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CHAPITRE IX

Sommaire. — Les principaux ouvrages imprimés dans l'atelier de Sorbonne. — L' Orthographia de Gasparino, et la lettre de G. Fichet à Robert Gaguin. — Le Traité des Devoirs de Cicéron. — Lettre de G. Fichet à Jean Heynlin ; réponse de celui-ci.

Après le Traité de Rhétorique de Guillaume Fichet, l'atelier de Sorbonne imprima plusieurs volumes in-4° : un ouvrage de Datus, resté inconnu aux bibliographes et que nous avons retrouvé dans la bibliothèque de Bâle ( ! ); des lettres de Phalaris, de Brutus, de Platon ; le De Duobus Amantibus et le De Miseria Curialium d'Jînéas Sylvius; les Bucoliques, les Eglogues de Virgile et les Elégances de Laurent Valla qui ont été le premier in-folio sorti des presses de la Sorbonne ; il contenait 279 feuillets.

Dans tous ces volumes, la marque de G. Fichet n'apparaît pas ; il laisse à son ami Heynlin la surveillance complète de leur correction et de leur exécution.

Mais dès le commencement de 1472, la collaboration effective de notre compatriote fit de nouveau son

(') V. Origine de V Imprimerie à Paris, p. 137.

apparition en lête du volume publié, Y Orthographia de ce même Gasparino de Bergame dont les Epistolœ avaient été le premier ouvrage imprimé dans râtelier de Sorbonne.

L'exemplaire de Y Orthographia conservé à Bâle, seul possède, en tête, une lettre de Guillaume Fichet qui est restée, pour ce motif, longtemps inconnue. Cette lettre-préface, qui répondait aux préoccupations littéraires du docteur de Sorbonne, est adressée à Robert Gaguin, son disciple et son ami. Elle a été publiée à part, en texte latin, avec un commentaire, par le savant conservateur de la Bibliothèque de l'Université de Bâle, M. le docteur Louis Sieber, en 1887 (*). Voici la traduction des principaux passages de cette lettre qui a attiré l'attention des bibliophiles :

Docteur en théologie de Paris

à Robert Gaguin

homme très savante salut !

« Je ressens la plus grande satisfaction, très érudit Robert, en voyant fleurir dans cette ville (Paris) qui les ignorait jadis, les compositions poétiques et toutes les parties de l'éloquence. Car lorsque je quittai pour la première fois le pays de Baux ('), dans mes jeunes années, afin de venir à Paris étudier la science d'Aristote, je m'étonnais beaucoup de ne trouver que si rarement dans Paris tout entier un orateur ou un poète.

(') Basilece, ex typographia Schweighauseriana y 1887.

(•) Nous avons dit que Guillaume Fichet avait fait ses études secondaires à Avignon. Le texte latin porte ex agro Boïco.

« Personne n'étudiait nuit et jour Cicéron, comme la plupart le font aujourd'hui ; personne ne savait faire un vers correct ; personne ne rajeunissait dans ses vers les fictions d'autrui, car l'école parisienne, déshabituée de la latinité, était à peine sortie de l'ignorance en tout discours.

« Mais de nos jours, date une meilleure époque pendant laquelle les chantres divins, comme disent les poètes, cherchent de plus en plus à posséder les connaissances relatives à l'art du bien dire ; si bien que moi, poussant les autres à enseigner et vous, les protégeant jusqu'auprès des Muses pour tous les genres de poésie, non seulement les divins maîtres Tibulle, Lucrèce, Horace, Naso, Statius, Lucien, Martial, Perse et Juvénal, mais encore le premier de tous, Virgile, des Champs- Elysées reviendront vers nous, et sans doute hésiteront pour s'assurer que vos vers ne sont point les leurs. Quoi de plus semblable en effet à ceux de Virgile quo vos chants en l'honneur du grand roi Louis XI ? Quoi de mieux réussi que ces vers dans lesquels vous avez imité quelques-uns de ses dialogues ?

« Je passe sous silence les louanges à la ville de Paris, qu'on peut vous rappeler maintenant en raison de l'élégance des termes et de la hauteur des sentiments, de telle sorte qu'il est difficile de donner là préférence à l'une ou à l'autre louange. Je passe aussi sur ce discours qu'avec votre supériorité habituelle vous avez écrit sur la Gaule et l'Espagne. Car à vrai dire il n'est pas le moment de vous entretenir de vos écrits. Je dois parler du retour de l'étude des Humanités.

c Autant que je puis me l'imaginer, ces études retireront un grand secours de l'art inventé par les nouveaux imprimeurs que de nos jours, l'Allemagne (comme un autre cheval de Troie) a fait sortir de son sein pour les répandre partout.

« On rapporte, en effet, dans cette contrée, que ce fut un certain Jean Gutenberg (eut cognomen bonemontano) (*) qui, non loin de Mayence, fut jadis le premier inventeur de l'art d'imprimer au moyen duquel, rapidement, avec netteté et élégance, on fait des livres avec des lettres de métal, et non plus avec un roseau à écrire suivant l'usage antique, ni avec la plume ainsi qu'on a coutume de le faire de nos jours.

« Cet homme a réellement bien mérité que toutes les Muses, tous les arts et tous ceux qui les cultivent et se laissent charmer par les livres, le couvrent de louanges divines, le placent au-dessus des dieux et des déesses, et cela avec d'autant plus de raison qu'il a apporté aide et appui aux lettres mêmes et aux hommes studieux.

« Bacchus, Cérès qui nourrit les mortels, ont été divinisés : le premier, parce qu'il inventa le jus de la vigne et qu'il en remplit la corne d'Achéloùs; la seconde parce qu'elle remplaça le gland de Chaoni par l'épi gras et replet, et aussi (pour me servir d'une autre expression poétique) parce que la première elle fendit la terre avec le soc acéré de la charrue et en fit sortir des fruits et de savoureux aliments.

« Gutenberg, lui, a fait une découverte plus féconde et plus divine encore, car il a trouvé le moyen de sculpter des lettres grâce auxquelles tout ce qui peut être dit ou pensé est immédiatement écrit et reproduit de manière à passer à la postérité !

« Je n'aurai garde d'oublier, à ce propos, que les premiers des maîtres habiles en l'art d'imprimer qui sont venus chez nous sont : Ulrich, Michel et Martin ; il y a déjà longtemps (jam pridem) ils ont imprimé les

(') Traduction du nom de Gutenberg qui signifie en allemand bonne montagne.

Epistolœ de Gasparino de Bergame, que Jean deLapierre a revues pour les rendre plus correctes; en outre, ils se sont mis en devoir de reproduire Y Orthographia, du même auteur, revue aussi par Jean de Lapierre. Cette œuvre, à mon sens, a un grand mérite, car elle sera non seulement bien reçue par la jeunesse, mais encore elle sera utile aux travaux des savants. En effet, ce qu'il faut dire pour l'édification de beaucoup, c'est que l'orthographe n'est pas une chose dont l'importance est médiocre, mais très-grande au contraire, très-appréciable, avant tout nécessaire et agréable, puisque la manière de bien écrire comme celle de faire sentir l'orthographe doit avoir notre approbation dans toute langue, grecque, latine et vulgaire, approbation qui ne peut être obtenue que si cette langue est correcte, écrite purement, facile à lire, si elle est débarrassée de tout style entortillé. Quel est, en effet, le grammairien, l'orateur, le philosophe que vous trouvez ayant excellé, qui n'ait étudié à fond cet art divin ? »

Suit une revue assez longue des auteurs latins cités à l'appui de la thèse de G. Fichet, qui témoigne de la grande érudition du docteur de Sorbonne. Il termine ainsi :

« Il découle de là surabondamment, ainsi que je l'ai établi au début, qu'il n'y a personne qui ait bien mérité de la grammaire, de la rhétorique ou de la philosophie sans s'être exercé longtemps à l'art d'écrire. Et que, d'autre part, les erreurs les plus nombreuses et souvent les plus graves en littérature, en poésie, en éloquence, en histoire, en médecine, en droit civil, en Ecriture Sainte et en n'importe quelle autre branche des connaissances humaines, ont eu, à mon avis, pour origine

unique l'ignorance de l'orthographe et de la transcription des textes.

« Je me réjouis donc de vivre dans ce siècle plutôt que dans le siècle précédent puisqu'il m'est donné d'y voir une foule d'hommes qui, dans les travaux scientifiques comme dans ceux de l'imagination, sauront acquérir la science de bien dire et de bien écrire, et qu'il n'y a pas un titre un peu éclatant qui doive manquer à nos contemporains, par cela qu'ils se seront évertués d'avance à ne pas se manquer à eux-mêmes.

« Adieu. — Vous pardonnerez la longueur de ma lettre à cause de mon immense attachement pour vous.

« Ecrit à la hâte, en Sorbonne, Calendes de janvier, à la première heure du jour (*). »

Cette lettre, imprimée avec les caractères de l'atelier de Sorbonne, comme le volume en tête duquel elle se trouve, est dalée, on vient de le voir, des Calendes de janvier y au point du jour.

Est-il nécessaire que nous cherchions à prouver qu'il faut lire : 1 er janvier 1472? Le seul fait que G. Fichet rappelle que les prototypographes parisiens ont déjà imprimé depuis longtemps les Epistolœ de Gasparino, tirées à la fin de 147 , suffit pour démontrer que sa lettre a été écrite le i er janvier 1472.

Le volume de X Orthographia de Gasparino a donc été composé à la fin de 1471, et l'impression en a été achevée en janvier 1472.

(') Nous avons cru, pour lui laisser le plus possible sa couleur, devoir traduire ce texte mot à mot, comme nous l'avons fait pour tous les autres.

Mais avant tout, nous voulons revenir sur les points intéressants que présente la lettre de G. Fichet, en dehors de la question de date.

On peut se demander tout d'abord pourquoi on ne la trouve dans aucun des exemplaires connus de Y Orthographia, autres que celui de Bâle ; elle a été écrite, on ne peut en douter, pour servir de préface à I ouvrage dont elle aurait dû accompagner tous les exemplaires, comme d'autres ont fait corps avec les principales impressions de l'atelier de Sorbonne. On trouve sans doute des ouvrages sortis de cet atelier et dont un seul exemplaire porte une lettre préface ; mais alors il s'agit d'une lettre d'envoi qui n'existe que dans l'exemplaire adressé au destinataire.

La lettre de G. Fichet, placée en tête de VOrthographia, bien qu'adressée à Robert Gaguin, est une véritable préface et l'exemplaire qui la porte est non point celui de Gaguin, mais celui de J. Heynlin. Nous ne faisons qu'indiquer cette singularité sans prétendre l'expliquer.

Il n'est pas sans intérêt, d'autre part, de constater la mention expresse de Gutenberg comme inventeur de l'art d'imprimer, faite par G. Fichet. On a contesté à Gutenberg l'honneur d'avoir eu le premier l'idée de se servir de lettres mobiles, et de nos jours même, certains s'efforcent de remettre ce point en question. L'assertion de Fichet ne doit-elle pas dissiper toute espèce de doute à cet égard ? G. Fichet était presque contemporain de Gutenberg; il tenait ses renseigne-

ments de J. Heynlin, né dans la région qui fut le berceau de l'imprimerie, et qui avait connu à Mayence les successeurs des premiers imprimeurs. 6. Fichet a pu se renseigner encore auprès des trois prototypographes parisiens qui venaient des pays allemands et devaient connaître la vérité ; et celle-ci n'avait pu être altérée dans le court espace d une vingtaine d'années. L'assertion de G. Fichet mérite donc confiance, et si on y joint celle de Trithème que nous avons citée, ne peut-on pas prétendre qu'il n'est pas possible de ravir à Gutenberg la gloire qu'on a voulu lui enlever ?

Enfin, cette lettre de G. Fichet est le seul document connu, signé par l'un des pères de la typographie française, qui cite les noms des trois prototypographes parisiens : Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Crantz.

Après Y Orthographia de Gasparino et au commencement de Tannée 1472 encore, nous pensons que l'atelier de Sorbonne imprima un in-folio que nous désignons par ce titre : Universum opus Officiorum M. Tullii Ciceronis. Il contient en effet le traité complet des Devoirs de Cicéron, auquel on a ajouté les traités de De Amicitiâ, De Senectute, Somnium Scipionis et les Paradoxa. Le tout forme un volume de 123 feuillets, de 31 lignes à la page, sur papier.

Comme pour Y Orthographia, c'est grâce à une lettre-préface de G. Fichet qu'il est possible de fixer approximativement la date de l'impression de ce volume

important. Voici comment s'exprime notre docteur en s' adressant à Jean Heynlin :

« Plus librement que je ne le fais avec aucun de mes amis, je vous impose de nouveaux travaux. J'aurais peine en effet à trouver quelqu'un qui me soit plus dévoué que La pi erre, ou plus assidu à la culture des lettres, ou plus attaché au devoir dès qu'il s'agit d'être utile à tous. Cependant je ne crains pas que vous me refusiez ce que je vous prie instamment de faire au nom de votre gloire et dans l'intérêt général.

« Lorsque naguère je me rendis auprès du roi, par l'ordre de Bessarion, cardinal de Nicée, pour exposer qu'il y avait nécessité de rétablir la paix entre les princes français afin d'entreprendre la guerre contre les Turcs, alors que j'attendais l'issue de mes négociations, une bonne fortune me fit tomber dans les mains plusieurs œuvres de Cicéron, que des libraires étrangers (que nous appelons des imprimeurs) avaient apportés à Tours.

« Au milieu de ces agitations de cour, la lecture de ces ouvrages me causa un plaisir plus vif même que celui que j'avais éprouvé à les lire et relire chez moi. Mais ce plaisir eût été infiniment plus complet si le texte eût été très correct et chaque livre bien divisé par chapitres, de la même manière que l'ont été YOrator de Cicéron, Valère - Maxime et Laurent Valla imprimés sous votre direction. Ces divisions (qu'on nomme chapitres) donnent certainement à l'ouvrage une grande clarté, au point d'en rendre la lecture facile même aux enfants.

« Je viens en conséquence vous prier d'améliorer par votre méthode de correction et de division les Devoirs de Cicéron, que les libraires parisiens doivent imprimer d'ici à peu de temps. Cela doit être en effet très facile et

très agréable pour un homme très savant et très obligeant auquel il ne manque rien pour que ce travail ne soit pas trop pénible.

t N'êtes -vous pas parvenu au premier rang dans l'étude des choses divines et dans les disputes théologiques de notre Sorbonne ? N'êtes-vous pas le premier qui, de mémoire d'homme, ait porté en Allemagne le titre de licencié en théologie de Paris? Dans les connaissances humaines, n'êtes-vous pas certainement le premier des philosophes de notre temps ? N'étes-vous pas aussi passé maitre éminent dans la connaissance des choses civiles, puisque vous avez rempli avec tant de sagesse et de savoir les plus hautes fonctions dans les écoles de Paris, ce qu'on nomme le rectorat? Je ne parlerai pas de la force d'éloquence dont vous avez fait preuve, ni des importants travaux littéraires auxquels vous consacrez avec ardeur vos jours et vos nuits.

a II en résultera sans doute le plus grand bien pour tout le monde. Car la source des devoirs étant ainsi soigneusement ouverte et débarrassée de toute incorrection, les esprits pourront plus facilement y puiser un adoucissement et un remède à leurs peines. La Sagesse imposera un frein aux passions. L'Equité recouvrera son ancien lustre. L'esprit humain reprendra sa dignité. Nous resterons toujours maîtres de nous-mêmes et au dedans et au dehors. C'est par cette voie que nous parviendrons au rang de ceux qui, comme l'affirme Plotin, oublient les choses de la terre pour ne se rappeler et ne suivre que les lois du ciel.

« En rattachant votre nom à celui de Cicéron, vous obtiendrez le même titre de gloire que jadis Hippocrate de Gos, l'illustre restaurateur de la médecine, après Esculape ; Pisistrate qui rétablit soigneusement le texte d'Homère ; soit encore Tucca et Varius, qui, pour avoir

ta

publié l'Enéide, ont acquis à la suite de Virgile uu renom immortel. Bien plus, le chemin de la véritable gloire s'ouvre de lui-même à vous plus brillant que pour ceux-là. La mise en lumière des sciences spéciales n'appartient en effet qu'à un petit nombre d'écrivains, et le renom qu'ils en retirent est renfermé dans des limites très-étroites ; tels Zenon qui enseigna la dialectique ; Lysias, la rhétorique ; Archimède et Euclide, la géométrie ; Phrynis, la musique ; et Atlas qui, bien avant tout autre, révéla le cours des astres.

« Mais ceux qui traitent de la vertu et de la règle des devoirs, ou qui comme vous vulgarisent de telles œuvres, non seulement se trouvent sans cesse dans l'esprit, sous les yeux, dans les mains, dans la bouche de tous ceux aui étudient, mais encore leurs noms sont célébrés jusqu'au ciel et dans l'éternité.

• Si l'on excepte Moïse chez les Hébreux, Pharaon chez les Egyptiens, Solon à Athènes, Lycurgue à Sparte, Numa Pompilius à Rome, qui les premiers donnèrent des lois écrites à leurs concitoyens ; Socrate et Cicéron qui, celui-là chez les Grecs, celui-ci chez les Latins, ont été, sinon les premiers, assurément les plus illustres maîtres* de la science morale, on ne compte qu'un petit nombre de Romains qui se soient illustrés dans l'étude des lois — qu'ils appellent la science légitime. Je puis citer Appius Claudius, Sextus Hœlius et Nasica auquel le sénat conféra le surnom de le plus honnête ; Mucius qui fut appelé le grand homme et le grand citoyen ; Servius Sulpitius, auquel après sa mort dans une ambassade, le peuple Romain érigea une statue devant la tribune aux harangues, à titre de correcteur des lois. Offilius, à cause de la même science, fut ami intime de César. Labéon ne fut pas moins célèbre, au même titre, lui qui refusa le consulat auquel Auguste

l'appelait, afin de pouvoir s'appliquer plus librement à la restauration des lois.

c Le nombre de ceux qui se sont illustrés en écrivant sur les Devoirs, soit avant soit après la naissance du christianisme, est infini. Si j'en fais revivre le souvenir, ce n'est pas que j'aie le moindre doute sur vos travaux, ni sur la part que vous prenez à l'intérêt général, ni sur votre bienveillance pour moi, mais c'est afin de vous faire comprendre que le but de ma supplique est de vous faire un nom illustre parmi les auteurs les plus sages et les plus célèbres.

« Vous aurez donc pour titres tant de facultés acquises par vous-même. Vous aurez des preuves de mérite qui jailliront sans nombre tant d'autres missions que de vos rapports avec vos très-illustres et très-bienveillants marquis de Bade ( f ). Vous aurez enfin une gloire et un renom tels qu'à vous seul, une seule entreprise courte et bien menée peut les procurer, et qui grandiront de jour en jour.

• Adieu. Ecrit très à la hâte, à Tours, dans la demeure de mon hôte, Rodolphe Toustain, le plus accueillant des amis, le 7 mars 1472. »

Cette lettre est datée de 1471 suivant l'ancien style, mais il faut lire le 7 mars 1472, Pâques s'étant trouvé, cette année-là, le 29 mars.

Après sa lettre G. Fichet a placé un quatrain dont voici la traduction :

« Sur le conseil de Guillaume, soyez attentif, Lapierr e, à bien ponctuer et diviser les livres de Gicéron ; par ce travail facile, ô vous, ma glorieuse espérance, vous pourrez être toujours utile et honoré. •

(') J. Heynlin avait eu pour élève, nous l'avons dit, un des marquis de Bade qui devint ôvêque d'Utrecht.

À la missive de G. Fichet, J. Heynlin a fait une réponse qui est imprimée à la suite de celle de son ami dans le volume des Devoirs. Il y rend éloges pour éloges à son confrère et collaborateur, et l'assure qu'il est toujours aussi empressé d'écouter ses conseils et de suivre ses avis dans l'intérêt de leur œuvre commune d'éditeurs. Après avoir modestement fait ressortir que les éloges qu'il avait reçus de G. Fichet étaient au-dessus de la vérité , et qu'ils n'étaient point nécessaires pour l'engager à obéir à son ami, qu'il a choisi comme guide et conseiller, il poursuit en ces termes :

« Mais ces éloges dont vous m'avez comblé en vers et en prose pour m'encouragcr à revoir et à diviser les Devoirs de Cicéron, je les déclare plus applicables à vous qui, pendant de nombreuses années, avez enseigné la théologie ainsi que la philosophie, celle-là dans la Sorbonne, celle-ci dans le quartier des écoles de Paris ; à vous qui avez exercé d'une manière digne de louanges les fonctions de prieur de Sorbonne, de recteur de l'Université de Paris, comme aussi les fonctions d'ambassadeur du roi et de légat du pape; à vous qui avez écrit sur les belles-lettres, qui avez enseigné si souvent (ainsi que Ta écrit Bessarion, cardinal de Nicée, ce père dont l'autorité est si grande) cette science que les Athéniens préféraient à toute autre et pour laquelle les Romains étaient passionnés. A mon avis, l'éloge qu'Apollonius de Rhode faisait de Cicéron, vous avez mérité de le recevoir de la part des Français. Car de même que Cicéron a le premier, avec profusion, transporté l'éloquence de Grèce en Italie, de même vous le premier, l'avez importée d'Italie à Paris. Et c'est pour ce motif.

comme l'a dit Gaguin en vers remarquables ('),• que la noble Lutèce peut vous élever jusqu'aux deux, vous qui lui avez procuré des orateurs habiles par votre enseignement éloquent.

« C'est pourquoi je ne m'étonne pas si maintenant vous qui êtes orateur, vous qui êtes cet homme capable et habile à manier la parole que définit Caton, qui êtes celui que les Devoirs de Cicéron proposent comme modèle, je ne m'étonne pas si maintenant vous m'imposez la tache de reviser et de diviser littérairement ces Devoirs, afin qu'après examen vous puissiez juger s'ils sont à la hauteur des autres ouvrages publiés.

« A la vérité, cher maître, vous imposez un rude labeur à un homme qui est au-dessous de l'importance de la tâche, mais qui n'ose refuser de l'accomplir. Si ce travail est au-dessus de mes faibles moyens et si je succombe sous son poids, à vous la faute, à vous qui m'aurez imposé une charge trop lourde pour mes forces. Dans le cas contraire, dans le cas où j'aurai supporté cette si grande charge, fût-ce avec peine et incomplètement (comme il arrive aux faibles), à vous en reviendra réellement la gloire, à vous qui, lorsque les Devoirs étaient encore enfouis dans l'obscurité, avez pensé que j'étais capable de les faire connaître aux Français.

« C'est pour ce motif, que plus animé de bonne volonté que nanti de la capacité nécessaire, j'ai obéi à vos ordres ; bien mieux, j'ai voulu mettre sous vos yeux non seulement les Devoirs de Cicéron que j'ai corrigés le mieux que j'ai pu et divisés en chapitres avec leurs rubriques, mais encore (afin de répondre dans une plus large mesure à votre amitié) Lœlius, Caton et le sixième

(') Allusion à la pièce de vers de Gaguin qui se trouve dans le traité de Rhétorique de Fichet.

livre de la République qu'on désigne ordinairement sous le titre de Songe de Scipion, eux aussi corrigés et divisés comme les Devoirs ; je soumets le tout à votre appréciation et à votre haute compétence.

« Et afin que vous puissiez asseoir le plus rapidement possible votre jugement sur l'ensemble de ce travail, j'ai placé en tête du volume un résumé de mes divisions (ce qu'on appelle vulgairement une tablé) qui est comme l'abrégé de tous les livres, et que je vous soumets aussi, persuadé que vous le regarderez d'un œil favorable et que vous l'apprécierez avec votre sentiment habituel de justice. « Adieu. Ecrit dans la Sorbonne de Paris.

Gomme Fichet avait placé un quatrain à la fin de sa lettre, Heynlin en place un aussi à la fin de la sienne :

« Agréez, cher Guillaume, les livres de Cicéron bien séparés les uns des autres. Si cet arrangement leur est nuisible, c'est vous qui serez le coupable; si au contraire il leur est utile, à vous plus qu'à Lapierre en reviennent le mérite et la plus grande louange. »

Il nous a semblé qu'il était utile de reproduire intégralement ces deux lettres qui donnent une fois de plus la mesure exacte des tendances littéraires de nos deux Sorbonistes, si on en dégage certaines amplifications qui trouvent leur excuse dans la mode du temps.

La lettre de Fichet seule est datée ; Heynlin n'a pas pris cette précaution pour la sienne ; toutefois, il suffit de connaître que la première a été écrite le 7 mars 1472, pour être certain que l'impression des Devoirs de Cicéron a été terminée vers cette date.

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