‹ Guillaume FichetChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire. — Les dernières années de G. Fichet. — Sa correspondance avec Bessarion au sujet de la Croisade contre les Turcs; ses illusions patriotiques à ce propos. — Il écrit à Sixte IV. — Part qui lui revient dans la décision prise à Rome d'envoyer Bessarion en France comme légat. — Bessarion en France; son entrevue avec Louis XI et son insuccès. — Départ de Bessarion ; sa mort.

En même temps qu'il secondait J. Heynlin de son savoir dans la noble tâche que tous deux avaient entreprise, et qu'il continuait à professer dans la Sorbonne et les écoles de l'Université, G. Fichet poursuivait sans relâche la solution de la grosse question de la guerre contre les Turcs, de la croisade dont le cardinal Bessarion avait été le promoteur zélé.

Nous avons vu G. Fichet épouser avec ardeur, dès le commencement de 1471, la cause soutenue par le cardinal et s'en établir le champion en France, faisant imprimer les Orationes qu'il distribue à tous les souverains et aux chefs d'ordres religieux, poussant même le dévouement jusqu'à se présenter au roi Louis XI pour tenter de prouver à ce monarque que l'intérêt de

la France était lié, dans ces circonstances, à celui de la chrétienté, sermonnant avec un zèle de missionnaire les seigneurs de- la cour, en français ou en latin, suivant le degré d'instruction des personnages.

Et dans cette propagande active, disons-le bien vite à sa louange, G. Fichet n'avait pas seulement pour objectif la résistance à l'envahissement de l'Europe occidentale par les Turcs, envahissement que beaucoup à cette époque considéraient comme imminent. Son espoir était aussi de ramener la paix en France, dans ce pays alors déchiré par les guerres intestines de princes à princes. Cette dernière préoccupation se dévoile dans toutes les lettres écrites par G. Fichet à Bessarion et surtout dans les dernières, ainsi qu'on va le voir.

Cette pensée patriotique lui fait trop honneur pour qu'on néglige de la mettre en relief.

Tout porte à croire que ce fut dans le commencement de 1472 que la question de la croisade devint sa principale préoccupation. A partir de ce moment, il paraît en effet n'avoir plus prêté une collaboration soutenue à l'atelier de Sorbonne, tout comme J. Heynlin, du reste. Depuis la publication de X Orthographia et du De Officiis, on ne trouve plus la marque de nos deux éditeurs sorbonnistes dans les volumes sortis de cet atelier : après V Orthographia et le De Officiis, préparés déjà vers la fin de 1471, après le Florus, les Satyres de Juvénal et de Perse et les Comédies de Térence, les prototypographes ne mirent plus au jour,

dans le courant de 1472, que trois épais in-folios dont le caractère littéraire ne répond pas aux aspirations, au goût de G. Fichet et de J. Heynlin.

C'est dans les lettres échangées entre Bessarion et Fichet que nous allons trouver la preuve de l'ardeur plus grande apportée en 1472 par le docteur de Sorbonne dans sa propagande en faveur de la guerre sainte.

Cet échange de correspondance, nous l'avons dit, n'avait été jusque là ni très régulier, ni très sûr, eu égard aux difficultés des communications. On voit nos deux personnages déplorant à plusieurs reprises les retards souvent trop longs qu'ils éprouvent dans la réception de leurs missives; tous deux se plaignent même parfois de n'avoir pas reçu les envois qu'ils s'adressaient mutuellement. Ainsi Bessarion, dans sa dernière lettre de 1471, datée du 18 novembre, informe Fichet qu'il n'est pas en possession des livres que celui-ci, dans une lettre apportée à Rome par Robert Gaguin, lui annonçait avoir confiés à un messager. Il craint à son tour, ajoute-t-il, que le dernier envoi qu'il lui a fait lui-même n'ait été égaré.

De cet envoi de Fichet faisaient sans doute partie les exemplaires enluminés de la Rhétorique destinés au pape et à Bessarion. Le paquet dut en effet rester égaré pendant plusieurs mois, car ce ne fut que le 13 et le 14 février 1472 que les destinataires accusèrent réception des exemplaires de l'ouvrage.

La lettre de Sixte IV est datée de Rome, le 14 février 1472 : Apud sanctum Petrum sub annulo

piscatoris die xui februarii m.cccc.lxxu, pontificatus nostri anno primo ( 4 ). Le pontife remercie Fichet de l'envoi de la Rhétorique qu'il a lue avec plaisir, dit-il ; il connaissait les qualités de l'homme et du savant par ce que lui en avait dit Bessarion ; il complimente Fichet sur ses travaux en même temps que sur son dévouement au Saint-Siège. A la première occasion, ajoute Sixte IV, il le récompensera et lui marquera son affection.

La lettre de Bessarion mérite une attention spéciale. Elle est datée du 13 février 1472 : ex Urbe> idibus februarii m.cccc.lxxu ( 2 ). Après avoir remercié G. Fichet de Tenvoi de la Rhètorique y le cardinal dit qu'il a remis à Sixte IV l'exemplaire destiné à ce pontife. Il aurait pu se dispenser de recommander à l'attention du pape ce volume qui se recommandait de lui-même par les qualités dont l'auteur y a fait preuve : non egebat commendationem liber qui per se est ornatissimus ; mais il n'a pas moins cru devoir faire les plus grands éloges de Fichet à Sixte IV qui s'est montré admirateur de l'érudition du docteur de Sorbonne.

Après cet exorde, et c'est ici que sa lettre présente le plus grand intérêt, Bessarion profile de la circonstance pour parler de la question de la croisade, qu'il

(1) Recueil cité, 2 e part. Lettre XII. Le millésime est noté suivant l'usage romain d'après lequel on commençait l'année au 1 er janvier. L'énoncé pontificatus nostri anno primo en est du reste la preuve, puisque Sixte IV fut élu le 9 août 1471.

(2) Recueil cité, 2 e part. Lettre VIII.

amène en remerciant de nouveau Fichet de ce qu'il a fait en faveur de l'entreprise, notamment par la publication des Orationes. L'envoyé de Fichet lui a exposé tous les conseils donnés par son savant ami pour mener à bien la grande œuvre. Le cardinal confirme ce que l'histoire rapporte, qu'ayant été nommé légat du pape auprès de Louis XI, afin de plaider devant ce roi la cause qui intéressait à un égal degré tous les princes chrétiens, il avait dû décliner l'honneur de remplir ce mandat à cause des graves infirmités qui l'accablaient : « l'âme, pleine d'ardeur, s'écrie-t-il, a dû le céder au corps affaibli. » Le cardinal avait alors soixante-dixsept ans.

Cependant, ajoutait Bessarion, il surmonterait toutes les difficultés si Fichet le tenait rapidement au courant des faits importants qui pourraient faire bien augurer d'un suprême effort. Il faut aller vite en pareille matière; que Fichet écrive à son frère en Savoie et à ses amis, pour leur recommander de presser la marche du messager qui viendra l'avertir. Et, le cas échéant, il se rendra auprès du pape qui lui confiera de nouveau, il l'espère du moins, la mission dont il l'avait déjà honoré.

Le cardinal Bessarion laissait donc à G. Fichet le soin de décider ce qu'il y avait à faire de plus opportun dans cette grande question qui agitait le monde chrétien. Ce fait inconnu jusqu'à ce jour n'est-il pas intéressant? Ne prouve-t-il pas l'utilité qu'il y a pour l'historien de recourir à toutes les sources, même aux plus humbles pour connaître la vérité tout entière ?

Les lettres de Sixte IV et de Bessarion mirent peu de temps, un mois environ, pour parvenir à Fichet. Le cardinal n'avait-il pas dit que dans les circonstances pendantes il fallait aller vite? Aussi voyons-nous Fichet répondre aux deux missives de Rome presque courrier par courrier.

Ce fut tout d'abord à Bessarion que notre docteur répondit, le 4 avril 1472. La lettre ne porte pas de millésime et se termine par cette simple mention : Ex edibus Sorbone scriptum pridie nonas aprilis ('); mais son texte indique clairement qu'elle est une réponse à celle du 13 février 1472, écrite par le cardinal.

Dans son entrée en matière, Fichet se montre heureux d'avoir appris par son homme de confiance, Othon — celui qui probablement avait fait le voyage de Paris, porteur des lettres — combien grande étaient l'amitié et la charité de Bessarion pour lui ; il le remercie d'avoir si bien parlé au pape du modeste docteur de Sorbonne et de ses travaux : Sixte IV lui a écrit en effet à ce * sujet, et lui a donné ainsi une preuve précieuse de sa haute approbation et de son amitié vénérée, allant jusqu'à la promesse d'une récompense.

C'est à ce propos que Fichet déclare, comme nous l'avons dit au courant de cette étude, qu'il a refusé les présents des princes à la cour desquels il avait été souvent appelé ; mais qu'il ne refuserait rien

(1) Recueil cité, 2 e partie. Lettre X.

de ce qui lui viendrait du pape ou de Bessarion. Ce n'est point, ajoute-t-il, qu'en cela il soit mû par un sentiment d'ambition, mais c'est afin de pouvoir mieux servir la cause de l'Eglise, de mieux aider le souverain pontife et le cardinal, tâche à laquelle il désirerait consacrer ses travaux, ses jours et ses nuits.

Répondant à ce que Bessarion lui avait écrit au sujet des Orationes, Fichet se fait humble à plaisir : c'est plutôt lui qui doit de la reconnaissance à l'illustre cardinal, puisque ce dernier a été cause qu'il s'est mis en évidence, lui rustique Savoyard qui se consume dans la poussière de Lutèce : quas (gratias) tibi potius debeo, qui tantillum rusticulum Sabaudum diuturnis in pulveribus qui Parisiipene computruit, eo confestim extulisti. D'ailleurs c'est au nom de Bessarion pour qui, après Dieu, il a le plus vif amour, c'est pour la dignité du prince de l'Eglise qu'il a distribué les Orationes aux princes de France et de l'étranger, à tous les chefs des ordres religieux.

Et c'est ainsi que Fichet ressaisissait adroitement la question de la croisade. Son intention évidente était de ranimer chez le cardinal un zèle ralenti par la maladie et un peu par le découragement.

Il avait appris avec joie, poursuit-il, que Bessarion avait été désigné comme légat du pape, à l'effet de venir en France et d'engager le roi à lever une armée contre les Turcs. Mais quand il a su par la lettre du cardinal que celui-ci avait décliné ce mandat, il a été « saisi d'effroi. Et comme il ne sépare jamais l'intérêt de

la France de celui de la chrétienté, Fichet ajoute qu'il a tremblé aussi bien pour la France que pour la catholicité. La décision de Bessarion est fatale aux malheureux chrétiens et aux Français : avec l'accent du désespoir, il s'écrie : « Maintenant que nous n'avons plus l'espérance de voir renaître la paix au milieu de nous, nous retombons dans les ténèbres les plus épaisses ! »

Et pour mieux appuyer sur cette idée, il explique que lorsqu'au mois de janvier la nouvelle de la légation de Bessarion se répandit en France, tous regardaient la paix comme venue du ciel, tous pensaient, espéraient que par ce moyen l'accord se rétablirait entre les princes français, en proie à la rage guerrière.

Mais cet espoir ne s'était pas réalisé, et avant même que fût parvenue à Paris la lettre dans laquelle le cardinal exposait les motifs qui l'avaient forcé à ne pas accepter la mission de légat, les bruits de guerre s'étaient répandus de nouveau.

On se souvient qu'il s'agissait toujours de la lutte longue et acharnée engagée entre Louis XI et le duc de Bourgogne, Charles-le-Téméraire. La trêve conclue le 4 avril 1471 avait été prorogée plusieurs fois, et enfin un traité avait été préparé, que le duc de Bourgogne et le roi Louis XI n'avaient envie de signer ni l'un ni l'autre. Chacun se préparait à recommencer les hostilités auxquelles devait prendre part le duc de Guyenne qui s'était prononcé contre le roi, mais qu'une maladie mortelle tenait éloigné du mouvement.

Ce fut aux approches de Pâques ('), dit G. Fichet, que le duc de Bourgogne rassembla une nombreuse armée; le roi, de son côté, avait ordonné une levée de soldats, le quatrième jour après Pâques. Fichet, devançant un peu les événements, représente la guerre comme complètement engagée à la date du 4 avril. « La tempête est déchaînée, écrit-il au cardinal, elle « gronde avec fureur ; les conditions de la paix ayant « été rompues, le choc des armes retentit partoul; « nous arriverons rapidement à nous noyer dans une « mare de sang répandu grâce aux haines mutuelles « qui se donnent cours. »

Il devançait ainsi un peu les événements, sans doute pour frapper mieux l'esprit de Bessarion, car ce ne fut que dans le courant de mai, après la mort du duc de Guyenne, que Louis XI, refusant définitivement de signer le traité, entra en campagne ; c'est alors seulement que la guerre fut déchaînée, guerre dont les premiers épisodes furent le siège de Nesle et celui de Beau vais.

Mais Fichet avait son objectif : décider Bessarion à venir en France pour qu'il tentât de détourner la guerre du territoire de la patrie afin de la porter à l'étranger. Illusion, espérance vaine, il est vrai; mais illusion, espérance, louables et patriotiques dont, encore une fois, il faut savoir gré à celui qui les nourrissait. «Ah! « si les Turcs connaissaient ce triste état de choses, « dit-il au cardinal, avec quelle audace ils attaqueraient

(') Pâques, en 1472, se trouva le 29 mars.

« l'Italie ! Comme ils Tiendraient renverser nos villes t « Comme le monde succomberait, ainsi que la religion « du Christ, sous les coups de Mahomet ! Tant de maux « peuvent-ils accabler l'humanité! à ce point (et ici « le diplomate apparaît) que Bessarion, sur qui on « comptait pour sauver les peuples, Bessarion est rendu « inactif, non pas qu'il soit brisé par la vieillesse, mais « parce que les maladies lui ont enlevé les forces ! Que « faire ? Comment traîner ainsi une vie si misérable, « condamnés que nous sommes à périr soit par nos « propres armes, soit par le glaive des Turcs I »

Et alors vient le trait direct à l'adresse du cardinal : « Qui pourrait porter remède à ces maux si ce n'est « Bessarion en venant comme légat en France ? »

Pour amortir un peu l'effet de ce trait direct, Fichet insinuait habilement que, s'il tenait un pareil langage, ce n'était point pour forcer Bessarion à accepter enfin la légation, mais pour qu'il sût ce qu'on pensait de lui, et qu'il prît en pitié les malheurs de la chrétienté dont par sa maladie il était involontairement la cause ; pour qu'il comprît que seuls ses conseils et son aide pourraient faire cesser une si triste situation.

Enfin, dévoilant sa pensée entière, il n'hésite plus à prier le cardinal de vouloir bien réfléchir de nouveau sur ce qu'il y aurait à faire, et il ajoute que, quant à lui, il attend des ordres dans le fond de sa retraite.

G. Fichet terminait sa lettre par une diversion sur l'ouvrage publié par le cardinal pour la défense de Platon, question toujours pendante entre nos deux

personnages, et il invitait Bessarion à dédier le plus tôt possible, nominativement, à l'Université de Paris ( ! ), un exemplaire de cet ouvrage qu'il se proposait de faire imprimer par les typographes parisiens — ce qui, soit dit en passant, ne paraît pas avoir été fait.

Ainsi qu'il ressort de sa lettre, G. Fichet, avec sa ténacité savoyarde, n'abandonnait pas son rêve de voir Bessarion arriver en France dans le but d'y prêcher la croisade qui, à ses yeux, aurait eu pour conséquence de mettre un terme à, la guerre cruelle que se faisaient les princes français.

Mais il ne se borna pas, dans ce moment décisif, à exciter adroitement Bessarion à accepter la légation. Répondant, le 14 avril, à la lettre que lui avait écrite Sixte ÏV, il reprend la question assez longuement, et il en fait une sorte d'historique. Il supplie le pontife de pousser activement à la guerre contre les Turcs, et habilement, il introduit Bessarion dans son discours, présentant le cardinal comme attendu impatiemment en France, manifestant l'espoir de voir la chrétienté sauvée par l'action combinée de Sixte IV et de Bessarion (*).

Fichet ne cacha pas au cardinal cette missive adressée au pape ; il avait intérêt, au contraire, à la lui faire connaître, et c'est à lui qu'il l'envoya en le

(*) Bessarion dut prévenir le désir de Fichet, car le 4 mai suivant, l'Université de Paris remerciait le cardinal de l'envoi de cet ouvrage. iVoy. Recueil, 2 e partie, lettre XV).

(*) Recueil cité, 2 e part. Lettre XIII.

chargeant de la remettre à Sixte IV s'il la jugeait digne d'intéresser ce dernier, sinon il le priait de la jeter au feu. En attendant, notre ardent docteur se garda bien de ne pas profiter de cette nouvelle occasion pour presser Bessarion : « Ne souffrez pas, lui écrit-il, que « vous, vivant, les entreprises pour le salut de la « chrétienté s'évanouissent comme un songe I Si vous le « souffriez, personne après vous ne pourrait s'acquitter « d'unetâche aussi grande; si, au contraire, vous mar- « chez résolument en avant, si vous persistez à exciter « le pape, peut-être Dieu vous exaucera-t-il (*) »

Les hésitations de Bessarion durent prendre fin devant les pressantes sollicitations de Fichet, et grâce peut-être aussi, si l'on en croit le cardinal de Pavie, à une lettre que Louis XI lui aurait écrite le 5 mars, pour l'engager à venir en France. Ce dernier document ne s'est retrouvé nulle part, mais il est permis de croire à son existence si l'on pense que, dans ce moment, Louis XI pouvait avoir un intérêt politique à mettre fin à certaines divisions existant entre la cour de France et celle de Rome.

Quoi qu'il en ait été, Bessarion se décida à partir pour la France dans les premiers jours du mois de mai; le 13 de ce mois il était à Bologne. Mais avant de franchir la frontière et même les Alpes, il dut attendre longtemps, près de deux mois, dit-on, avant d'obtenir de Louis XI le sauf-conduit nécessaire. Les choses avaient

(') Recueil cité, 2 e part, Lettre XIV,

changé d'aspect en France depuis le 5 mars; les ho stilités entre le roi et les princes semblaient prêtes à reprendre vigueur à la fin de ce mois, et le roi était préoccupé de toute autre chose que de l'arrivée du légat du pape.

Enfin le sauf-conduit fut expédié à Bessarion qui franchit péniblement le Mont-Cenis, traversa la Savoie et s'arrêta à Lyon. Le 15 août, il était à Saumur d'où il écrivit à Louis XI, lui annonçant son arrivée, préchant la pacification de la France et disant que sa première visite sera pour le roi et qu'il ne se rendra que plus tard auprès des ducs de Bourgogne et de Bretagne.

La dernière étape franchie, Bessarion obtint une audience du roi, entrevue au sujet de laquelle on a répandu et répété bien des fables. On a prétendu que Louis XI aurait reçu grossièrement Bessarion, lui reprochant d'avoir fait sa première visite au duc de Bourgogne. La lettre de Bessarion, datée de Saumur, et les faits qui vont suivre prouvent que ce reproche ne pouvait être adressé à l'envoyé du pape.

Brantôme, le premier, croyons-nous, a donné cours à cette fable et l'a racontée en style moqueur, plaisantant fort sur la barbe que portait le cardinal suivant la coutume des Grecs. Brantôme prétend avoir puisé son renseignement dans la Chronique de Savoie, nous ne saurions dire laquelle : ce ne peut être celle de Servion qui s'arrête à 1451. Après avoir rapporté que Louis XI avait trouvé mauvais que Bessarion eût vu le duc de Bourgogne avant de l'avoir visité lui-même, le chroniqueur français ajoute que le roi écouta tant bien que

mal la harangue du cardinal, et que celui-ci ayant terminé son discours : « d'un visage moitié courroucé, « moitié ridicule et de mépris, et lui ayant mis douce- « ment la main sur la barbe reverentiale, à mode que « fit le bonhomme Homenas, quand il filoit les mous- « taches de la sienne, parlant des miracles des decre- « taies dans le bon rompu de Rabelais, il luy dict : « Monsieur le Révérend, Barbara greca genus retinent « quod habere solebant. Et sans lui faire réponse « autre, le planta là tout esbahi. »

Si le fait était vrai, il faudrait avouer que Yesbahissement de Bessarion eût été parfaitement justifié.

Mais on ne peut croire que le roi se soit souvenu juste à point d'une règle de la grammaire latine de celte époque pour en faire une insulte à l'adresse de Tenvoyé du pape ; c'eût* été une inconvenance peu explicable chez ce souverain fantasque mais habile politique, duquel un de ses historiens a dit assez plaisamment que « le chariot triomphant des prospérités de sa vie fut tiré par la prudence, la justice, la libéralité, la réputation ( ! ). »

Ce qui est certain, toutefois, c'est que le légat du pape ne reçut pas de Louis XI un accueil aussi satisfaisant qu'il l'aurait désiré ; peut-être même les seigneurs de la cour, profitant de la mauvaise humeur du roi, ne se gênèrent-ils pas pour tourner en ridicule le prélat grec et plaisanter sur sa barbe qui, assure-t-on,

(') Mathieu Pierre, Histoire de Louis XI, Paris, 1628.

avait déjà fait commettre au cardinal Angelotto, de Rome, une irrévérencieuse allusion : « C'est bien ainsi ! aurait dit un jour ce cardinal italien en parlant de son confrère grec — parmi tant de biches il faut un bouc ! »

Bessarion, pour tout résultat de son ambassade, obtint de poser les bases d'une sorte de concordat au sujet de quelques difficultés pendantes entre Rome et la France. Mais il va sans dire que Louis XI ne voulut pas entendre parler de pacification ; défense fut même faite au légat de voir les ducs de Bourgogne et de Bretagne ; il fut question sans doute de la croisade, dans la harangue du cardinal, mais la conversation ne s'engagea pas sur ce point.

Evidemment Bessarion et Fichet, quelles que fussent leurs bonnes intentions, avaient fait fausse route.

Le découragement, le désespoir même durent s'emparer d'eux. Bessarion quitta Paris dans les premiers jours de septembre pour retourner à Rome ; le 13 septembre il était à Lyon et il écrivait de cette ville à Sixte IV pour l'informer qu'il avait repris la route de la Ville Eternelle sans avoir rien pu faire en faveur de la paix, qu'il n'avait pu voir le duc de Bourgogne sur Tordre de Louis XI, que tout effort auprès de ce dernier était inutile !

Fatigué, tourmenté par la maladie, le pauvre cardinal repassa le Mont-Cenis avec beaucoup de peine et tomba tout à fait malade à Turin. De là, comme il ne pouvait supporter le transport par terre, il descendit le Pô jusqu'à Ravenne où il expira le 18 novembre 1472.

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