CHAPITRE XI
Sommaire.— G. Fichet abandonne Paris, à la suite de Bessarion, et se rend à Rome. — Ses succès dans cette ville ; faveurs dont il est l'objet de la part du pape. — Lettres que lui adresse Robert Gaguin. — Date probable de sa mort. — Ses publications. — Ses manuscrits.
Il est facile de se représenter la douleur que dut ressentir G. Fichet après l'issue malheureuse de la mission du cardinal Bessarion, lui qui avait poussé à l'entreprise avec une si grande ardeur, qui avait nourri de si belles et si patriotiques illusions sur la possibilité de mettre fin, par la seule présence du cardinal en France, aux guerres civiles qui déchiraient ce pays! De quel chagrin ne dut-il pas être frappé lorsqu'il vit s'écrouler en quelques jours tout son plan de pacification si longuement préparé, et fuir à jamais sa naïve espérance de voir les armes fratricides des princes français se retourner d'un commun accord contre les ennemis de la chrétienté I
Sa douleur fut si grande qu'il prit la résolution de quitter le pays témoin de ses succès passés, ce pays auquel il s'était dévoué jusque-là corps et âme. Mais peut-être aussi fut-il encouragé à prendre cette réso-
lution suprême par un autre motif. D'après ce que rapporte le Liber de scriptoribus sorbonicis, que nous avons déjà cité, et comme on va le voir constaté par Robert Gaguin, Fichet s'était fait de puissants adversaires à Paris, à propos de graves discussions qui s'étaient élevées au sein de l'Université; probablement au sujet de la mission de Bessarion et du projet de concordat arrêté entre le roi et le légat du pape, projet qui rencontra l'hostilité de plusieurs personnages marquants du monde universitaire.
Cette circonstance, jointe à des désillusions d'une autre nature, a pu déterminer Fichet à s'éloigner de la France. Il partit donc brusquement de Paris pour suivre le cardinal Bessarion. Accompagna-t-il ce dernier dans son triste et pénible voyage? On peut le supposer, mais rien ne le prouve. Ce qui est certain, c'est qu'à dater des derniers mois de 1472, on ne retrouve plus trace de lui à Paris, et si on n'était pas en possession d'une lettre de l'Université à Sixte IV et de cinq autres lettres de Robert Gaguin à son ancien maître et ami, on ignorerait même complètement ce que devint le professeur qui brilla, pendant de nombreuses années, d'un si vif éclat au sein des écoles de Paris, celui qui concourut si puissamment à l'établissement de l'art typographique en France!
La lettre de l'Université de Paris à Sixte IV prouve que G. Fichet, arrivé à Rome peu de temps après la mort de Bessarion, fut aussitôt l'objet des faveurs du pape. En effet, par cette lettre, qui doit être datée du
5 décembre 1472 et non 1471 comme on l'a imprimé dans le volume qui l'a reproduite, on apprend que Fichet venait d'informer ses anciens confrères que Sixte IV l'avait nommé son camérier et lui avait accordé un bénéfice de cinq cents livres. L'Université remerciait chaudement le pape de cette marque de distinction donnée à celui qu'elle s'honorait de compter au nombre de ses enfants. Ce remerciement était adressé à Sixte IV, au nom principalement de la nation de Picardie ( â ).
Les cinq lettres écrites de Paris par Robert Gaguin à G. Fichet, à Rome, sont intéressantes à consulter. Elles se trouvent dans un Recueil de lettres et d'opuscules de l'auteur du Compendium super Francorum gestis, disséminées au milieu de plusieurs autres adressées à divers personnages et placées dans un ordre qui ne paraît pas rigoureusement chronologique ( 2 ). Elles
( f ) Parties des pièces et actes qui concernent restât présent et ancien de V Université de Paris, par Quintaine, pet. in-4°, Paris, 1653. Voir Actes concernant V unité du Recteur, etc., p. 12. — L'impression donne la date du 5 décembre 1471 à la lettre de l'Université, ce qui est une erreur évidente, puisque G. Fichet était à Paris dans les premiers mois de 1472. Cette erreur d'impression a fait dire faussement à Ghevillier que G. Fichet partit pour Rome en octobre 1471 , erreur répétée par le Journal des Savants, n° du 28 mars 1695.
(*) Epist. et Opusc. Roberti Gaguini, Paris, 1498. La Bibliothèque nationale possède deux éditions de ce Recueil, l'un in-4°, Réserve Z, et l'autre, in-16, Réserve Z, 708. — Nous rappelons qu'à cette époque l'ordre chronologique n'était pas observé dans les recueils de lettres imprimés ou manuscrits. Nous avons eu l'occasion d'observer ce fait dans le Recueil ms. des lettres deG. Fichet etdeBessarion.
portent les n°* x, xi, xix, xxi et xxiv du Recueil, et sont datées du jour, sans désignation de millésime, ainsi qu'il suit : 30 septembre, 5 février, 13 octobre, 25 mars et 6 juillet.
Dans la première, Robert Gaguin se plaint de n'avoir pas reçu de réponse à plusieurs missives qu'il a écrites à Fichet ; il aurait dû cependant, dit-il, être l'objet du souvenir de son maître et ami, lui qui le défend contre les vieilles calomnies de ses détracteurs, contre les envieux, les persifleurs (exsibilatores), et qui a mérité pour ce fait le titre de fichétiste. Cette lettre, qui vient à l'appui des dires du Liber de scriptoribus sorboniciis, ne peut être du 30 septembre 1472, bien que placée la première dans le Recueil, G. Fichet n'ayant pu quitter Paris que dans ce mois de septembre même. Elle serait donc plutôt de l'année 1473.
La seconde semble devoir être du 5 février 1473, car elle se rapporte précisément aux faveurs dont Fichet fut comblé par Sixte IV. Après le titre de caméiïer, Fichet reçut celui de pénitencier du pape. Gaguin le félicite d'avoir obtenu ces distinctions successives, dont il se montre lui-même fier à l'Académie de Paris; il l'exhorte à persévérer dans ses vertus, afin de procurer aux gens de l'Académie les faveurs de l'Eglise qui, le plus souvent, sont obtenues par les ignorants et non par les érudils.
La troisième lettre de Robert Gaguin, datée du 13 octobre, doit être postérieure aux deux premières ; elle porte le n° xix du Recueil. Celle qui est inscrite sous
le n° xvii, adressée à Charles Saccus, docteur en théologie et ami aussi de 6. Fichet, mentionne par exception le millésime; elle est datée des calendes de septembre 1482. Est-ce à dire que la missive de Gaguin à G. Fichet soit de la même année? On ne peut le soutenir d'une manière absolue, étant donné le désordre chronologique que nous avons signalé comme existant dans les recueils de lettres de cette époque.
Néanmoins la lettre du 13 octobre a dû être écrite après 1474. Dans cette lettre Robert Gaguin félicite Fichet sur les succès que ce dernier continuait de remporter à Rome où ses prédications, paraîtil, produisaient une assez grande sensation. Gaguin exprime toute la joie qu'ont ressentie leurs amis communs en apprenant de quelle considération il jouissait auprès du pape et des membres du Sacré-Collège. Parmi ces amis de Paris, il doit compter, dit-il, en première ligne Aimé Gomberl, conseiller au Parlement, qui, dans une réunion de la veille, faisait les plus grands éloges de la science de l'ancien professeur.
Dans sa quatrième lettre, datée du 25 mars, Robert Gaguin parle aussi de la fidélité des amis que Fichet a laissés à Paris ; ses admirateurs, dit-il, sont toujours nombreux et n'oublient pas qu'il a remis en honneur les lettres et l'éloquence dans la capitale de la France, ce qui devrait lui procurer l'immortalité. Après cet éloge que nous avons vu souvent répété par les contemporains de G. Fichet, Gaguin met son ami au courant de ce qui se passe à Paris au sujet de la grande
querelle des nominalistes et des réalistes ; il annonce que le roi a ordonné de faire disparaître les publications des nominalistes. Ce dernier fait démontre que la lettre du 25 mars est de Tannée 1474, car ce fut précisément le 1 er mars de celte année que Louis XI, interposant son autorité et sa science certaine entre les deux camps des scholastiques, signa un édit à Sentis, par lequel il défendait aux nominalistes d'enseigner leur doctrine, et ordonnait de mettre leurs ouvrages sous séquestre ( { ). Les prescriptions de cet édit furent peu observées, la liberté d'enseigner fut rendue aux nominalistes par le roi Louis XI lui-même, en
Enfin la cinquième lettre, datée du 6 juillet, est certainement postérieure aux précédentes; c'est, selon toute probabilité, la dernière que Gaguin écrivit à son ami quelque temps avant la mort de ce dernier. Il s'y plaint, en effet, de n'avoir pas reçu depuis tantôt deux ans des nouvelles directes de Fichet; il se montre très inquiet, car il a appris par un nommé Roerius qu'il avait fait une grave maladie. Il avait accusé tout d'abord son ami d'avoir oublié leur attachement réciproque, mais en apprenant l'accident qui lui est arrivé, sa mauvaise humeur s'est changée en douleur et en regret.
O L'édit de Louis XI est daté du 1 er mars 1473 ancien style, Pâques s'étant trouvé le 10 avril en 1474. C'est un long réquisitoire contre les nominalistes appuyé de l'opinion de docteurs de l'Université parmi lesquels figure J. Heynlin (V. Recueil des anciennes lois françaises, etc. Paris, Pion frères, t. X.)
Il est impatient de recevoir de ses nouvelles; il espère que Fichet aura suivi le pape à Viterbe, et que là le bon air, le climat sain auront achevé pour sa guérison complète ce que les soins des médecins n'auraient pu faire : qu'il se hâte, dit-il, de tirer ses amis du doute dans lequel ils se trouvent à son sujet.
Tels sont les seuls documents connus, jusqu'à ce jour, où Ton puisse trouver quelques renseignements sur G. Fichet depuis son départ de Paris. Les recherches que nous avons fait faire à Rome, dans l'espoir de trouver des notions plus complètes, n'ont donné aucun résultat.
D'après les lettres de Gaguin, on acquiert tout au moins la certitude que G. Fichet en arrivant à Rome reçut de Sixte IV un accueil qui le dédommagea amplement des déboires, des désillusions qui marquèrent les dernières années qu'il passa en France. De tout temps — et il en sera toujours ainsi — les intelligences d'élite ont eu leurs détracteurs, leurs calomniateurs dont la jalousie aiguise la langue ou la plume. Fichet, on l'a vu, avait subi les attaques de ces êtres venimeux qui pullulent dans les sectes, les écoles de toutes sortes et se donnent pour mission de frapper ceux que le talent et le travail ont placés au-dessus d'eux.
Cependant, si un homme devait être épargné»
c'était G. Fichet, que ses contemporains les plus illustres avaient chanté en prose et en vers pour la gloire qu'il s'était acquise en remettant en honneur à Paris T élude sérieuse des belles-lettres et l'éloquence,
en contribuant à installer dans là patrie française l'art typographique qui devait marquer une si grande étape dans la marche de la civilisation et de l'émancipation du monde!
Peut-être Fichet aurait-il méprisé les attaques des envieux et n'eût-il pas abandonné l'Université de Paris, si le triste résultat de la légation de Bessarion ne l'avait jeté dans un découragement complet. Braver les injures est chose facile à l'homme qui a la conscience de sa force intellectuelle ; mais ce même homme, de fer contre les attaques, est le plus souvent brisé par l'anéantissement de ses plus chers désirs, par la perte des illusions que son âme a entretenues.
Toutefois si G. Fichet eut ses détracteurs qui lui continuèrent leur haine, même après son départ de Paris, il eut on le sait, de nombreux amis qui lui restèrent fidèles ; Robert Gaguin nous a prouvé qu'il fut le plus zélé de ceux-ci, en même temps que le plus illustre.
Cet ami dévoué ne se contenta pas de prendre la défense de son ancien maître dans les discussions publiques ou privées ; il a même un jour composé une pièce de vers dans laquelle, jouant sur le nom de Sixte IV, de la Rovère, du Rouvre (espèce de chêne, en latin robur) et sur celui de Fichet, qu'il traduisit par ficus, figuier, il tira de l'assemblage des deux noms une allusion morale qui ne manque pas d'originalité. Voici la traduction de cette pièce de vers curieuse ;
Pourquoi le pape Sixte IV a appelé auprès de lui,
a Rome, G. Fichet.
* Ce n'est pas pour un vain motif que Sixte a voulu recevoir Fichet à Rome. Il y a là un sens mystique.
c Le nom que porte Sixte rappelle le rouvre et les glands, aliment de la vie, nourriture dont l'homme se repaît.
« Il a voulu y ajouter la douce figue provenant de l'arbre aux fruits mielleux, afin que, vigilant pasteur, il puisse préparer bientôt les aliments destinés à son troupeau.
* Le gland est la nourriture des forts, la figue est celle des faibles : avec eux l'humanité aura une provision suffisante d'aliments.
« Ainsi le gardien du monde désire adoucir les siècles de fer au moyen d'une alimentation aussi substantielle qu'abondante, formée par la figue et le gland. »
Est-il étonnant qu'après de tels épanchements poétiques Gaguin se soit attiré l'épithète de fîchétiste?
On serait en droit de croire qu'un homme qui avait eu des admirateurs aussi enthousiastes et persévérants, ne pouvait passer de vie à trépas sans qu'on en fût instruit. Et cependant G. Fichet a quitté ce bas monde sans qu'on ait jamais su quand et dans quelles circonstances il a rendu le dernier soupir ! Ses contemporains ont affirmé que ses succès à Rome ne se ralentirent pas, et que probablement il aurait été nommé cardinal si la mort n'était venue interrompre une carrière si bien remplie. Le Liber de scriptoribus sorboniciis, tout en avouant qu'on ignore la date précise de la mort de G. Fichet, exprime l'opinion que celui-ci dut
vivre jusqu'en 1490 ('). Autant qu'on en peut juger d'après l'ensemble des faits connus, il ne paraît pas probable que G. Fichet vécut au-delà de 1480, c'est-àdire qu'il dut mourir à l'âge de cinquante ans environ, et par conséquent au moment où son intelligence avait acquis toute sa force et allait peut-être lui permettre de jouir à Rome d'une situation plus brillante, si ce n'est plus glorieuse, que celle qu'il avait conquise à Paris.
Entièrement absorbé par le professorat durant la majeure partie de sa vie, 6. Fichet n eut pas le loisir de composer de nombreux ouvrages.
Outre son traité de Rhétorique, on ne connaît de lui que deux opuscules. Le premier fut écrit vers 1466, ainsi que le constate le manuscrit qui est conservé à la Bibliothèque nationale ( â ). Cet opuscule ne fut publié que quarante ans après la mort de G. Fichet, en 1521, par Gromors, libraire de Paris, dont la marque, très finement gravée, est imprimée sur le dernier feuillet du volume. Il est intitulé :