CHAPITRE III
Sommaire. — G. Fichet est chargé par Louis XI d'une négociation diplomatique secrète. — Éloges de G. Fichet faits par ses contemporains. — Nature et portée de son enseignement à la Sorbonne.
La haute situation que s'était faite G. Fichet par sa science et son caractère, lui valut, ont dit plusieurs auteurs, d'être appelé à se mêler aux événements politiques qui ont marqué le règne agité de Louis XI, et dont les principaux furent les longs démêlés de ce roi avec le duc de Bourgogne. Albanis Beaumont (*) va jusqu'à appeler G. Fichet un grand diplomate. « Cette dernière qualité, dit-il, fut tellement reconnue « par le roi de France, qu'en plusieurs occasions il fut « envoyé auprès des ennemis de ce souverain pour les « engager à entrer en négociations. » G. Fichet luimême paraît confirmer cette assertion dans la péroraison de son traité de Rhétorique, où on trouve cette phrase: post gestam a me regiam legationem. Jean Heynlin, dit Jean de Lapierre, affirme le fait, et il écrit, dans
(') Ouvrage cité.
une lettre que nous retrouverons en tête d'une édition des Dévoilas, de Gicéron (l'un des premiers livres imprimés à Paris), ces mots à l'adresse de G. Fichet: « • . . prieur de Sorbonne, recteur de l'Université, c ambassadeur du roi, légat du pape, vous avez « exercé ces fonctions d'une manière digne de « louanges. »
Il serait difficile de ne pas croire à la sincérité d'une affirmation aussi nette, venant d'un ami, d'un contemporain bien au courant des événements de son époque. Nous n'avons pas été assez heureux pour trouver nous-même des preuves de cette affirmation dans les annales historiques du temps ou dans les auteurs de mémoires politiques postérieurs, depuis Commyne jusqu'aux écrivains français qui se sont occupés de G. Fichet comme professeur et homme de grand savoir.
Mais un patient chercheur, après de longues et laborieuses recherches entreprises d'abord par pure curiosité, a retrouvé les traces d'une négociation confiée à G. Fichet par le roi Louis XL M. Moufflet, proviseur de lycée en retraite, décédé aujourd'hui, a pu avoir sous les yeux des documents précieux établissant la part prise par notre compatriote dans la mission envoyée au duc de Milan, Galéaz-Marie Sforza, en 1469. Le roi avait adjoint à G. Fichet un autre docteur de Sorbonne, Gilles des Àlvets, Egidius de Alvetis, mais à titre secondaire, car G. Fichet prit seul la parole au nom du roi de France.
Il prononça devant le duc de Milan neuf harangues dont le texte manuscrit a été copié par M. Moufflet à la Bibliothèque de la ville de Saintes qui le conservait, et publié il y a peu d'années par les soins de sa famille ('). Le manuscrit a disparu dans un incendie qui détruisit, en novembre 1871, l' Hôtel-de- Ville et la Bibliothèque de Saintes; mais son existence est mentionnée dans le catalogue de la Bibliothèque heureusement sauvé de l'incendie, et fait à double exemplaire (*).
Le titre placé en tête des harangues est le suivant:
« Guillermi Ficheti, Parisiensis Theologi doctoris, in ea legatione, quam cogendi generalis Ecclesie consilii causa, pro Ludovico , Christianissimo Francorum Rege, apud illustrissiraum Mediolani Ducem et alios quosdam Italie Principes féliciter gessit, habite orationes sequuntur, »
À en juger d'après le texte des harangues, la mission dont était chargé G. Fichet devait rester
(') Étude sur une négociation diplomatique de Louis XI, roi de France, par S. Moufflet, officier de l'Université, proviseur de lycée en retraite. — Marseille, typ. et lith. Blanc et Bernard, 1884.
l f ) Ce manuscrit était relié à la suite d'un ouvrage imprimé, et formant avec lui un volume petit in-4% en assez mauvais état. Le volume, dont la partie imprimée a pour titre Epitomœ de regno Apulie et Sicilie, etc., figure avec mention du manuscrit, au catalogue de la Bibliothèque, chap. V, section VIII, § 28, n° 40, page 649 du tome I er . Ce catalogue avait été dressé en deux exemplaires, chacun de deux volumes in-folio, dont l'un est celui qui a été sauvé du désastre. L'autre est à Paris.
secrète. Elle avait pour but d'engager le duc de Milan, Galéaz-Marie, fils et successeur de François Sforza, à se concerter avec le roi de France pour obtenir du pape Paul II, la convocation d'un concile général, en même temps que Louis XI faisait des démarches dans le même sens auprès du roi d'Angleterre, de l'Empereur et des princes qui régnaient en Espagne et en Allemagne ('). Le titre que nous venons de transcrire peut laisser croire que G. Fichet avait été chargé de négocier spécialement et toujours dans le même but, avec quelques autres puissances italiennes; mais il résulte de la troisième et de la quatrième harangue que ce fut le duc de Milan qui fit appuyer le vœu de Louis XI auprès du roi de Naples et de Pierre de Médicis, chef de la république de Florence.
Que le but poursuivi par le roi de France ait été réel et sincère, il ne nous appartient pas de le discuter; nous citerons seulement les motifs mis en avant par son envoyé, et présentés par lui comme autant de nécessités impérieuses. Le premier était de mettre fin aux désordres de l'Eglise et aux abus de la Cour de Borne; il paraît assez singulier dans la bouche de G. Fichet, qui souvent s'était montré très catholique et très romain, mais qui obéissait ainsi à son esprit d'indépendance gallicane. En second lieu, il fallait organiser une croisade contre les Turcs, ce qui répondait à une idée alors généralement répandue et à
(') S. Moufflet, ouvr. cité.
laquelle nous verrons 6. Fichet se dévouer complètement à la suite du cardinal Bessarion. Le troisième motif, enfin, répondait, lui aussi, à une préoccupation générale qui était d'étouffer les hérésies de toutes sortes, très nombreuses, suivant G. Fichet, en Bohême et en Hongrie.
Le manuscrit ne porte aucune mention d'année. Le titre de la première harangue : In reddendis regiis litteris prior apud Mediolani Ducem habita oratio, mense Januario, die sexto, hora fere décima, fixe au 6 janvier la date du début de la mission; d'autre part, G. Fichet fit ses adieux, dans sa neuvième harangue, le jour de la fête de Saint-Sébastien, die festo Sebastiani martyris, c'est-à-dire le 20 janvier; la négociation a donc duré quinze jours. Quant à la date de l'année, que nous avons dit être 1469, elle est fixée par deux faits mentionnés dans les harangues : le mariage de Bonne de Savoie avec le duc Galéaz-Marie, qui eut lieu le 6 juillet 1468 ; puis le titre de chef de la république de Florence qui y est donné à Pierre de Médicis, mort le 3 décembre 1469 (')
L'authenticité delà mission de G. Fichet s'est trouvée confirmée par la découverte, dans les archives de Milan, de cinq pièces consistant en lettres du duc Galéaz- Marie, et de ses envoyés à Florence. La copie de ces documents a été communiquée à M. Moufflet par le
(') Il ne saurait être ici question que de Pierre I er , Pierre II n'étant parvenu qu'en 1492 au gouvernement de Florence. — S. Moufflet, ouvrage cité.
conservateur, M. Louis Osio. Us portent la date de 1470, ce qui indique que la négociation a été reprise une seconde fois dans cette année ; enfin, une lettre du duc de Milan au roi de France contient les lignes suivantes :
« Cum ad me Guillelmus Fichetus et Egidius de Alvetis, in sacra theologia m agis tri, legati tui, viri quidem et litterarura ornamentis et sapientia predîti, plurima.. a te ex consulto instituta attulerint, nihil mihi ambigendum duxi. »
Au reste, la vocation diplomatique ne semble pas avoir jamais été celle de G. Fichet ; le professorat absorbait la meilleure partie de son temps, il y consacrait toutes ses forces, toutes ses facultés intellectuelles, et c'est comme homme de science qu'il laissa une grande réputation dans les annales de la vieille Université de Paris,
A cet égard, tous les auteurs qui ont parlé de lui sont d'accord entre eux. Nous avons cité une appréciation de Jean Heynlin; dans la lettre qui la contient, ce docteur ajoute en s'adressant à son éminent collègue : « C'est vous qui avez devancé tous les savants en « introduisant à Paris l'éloquence de Rome. » Gaguin, ainsi que nous le verrons, a parlé à plusieurs reprises de G. Fichet avec éloge en prose et en vers, mû sans doute par un double sentiment de reconnaissance et d'admiration. Ainsi, en louant l'intervention victorieuse du recteur de l'Université en faveur des étudiants que
Louis XI voulait enrôler comme soldais, Gaguin écrit les lignes suivantes : « Guillaume Fichet était à la tête « des écoles comme recteur ; c'était un homme d'un « grand esprit, savant en doctrine et puissant dans a l'art de parler ; ce fut grâce à lui que la lumière se « fit, en mon temps, dans les études des belles-lettres « alors complètement ignorées; il fut aussi la cause « que beaucoup connurent la langue latine et apprirent « à la parler élégamment (*). »
Du Boulay (*) répète cet éloge textuellement.
Puis ailleurs, dans une pièce de vers en l'honneur de notre docteur, et dont nous avons déjà reproduit un passage, nous entendrons Gaguin s'écrier dans un élan de lyrisme : « La noble Lutèce peut vous élever « jusqu'aux cieux, vous qui lui procurez des orateurs
« habiles par votre enseignement éloquent ! Vous
« serez ainsi pour la France, ce que Prométhée fut « pour la Grèce, lui qui du feu céleste anima le limon « dont l'homme était composé. Vous serez aussi « comme Deucalion, ce père des hommes, qui donna « le souffle de la vie à des pierres. Heureuse est la « Savoie d'avoir un enfant tel que vous, qui serez « l'éternel honneur de la France! Réjouissez-vous donc, « docteur, car votre nom a conquis l'immortalité ! »
Gibert, recteur de l'Université de Paris, est entré dans de très amples détails, pour esquisser la vraie
( ! ) Gaguin, ouv. cité ; liv. X, fol. 244.
(*) Ouv. cité; T.V, p. 682.
physionomie de G. Fichet el nous initier à la vie active du professeur et du savant: « .... Mais ce qui c fait principalement sa gloire, dit-il, c'est qu'il paraît « avoir établi, ou du moins rétabli à Paris, l'étude de c la rhétorique, qu'un trop grand attachement à la « philosophie avait jusque là empêchée, ou en quelque « sorte étouffée. De sorte que Fichet fut en France, « de son temps, ce qu'Isocrate avait été à Athènes, « c'est-à-dire qu'il y fut un Orateur et Maître habile, « et le .père de l'Eloquence ( c ). »
Ces éloges peuvent sembler exagérés : comparer G. Fichet au premier des rhéteurs grecs, à celui qu'on a nommé le plus parfait des artistes en discours, c'est pousser peut-être l'assimilation un peu trop loin. Mais, à tout considérer, ne serait-il pas possible de trouver des points de ressemblance entre ces deux hommes, tous deux professeurs d'éloquence, l'un dans l'ancienne Athènes et l'autre dans la moderne ?
G. Fichet arrivait dans un temps où, depuis de longues années, les discussions philosophiques et dogmatiques, prolixes et diffuses, absorbaient les meilleures intelligences. La rhétorique n'était pas complètement exclue de l'enseignement universitaire, mais elle y tenait très peu de place (*). Déjà dans le courant du
( f ) Jugement des savans sur les auteurs qui ont traité de la Rhétorique, etc., par Gibert, ancien recteur de l'Université de Paris; 3 vol. in-12, Paris, 1713. Voir T. III, p. 509 et suiv.
( f ) Thurot, ouv. cit. p. 83.
xiv* siècle, une réaction s'était opérée contre cette insuffisance ; à la fin de ce siècle, Pierre d'Ailly, Gerson et Clémengis poursuivirent l'œuvre commencée; toutefois, les efforts de ces professeurs n'avaient produit des résultats utiles que dans la sphère modeste de ceux qu'avec un certain dédain on nommait les grammairiens. G. Fichet accentua le mouvement et visa plus haut en mettant en honneur la rhétorique dans renseignement supérieur : n'eût-il eu que le mérite d'avoir ramené les esprits à des tendances plus rationnelles et surtout d'un caractère d'utilité plus réelle, en leur inculquant l'amour et le culte des belles-lettres, qu'il serait digne des éloges qui lui ont été prodigués : l'exagération même de ces éloges n'est-elle pas une preuve du bien qu'il a fait ?
Mais ce ne fut pas sans se livrer à un rude labeur que 6. Fichet accomplit son œuvre bienfaisante. Il était maître ès-arls et docteur en théologie, c'est-à-dire qu'il avait embrassé dans ses études toutes les parties de l'enseignement donné à cette époque, moins le droit et la médecine ('). Et il enseignait toutes les branches des connaissances scientifiques et littéraires qu'il avait acquises I Depuis le jour où il fut pourvu d'une chaire,
(') L'enseignement, dans l'Université de Paris, était divisé en quatre facultés : Arts, Théologie, Décret soit Droit, et Médecine.
La faculté des Arts était la plus suivie et la plus importante avec celle de Théologie : elle comprenait toutes les sciences exactes connues à cette époque et les lettres.
jusqu'à l'époque où il quitta la Sorbonne (*), G. Fichet fit régulièrement plusieurs cours chaque jour, soit dans la Sorbonne, soit dans les écoles de la rue du Fouarre, au centre du quartier universitaire : le matin, il enseignait tantôt la philosophie, tantôt les lettres saintes ; l'après-midi était consacrée à l'enseignement de l'art oratoire. « En sorte, dit Gibert, que c'était un homme « infatigable, qui soutenait ainsi parfaitement et sa « qualité de docteur en théologie, et celle de docteur « ès-arts, dont il se fit honneur toute sa vie. »
(') Gibert prétend que G. Fichet enseigna pendant vingtdeux ans. Il y a une erreur dans cette assertion. G. Fichet quitta la Sorbonne vers la fin de 1472, ainsi qu'on le verra ; en adoptant l'opinion de Gibert, G. Fichet aurait commencé à professer en 1450 ; or nous avons dit qu'il ne vint à Paris qu'en 1459. Gibert a probablement mal interprété le sens de la phrase que G. Fichet a insérée dans la préface de son traité de Rhétorique en parlant de lui-même.... qui duodevigenti annos ante meridianis quidem temporibus alias Philosophiam et quas artes libéras dicunt.... edocuit. Tout d'abord, Gibert aura traduit duodevigenti par vingt-deux, tandis qu'il fallait dire dix-huit. En second lieu, le mot edocuit n'a peutêtre pas le sens restreint que lui a donné Gibert ; nous avons cité, en effet, dans le premier chapitre, le passage d'une lettre de G. Fichet à Bessarion en date du 13 février 1470, dans lequel notre professeur explique au cardinal qu'il a passé déjà dix-neuf ans (undevigenti) dans l'étude de la philosophie et des lettres. G. Fichet a compté par approximation, et sans y attacher plus d'importance, dix-neuf ans d'études en 1470, et dix-huit en 1471 ; cette contradiction apparente n'enlève rien au sens général qu'il faut donner à l'expression de l'idée : G. Fichet a voulu dire qu'il avait passé 18 ou 19 ans aussi bien à apprendre qu'à enseigner soit à Avignon, poit à Paris.
À l'appui des appréciations flatteuses des divers auteurs sur la science et le travail opiniâtre de G. Fichet, on peut citer ce qu'il dit lui-même à, ce sujet. Dans une lettre qu'il écrivit à l'abbé des Cisterciens, Humbert Martin, en date du 31 juillet 1471, il s'exprime en ces termes :
« ... Je vous aurais écrit depuis longtemps pour vous complimenter, si je n'avais suivi que mon désir ; mais j'en ai été empêché par mes devoirs multiples et quotidiens de professeur, devoirs qui véritablement me laissaient à peine le temps de manger et de dormir et faisaient que tous mes instants étaient employés à écrire, à lire et à enseigner.
« En effet (et je puis le dire sans chercher à me flatter), une fois et le plus souvent deux fois par jour, non seulement j'ai fait une leçon de théologie devant une très nombreuse réunion d'auditeurs, mais encore j'ai dicté, expliqué en détail un traité de rhétorique que j'ai écrit moi-même et que je vous envoie maintenant dans l'espoir qu'il sera de quelque utilité aux vôtres.
< De ce labeur considérable est résulté une maladie d'un mois qui m'a forcé de régler plus sagement mes travaux excessifs et de m'imposer plus de modération dans mes veilles. A la vérité cela m'a donné du loisir pour vous écrire, d'autant mieux que le calme est revenu, Mars et Bellone ayant apaisé leurs fureurs et déposé leurs armes ('). »
G. Fichet, dans cette dernière phrase, fait allusion à la paix momentanée qui était intervenue en
(') Voir le Recueil ms. des lettres de Bessarion et de G. Fichet, l re partie, lettre n° IX.
avril 1471, entre Louis XI et le duc Charles de Bourgogne.
Mais si notre professeur remplit scrupuleusement, au-delà même de ses devoirs, la mission que lui confia la maison de Sorbonne, il fut avant tout, à en juger par ses tendances manifestées durant sa laborieuse carrière, un homme de littérature, un amoureux des œuvres de l'imagination ; plus enclin à savourer les beautés de style des écrivains illustres de l'antiquité, que porté à se plier aux règles absolues des sciences dogmatiques.
La Renaissance, à son aurore en France, devait avoir en lui un adepte dévoué d'instinct.