‹ Guillaume FichetChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire. — Les protecteurs de G. Fiche t à Paris. — Ses relations avec Bessarion. — Le cardinal Bessarion : son origine, son influence en Italie, ses travaux. — Alliance intellectuelle intime entre Bessarion et G. Fichet.

La science, l'activité de G. Fichet, lui valurent bientôt un attachement sincère de la part des hommes les plus haut placés. Des membres distingués du clergé français se prirent non seulement d'amitié mais encore d'admiration pour lui, et ne se bornant pas à de banales louanges, parèrent à ses besoins matériels. G. Fichel n'était pas riche, et son traitement de professeur était loin de lui fournir les ressourcés suffisantes pour satisfaire à toutes les nécessités de la vie. Le traitement des professeurs, à cette époque, procurait à peine aux titulaires les moyens de s'habiller, de s'entretenir décemment. Au reste, la rétribution imposée aux étudiants était peu élevée, et les collèges, tels que celui de la Sorbonne, avaient à faire de grands efforts pour équilibrer leur budget. Dans le plus grand nombre des écoles, la paille en hiver et l'herbe en été, remplaçaient les sièges, et encore ces tapis naturels étaient-ils rarement renouvelés.

Ce fait donne une idée de la parcimonie apportée, en ces temps -là, dans la partie matérielle de l'enseignement public, parcimonie à laquelle certains supérieurs ecclésiastiques attachèrent même une intention moralisatrice ( ! ).

G. Fichet ne put accepter qu'avec reconnaissance une pension que lui fit le cardinal d'Autun, Jean Rolin, et un bénéfice (*) — celui d'Anet (Eure-et-Loir), — que lui donna Tévêque de Paris, Guillaume Chartier, ce prélat aimé des pauvres et qui se mit mal avec Louis XI pour avoir demandé la diminution des impôts qui écrasaient le peuple, comme aussi et surtout pour avoir parlementé avec les princes en lutte avec ce roi.

On trouve le souvenir de ces libéralités au cours de la correspondance de G, Fichet. Dans une lettre qu'il écrivit au cardinal Rolin en 1471, il dit en s'adressant à ce prélat : « Adieu , directeur de mes études, auteur « généreux de mes autres biens I ( 3 ) » A l'évêque Char-

Vers 1366 et 1452, on tenta de remplacer la paille et l'herbe par des sièges; mais les cardinaux Sainte-Cécile et d'Estouteville réprimèrent ce luxe corrupteur ; ils exigèrent que les écoliers fussent assis par terre pour éloigner de leur cœur, dirent ces prélats, toute tentation d'orgueil. — V. Thurot, ouv. cit. p. 69.

( f ) D'après les bulles des papes Jean XII (1330) et Clément VI (1346), les membres de l'Université de Paris pouvaient jouir des revenus de leurs bénéfices pendant 7 ans, sans condition de résidence. Mais ces faveurs étaient très rarement accordées. — V. Thurot, ouv. cit. p. 29.

(•) V. lettre n° 1 delà première partie du Recueil, ms. des lettres de Fichet et de Bessarion.

tier, il manifesta aussi sa gratitude en termes chaleureux, le reconnaissant comme l'un des premiers qui l'ont aidé à sortir de peine dans le dur métier qu'il faisait ( ! ) .

Mais si notre professeur reçut de bonne grâce les dons provenant de ses frères en religion, il ne mit point tant d'empressement à accepter les offres qui lui furent faites par certains princes du sang et peut-être par le roi de France lui-même. Il assure, dans une lettre adressée au cardinal Bessarion, qu'il refusa l'argent qui lui fut offert dans la cour des princes ( 2 ). Ce refus mérite d'être signalé, car il atteste chez G. Fichet un sentiment d'indépendance digne d'éloges, une fierté de caractère qui sied à merveille à l'homme de science et qui l'élève aux yeux de la postérité,

Ce ne fut pas seulement en France que G. Fichet parvint à gagner d'illustres amitiés. En Italie, dans ce pays où un mouvement nouveau se manifestait sous l'influence des Grecs qui , chassés de l'Orient par les Turcs, avaient apporté sur la péninsule italique leur goût, leur science et leur finesse d'imagination, en Italie, G. Fichet se lia, par correspondance, avec un des plus célèbres de ces Grecs, le cardinal Bessarion.

(') V. Historia Sorbonnica, p. 223. Bibl. de l'Arsenal, ms. latin n° 1020. — V. aussi dans le Recueil dit factice, Bibl. nat. Réserve 2,623, une lettre de G. Fichet à révoque Chartier où il rappelle que celui-ci lui donna le bénéfice d'Anet pendant que lui, G. Fichet, était recteur de T Université.

{) V. n° X de la 2 me partie du Recueil ms. des lettres de Fichet et de Bessarion.

Bessarion était né à Trébizonde en 1395; il avait conquis rapidement les honneurs ecclésiastiques. En 1438, Jean Paléologue l'avait nommé évêque de Nicée. Il était en Italie bien avant la conquête de Gonstantinople par les Turcs. Il y avait été envoyé comme faisant partie de la délégation grecque au concile assemblé à Ferrare d'abord, puis à Florence, en 1439, dans le but de tenter la fusion des églises grecque et latine. Le patriarche de Gonstantinople , Joseph H, évêque d'Ephèse, qui assistait aussi au concile, étant mort le 9 juin 1439, Bessarion fut nommé pour le remplacer, mais il refusa cet honneur en prévision des luttes religieuses qui menaçaient de devenir plus ardentes, et aussi parce qu'il avait des préférences marquées pour l'Eglise de Rome. Il se fixa en effet dans cette ville, après le concile, et il fut l'objet de grandes faveurs de la part du pape Eugène IV qui le nomma évêque de Sabine et cardinal-prêtre sous le titre de Nicée.

Pie II lui conféra le titre de patriarche de Constantinople, et il faillit lui-même devenir pape.

Bessarion fut enfin l'un des plus puissants fomentateurs du mouvement grec en Italie, mouvement d'où sortit la Renaissance. « Pendant cinq pontificats, dit M. Henri Vast, il resta le plénipotentiaire de la Grèce en Italie et le représentant le plus respecté de la Renaissance ('). »

(') Le cardinal Bessarion (1403-1472), étude sur la chrétienté et la Renaissance vers le milieu du xv* siècle, par Henri Vast, in-8°, Hachette édit. Paris, 1878.

Nicolas V (1447-1455), esprit éclairé (*), protecteur des lettres et des arts, fondateur de la Bibliothèque Vaticane, avait offert aux Grecs une généreuse hospitalité à Rome. Bessarion, l'un des plus considérables , devint naturellement l'objet de ses attentions bienveillantes.

L'illustre Grec avait attiré à Rome quelques-uns des hommes remarquables qu'il avait rencontrés dans sa vie de savant et de lettré ; tels étaient Nicolo Perotti, de Bologne, Jacques Parléone, de Venise, Jacques Sceva, un Grec de Chypre, Il avait formé une vraie cour de lettrés. L'Académie de Rome était devenue sa chose ; un instant il se procura même le luxe d'avoir une académie à lui. Vrai Mécène, il encouragea les écrivains, tout en produisant lui-même ; il était devenu un latiniste renommé pour la pureté de la langue et du style, ce qui lui avait valu d'être appelé par Laurent Valla le plus Grec des Latins et le plus Latin des Grecs.

Cependant Bessarion n'eut pas toujours une fortune égale. Dans les temps troublés où il vivait, dans ces temps où la cour des papes était aussi agitée que les cours des rois, l'illustre cardinal eut à subir des infortunes morales que ses richesses et son amour des lettres l'aidèrent à supporter patiemment. Le pape Paul 11 (1464-1471)letmtàl'écart, et alors, tout en conservant un magnifique appartement au Quirinal, il se réfugia à Tusculum, dans la riche abbaye de Grotta-Ferrata dont

C'est le pape Nicolas V qui eut le bonheur de terminer le schisme de Bâle et d'amener la retraite de Félix V, — le duc Amédée VIII de Savoie.

il avait été nommé commendalaire par Pie II, en 1462. Là, dans ce pays même où Gicéron s'était retiré après le triomphe de César pour composer les Tusculanes, Bessarion ne s'occupa que de la culture des lettres grecques et latines ; sa riche collection de manuscrits grecs devint l'objet préféré de ses études et il traduisit en latin plusieurs de ces manuscrits. Entre temps, il ne négligea pas de disputer sur les grandes questions philosophiques et religieuses. C'est ainsi qu'il prit part à la fameuse querelle entre les partisans de Platon et ceux d'Àristote. 11 se fit le défenseur de Platon contre le Grec Georges de Trébizonde, qui l'attaqua durement, et il écrivit, à l'occasion de cette dispute, un livre intitulé: Adversus calumniatorem Platonis libri V, et liber de Natura et arte adversus Giorgium Trapezuntium (Rome, 1469).

La réputation de Bessarion, grâce aux travaux du savant et aux actes de munificence du riche lettré, s'était répandue dans toute la chrétienté, et c'est vers le moment où le cardinal bataillait pour Platon et tenait académie à Tusculum ou au Quirinal, qu'il faut fixer le commencement de ses relations avec G. Fichet.

Notre savant docteur, ami passionné des lettres, admirateur de la belle latinité, attentif au mouvement rénovateur qui se produisait en Italie, et qu'il devait rêver de voir s'étendre en France, dut ressentir une affection toute particulière pour le cardinal Bessarion dont la renommée exaltait les brillantes campagnes littéraires et philosophiques.

Bessarion et G. Fichet sous le rapport des aspirations de l'esprit et du cœur, étaient faits pour se comprendre. Le hasard leur avait même procuré un singulier point de rapprochement dans leur vie de luttes philosophiques. G. Fichet avait aussi son Grec ennemi, tout comme Bessarion avait le sien. Ce Grec, introduit à Paris par Grégoire Tiphernas, ou Tiphaine ( ! ), avait émis quelques doctrines hardies et nouvelles, paraît-il. Jusque-là il pouvait être dans son droit; mais il dépassa les limites en défendant ses doctrines au moyen de libelles injurieux pour les professeurs de Sorbonne , et pour G. Fichet en particulier. Cette querelle eut lieu dans le commencement de 1470. Notre docteur, toutefois, ne répondit point à son adversaire par un autre libelle ou une dissertation en règle, ainsi qu'avait fait Bessarion envers son Grec ; il trouva plus commode d'appeler à son aide l'Université, qui fit afficher le 1 er avril 1470 qu'elle défendait aux étudiants d'entendre le Grec coupable et de partager les doctrines de ce perturbateur ; procédé un peu sommaire, mais assez usité à cette époque ( 2 ).

Lequel des deux, de Bessarion et de G. Fichet, entama des relations avec l'autre? Rien ne le fait connaître d'une manière absolument précise ; mais on doit sup-

(*) Grégoire Tiphaine avait été appelé lui-même à Paris en 1457, pour y enseigner le grec et la rhétorique, au prix de cent écus par an. Il fut probablement le premier qui enseigna le grec à Paris.

(*) Du Boulay, ouv. cité, vol. V, p. 692.

poser que ce fat 6. Fichet qui fit le premier pas, commença une correspondance sinon très active, du moins incessante durant deux années, qui noua enfin des relations dont l'intimité grandit avec le temps et fut féconde en incidents, en actes de dévoûment réciproques. C'était en effet au plus humble à aller au-devant du plus illustre; il devait appartenir au simple professeur de Sorbonne de faire le premier pas vers le prince de l'Eglise dont les entreprises excitaient ses sympathies, vers ce cardinal lettré qui, au rebours de ce que faisaient beaucoup de ses collègues, employait son temps et ses richesses à distribuer autour de lui la plus large instruction, à encourager les arts et les lettres.

Ce fut au commencement de 1470, que vraisemblablement commença le commerce épistolaire qui s'établit entre nos deux personnages, correspondance non de complimenteur à complimenté, mais correspondance sérieuse devant aboutir à une vraie et solide amitié.

Grâce à l'ordre et à la prévoyance de G. Fichet, nous possédons un recueil de quelques-unes des lettres échangées (*), documents inédits dans lesquels nous avons été heureux de trouver bien des renseignements qui nous ont permis de jeter quelque lumière sur la vie jusqu'ici peu connue du savant professeur de Sorbonne, sur ses actes publics, voire sur la part qu'il a prise dans l'introduction de l'imprimerie en France. Ce

( l ) Recueil déjà cité, Bibl. Nat. Réserve Z.

dernier fait, d'une importance capitale, appellera spécialement notre attention.

La première des lettres formant le recueil des correspondances échangées entre Bessarion et 6. Fichet, est écrite par ce dernier ; elle est datée des Ides de février, sans millésime, mais nous pensons qu'il faut lui donner la date du 13 février 1470, et voici pour quels motifs.

La lettre de 6. Fichet, par le ton général qui la caractérise, indique clairement, à notre avis, qu'elle a été le point de départ des relations qui s'établirent entre le docteur de Sorbonne et le cardinal. G. Fichet y fait tout d'abord l'éloge de la science de ce dernier ; il a appris à le connaître, dit-il dans le cours de ses études, par son directeur intellectuel le cardinal d'Autun (Jean Rolin)qui l'a souvent entretenu des mérites de Bessarion. Il ajoute qu'il a été fortifié dans la haute idée qu'il s'était faite du caractère et de la valeur du prélat grec par Guillaume Baudin, lequel en revenant de Rome, aux Kalendes de juillet, lui a fait les plus grands éloges de 1 illustre prince de l'Eglise. . . qui Roma veniens (ubi penitentiarii partes cesserai, geruitque denuo) ea profecto de tuis laudibus sœpe multisque narravit.

G. Fichet dit ensuite qu'il a lu l'ouvrage dirigé contre Bessarion par le Grec Georges de Trébizonde, ouvrage que le fils de ce dernier, André, a envoyé aux docteurs de Sorbonne, à la date des noues de juin, en accompagnant d'une lettre chaque exemplaire. G. Fichet se livre alors à une sévère appréciation de l'œuvre du Grec

ennemi, en termes accablants pour celui-ci qui est malmené à l'excès et chargé d'objurgations, d'épithètes foudroyantes.

Enfin G. Fichet exhorte Bessarion à la patience, l'encourage à soutenir la bonne cause et l'assure de son humble dévoûment ainsi que de l'intérêt qu'il lui inspire. Il termine sa lettre par ces mots : Idibus februariiparisii scriptum, a tuo mancipiolo Guillermo Fichelo parisiensi theologo doctore, patria vero sabaudo.

Les deux lettres qui suivent celle de Fichet, et qui sont la II e et la IIP du Recueil, sont signées de Bessarion et portent chacune la date précise du 13 décembre 1470 ( 4 ). La première est évidemment une réponse à celle du docteur de Sorbonne, réponse qui paraîtrait bien tardive si on ne se reportait à l'époque où se passaient les faits que nous racontons, à cette époque où les correspondances ne s'échangeaient point aussi rapidement que de nos jours et ne se transmettaient que par des messagers d'occasion.

Bessarion, dans sa première missive, dit à son tour qu'il a appris à connaître G. Fichet par G. Baudin qui lui a confirmé l'envoi, aux docteurs de Sorbonne, de la diatribe de Georges de Trébizonde, par le fils de ce dernier. Baudin lui a fait connaître aussi qu'à propos de ces grandes questions, G. Fichet désirait entretenir un commerce épistolaire suivi. Après quoi, Bessarion

(') Le cardinal Bessarion, comme le prouve toute sa correspondance, comptait les années suivant le nouveau style.

raconte longuement l'origine et les diverses phases de sa lutte avec son adversaire, et il annonce à G. Fichet qu'il lui envoie son livre sur Platon, œuvre qu'il n'avait pas osé jusque-là offrir aux docteurs de Paris; il joint à ce volume la réponse faite aux calomnies de Georges de Trébizonde. Cet envoi marquera, dit-il, le commencement dune amitié mutuelle que lui, Bessarion, ressent déjà pour G. Fichet dont la valeur lui a été révélée.

Par sa seconde lettre, aussi datée du 13 décembre 1470, Bessarion transmet à G. Fichet un autre ouvrage qu'il venait de composer, ses Oraliones in béllo Turcis inferendo, dont nous aurons à parler plus loin.

Ainsi, des termes mêmes de ces correspondances; des expressions employées par les deux personnages pour expliquer par quelles circonstances ils ont été attirés l'un vers l'autre ; du ton général de la lettre de G. Fichet qui marque évidemment une entrée en relation; de la précaution prise par lui de bien désigner son origine savoisienne, précaution qu'il avait à cœur de prendre en écrivant à un personnage avec lequel il n'avait pas entretenu jusque-là de correspondance ; de toutes ces considérations il faut déduire, nous semble-t-il, que la lettre datée par G. Fichet des Ides de février a précédé celles de Bessarion datées du 13 décembre 1470, et doit en conséquence être fixée à la même année.

Ce serait donc dans le courant de 1470 que nos deux savants personnages se sont liés d'amitié et ont commencé une correspondance qui se continua assez

| régulièrement presque jusqu'au moment où la mort les

| sépara, après de nombreuses lattes et des déceptions

S communes que leurs lettres nous permettront de retra-

cer en partie.

Les relations qui s'établirent entre ces deux intelligences d'élite furent surtout fondées sur un même dévoûment à la science et sur d'égales aspirations généreuses ; Bessarion en Italie, 6. Fichet en France, se tendirent la main à travers les Alpes, contractèrent une union scientifique et littéraire à l'aurore de la Renaissance dont ils furent les adeptes zélés sur ces deux terres privilégiées.

Si Bessarion eut le mérite d'être un des promoteurs les plus en vue d'un mouvement littéraire qui marqua en Italie une époque de régénération intellectuelle, G. Fichet prit en France, à Paris, l'initiative d'une entreprise semblable, mettant en honneur l'étude des belles lettres, enseignant l'éloquence, et par-dessus tout contribuant à introduire sur la terre française cet art de l'imprimerie destiné à dissiper les erreurs el à émanciper l'humanité.

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