CHAPITRE VII
Sommaire. — Les premiers ouvrages imprimés à Paris. — Les Epistolœ de Gasparino et leur lettre-préface. — Le Salluste. — Les Orationes de Bessarion. — But que voulait atteindre Fichet en envoyant des exemplaires des Orationes aux princes français et étrangers. — Entrevue du roi Louis XI et de Fichet. — La lettre à Bessarion.
L' Origine de l'Imprimerie à Paris contient la liste, complète croyons-nous, des volumes sortis de l'atelier de Sorbonne depuis 1470 jusqu'à 1472, année où l'atelier cessa son travail. Nous ne la reproduirons pas ici ; mais nous signalerons les volumes auxquels G. Fichet a laissé sa marque, en reproduisant quelques-unes de ses lettres-préfaces, toutes remarquables surtout par le style et les idées, et précieuses par les faits qu'elles nous font connaître.
Le premier volume imprimé en Sorbonne fut les Epistolœ de Gasparino, volume in-4° de 117 feuillets, sur lequel nos prototypographes eurent soin d'inscrire qu'il était le premier fruit de leur industrie : il se termine en effet par les quatre distiques suivants placés au bas de la dernière page :
Yt sol lumen / sic doctrinam fundis in orbem Musarum nutrix, regia parisius;
Hinc prope diuinam, lu qua germania nouit Artem scribendi / suscipe promerita ;
Primos ecce libros ? quos hœc industria finxit Francorum in terris, œdibus atqS tuis ;
Michael, Vdalricus, Marlinusq3 magistri Hos i m presser unt, ac facient alios ;
Voici la traduction de ces distiques :
« Comme le soleil répand la lumière, toi, ville royale de Paris, nourrice des muses, tu verses la science sur le monde.
« Reçois, toi qui en es digne, cet art d'écrire presque divin qu'inventa l'Allemagne.
« Voici les premiers livres qu'a produits cette industrie sur la terre de France, et dans ta propre maison (de Sorbonne).
c Les maîtres Michel, Ulrich et Martin les ont imprimés et se préparent à en imprimer d'autres. »
Mais pour bien marquer le commencement de la mise en œuvre de l'atelier de Sorbonne, Guillaume Fichet écrivit, à l'adresse de Heynlin, une lettre-préface dont voici la traduction (*) :
« Guillaume Fichet, docteur en théologie de Paris, à Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne, salut.
« Vous m'avez envoyé, il y a quelque temps, les délicieuses Epitres de Gasparino de Bergame, que non
(*) Cette traduction a paru dans l'Origine de l'Imprimerie à Paris, pages 45 et suivantes.
seulement vous avez corrigées avec soin, mais que vous avez fait reproduire avec une remarquable netteté par vos imprimeurs allemands. Gasparino vous doit de la reconnaissance pour les nombreuses veilles que vous avez employées à rendre à son œuvre la perfection que des altérations lui avaient fait perdre. Tous les savants vous doivent une reconnaissance plus grande encore, à vous qui, non content de vous livrer à l'étude sérieuse des lettres sacrées (ce qui rentre dans votre domaine spécial), vous appliquez en même temps à rétablir les textes des auteurs latins dans toute leur pureté : cette œuvre sage est digne de vous, homme d'un mérite élevé et d'une science profonde ! De vous qui, après avoir dirigé les disputes de la Sorbonne d'une manière qui vous a valu des louanges et procuré de la gloire, répandez la lumière sur les lettres latines que l'ignorance, en notre temps, avait rejetées dans l'ombre et les ténèbres. « Outre les plus graves et nombreuses mésaventures dont les lettres ont été frappées, il faut dire qu'elles semblent avoir été plongées presque dans la barbarie par suite des incorrections commises par les copistes (*). Aussi n'est-ce pas sans la plus grande satisfaction qu'on doit voir ce fléau s'éloigner de la cité parisienne grâce à votre sage prévoyance. En effet les imprimeurs {librarii) que vous avez fait venir de l'Allemagne dans cette ville, reproduisent correctement les livres d'après les manuscrits. Vous-même vous veillez avec une attention soutenue à ce qu'aucun ouvrage ne soit reproduit par eux avant que vous ne l'ayiez corrigé minutieusement en le
( f ) A Athènes et à Rome les auteurs les plus illustres se plaignaient déjà des incorrections des copistes: le mal n'était pas d'époque récente, et sa disparition est un des nombreux bienfaits de l'imprimerie.
collationnant avec le plus grand nombre de manuscrits possible.
c Aussi méritez-vous les éloges qu'on trouve dans Horatius Flaccus à l'adresse du critique Quinctilius ('), soit que vous ayez restitué à Gasparino sa suave éloquence, soit qu'après avoir inspiré le dégoût de la barbarie à la plupart des esprits distingués de cette cité, vous les abreuviez à une source d'éloquence plus douce que le miel et qu'ils recherchent chaque jour davantage.
t En vérité, je puis vous dire sans aucune flatterie ce qu'Aristote disait à Platon pour le louer : c Votre « demeure est le séjour de l'étude et de la science. » — Aimez-moi comme je vous aime.
« Ecrit à la hâte (*) en Sorbonne par Fichet. »
Nous avons tenu à reproduire entièrement cette lettre parce que notre savant docteur de Sorbonne y révèle clairement, sans même qu'il soit besoin de lire entre les lignes, les rôles que son éminent collègue et lui ont remplis dans la préparation de leur œuvre, et ceux qu'ils entendent se réserver respectivement dans l'exécution.
( 4 ) Grapelet, dans ses Etudes pratiques et littéraires sur la Typographie, fait observer avec raison que de La Caille a traduit faussement par Quintilien le nom de Quintilio qui se trouve dans la lettre de G. Fichet, et qu'il faut lire Quinctilio. 11 ne s'agit pas du rhéteur Quintilien ; G. Fichet a voulu faire allusion à ce vers d'Horace :
Quinctilio si quid recitares : corrige, sodés Hoc
Dans l'ode XXIV de son Livre I, Horace donne des consolations à Virgile sur la mort de Quinctilius leur ami commun.
(*) Velocissima fiche te a manu.
C'est à Jean Heynlin que Fichet rapporte l'honneur d'avoir fait venir à Paris les imprimeurs allemands; c'est aussi à J. Heynlin qu'est dévolue la revision des textes sur les manuscrits qu'il débarrassera des altérations commises par les mauvais copistes. Lui, Fichet, sera le conseiller, l'appui de Heynlin ; et celui-ci prouve cette association morale en soumettant son premier travail à l'appréciation et à l'approbation de son collègue. Il lui demande même cette lettre-préface pour placer son premier-né sous le parrainage du savant docteur, et afin de bien marquer la part commune que tous deux ont prise à la création de l'œuvre.
Le deuxième volume ( ! ) imprimé en Sorbonne a élé un Salluste contenant la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha. Après les Epistolœ de Gasparino et le Salluste, prennent place un volume intitulé Orationes du cardinal Bessarion, et la Rhétorique de Fichet.
Nous avons parlé de la liaison qui s'établit entre Fichet et Bessarion. Le 13 décembre 1470, indépendamment de la lettre dans laquelle se trouvait exprimée eu termes chaleureux toute l'admiration professée pour le docteur de Sorbonne par l'illustre cardinal, celui-ci lui en écrivait une autre, uniquement relative à l'opuscule des Orationes, composé par le prélat grec pour
(*) Gela résulte du texte de quatre distiques imprimés à la fin du volume, et dus à Erhard Windsberg, un des amis et compatriotes des prototypographes parisiens. — V. Origine de l'Imprimerie à Paris, p. 52 et suivantes-
encourager les souverains chrétiens à entreprendre une croisade contre les Turcs envahisseurs de Constantin nople. Bessarion accompagnait sa lettre d'un exemplaire de ce travail qu'il confiait à un ecclésiastique en mission ('), chargé de remettre le tout à G. Fichet.
Il y prêchait la croisade autant dans un intérêt politique que dans un but religieux. Déjà il avait tenté d'exciter les Italiens à la Guerre Sainte, mais sans grand profit pour sa cause. Et cependant les Turcs marchaient de conquêtes en conquêtes. Sous le pape Pie II, Bessarion avait pensé atteindre son but ; mais la mort de ce pape, survenue en 1464, avait arrêté tous ses projets. Sous le somptueux Paul IL il n'avait tout d'abord rien pu obtenir, bien que ce pape fût trèseffrayé des progrès et des déprédations des Musulmans. Tous ces insuccès n'avaient pas découragé Bessarion, et c'est en pleine lutte contre la mauvaise volonté des uns et des autres, qu'il s'adressa à G. Fichet pour l'associer à ses efforts.
On comprend que, dans ces circonstances, le cardinal ait voulu intéresser à la cause dont il avait pris la défense, un homme tel que Fichet qui, par sa haute situation dans le monde lettré de Paris et sa réputation dans la société religieuse alors toute puissante en France, pouvait l'aider mieux qu'aucun autre dans la tâche qu'il avait entreprise.
( ! ) V. n° III de la 2 ,ne partie du Recueil des lettres, mss. de Fichet et de Bessarion. Bibliothèque Nationale, Réserve Z.
G. Fichet n'hésita pas à accepter de jouer le rôle d'une sorte de Pierre l'Ermite dans l'Europe occidentale, joignant ainsi ses efforts à ceux de Bessarion eu Italie. On découvre plusieurs preuves de cette action commune dans la correspondance des deux personnages, à dater de la fin de 1470. Ce n'est pas toutefois qu'il soit possible de retrouver entièrement la combinaison de leurs faits et gestes dans cette correspondance sans doute incomplète, dans ces lettres classées un peu au hasard, sans ordre de dates certain. Ajoutons qu'à l'époque où avait lieu ce commerce épistolaire, les lettres ne s'échangeaient pas facilement et se transmettaient le plus souvent par des messagers d'occasion, comme on peut le constater d'après plusieurs des missives de Bessarion et de Fichet ; et alors quel intervalle devait séparer la demande de la réponse ! De cet état de choses peuvent naître de nombreux doutes, principalement sur les dates des lettres quand l'auteur n'a pas pris le soin d'énoncer ces dates complètement ; de là souvent des erreurs si on cherche à lever ces doutes trop arbitrairement.
Néanmoins, en se bornant à rechercher simplement les faits généraux, les lettres conservées par Fichet sont suffisantes pour nous éclairer sur le rôle actif qu'il joua dans la campagne entreprise par Bessarion.
Le cardinal envoya donc ses Orationes à notre docteur de Sorbonne, en les accompagnant de l'intéressante lettre dont nous donnons la traduction :
( « Bessarion, évêque de Sabine, cardinal de Nicée,
patriarche de Constantinople, à son très cher ami le révérend et très savant maître Guillaume Fichet, professeur de théologie au collège de Sorbonne ;
« Je sais que vous vous êtes appliqué non seulement à l'étude de la philosophie et des lettres sacrées, mais aussi à celle de l'éloquence, et que depuis longtemps vous êtes versé dans l'art du bien dire qui a fait l'objet de vos études favorites. Bien que je ne puisse rien vous oflrir dans ces matières qui soit à même de vous intéresser beaucoup, cependant, je prends le parti de vous envoyer des discours (orationes) que je viens de composer au sujet des dangers qui menacent l'Italie et tous les chrétiens: je vous les envoie, à la vérité, moins pour que vous y recherchiez soit la pureté du style, soit la force et la supériorité du discours, que pour vous signaler les malheurs innombrables qui menacent le monde chrétien dans la vie et la fortune de ses enfants, et vous engager à exposer, à bien faire comprendre cette situation au roi et aux autres personnages qui doivent ou peuvent y porter remède. Cela est plus ennuyeux que difficile à faire ; vous n'avez qu'à évoquer l'image de l'Italie non pas simplement exposée à des fléaux ordinaires, mais près d'être ravagée par de formidables incendies. Le roi et les puissants doivent prendre une décision afin que ce triste spectacle ne nous soit pas donné : ils doivent soutenir non seulement la cause de tous les royaumes dont l'existence est indistinctement en jeu, mais aussi celle de Dieu immortel dont la très-sainte religion est persécutée et trahie, ils le doivent pour sauver de la ruine tous les chrétiens.
• Adieu. Rome 13 décembre 1470. »
Telle était la lettre pressante quoique laconique qui accompagnait l'opuscule envoyé à G. Ficbet qui la reçut vraisemblablement dans le courant de janvier 1471.
La première préoccupation de G. Ficbet fat de faire imprimer par (atelier typographique de la Sorbonne l'appel à la croisade du prélat romain. Son dessein était d'en distribuer gratuitement un certain nombre d'exemplaires aux rois et aux princes français et étrangers, ainsi qu'aux membres les plus influents du clergé. Qnoi de plus naturel, et surtout de plus tentant pour Fichet, dans cette occasion, que de se servir du nouvel art comme instrument de propagande, et de lui faire faire son coup d'essai dans la capitale de la France ?
Lorsque l'opuscule de Bessarion fut imprimé, Fichet le distribua comme il l'avait projeté, et accompagna chaque exemplaire d'une lettre manuscrite à l'adresse du destinataire. Quelques-unes de ces lettres ont été conservées en copies par leur auteur : elles forment la première partie du Recueil manuscrit, et sont au nombre de seize.
Toutes témoignent de l'ardeur avec laquelle Fichet s'était fait le champion de la cause défendue par Bessarion, exhortant chaudement les princes européens (car il s'adressa à tous les souverains) à mettre fin à leurs discordes intestines pour courir sus aux Turcs, suppliant les hauts dignitaires de l'Eglise et les chefs de corporations religieuses d'user de leur influence pour pousser les hommes d'armes à la guerre sainte.
De l'examen de la correspondance de G. Fichet il résulte que les Orationes ont été imprimées avant le 21 mars 1471, et distribuées dès le commencement de ce mois.
La lettre de G. Fichet, du 21 mars 1471, contient plus d'une preuve de ce point essentiel. Par cette lettre, il faisait connaître au cardinal Bessarion que, fidèle exécuteur des ordres reçus, il avait demandé une audience à Louis XI pour lui exposer les plans de la croisade désirée ; audience qu'il avait obtenue et dont il voulait rendre compte ( ! ). Ce récit est trop intéressant à tous les points de vue, pour que nous n'en reproduisions pas les principaux passages.
La cour était alors au château d'Amboise, près de
Cette lettre est la première du Recueil dans laquelle G. Fichet ait mis Bessarion au courant des résolutions qu'il avait, prises pour le soutenir dans sa tentative; cependant il lui en écrivit, comme on le verra, deux autres, le 6 et le 13 mars, dont il n'a pas conservé les copies. Le 21 mars 1471 (Bessarion datait ses lettres en comptant le millésime suivant le style moderne), c'est-àdire le même jour où G. Fichet écrivait de Tours, le cardinal lui adressait de Rome une nouvelle lettre dans laquelle il lui demandait des nouvelles des Orationes qu'il lui avait envoyées le 13 décembre 1470 (v. Recueil, II e partie, lettre IV). Ajoutons, comme détail curieux, que Bessarion ne semble pas avoir reçu en son temps la lettre du 21 mars de G. Fichet, ni celles du 6 et du 13, car dans une autre qu'il écrivit à ce dernier le 31 août suivant, il lui dit que c'est par un secrétaire de la légation française à Rome qu'il avait appris l'impression des Orationes (v. Recueil, II e p., lettre V). Transmises par des commissionnaires, les lettres alors s'égaraient souvent.
Tours. C'est là que Fichet se rendit : mais laissons-lui la parole :
« Très Révérend Père, je vous ai écrit le 6 mars, en arrivant près de la demeure royale, et le 13 mars, alors que les courriers, dans leur hâte, m'ont pour ainsi dire arraché une lettre dont l'encre était à peine séchée. Aujourd'hui, 21 mars, un courrier se présente heureusement, et je vous écris encore, maintenant que je suis un peu tranquille sur les bords de la Loire, dans les murs du château d'Amboise.
c Je vais retourner dans notre école de Paris après avoir plaidé, auprès du roi et des seigneurs de la cour, la cause de la foi, mission dont vous m'aviez chargé depuis longtemps. J'ai remis au roi sérénissime vos Orationes que j'avais fait décorer le mieux possible. J'ai parlé en quelques mots, soit de la nécessité dans laquelle se trouvaient les princes chrétiens de maintenir la paix entre eux, soit de l'urgence de faire la guerre aux ennemis de la Croix ; je n'ai rien omis de ce qu'il fallait dire au roi en votre nom. Il a pris d'un air gracieux votre livre, et il a lu pendant un instant la petite préface que j'ai mise en tête de votre travail. Ensuite, parcourant les feuillets, il a examiné attentivement les ornements et les enluminures dont les marges étaient remplies. Puis il lut vos petits commentaires qui étaient écrits en lettres d'or ou de couleurs variées. Tout en lisant, il m'adressa quelques courtes questions auxquelles je répondis sans hésitation. Enfin étant revenu au commencement du livre, il lut trois ou quatre fois le distique suivant qu'il vit écrit au bas de sa royale image : Roi, recevez de Bessarion ce présent qui vous sera d'un heureux augure pour vos entreprises à l'étranger et à l'intérieur. Son secrétaire, qui était présent, reçut de
ses mains le livre pour en prendre soin. Puis il m'adressa des remerciements pour le don de votre ouvrage.
« A la vérité, le roi n'a pas dit un seul mot de la paix intérieure ni de la nécessité d'une guerre à l'étranger. Aussi je n'ai pas remis ni fait remettre par personne à sa royale majesté la lettre que vous lui avez écrite il y a quelque temps en faveur de la cause de la foi, et que vous m'aviez confiée. Voici pourquoi j'ai agi de la sorte. Le roi, dont l'esprit est léger, ne manque pas de gens autour de lui qui lui représenteraient comme entrepris par ambition les travaux de mes semblables. C'est pourquoi je n'ai pas voulu qu'il fût possible de m'accuser publiquement, mort ou vif, d'avoir commis le moindre mal de ce genre. Ce n'est pas que je néglige les recommandations deBessarion, mais je désire qu'on ne puisse voir achetée la faveur de personne sous prétexte de piété et de religion, comme aussi je désire qu'on vous rende services pour services.
« Non seulement j'ai distribué, donné gratuitement, pour la cause dont la défense m'a été confiée, quarantesix des opuscules contenant vos Discours, un peu dans toute la France et l'Allemagne, mais en outre j'ai pris soin que chacun de mes frères en religion placés à la tête des ministères provinciaux, à qui j'avais offert un exemplaire, reçût une lettre respectueusement renfermée dans une petite bourse et par laquelle je l'engageais à intéresser à la bonne cause ses frères et sœurs de sa province, ce que je place au-dessus des richesses de tous les royaumes. »
Fichet explique ensuite que pour intéresser les Français à la piété et à la religion, il faut se garder de leur faire supposer qu'on agit par cupidité ou pour se plaindre personnellement. Et il ajoute :
< Il le faut d'autant mieux que la plupart des légats que nous a envoyés le Saint-Siège, se sont fait remarquer surtout par leur cupidité et leur ambition. »
Il excepte toutefois le cardinal de Sainte-Croix ( ! ) qui a captivé, dit-il, les Français par son désintéressement. Gomme conséquence de ces considérations, G. Fichet espère que le cardinal l'approuvera de n'avoir pas remis sa lettre au roi et de s'être borné à offrir les Discours ; il poursuit ainsi :
« Voici ce que j'ai fait encore: non seulement j'ai, autant qu'il m'a été possible, soit en langue latine soit en langage vulgaire (suivant que le demandait la culture d'esprit de mon auditeur), j'ai fortement engagé les personnages passant pour avoir le plus d'autorité auprès du roi, à bien se rendre compte de la nécessité de la paix intérieure et de l'urgence de la guerre à l'étranger (contre Us Turcs) ; bien plus, j'ai offert et donné à chacun votre ouvrage. Aucun ne m'a répondu qu'il n'était pas désireux de se rendre compte de la situation ; il s'est trouvé aussi des militaires qui se sont montrés disposés à marcher .contre les Turcs. J'ai insisté fortement et assez adroitement auprès de l'évêque d'Avranches (*), peu studieux et peu actif de sa nature et qui est confesseur du roi, pour qu'il poussât ce dernier dans cette voie ; j'ai agi de même auprès de l'archevêque de Tours ( 8 ),
O G. Fichet veut probablement parler de Dominique Capranica, cardinal de Sainte-Croix de Jérusalem, qui reçut plusieurs missions du pape et mourut en 1458.
(■) Jean VII, Bouchard, 1453-1484. (Note de l'auteur.)
( § ) Elie, cardinal de Bourdeilles, 1468-1484. (Note de l'auteur.)
et tous deux croient très fermement qu'une décision serait possible si vous veniez vous-même ici. Ils désirent d'autant plus votre arrivée, qu'ils espèrent qu'elle réussirait à éteindre complètement les bruits d'une guerre possible entre les nôtres, bruits que je vous ai signalés dans la lettre que je vous ai envoyée par le frère Marianus. Les habitants des villes parlent sans cesse de toutes leurs espérances de paix ; il y a un échange journalier de parlementaires (*). »
La fin de la lettre contient un assez long développement des motifs qui engagent G. Ficbet à presser énergiquement le cardinal de venir en légation en France, et dans l'intérêt de la pacification de ce pays, et dans l'intérêt de la chrétienté. Cette lettre est intéressante sous plus d'un rapport ; elle jette quelque lumière sur la physionomie politique du moment ; et de plus, elle éclaire quelques points, douteux jusqu'à présent, de la question bibliographique que nous n'avons pas à traiter ici (*).
Ç) G. Fichet fait ici allusion au différend existant entre Louis XI et Charles le Téméraire, différend qui prit fin par une trêve signée le 4 avril 1471.
(*) V. à ce sujet Origine de l'Imprimerie à Paris, p. 58.