CHAPITRE V
Sommaire. — Notes préliminaires sur l'invention de l'imprimerie. — Usage des lettres gravées dans l'antiquité. — Compétitions au sujet de la découverte de l'art typographique. — Impressions xylographiques. — Gutenberg, Fust, Schoiffher. — Premiers livres imprimés apportés à Paris. — Résistance de la corporation des libraires à Paris, au xv e siècle. — Guillaume Fichet et Jean Heynlin.
L'invention de l'art typographique a donné lieu à un grand nombre de revendications, ce qui n'est point étonnant. Il en a été de cette découverte comme de beaucoup d'autres, dont l'application a modifié profondément l'état social de l'humanité.
Dans les premières années qui ont suivi l'invention de la typographie, les conséquences que cette découverte devait avoir pour les destinées humaines n'ont point frappé l'esprit public. On n'y vit tout d'abord qu'un moyen mécanique ingénieux de suppléer à la lenteur des copistes, et de parer aux difficultés que ceux-ci rencontraient dans l'exercice de leur métier.
Plus tard, lorsque l'art typographique commença à paraître aux yeux des nations civilisées comme le
moteur le plus puissant du progrès intellectuel, lorsqu'on se rendit bien compte de la révolution que cet art avait opérée et allait opérer avec une force toujours plus grande et plus invincible, chaque peuple voulut s'attribuer l'honneur de l'avoir vu naître chez soi.
Plus de quinze villes de divers pays ont prétendu à l'honneur d'avoir été le berceau de l'art typographique. Profitant des obscurités historiques dans lesquelles se débattait forcément la question, les commentateurs se sont livrés à d'innombrables et curieuses combinaisons de lieux, de noms et de dates pour attribuer à leur patrie respective le mérite de l'invention. Une fois sur cette voie dangereuse, les esprits n'ont reculé devant aucune élucubration de fantaisie. C'est ainsi que deux anciens auteurs ecclésiastiques, Gyprien et Minutius Félix, ont avancé sérieusement que Saturne enseigna le premier en Italie l'art & imprimer les lettres : litteras imprimere et signare nummos ; ce dont Pomponius Lœtus s'est servi pour prouver que l'imprimerie était née en Italie ( l ). D'autres ont attribué l'invention de l'art typographique à Job ! à Gharlemagne! ( 2 ). Il n'est pas jusqu'à Cicéron qui n'ait été mêlé aux débats, mais, il faut le dire, dans une mesure plus raisonnable,
( f ) V. Daunou, Analyse des opinions diverses sur V origine de V imprimerie ; Paris an XI.
{*) Y\ tome II, p. 595-607 des Monumenta typogravhica, etc. Jo-Ch. Wolf ; Hambourg, 1740, in-4°.
et grâce au passage suivant du Livre II de son ouvrage sur la Nature des Dieux :
t XXXVII. — Ici ne dois-je pas m'étonner qu'il se trouve un homme qui se persuade que certains corps solides et invisibles se meuvent par leur propre force et leur poids, et que, de leur concours fortuit, s'est fait un monde si beau, si brillant ? Je ne vois vraiment pas pourquoi celui qui croit que cela a pu se faire, ne croirait pas aussi qu'en jetant ensemble un nombre prodigieux des vingt et un caractères de l'alphabet (qu'ils fussent d'or ou d'une autre matière), et en les répandant sur le sol, on en pourrait composer d'une manière lisible les annales d'Ennius ? Je doute pourtant que le hasard soit capable d'en faire jamais un seul vers (*). »
On a rappelé aussi que Quintilien, le rhéteur, avait dit de son côté :
«... Aussi les maîtres, quand ils jugent que les enfants ont assez retenu les lettres dans l'ordre où on a coutume de les écrire, se mettent-ils à intervertir et à bouleverser tout l'alphabet, jusqu'à ce qu'enfin leurs élèves parviennent à les reconnaître d'après leur forme, et non d'après leur ordre. Je ne blâme pas au surplus l'usage d'exciter le zèle des enfants en leur donnant pour jouets des lettrés figurées en ivoire (*). »
(*) V. Livre II de la Nature des Dieux, vol. XXX, p. 235 des Œuvres complètes de Cicéron, édit. Panekoucke, Paris 1830. — Ce passage a été commenté par Toland ; voir à ce sujet l'ouvrage cité de Wolf, tome II, p. 904-910.
(*) M. Fabii Quintiliani oratoriœ institationis, Liv. I, Ch. I.
On a cité le fait suivant rapporté par Platarque :
c Agésilas, voyant ses soldats découragés, écrivit secrètement dans le creux de sa main, et à rebours, le mot NIKH, victoire ; puis prenant du devin le foie de la victime, il y appliqua sa main ainsi inscrite en dessous, et la tenant appuyée le temps nécessaire, il parut plongé dans des méditations et inquiétudes, jusqu'à ce que les traits des lettres eussent pris et fussent imprimés sur le foie. Alors, le montrant à ceux qui allaient livrer bataille, il leur dit que par cette inscription les dieux leur présageaient la victoire, qu'ils remportèrent en effet (*). ■
Enfin on a relevé ce passage dans saint Jérôme :
c . . . Qu'on fasse pour cet enfant des lettres en bois ou en ivoire, qu'on les lui nomme de leurs noms pour que ce jeu lui devienne une instruction ; que l'ordre n'en soit point conservé, mais au contraire qu'il soit mêlé ; que les dernières lettres se trouvent confondues avec celles du milieu, celles-ci avec les premières, afin que ce ne soit pas seulement le son, mais encore la vue qui les lui fasse connaître (*). »
Ce n'est pas, hâtons-nous de le dire, qu'on ait voulu attribuer à Cicéron, à Quintilien, à Agésilas, ou à saint Jérôme, la découverte de l'imprimerie ; ceux qui ont cité les passages que nous venons de reproduire ont voulu simplement montrer que, dans la plus haute
(*) Plutarque; Apophthegmata, Lacon. Agésilas, 77; cité par A.-Firmin Didot dans son Essai sur la Typographie et par J.-M. Herman Hammann dans son ouvrage intitulé: Des Arts graphiques, etc. ; Paris et Genève, 1857.
(*) S. Jérôme, Epitre à, Lœta, Liv. I, Ch. VIL
antiquité, s'étaient rencontrés les germes de l'idée qui, est restée tant de siècles avant d'éclore. Cette pensée n'a rien qui froisse la logique, et si nous nous en emparons, c'est pour marquer à notre tour l'étonnement bien naturel que fait naître dans l'esprit de tout homme réfléchi l'éclosion si tardive de Fart typographique. L'idée, nous le répétons, existait : n'est-on pas en droit de se demander comment il ne s'est pas trouvé, durant un temps si long? un chercheur qui ait eu la pensée de l'appliquer ? ( ! ) Il en a été de l'art typographique comme de la plupart des grandes découvertes qui ont paru simples et naturelles, une fois connues, mais qui sont restées pendant des siècles ensevelies dans l'inconnu. Un jour, elles ont jailli tout à coup d'un cerveau bien avisé, ou — ce qui est le cas le plus fréquent — le hasard en a enrichi l'humanité. Et chacun alors de s'écrier : « comment a-t-on pu ignorer si longtemps une chose si simple ! » Encore une fois, il est inutile de chercher une explication à ce fait qui, de sa nature même, est inexplicable.
Nous avons dit que de nombreuses dissertations ont été publiées attribuant la découverte de l'imprimerie à divers inventeurs originaires de différents pays.
(*) D'Israeli, dans ses Curiosities o f Li ter attire, émet l'opinion que les Romains ont eu l'idée de la typographie, jnais qu'ils ne voulurent pas de cette innovation. Ils devaient craindre, dit-il, une invention qui porte partout avec elle les idées de science et de liberté. Nous ne pensons pas que cette opinion puisse être appuyée sur un fait certain quelconque; ce n'est qu'une appréciation hasardée»
Ces dissertations forment d'innombrables volumes; elles ont commencé à paraître à la fin du xv e siècle, et se sont multipliées dans le cours du siècle suivant. A tout prendre, et laissant de côté les prétentions dont le caractère fantaisiste ou l'évidente fausseté sont manifestes, l'obscurité qui subsiste encore sur bien des détails concernant l'origine de l'imprimerie n'a rien qui doive surprendre. La lumière est faite aujourd'hui en partie sur les principaux points ; mais beaucoup d'incertitudes existent encore et existeront probablement toujours. Et pour s'en rendre compte, il n'est pas nécessaire de faire intervenir le sentiment d'ambition ou de vanité qui a poussé chaque pays à s'attribuer l'honneur de l'invention ; il sufiit d'examiner l'état réel des choses à l'époque où prit naissance l'art typographique proprement dit, c'est-à-dire vers le milieu du xv e siècle. La gravure en creux ou en relief remonte à la plus haute antiquité ; les monnaies peuvent être considérées comme offrant un des premiers spécimens perfectionnés de ce genre de gravure. Quelques auteurs ont même affirmé que les Romains avaient employé des caractères mobiles pour mouler leurs médailles. Les sujets gravés portèrent leurs inscriptions en lettres ; de là x à graver des planches ne contenant que des inscriptions en lettres, il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut franchi, au bout d'un long temps, il est vrai ; mais il est acquis aujourd'hui d'une manière certaine que les premiers essais d'imprimerie ont été faits au moyen de planches gravées en relief, et que les premiers livres — si l'on
peut ainsi nommer ces feuilles imprimées comme le sont encore les étoffes — se composèrent de feuillets imprimés sur le recto seulement, et qu'on a nommés, à cause de cela, anopisthographes. On a retrouvé plusieurs spécimens de ces impressions primitives, qui ne remontent pas à une date bien éloignée de la moitié du xv e siècle (*).
Quoi qu'il en soit, et bien que la Hollande réclame la priorité à cet égard, n'est-il pas admissible que ce genre d'impression, appelé xylographique ou tabellaire, ait pu prendre naissance dans plusieurs villes ou pays simultanément? Premier sujet de contestations.
Le texte gravé en relief sur la planche fit naître naturellement l'idée de découper les lettres, de les multiplier et de les assembler pour composer des mots
( 4 ) On peut voir plusieurs de ces impressions tabellaires à la Bibliothèque nationale, à Paris, musée de la salle Mazarine. Nous avons reproduit dans Y Origine de l'Imprimerie à Paris, le fac-similé de deux feuillets anopisthographes de YArs Moriendi, imprimés à l'encre grise et au frotton. Cet Ars Moriendi est un volume petit in-4° de théologie morale, qui a joui d'un grand succès à la fin du moyen-âge ; c'est un dialogue entre Satan et un ange, au lit d'un mourant, et dans lequel sont débattus, à tour de rôle, les vices et les vertus. Cet ouvrage a eu un grand nombre d'éditions xylographiques ou tabellaires. L'édition in-4°, que nous avons reproduite, appartient à la Bibliothèque nationale et paraît être des plus anciennes ; Guichard la considère même comme la première. Ainsi que les autres éditions xylographiques, elle compte 24 feuillets anopisthographes • 11 pour les ligures et 13 pour le texte comprenant la préface et l'explication placée en regard de chaque figure.
à l'infini : c'était le doute de Gicéron qui devenait enfin une réalité !
Les lettres en bois, peu solides pour les petits textes, faciles à se détériorer, devaient appeler les lettres en métal plomb ou cuivre (').
Telle fut sans doute la voie progressive que suivit l'art typographique, et c'est à ce sujet que les compétitions d'hommes, de villes, de pays se sont élevées en plus grand nombre. Mais nous n'écrivons pas ici l'histoire de l'invention de l'imprimerie ; nous voulons nous borner à en retracer à grands traits les phases principales, comme préface nécessaire au récit qui doit nous occuper spécialement. Nous n'entrerons donc pas dans de plus amples détails à ce propos.
Après une discussion longue, embrouillée, trois noms sont restés comme désignant les hommes à qui appartient la première part dans l'invention de la typo-
{*) À ce propos, nous croyons devoir citer un fait peu connu ; le grand Mirabeau s'était occupé de l'histoire de l'art typographique. « Un recueil unique et d'un prix immense, consacré aux progrès de cet art libérateur, dit M. Auguste Dide (Journal Officiel du 29 mai 1880\ figurait au premier rang des merveilles de la bibliothèque de Mirabeau. C'était un recueil de calques ou dessins des titres et figures d'un grand nombre des plus anciens ouvrages, gravés en bois, ou imprimés en caractères mobiles, depuis l'origine de l'imprimerie, pour servir à l'histoire de cet art et à la vérification de plusieurs anciennes éditions rares et recherchées. » Ce recueil précieux, que Mirabeau avait acheté à l'amateur qui l'avait formé, représentait vingt ans de recherches. M. Aug. Dide croit qu'il a été acquis par un Russe et qu'il est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg.
graphie proprement dite : Gutenbérg et Fust ( f ), de Mayenee, et Schoiffher ( 2 ), de Gernsheim ( 3 ). Gutenbérg occupe la première place; on admet comipe certain qu'il imprima d'abord au moyen de planches ™ bois gravées en relief, système xylographique, puis
en
( f ) C'est à tort que beaucoup d'auteurs ont écrit Faust.
(*) La plupart des auteurs modernes n'ont pas écrit ainsi le nom de ce compagnon de Gutenbérg, et ont adopté l'orthographe Schœffer. Ces auteurs pouvaient se croire autorisés à adopter cette orthographe, parce qu'elle semble en effet être plus conforme à la prononciation allemande, et aussi par ce motif que Schoiffher a été traduit en latin — suivant l'usage de l'époque — par Opilio, traduction du mot allemand Sch'àfer, berger, qui se prononce Scheffer. Mais l'illustre typographe a signé lui-même les volumes qu'il a imprimés après s'être séparé de Gutenbérg, et il a écrit d'abord Schoffer, puis Schoiffer et enfin Schoiffher. C'est pour ce motif que nous pensons qu'il faut maintenir cette dernière orthographe.
(*, Gernsheim dans l'ancien landgraviat de Darmstadt. Quelques auteurs, entre autres Maittaire, dans ses Annales typographiques (2. 11, p. 318 et 327), ont prétendu qu'il fallait lire Gernserheim, pour ce motif que les auteurs anciens trouvant le nom de la ville natale de Schoiffher écrit Gern%heim, n'auraient pas pris garde que le signe S signifiait ser. Ce qu'il y a de certain c'est que dans le premier volume qu'il a imprimé avec noms et date, le Psautier de 1457, Schoiffher a écrit Gernszheim, et dans les volumes qui ont suivi, Gernsheim, avec un signe à la lettre s pour remplacer le z probablement ; mais dans aucun on ne trouve le signe S- L'observation de Maittaire, répétée par d'autres auteurs, n'est donc pas fondée. Au reste, la ville de Gernsheim, dans l'ancien landgraviat de Darmstadt, a été de tout temps reconnue comme le lieu de naissance de Schoiffher, et c'est là qu'en 1837 on a élevé un monument au compagnon de Gutenbérg.
avec des lettres mobiles en bois, enfin avec des caractères en métal, en collaboration avec Fust et Schoiffher ; à ce dernier appartiendrait l'honneur d'avoir perfectionné le système de fonte des lettres en métal. Gutenberg fit ses premiers essais à Strasbourg ; mais ce fut à Mayence que les pères de la typographie exécutèrent leurs travaux sérieux ( l ).
Les essais, les tâtonnements auxquels durent se livrer ces immortels ouvriers de la pensée, expliquent à leur tour les obscurités de détails qui existent et existeront toujours au sujet de leurs premiers travaux. Eux-mêmes ont contribué à créer ces obscurités par le soin qu'ils ont mis et qu'ils devaient mettre à cacher tout
{*) Il n'est pas sans intérêt de rappeler en quels termes Trithème, un écrivain presque contemporain de Gutenberg, parle de la découverte de l'imprimerie.
Voici comment il s'exprime :
« 1450. — Dans ce même temps, l'art d'imprimer les livres au moyen de caractères fars imprimendi et characterisandi (sic) libros) a été découvert dans la ville de Mayence par un homme s'appelant Gutenberg qui, malgré la réalité de sa découverte, aurait dû renoncer à la perfectionner à cause des grandes difficultés qu'il rencontra, s'il n'avait été aidé par les conseils et l'appui d'hommes dévoués, Jean Fust et autres, grâce auxquels il put achever son œuvre. Le premier propagateur de cet art, après l'inventeur, fut Pierre Opilio (<*) (Schoiffher), de Gernsheim, qui imprima en son temps de nombreux volumes. Le dit Jean Gutenberg a habité une maison de Mayence dite Zum Hungen, laquelle jusqu'à ce jour a conservé une réputation comme berceau du nouvel art. » Œuvres de Trithème ; vol. in-folio. Francfort, 1601 ; page 366.
(a) Opilionis, nous l'avons dit plus haut, est la traduction latine de schafer qui signilie en allemand berger.
d'abord leur invention afin de n'être pas victimes d'une contrefaçon. C'est ainsi que Gutenberg fit ses premiers essais à Strasbourg, caché dans un couvent abandonné, et ensuite à Mayence dans un souterrain, à l'abri de tout œil indiscret, et après avoir fait jurer à son associé Fust de ne pas divulguer l'existence de sa presse (').
Il faut ajouter que les créateurs de l'art typographique, peut-être pour mieux cacher leur invention, n'inscrivirent sur le premier livre qu'ils imprimèrent, la Bible, ni nom de lieu, ni date, et qu'ainsi cette circonstance a contribué à ouvrir un champ large aux revendications des uns et des autres ( 2 ).
Ce ne fut qu'après la rupture de l'association de Gutenberg et de Fust que ce dernier, resté associé avec Schoiffher, publia et souscrivit le premier livre portant noms et date, un Psautier, publié à Mayence en 1457.
Dès lors, plusieurs établissements typographiques furent créés dans les principales villes d'Europe, à Rome, à Strasbourg, à Cologne, à Venise entre autres. Le premier livre, imprimé dans notre langue, sortit des presses de Cologne, suppose-t-on, vers 1466; c'est le Recueil des histoires de Troyes, par Raoul Le Fèvre,
(') Voir à ce sujet les Lettres d'un Bibliographe, par M. Madden, Paris 1878, p. 64. Cet ouvrage est l'œuvre d'un chercheur érudit.
{*) Il est à remarquer encore que plusieurs des premiers ateliers typographiques qui furent créés après celui de Gutenberg, ne signèrent ni ne datèrent aucunes de leurs premières éditions.
chapelain du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon ; Paris n'avait pas encore une imprimerie !
Ce n'est point toutefois que la capitale de la France ait été sans recevoir quelques échantillons des premiers produits de l'art nouveau. Fust et Schoiffher avaient édité une bible en deux volumes in-folio qu'ils avaient achevée dans l'année 1462. Les deux associés ne pouvaient négliger d'ouvrir à leurs travaux un débouché aussi sûr que celui de Paris, alors le principal centre intellectuel de l'Europe; Fust y apporta lui-même la nouvelle édition de la Bible (*).
Walchius (*), cité par Chevillier ( 3 ), prétend que Fust la vendit 60 écus, puis 50, 40, et même à un plus bas prix ; que les acheteurs F admirèrent pour la netteté du caractère qu'ils attribuaient à un travail de copistes ; mais que bientôt on s'aperçut que la main de ces derniers n'était pour rien dans ces copies exceptionnellement belles, et qu'il s'agissait d'un procédé, inconnu jusque-là, permettant de multiplier à l'infini les exemplaires.
A cette époque, et depuis longtemps, il y avait à Paris une légion de copistes qui se chargeaient de multiplier les manuscrits à l'usage des bibliothèques
( f ) Deux exemplaires, sur vélin, de cette Bible sont exposés dans la Galerie Mazarine de la Bibliothèque nationale, à Paris.
(*) Decas Fabularum Generis Humant, Strasbourg, 16Q9, in-4<>, p. 181.
( 8 ) Origines de l'Imprimerie de Paris, Paris, 1694; in-4°, p. 16.
des corporations et des particuliers. A côté d'eux, on comptait les parcheminiers, relieurs et enlumineurs; ces derniers illustraient les manuscrits et parfois étaient d'éminents artistes créant de vrais chefs-d'œuvre. Ceux qu'on nommait libraires, librarii, étaient : les écrivains à demeure fixe, nommés statiowrii, et les libraires proprement dits chargés de la vente des manuscrits. Ceux-ci dépendaient de l'Université qui seule, d'après des ordonnances royales (*), avait le droit de les instituer et de fixer le prix des livres (*).
Les librarii et leurs congénères, au nombre de 6,000 environ au milieu du xv e siècle, formaient une puissante corporation qui, après que Fust eût vendu quelques-unes de ses bibles, se sentit menacée dans ses intérêts par l'art nouveau qui venait se substituer au sien. Les librarii parisiens se répandirent en protestations, voire en injures contre Fust qui dut s'enfuir de Paris.
Son ancien associé et successeur, Schoiffiier, vint à son tour à Paris pour y placer ses éditions nouvelles.
Entre autres ordonnances, celle de Charles VI du 20 juin 1411.
(*) V. Histoire de Paris, par Félibien, tome H, p. 865. Le prix des livres était fixé par quatre libraires délégués à cet effet par l'Université ; le gain du vendeur ne devait pas dépasser 4 deniers par exemplaire vendu aux maîtres ou aux écoliers, et 6 deniers pour les autres acheteurs. Félibien cite la note suivante qui donne une idée des prix payés aux copistes et autres : « A Regnault Feulode, « escripvain, demeurant à Tours, 9 liv., 12 sols, 6 deniers « pour neuf cahiers de parchemin, et enlumineures d'un « livre de Rasis, relié et couvert de velours cramoisy. — « Novembre 1471. »
Il y apporta, en 1468, une édition de la Somme (secunda secundœ) de saint Thomas d'Aquin. On conserve dans les Archives nationales ( 4 ) une quittance sur parchemin datée du 20 juillet de cette année, constatant que Schoiffher a vendu un exemplaire de la Somme } de 258 feuillets, sur vélin, pour 15 écus d'or, au collège d'Autun à Paris ; à ce reçu est joint celui d'un relieur, nommé Duhamel, qui accuse réception, le 25 septembre suivant, de 44 sols parisis pour avoir enluminé et relié le volume.
Paris avait donc appris à connaître les produits étrangers de l'art typographique dès les premières années de la découverte de cet art. L'idée avait été semée, et elle ne pouvait tarder à germer dans les esprits*
Il devait cependant s'écouler encore neuf années avant que l'imprimerie fût installée dans la capitale de la France, grâce à l'initiative, non point de hauts personnages, mais simplement de deux modestes et savants professeurs de la Sorbonne : Guillaume Fichet et Jean Heynlin.
V 1 ) Côté S. 6,346.