dit Gibert ( l ), sont exprimées en style simple et didactique, chargées d'un grand détail sur les figures et les lieux de rhétorique, accompagnées d'une explication très raisonnable du nombre et de l'harmonie du Discours selon les principes de Cicéron, et généralement de tout ce qui appartient à PArt oratoire, avec des preuves certaines que l'auteur entendait bien la matière. »

G. Fichet dit lui-même qu'il a composé son traité suivant la méthode et la doctrine des Grecs, de Platon, d'Aristote, d'isocrate, de Théophraste, joignant ensemble les préceptes de l'art et les définitions de la philosophie ( 2 ).

L'œuvre fut accueillie avec faveur, avec applaudissement, dit encore Gibert, par les admirateurs du professeur.

A la fin du troisième livre se trouvent quatorze distiques composés par R. Gaguin pour chanter les louanges de G. Fichet. Nous avons déjà parlé de l'admiration sincère qu'avait pour notre professeur cet écrivain qui fut célèbre en son temps. Les vers élogieux qu'il a voulu placer à la fin d'une œuvre de son maître et ami, sont une preuve de plus de l'estime et de la considération dont jouissait G. Fichet ;

(') Ouv. cité, t. III, p. 509.

(*) On peut voir dans Y Origine de V Imprimerie à Paris, p. 111, la reproduction de la première page du Traité de Rhétorique.

et à ce titre nous n'hésitons pas à en publier la traduction ( ! ) :

t Robert Gaguin à son père et à son précepteur Guillaume Fichet, doctear en théologie, de Paris, salut.

« Vous transformez en or, illustre Fichet, la boue dont la nature a fait les hommes, et, par l'éloquence, de ces derniers vous faites des dieux.

« La noble Lutèce peut vous élever jusqu'aux cieux, vous qui lui procurez des orateurs habiles par votre langage éloquent.

< Elle parlait une langue obscure, pauvre, dépourvue d'art, et maintenant elle brille d'un vif éclat, grâce à son élocution élégante.

« Les manuscrits étaient depuis longtemps enfouis sous une poussière malpropre, les voilà qui sortent des ténèbres pour revoir le jour !

« La parole de Cicéron, le père de l'éloquence, retentit véhémente, dans les chaires des professeurs, où on lit mille ouvrages des anciens.

« Si ces auteurs ont conservé, ainsi qu'on doit le croire, le sentiment des choses d'ici-bas, vous pouvez vous flatter, croyez-le, d'être la cause qu'il se réjouissent entre eux.

« Il est grand, il est beau d'acquérir par son travail et la réputation et l'immortalité, de plaire au ciel et de charmer la terre.

« Celui qui dorénavant parlera le pur latin, se proclamera votre disciple.

c Et dans les temples sacrés, ainsi qu'on le voyait en Grèce, l'éloquence régnera unie à la philosophie.

( f ) M. Madden (ouv. cité, p. 179) en a donné aussi une traduction.

« Des théologiens paraîtront, qui tous seront vos élèves, et qui voudront égaler Jérôme.

t Vous serez ainsi pour la France ce que Prométhée fut pour la Grèce, lui qui du feu céleste anima le limon dont l'homme était composé.

« Vous serez aussi comme Deucalion, ce père des hommes, qui donna le souffle de la vie à des pierres.

« Heureuse est la Savoie d'avoir un enfant tel que vous qui serez l'éternel honneur de la France.

« Réjouissez-vous donc, docteur, car votre nom a conquis l'immortalité ! Et , bienveillant comme vous l'êtes, aimez Gaguin toujours davantage.

« Adieu et vivez heureux. »

Cette pièce de vers, dont nous avons déjà cité des fragments pour établir la nationalité de Fichet comme pour prouver la haute situation acquise par notre docteur au sein du monde savant parisien, affirme aussi avec autorité le rôle important que joua G. Fichet dans Porganisation et la marche de l'atelier prototypographique français.

Tout cela a été un peu oublié et on avouera qu'il était juste de le rappeler.

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