CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — Guillaume Fichet. — Son origine. — Le Petit- Bornand et la famille Fichet. — Guillaume Fichet aux écoles de La Roche. — Il entre au collège des Savoyards à Avignon. — Le cardinal de Brogny, fondateur de ce collège. — Les études en Savoie au xv e siècle. — Guillaume Fichet entre à la Sorbonne.
En retraçant l'histoire de l'Introduction de l'imprimerie en France et de rétablissement du premier atelier typographique de Paris ( ! ), nous n'avons point voulu seulement rappeler ce fait intéressant, mais aussi remettre en lumière les hommes qui en ont été les principaux auteurs.
Ces hommes font partie de cette pléiade d'esprits distingués qui, défenseurs énergiques d'un principe,
( f ) Origine de V Imprimerie à Paris, d'après des documents inédits, par Jules Philippe. — Paris, Charavay frères, éditeurs (1885).
propagateurs infatigables d'un art ou d'une science, ont presque disparu dans l'oubli, leur rôle ayant été jugé trop secondaire ou la cause à laquelle ils s'étaient dévoués ayant semblé peu importante tout d'abord. Et cependant que de services ont rendus parfois ces oubliés !
Ne nous appartient-il pas, à nous, enfants d'un siècle où le triomphe de la science l'emporte enfin sur celui des ambitions brutales, de restituer à ces modestes travailleurs, chaque fois que nous le pouvons, la part qui leur revient dans la victoire finale dont nous avons profité ?
C'est donc mû par ce sentiment de justice que nous avons formé le dessein de rappeler la vie et les travaux de ceux qui ont doté Paris et la France de la première imprimerie. L'initiative prise par ces hommes doit leur procurer la reconnaissance de la nation qui a le plus fait tourner au profit de l'humanité l'art dont ils ont été les introducteurs dans notre Patrie.
N'est-ce pas remplir un devoir national que de leur assurer la place à laquelle ils ont droit dans le souvenir des Français ?
L'un de ces hommes fut Guillaume Fichet, docteur de Sorbonne, professeur de théologie et de rhétorique dans le célèbre collège de ce nom et recteur de PUniversité de Paris en 1467.
La nationalité de Guillaume Fichet est connue et incontestable, car il a pris soin de prévenir toute erreur à ce sujet, en signant dans les termes suivants une
lettre qu'il écrivit au duc de Savoie eu 1471 : Guillelmus Fichetus, parisiensis theobgus doctor, patria vero SABAUDus.Ils'est désigné de la môme manière dans une des lettres qu'il adressa au cardinal Bessarion et dans une autre au roi d'Angleterre, en envoyant à ce souverain un ouvrage du même cardinal. Nous le verrons aussi, à l'époque où il commença à prendre un rang distingué parmi les membres associés de la Sorbonne, se donner le titre de socius gebennensis, le lieu de sa naissance faisant partie du diocèse de Genève,
D'autre part, Gaguin, l'historien renommé, élève de Guillaume Fichet, a affirmé l'origine de son maître dans les vers qu'il composa pour être placés à la suite d'un traité de Rhétorique que Guillaume Fichet fit imprimer en 1471 :
Félix illa quidem tali Sabaudia alumno, Cujus erit Gallis perpetuatus honor.
« Heureuse est la Savoie d'avoir un tel enfant que vous, qui serez l'éternel honneur de la France ! »
Guillaume Fichet était donc Savoyard.
Il naquit le 16 septembre 1433, détail biographique qu'aucun auteur n'a donné jusqu'à ce jour. C'est M. Léopold Delisle, l'éminent administrateur de la Bibliothèque nationale, qui, le premier, a publié cette date dans son excellent travail iutitulé: Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, d'après une note relevée sur un manuscrit ayant appartenu à Guil-
laume Fichet, note qui avait été écrite par ce dernier lui-même ( 4 ).
Malheureusement, Guillaume Fichet n'a pas eu la précaution d'ajouter à la mention de la date de sa naissance, l'indication du lieu où il avait vu le jour ; et on ne trouve nulle part cette indication formulée d'une manière absolument précise. Mais de divers témoignages, reposant sur des données sérieuses, il résulte que Guillaume Fichet est né au Petit-Bornand, en Faucigny ( 2 ).
Jusqu'à ce jour, et suivant une opinion émise par un historien savoyard, Grillet ( 3 ), tous les biographes
( f ) M. L. Delisle a attribué cette note au manuscrit n° 16,026 ; mais il y a là une erreur, car ce manuscrit ne contient aucune note semblable. Cette erreur a pu se produire par suite d'un classement nouveau qui a été fait depuis l'époque où M. L. Delisle préparait son travail, ou par toute autre cause qu'on ne peut préciser. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. L. Delisle a bien eu sous les yeux l'intéressante note dont il s'agit et qui appartient à un manuscrit dont on n'a pu retrouver encore la trace malgré les recherches faites. Voici en quels termes précis s'exprime M. L. Delisle en l'attribuant au manuscrit n 16,026 :
« A la fin de ce manuscrit est une note constatant que « Guillaume Fichet naquit en 1433, le mercredi après « l'Exaltation de la Sainte-Croix. »
En 1433, le mercredi qui a suivi la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix était le 16 septembre.
(*) Aujourd'hui arrondissement de Bonneville (Haute- Savoie.)
( 8 ) Grillet, Dictionnaire historique des départements du Mont-Blanc et du Léman, Chambéry, 1807. T. I. p. 399.
ont fait sortir Guillaume Fichet d'une famille de ce nom, qui fut de petite noblesse, et posséda un château au chef-lieu du Petit-Bornand . Grillet afûrme que les archives de cette maison, éteinte dans la personne d'une demoiselle Marie-Joséphine-Ignace Fichet, marquise d'Arvillars, prouvent que Guillaume était né au Petit- Bornand.
Mais Grillet, tout en se rapprochant de la vérité, croyons-nous, ne s'est point suffisamment expliqué sur la situation de la famille des Fichet. En disant que Guillaume appartenait à cette famille, établie de temps immémorial au Petit-Bornand, il se montrait exact; mais en laissant supposer que le futur professeur de Sorbonne était sorti de la branche noble, il anticipait sur les événements, car Guillaume naquit en 1433 et les Fichet anoblis ne datent que du 20 septembre 1594.
Des recherches que nous avons faites dans la localité même, il résulte que les Fichet sont originaires du Villard, hameau de la commune du Petit-Bornand; qu'ils se sont divisés en nombreux rameaux, dont quelques-uns existent encore dans le hameau sus-nommé. Guillaume devait appartenir à une de ces branches qui, plus riche que les autres composées de simples cultivateurs, vint s'établir au chef-lieu et fut anoblie 160 ans après la naissance de celui qui avait illustré son nom.
Les Fichet du chef-lieu du Petit-Bornand étaient arrivés à ce point de prospérité et d'importance, dans le xv e siècle, que s'ils n'étaient pas encore pourvus de
patentes de noblesse, ils étaient tout au moins considérés comme bourgeois titrés.
Nous avons dit qu'ils se divisèrent en de nombreuses branches. Guillaume, dans la préface de son traité de Rhétorique, parle de sa très nombreuse famille à laquelle, dit-il, non sans un peu de vanité, les travaux qu'il a entrepris et les distinctions dont il a été l'objet procureront une certaine renommée. Plusieurs membres de cette maison quittèrent leur village et firent souche dans diverses localités de la Savoie; quelques-uns s'établirent à Annecy, où on retrouve leurs descendants inscrits, dans le xv e siècle, sur les registres municipaux. Guillaume lui-même, dans une lettre imprimée dont on ne possède qu'un fragment ('), fait allusion aux proches parents qu'il avait à Annecy.
Guillaume Fichet eut plusieurs frères, et il est à présumer que l'un d'eux fut Mamert Fichet, évêque in partibus d'Ebron et suffragant de l'évêque de Genève» Jean-Louis de Savoie, en 1470 ( 2 ). Nous avons lieu de croire que ce Mamert était frère de Guillaume, et voici pourquoi : Mamert cessa ses fondions de suffragant à la fin de 1470 ou au commencement de 1471, et il eut
(') Bibliothèque nationale, vélins n° 2021.
(*) Voir Mémoires pour l'histoire ecclésiastique des diocèses de Genève, Tarentaise, etc., par Besson, Nancy (pour Annecy) 1759, p. 53. Besson donne à Mamert Fichet le titre de docteur de Sorbonne ; mais nous n'avons pu retrouver ce nom sur la liste des socii de l'école. Peutêtre Besson a-t-il confondu, pour ce titre, Mamert avec Guillaume qu'il ne nomme pas.
pour successeur, dans celle charge, Claude, évéque de Glaudiopolis, qui fit la visite du diocèse de Genève en 1471 ('). Depuis cette époque, on le perd de vue en Savoie ; on ne le voit cité nulle part. Mais nous pensons avoir retrouvé ses traces dans une lettre du cardinal Bessarion adressée à Guillaume, en date du 13 février 1472; dans cette lettre, le cardinal prie Guillaume d'écrire à son frère : in Sabatios ad fratrem tuum. ,. ( 9 ) On peut croire que ce frère était Mamert qui avait occupé une place distinguée dans le clergé savoyard.
En 1490, après la mort de Guillaume Fichet, un Henri Fichet, aussi du Petit-Bornand, notaire impérial, était, au dire de Charles-Auguste de Sales ( 3 ), commissaire de Louise de Savoie, duchesse de Châlons. Des notes historiques laissées par un savant collectionneur de la Savoie, M. Montréal, désignent Henri Fichet comme frère de Guillaume.
(') Même ouvrage que ci-dessus.
(') Voir Recueil mss. de j lettres de Besâarion et de Fichet, Bibl. nat. Réserve Z. Lettre VIII de la 2 e partie.
Il faut observer que les mots in Sabatios, par lesquels Bessarion a désigné les Savoyards; constituent une erreur géographique ; les Vadœ Sabata étaient une station romaine située à l'endroit où se trouve aujourd'hui le port de Savone, près de Gênes, appelé Vay-de-Savone, indiqué dans la Table dite de Peutinger. Plusieurs auteurs ont cru que. ce nom désignait la Savoie. Bessarion, grec d'origine, et peu au courant de la géographie des Alpes, a partagé cette erreur.
( ) Pourpris historique de la maison de Sales; Annecy 1659. in-4<>,
Ajoutons que, plus de cent ans après ce dernier, sortait de la même famille ou d'une branche collatérale un autre Fichet, du Petit-Bornand : Alexandre, né en 1589, qui fut un prédicateur et un écrivain religieux de premier ordre, professeur de rhétorique à Lyon, théologien du cardinal de Richelieu.
Si nous sommes entré dans des détails un peu longs au sujet de l'origine de Guillaume Fichet, c'est que nous avons à cœur de bien établir la nationalité de notre compatriote; chacun doit tenir aux gloires de son pays, et nous avouons être jaloux des nôtres presque à l'excès, pour ce motif qu'on nous les a souvent disputées. C'est ainsi que quelques biographes — rares il faut bien le dire — ont prétendu que Guillaume Fichet était né à Anet (Eure-et-Loir), se fondant sur le qualificatif d'Alnetanus que prit quelquefois notre professeur; or, ce qualificatif était simplement motivé par ce fait que Guillaume Fichet avait possédé un bénéfice à Anet. D'autres, simulant le doute ou craignant de se prononcer parce qu'ils ne s'étaient pas donné la peine d'étudier la question, se sont tus sur l'origine de Guillaume Fichet; c'était manquer à la mémoire de cet homme dont les services étaient acquis à la France et qui avait pris lui-même la patriotique précaution de désigner sa région natale à plusieurs reprises.
Oui, c'est bien dans cette pittoresque et splendide vallée du Petit-Bornand qu'est né celui que nous verrons remettre en honneur les lettres et l'éloquence dans la capitale de la France, celui qui eut l'insigne
honneur de contribuer à l'introduction de l'imprimerie dans cette capitale de l'intelligence. — Verdoyante et poétique vallée! Il fut un temps sans doute où elle retentit du fracas des combats, alors qu'elle était commandée par un château fort défendant l'étroit passage d'Entremont qui conduit du Faucigny en Genevois, à celte époque où toutes les vallées savoisiennes étaient couvertes de forts seigneuriaux, la région du Faucigny surtout, qui fut soumise à tant de fluctuations politiques depuis l'origine des Etats de Savoie jusqu'au moment où elle entra définitivement dans le domaine des successeurs d'Humbert I er . Le château fort tomba un jour ; et alors la vallée du Petit-Bornand redevint et resta ce que la nature l'avait créée. Etroitement enserrée dans de hauts contreforts, elle n'offre aux regards qu'un splendide amas de verdure ; du sommet à la base des monts, poussent vigoureux et luxuriants les sapins et les hêtres, parcs rustiques entremêlés de prairies dont le vert émeraude se marie au vert sombre des forêts : pays enchanteur, où l'âme peut rêver à son aise; vallons, séjour du repos, plus faits pour inspirer le penseur, le philosophe que pour exciter l'imagination de l'aventurier I S'il est vrai que l'homme emprunte ses goûts, ses penchants, à la nature du pays qui l'a vu naître, on comprend qu'il soit sorti de cette vallée alpestre non des capitaines, des coureurs d'aventures, mais bien des hommes comme Guillaume Fichet, préférant la plume à l'épée, la paisible gloire littéraire à la renommée bruyante conquise sur les champs de bataille,
On ne sait rien de bien certain sur la première jeunesse de Guillaume Ficbet. Grillet ( fl ) prétend qu'il apprit les éléments de la grammaire et de la langue latine dans les écoles de La Roche, ce qui est probable, car celte ville était, au milieu du xv* siècle et depuis longtemps, le petit centre intellectuel de la région savoisienne où se trouve le Petit-Bornand. En 1410, il y existait déjà des écoles où Ton enseignait en effet la grammaire et la langue latines ; c'est là aussi que dans les premières années du \vi e siècle, le fameux Père Favre, dit Le Fèvre, de Saint-Jean-de-Sixt, et le Père Le Jay, d'Àïse, théologien du Concile de Trente, furent initiés aux règles grammaticales du latin. Albanis Beaumont (') dit que Guillaume Ficbet fit ses premières études à Chambéry.
A quelles sources Grillet et Albanis Beaumont ontils puisé leurs renseignements? Nous l'ignorons. Toutefois, l'un et l'autre peuvent avoir raison; Guillaume Fichet a pu commencer son instruction littéraire à La Roche et la continuer à Chambéry. Mais ce qu'il y a de certain, et ce qui était ignoré jusqu'à ce jour, c'est qu'il acheva ses études secondaires à Avignon. Cette ville possédait alors un collège fondé en 1424 par le cardinal de Brogny, né près d'Annecy et compatriote de Guillaume Fichet. Le cardinal de Brogny avait suivi
(') Ouv. cité, T. I, p. 185 et 398.
(*) Description des Alpes grecques et cot tiennes. Paris, imp. Didot, 1802-6. T. I, p. 324.
un instant, dans le grand schisme d'Occident, la fortune des papes d'Avignon, dont l'un, Clément VII (un prince savoyard, Robert de Genève), l'avait créé cardinal en 1385. Bien que le cardinal de Brogny eût quitté ensuite Avignon pour travailler à l'extinction du schisme; bien qu'il eût présidé le Concile de Constance, fulminé la déchéance de Jean XXIII, reçu l'abdication de Grégoire XII, prononcé la sentence de déposition de Benoît XIII, et enfin fait élire et couronner Martin Y le 14 novembre 1417, il n'oublia point la ville pontificale française où il avait reçu la plus haute dignité ecclésiastique. Riche, pourvu de nombreux bénéfices, il employa son immense fortune à des fondations de toute sorte en Italie, en France et en Savoie. C'est ainsi qu'il fonda, en 1424, deux ans avant sa mort, le collège de Saint-Nicolas-d'Annecy à Avignon, grand établissement qu'il dota richement, auquel il légua sa bibliothèque composée de sept cents volumes, et où il créa vingt -quatre bourses en faveur d'étudiants savoyards.
Qu'il nous soit permis de constater à cette occasion — et avec un légitime orgueil — que la plupart des Savoisiens favorisés par le sort loin de leurs foyers, n'ont jamais oublié leur pays au milieu des éblouissemenls que donne parfois la fortune ; presque toujours ils ont associé à leur bonheur la Patrie, cette source féconde des sentiments les plus élevés du cœur, et où l'âme va se rafraîchir quand elle a été brûlée par les ardeurs des luttes de la vie.
Guillaume Fichet profita d une des bourses créées en faveur des Savoisiens au collège d'Avignon. Nous avons trouvé la preuve de ce fait dans une note écrite en lettres microscopiques de la main de Guillaume Fichet lui-même, sur un des manuscrits qui lui ont appartenu (') ; elle est ainsi conçue :
« Hic Franciscus fuit in diebus suis curia romana relicta, heremicola in diocesi Cavalicensis in orificio fluvii Sorgie, in distancia a civitate avinionensis sex leucorum , sepultusque fuit avinionensis in ecclesia beali Laurensis, que loca singula pergressus fui ego G. ficheti dum studio vacarem in dicta civitate avinionensis m°iiii°lv. cujus omnia opéra egregia sunt in libreria collegii sancti Marcelli avinionensis. »
Ne retrouve-t-on pas dans ce souvenir du jeune âge noté par le grave docteur, alors sans doute qu'il professait depuis plusieurs années en Sorbonne, ne retrouve-t-on pas la marque de cet esprit éminemment littéraire, poétique même, amant des belles œuvres de l'intelligence que nous verrons s'affirmer à chaque heure de sa courte, mais laborieuse carrière ?
Pétrarque, la fontaine de Vaucluse, Laure peutêtre.-. — honni soit qui mal y pense I — avaient frappé l'imagination du jeune étudiant savoyard, dont un point jusqu'ici inconnu de son existence nous est révélé grâce à leur poétique et riante souvenance !
(') Cette note se trouve en marge de la dernière page d'une copie du Livre de la vie solitaire de Pétrarque ; mss. Fonds latin, n° 16,683, BibL nat.
Ainsi Guillaume Ficbet faisait ses études à Avignon en 1455, et il n'y a pas de doute que ce ne fût dans le collège de Saint-Nicolas-d'Annecy, qui seul recevait des étudiants savoyards. A quelle époque entra-t-il dans cet établissement? Un document certain nous permet de répondre encore à celte question. C'est Guillaume Fichet lui-même qui nous fait connaître l'époque de son arrivée à Avignon, dans une lettre adressée au cardinal Bessarion, datée du 13 février 1470, et dans laquelle il dit: « ... Audiveram equidem annis superioribus fquos undevigenti partira in studiis humanitatis, partira in philosophia, partira in theologia schola consumpsi) esse ferre te unum quem etas meum baberet virum doctissimum ('). »
Dans la préface de son traité de Rhétorique il a affirmé le même fait, mais en fixant le commencement de ses études à dix-huit ans en arrière ; il a écrit duodevigenti au lieu de undevigenti.
Il y avait donc dix-huit ou dix-neuf ans, en 1471, que Guillaume Fichet avait commencé ses études secondaires, c'est-à-dire qu'il était entré en 1452 ou 1453 au collège d'Avignon, à l'âge de 19 ans.
De là, il partit pour Paris.
Aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire littéraire et scientifique de la Savoie, on constate que les hommes de la race robuste de ce pays ont de tout temps peu hésité à s'expatrier pour tirer parti de leurs
(') V. Recueil ms. de lettres de Bessarion et de Fichet ; lettre I de la 2 e partie.
forces intellectuelles. Depuis des siècles, on a va des Savoyards se répandre on peu dans tons les pays et occuper souvent les postes les plus élevés dans les universités étrangères, dans l'Eglise, dans les administrations publiques. C'est là une vérité prouvée par les faits, incontestable ; et si nous l'affirmons avec une certaine insistance, c'est qu'elle combat une opinion que beaucoup encore regardent comme fondée, à savoir que les Savoyards, en fait de forces, n ont jamais possédé que celles des muscles.
Les Savoyards, placés entre la France et l'Italie, liés politiquement à cette dernière pendant plusieurs siècles, quoique de race absolument française, jetés par les hasards de la politique tantôt à droite tantôt à gauche des Alpes dont ils occupaient les contreforts, les Savoyards se sont habitués de bonne heure à sortir de leurs vallées pour chercher un champ plus vaste où ils puissent utiliser et leur intelligence et leur activité. Ce n'était point la pauvreté seule, ainsi qu'on le croit d'ordinaire, qui les poussait à s'expatrier ; leur pays était assez riche pour les nourrir, car il produisait tous les genres de denrées, depuis la vigne amie du soleil jusqu'aux céréales qui bravent les frimas ; mais ils voulaient prendre part aussi à la large vie intellectuelle qui ne s'épanouit qu'au sein des grandes nations, dans les centres éclairés, là où se distribue la lumière en flots abondants.
Car, il faut le dire aussi, la vie intellectuelle, qui élève l'homme et dore ses destins souvent mauvais de
quelques rayons consolateurs, a été de font temps en honneur dans ce pays de Savoie, qui a passé et passe encore aux yeux de quelques-uns pour une contrée où l'homme, courbé péniblement sur la bêche, ignore les grands élans de l'âme, les nobles aspirations de l'esprit. L'amour des sciences et des lettres n'a point fait défaut aux Savoyards, qui ont présenté ce spectacle intéressant d'un petit peuple isolé, livré pour ainsi dire à lui-même, ayant su, malgré les difficultés créées par une situation pareille, prendre une place dans le concert des nations, s'associer un peu partout au mouvement scientifique auquel il a apporté souvent des forces nouvelles et imprimé une plus vive allure.
Ajoutons que dans cette partie du xv e siècle que nous considérons particulièrement, en ce moment où la renaissance littéraire commençait à passer d'Italie en France en franchissant les Alpes, les brises d'outremonts laissèrent tomber en passant un peu de la manne intellectuelle qu'elles transportaient. Les princes de Savoie, imitant quelques-uns des princes italiens, ne laissèrent pas de donner l'exemple du culte des lettres et des sciences. Charlotte de Savoie, femme du roi Louis XI, aimait les livres ; Louise de Savoie, mariée à Charles d'Angouléme en 1488, apporta en France le même goût littéraire puisé au sein de sa famille, et encouragea les libraires ; Jean-Louis de Savoie, évêque de Genève, mort en 1482, avait une bibliothèque très remarquable pour l'époque ; et Charles III, ce duc de Savoie si malheureux en politique, eut à cœur de
protéger les écrivains, entre autres l'historien Claude de Seyssel, dont il fit son conseiller intime ( f ) . Ou voit qu'en Savoie l'exemple partit de haut.
Pendant plusieurs siècles, et déjà à l'époque dont nous nous occupons, les Savoyards désireux d'embrasser une carrière libérale allaient chercher le savoir à deux foyers célèbres, en France et en Italie : en Italie, pour les études du droit, au sein de ces universités qui commandaient l'attention du monde civilisé ; en France, pour toutes les autres études, notamment celles qui avaient pour objet les sciences religieuses. Le droit et la théologie, telles étaient les deux branches d'études qui tenaient le premier rang en Savoie au xv e siècle. Elles étaient, là comme ailleurs du reste, les deux principales, les deux seules plutôt qui ouvrissent à leurs adeptes une voie à toutes les autres ; alors, jurisconsultes et théologiens étaient regardés comme les maîtres du savoir ; et en effet il était fréquent de rencontrer un jurisconsulte ou un prêtre doublé d'un homme de science ou d'un homme de lettres ; on résumait dans ces deux carrières toutes les aspirations, toutes les aptitudes.
Guillaume Fichet choisit la carrière ecclésiastique. Quelque trente ans avant lui, un petit berger savoyard,
(') Le manuscrit de la traduction de Xénophon faite par cet auteur pour Charles III, est conservé dans la Bibliothèque nationale (n° 701) où on trouve un autre manuscrit (n° 159) qui, suivant M. Léopold Delisle, paraît avoir appartenu au duc Philibert, prédécesseur de Charles III.
que nous avons déjà nommé, était devenu célèbre sous le nom de cardinal de Brogny (*). Peut-être le souvenir de cette étonnante fortune fut-il une des causes déterminantes de la résolution de Guillaume Fichet qui, après avoir quitté le collège d'Avignon, entra dans la maison de Sorbonne, à Paris.
Dans le milieu du xv e siècle, la Sorbonne avait atteint un haut degré de renommée. Fondée de 1252 à 1255 par Robert de Sorbon, cette maison célèbre avait pris rapidement une place distinguée dans le monde universitaire. Le but principal du fondateur avait été de pousser les études théologiques à leur point le plus élevé ; ce qui n'avait pas empêché renseignement qu'on donna ensuite dans l'illustre collège de s'étendre de telle sorte qu'il répondît à toutes les exigences de l'époque. Les grades qu'on prenait en Sorbonne étaient difficiles à conquérir, grâce à la sévérité des examens, et le titre de docteur de Sorbonne était considéré comme le plus brillant qu'un homme d'Eglise pût obtenir. Enfin cette maison, on peut le dire, était devenue la vraie directrice de l'Université de Paris qui, du reste, nommait son Proviseur.
G. Fichet arriva à Paris dans le courant de 1459; au commencement de 1460, il y était étudiant en théologie se préparant au baccalauréat, et il avait déjà franchi un échelon, car le 21 février il faisait son premier cours de bible et était ainsi au nombre des
(') Jean Fracson, né à Brogny, près d'Annecy.
biblici ordinarii ('). L'année suivante, il remplit les formalités nécessaires pour être admis comme associé dans la maison de Sorbonne. Ce fut le 5 décembre 1461, sous le priorat de Jacob Brilon, ainsi que le constate le Registre original des prieurs ( 2 ), qu'il demanda à être admis à l'examen ad probationem ut moris, en même temps que Pierre Strot et Michel Petit (Parvi). ce qui fut accordé à tous les trois à l'unanimité. Après un délai réglementaire de sept jours, c'est-à-dire le 12 décembre, les trois candidats demandèrent à être reçus socii, associés, avec jouissance d'une bourse ( 3 ). Le même jour le prieur les recommanda,
(') Livre du grand Bedeau, fol. 51 au verso. — Bibl. nat. ms. fonds ancien, 5657 G. — Voir aussi, id. ms. fonds ancien, 5657 A.
(*) Registre original des prieurs de Sorbonne, de Vannée 1430 à Vannée 1483; fol. 46. — Bibl. nat. ms. n° 5494 A. fonds latin. Il existe aussi à la Bibliothèque nationale une copie de ce registre provenant de la Sorbonne, et sur laquelle on lit cette curieuse note : « L'ori- « ginal ayant été prêté à M. Dupuis, garde de la « Bibliothèque du roi, à sa mort cet original se trouva « au nombre des mss. légués à la Bibliothèque du roi « par Dupuis. Malgré toutes les démarches, la Sorbonne « ne put rentrer en possession, et alors on fit faire la « copie; l'original resta dans la Bibliothèque du roi, « n° 5494 A. »
(') La dénomination de bourse vient de ce fait qu'en règle générale l'étudiant recevait, chaque semaine, une somme pour ses dépenses ; cette somme était appelée bursa, bourse, et se montait au plus bas à 2 sols parisis, et au plus haut à 8 sols p. Dans les collèges, les bourses étaient généralement de trois ou quatre sols. (V. l'excel-
suivant l'usage, au proviseur assisté des maîtres Pierre Gorie, Thomas Roussel et Jean de Ecoute, socii dicti collegii. Enfin, quatre jours plus tard, Guillaume Fichet et ses camarades présentèrent solennellement leurs lettres d'admission comme associés avec bourse, aux maîtres et associés assemblés dans la Chapelle de la Sorbonne. La réunion les reçut à l'unanimité, sous les conditions ordinaires qu'ils jurèrent d'observer scrupuleusement; mais ils furent ajournés à un an pour la jouissance des bourses. A partir du 16 décembre 1461 , Guillaume Fichet fit donc partie des socii, associés, de la Sorbonne.
lent travail de M. Thurot, intitulé: De l'Organisation de V enseignement dans V Université de Paris au moyen âge ; Paris-Besançon, 1850.)
Ajoutons que pour se rendre compte de la valeur du sou parisis au xv e siècle, relativement à notre époque, on peut supposer que ce sou équivalait à 2 francs environ de notre monnaie.