CHAPITRE VI
Sommaire. — Jean Heynlin ou Lapierre. — Son origine ; ses études ; — Ses travaux. — Heynlin bibliophile. — Il se lie avec G. Fichet pendant son séjour à la Sorbonne. — Tous deux conçoivent et exécutent. le projet d'installer un atelier typographique à Paris, dans les bâtiments de la Sorbonne.
Nous avons raconté, dans l'Origine de l'imprimerie à Paris ( 4 ), l'histoire de la fondation du premier atelier typographique établi en France par Jean Heynlin et Guillaume Fichet et étudié les premiers produits de cet atelier. Nous ne voulons point ici écrire de nouveau cette histoire, nous contentant de renvoyer à Pouvrage cité ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître les faits tels qu'ils se sont passés. Mais, dans cette étude consacrée à la vie et aux travaux de notre illustre compatriote, il nous paraît indispensable de dire ce que Ton sait de Jean Heynlin, son ami et collaborateur dévoué, afin de faire ressortir, avec toute la netteté
</) Ouvrage cité.
désirable, la part qui revient à chacun d'eux dans la fondation de l'atelier de la Sorbonne (').
Presque tous les biographes n'ont cité, jusqu'à ce jour, Heynlin que sous le nom de Lapierre, et voici pourquoi. Originaire d'une localité de langue allemande appelée Stein, soit en français pierre J Jean Heynlin joignit à son prénom, pour se désigner et suivant un usage de son temps, le nom du village où il était né ; il s'appela Johannes von Stein, en français Jean de la Pierre ; on le trouve nommé en latin dans les registres de la Sorbonne, Johannes Lapidanus, Lapideus, de Lapide; d'où le nom de Lapierre qui lui a été donné.
Quant au lieu de naissance de Jean Heynlin, il n'était pas situé dans la Suisse allemande, ainsi que l'ont prétendu certains auteurs peu soucieux d'éclairer leurs doutes en recourant aux documents originaux, mais bien dans l'Allemagne proprement dite. M. le docteur Louis Sieber ( 2 ), le savant bibliothécaire de Bâle qui est une autorité en pareille matière, a constaté que dans un manuscrit existant à la Bibliothèque de Bâle ( 3 )
(') Nous devons reconnaître, en passant, qu'on leur a payé un juste tribut de souvenir dans la peinture murale exécutée par M. François Flameng pour la décoration du grand escalier de la nouvelle Sorbonne.
(*) Nous saisissons cette occasion d'adresser ici encore nos remercîments à M. Sieber qui nous a généreusement communiqué les renseignements que de laborieuses investigations lui ont fournis.
(•) La Bibliothèque de Bâle possède toute la collection de livres, de manuscrits ayant appartenu à J. Heynlin, collection précieuse que nous avons pu consulter grâce à l'obligeance de M. Sieber.
J. Heynlin se dit lui-même originaire du diocèse de Spire. Nos propres recherches ont confirmé ce point. En effet, en parcourant le Registre original des prieurs de Sorbonne, nous avons trouvé qu'ayant été nommé prieur le 25 mars 1468, et le 25 mars 1470 (nouveau style) Heynlin a intitulé ainsi ses procès-verbaux : Prioratus Johanni de Lapide Alemani, diocesis Spirensis (*).
Il était donc Allemand, et M. Sieber croit pouvoir assurer qu'il était né dans le village de Stein, situé non loin de Borzheim et de Bretten, dans le grand-duché de Bade. Cette opinion est corroborée par un document connu de tout temps et que les bibliographes ont négligé de consulter attentivement, à savoir une lettre de G. Fichet à J. Heynlin servant de préface à l'un des premiers volumes imprimés à Paris : le traité des Devoirs de Cicéron. A la fin de cette lettre, G. Fichet fait intervenir les souverains de Bade en s'adressant à Heynlin, un de leurs sujets, et lui disant : vos très illustres et très bienveillants marquis de Bade. Cette simple remarque aurait dû depuis longtemps mettre à néant toutes les conjectures hasardées sur l'origine de Jean Heynlin, dont un auteur bâlois, M. Vischer, fixe la naissance à Tannée 1430 ( 2 ).
J. Heynlin fit ses premières études en Allemagne. Il était à l'Université de Leipzig en 1452, comme I l'indique une note écrite de sa main à la fin d'un manuscrit
( f ) V. le Registre original des prieurs, fol. 58-61 -62. f) Geschichte der Univesitat Basel; Bâle 1860, p. 159.
conservé dans la Bibliothèque de Bâle : in aima universitate studu Lypzensis in die proxima post scolastice Virginis. Anno incamationis dominici 1452. Per me Johannes Heynlin de Lapide.
J. Heynlin vint à Paris en 1458 ou 1459. En effet, une note tracée de sa main à la fin d'un manuscrit contenant la traduction latine du traité De Anima, d' Aristote, et conservé comme le précédent dans la Bibliothèque de Bâle, nous apprend qu'en 1 459 il était déjà à Paris comme régent ès-arts dans le collège de Bourgogne.
Ce ne fut que trois ans plus tard qu'il entra à la Sorbonne.
Le Registre original des prieurs fournit à ce sujet un renseignement précis. Ce recueil nous fait connaître, folio 46 au verso, que le jeune étudiant allemand se présenta pour être reçu dans le collège de Sorbonne, le 3 juin 1462, six mois après G. Fichet, en môme temps que Guillaume Vilmont et Jean Senart ou Chenart. Tous trois furent admis à l'unanimité, moyennant la condition ordinaire des huit jours de délibération préalable. Le 10 juin, ils étaient acceptés par le prieur, mais sans bourse, et le 18 du même mois, ils étaient admis définitivement par les maîtres et les associés de la maison (*).
Malgré des recherches minutieuses, nous n'avons pu trouver la date précise à laquelle J. Heynlin prit son
( 4 ) Le recueil intitulé Historia Sorbonica (ms. de la Bibl. de l'Arsenal, n° 1021) fixe l'admission de J. Heynlin en 1461 ; mais le Registre original des prieurs fait foi.
grade de licencié. Il est présumable que ce fut en 1463, un an après son admission, car à cette époque il quitta la France pour aller professer à l'Université de Bâle.
M. Vischer cite bien un Johannes de Lapide qui se trouvait à Fribourg - en-Brisgau au printemps 1463; mais il discute lui-même sur l'identité de ce de Lapide avec celui qui venait de Paris , et émet un doute à cet égard; et en effet, Jean Heynlin ne pouvait se trouver à Fribourg au printemps de 1463, car le Registre original des prieurs constate qu'il était encore à Paris le 21 juillet de cette année. Les procès-verbaux relatent qu'à cette date il demanda une chambre qui lui fut accordée.
En professant à l'université de Bâle, J. Heynlin défendit la doctrine des réalistes opposée à celle des nominalistes : querelles de philosophes oubliées de nos jours, mais qui alors préoccupaient fort les scholastiques. Les registres de l'Université bâloise constatent que J. Heynlin fut reçu, le 19 août 1464, maître ès-arts in via antiqua, c'est-à-dire suivant la doctrine des réalistes.
Soit qu'il finit par se fatiguer des disputes théologiques, soit qu'il fut pris d'un désir nostalgique de revoir Paris, J. Heynlin rentra dans la maison de Sorbonne où on le retrouve en 1467, ainsi qu'en fournit la preuve un acte authentique conservé dans la Bibliothèque de Bâle. Cet acte n'est autre qu'une patente de notaire public et de juge ordiuaire, à lui délivrée par un certain Gérard de Campo, Duchamp ou Deschamps. L'acte a été certifié par Jacob Ottlet, notaire impérial,
et dressé à Paris in domo in qua pendet pro intersigno campana blâma > in vico sancti Jacobi; témoins : Antoine Florence, eduensis dyocesis in artibus magister et Blanchet Piart, teluacensis dyocesis.
Gérard de Campo produisait des lettres patentes de l'empereur Frédéric Pautorisant à nommer des notaires, au nombre desquels on éprouve quelque étonnement à trouver notre savant sorboniste.
On peut supposer que ce Gérard de Campo, bourguignon ou savoisien de naissance, était le même aventurier qui avait demandé au pape l'autorisation d'organiser un corps de troupes pour la croisade et sous le titre de Société de Jésus, autorisation que le pape lui avait accordée sur la prière du cardinal Bessarion. La Société de Jésus ainsi créée n'eut point le succès qu'obtint la fameuse compagnie fondée par Loyola sous le même titre une soixantaine d'années plus tard : elle ne combattit jamais les infidèles et un nommé Lucas, envoyé par le pape pour savoir ce que faisait Gérard de Campo, trouva ce dernier en Savoie, où il avait fixé sa résidence, et découvrit que le pFétendu défenseur de la foi chrétienne employait l'argent qu'il avait reçu à toute autre chose qu'à lever une armée de croisés ( ! ).
J. Heynlin fut sans doute une des victimes de ce Gérard, et s'il conserva son titre de notaire, ce ne fut
(•) PU secundi pontifici Max. Commentarii, par Gobellinus, soit Gobellini, secrétaire du pape Pre II, Rome 1584. Voir Livre X, p. 591 et suiv.
point dans l'intention de l'utiliser : il avait mieux à taire.
Le 25 mars 1468 (nouveau style) J. Heynlin fut élu prieur de la Sorbonne, distinction que lui valut sa réputation déjà bien établie dans la maison. Mais il ne conserva pas longtemps ce poste de confiance ; le Registre original des prieurs nous apprend que le 27 avril, soit un mois après son élection, il donna sa démission motivée par sa mauvaise vue (*). Il fut remplacé le 5 mai par Michel Petit (M Parvus) celui-là même qui avait déjà succédé à G. Fichet dans les mêmes fonctions, en 1466.
Les procès-verbaux du prieur J. Heynlin n'occupent que deux pages, le verso du folio 58 et le recto du folio 59; l'écriture en est très lisible, très nette; ils portent la # signature de leur auteur.
Dans la même année 1468, J. Heynlin remplit les hautes fonctions de recteur de l'Université de Paris, et ensuite celles plus modestes de bibliothécaire de Sorbonne. Enfin, le 25 mars 1470 (nouveau style), il fut élu prieur pour la seconde fois, en même temps que G. Fichet était réélu bibliothécaire, fonctions qu'il avait déjà exercées dans l'année écoulée, et qui lui furent continuées par exception.
( J ) Proposuit prior in aula quom per magnum tempus pas8u8 fuisset infirmitatem oculorum ut singulis constabat quo ipse studio vacare non potuisset : quom etiam timeret quod in brevi se studio occupare non auderet secundum quod oflicium requireret, et ideo supplicavit, etc. (Reg. original des prieurs, fol. 58).
Cette seconde fois comme la première, J. Heynlin a libellé l'entête de ses procès-verbaux dans les termes que nous avons reproduits plus haut, se disant du diocèse de Spire.
Il est à remarquer que J. Heynlin a compté le millésime de son second priorat suivant le style nouveau, c'est-à-dire Tannée commençant le 1 er janvier et non à Pâques ainsi que ses prédécesseurs l'avaient fait jusquelà, et comme lui-même l'avait pratiqué pour son premier priorat qu'il avait daté du 25 mars 1467 au lieu de 1468 En effet, Ziger, le prieur élu le 25 mars 1469 (nouveau style), avait écrit 25 mars 1468 (ancien style). J. Heynlin qui lui succéda, s'il avait voulu suivre la règle admise alors généralement en France, aurait dû écrire 25 mars 1469, tandis qu'il a écrit 1470, ainsi qu'on vient de le voir. Et, chose singulière, tous les prieurs élus depuis lors, ont conservé ce mode de compter, et quelques-uns n'ont même pas pris la précaution de changer le millésime au 1 er janvier qui a suivi leur élection ! C'est ainsi que Jean Royer, successeur de J. Heynlin, après avoir daté le commencement de son priorat du 25 mars 1471 (nouveau style) a compté le mois de janvier suivant dans l'année 1471 ! De telle sorte que si on n'y prend garde, on risque de s'embrouiller complètement dans l'ordre chronologique.
Nous croyons devoir relever ce fait pour montrer à quelle attention on est tenu en consultant les documents de cette époque.
En 1470, J. Heynlin ne donna pas sa démission comme en 1468; après avoir rempli ses fonctions de prieur pendant Tannée réglementaire, il fut remplacé le 25 mars 1471 et élu, le même jour, bibliothécaire de la Sorbonne suivant l'usage qui réglait ainsi généralement le passage d'une charge à l'autre
Il est probable qu'il conserva cette fois ses fonctions de prieur afin de fortifier sa situation dans la maison de Sorbonne, et de pouvoir protéger plus efficacement l'atelier typographique créé par lui et G. Fichet, atelier que nous verrons en pleine activité précisément à la fin de 1470. Le mauvais état de sa vue était le même qu'en 1468, car il obtint, le 14 avril 1470, quelques jours après son élection — ses procès-verbaux en font foi — de se faire suppléer par son confrère Chenart dans les lectures religieuses faites à haute voix ; mais le prétexte dont il s'était servi en 1468 pour motiver sa démission, devait disparaître devant l'avantage qu'il pouvait retirer de sa situation comme prieur pour mener à bien sa libérale entreprise.
Les procès-verbaux du second priorat de J. Heynlin occupent trois pages du Registre des prieurs, folios 61 à 62 inclusivement ; ils ne sont pas signés comme les premiers et ne mentionnent que de menus détails d'administration.
J . Heynlin prit le grade de docteur en théologie à Paris; mais nous n'avons pu préciser la date où il franchit ce dernier échelon universitaire. Dans le manuscrit intitulé Historia Sorbonica, il est dit que
J.Heynlin fut reçu docteur en 1472; en tous cas, ce ne put être que vers le milieu ou la fin de cette année, car, G. Fichet, dans une lettre datée du 7 mars 1472 (nouveau style), ne lui donne que le titre de licencié ; ce ne fut donc que postérieurement à cette date que J. Heynlin put être reçu docteur.
La science, la haute valeur intellectuelle de J. Heynlin lui avaient ainsi créé une situation distinguée dans la maison de Sorbonne. Trithème a fait de lui le plus brillant éloge. « Jean de Lapierre dit cet auteur, était très érudit dans les Saintes Ecritures et la littérature séculière ; il possédait un esprit fin et ingénieux ; il était éloquent, brillant dans sa conversation et distingué de manières ; parvenu au grade de maître de la faculté des arts de 1 université de Paris, il passa plusieurs années dans cette faculté, enseignant l'étude des lettres sacrées, lisant et disputant avec une active persévérance; enfin il mérita le litre de docteur dans l'école de théologie. »
Trithème rappelle que J. Heynlin eut pour disciples le marquis de Bade, son compatriote, devenu évêque d'Utrecht, et Jean Reuchlin, le savant et célèbre latiniste allemand. Le même auteur dit que J. Heynlin composa un grand nombre d'ouvrages dont il ne cite que les suivants: 1° Introductorium grammaticœ. — 2° Dialogus de arte punctaudi. -- 3° De propositionibus exponibilibus. — 4° De arte soluendi sophisticas argurnentationes. — 5° Explanatio omnium librorum Logicœ Aristottlis. — 6° Explanatio om-
nium Ubrorum Physicœ ejusdem. — 7° De his quœ ad dignum sacerdotem pertinente — 8° Resolutorium dubiorum et pericubrum circa Missam occurentium. — 9° Summarium passionis Domini. — 10° De ascensione Domini, des sermons, discours et lettres ( ! ).
Il faut citer aussi une dissertation, publiée dans les dernières années du xv e siècle par J. Heynlin, sur le fameux aérolithe, du poids de trois cents livres, tombé à Ensisheim le 7 novembre 1492, dissertation intitulée : Conclusiones ant propositiones phy steaks. M. Madden signale que le Resolutorium dubiorum, eut au moins vingt éditions pendant les neuf dernières années du xv e siècle, tandis qu'on n'en connaît guère qu'une seule des Conclusiones, que notre siècle imprimerait plutôt dix fois qu'une (*).
Mais il n'y avait pas seulement un savant chez le Sorboniste allemand, il y avait encore un bibliophile émérite. Nous savons par les Chroniques de Baie ( 3 ), qu'il s'était formé une riche bibliothèque d'incunables, au nombre de deux cent trente-trois volumes, reliés et soigneusement préparés, et de
(') V. Œuvres de Trithôme, Catalogus illustrium virorum. — In fol. publié à Francfort en 1605. Page 169.
(*) M. Madden, Lettres d'un Bibliographe. Paris 1878.
( 5 ) Basler chroniken, etc. publié par la Société historique de Bâle ; 1 er volume par M. Guillaume Virscher et Alfred Stern, avec la collaboration de M. Maurice Heine. Leipzig, S. Hirzel, 1872. — V. Continuatio chronicorum Carthusiœ in Basilea minori, etc., chap. II, page 231 et chap. IV, p. 342.
cinquante autres volumes non reliés, le tout estimé mille éeus d'or, dit le Livre des Bienfaiteurs. Les Chroniques de Baie le représentent comme un bibliophile délicat, prenant un soin inouï de ses livres, et surtout n'oubliant jamais d'envoyer à la Chartreuse de Bâle un exemplaire des volumes à la publication desquels nous le verrons bientôt prêter son aide et ses lumières. Ce dernier fait explique comment la bibliothèque de Bâle possède aujourd'hui une riche collection d'incunables provenant, soit de la bibliothèque particulière de J. Heynlin, soit des dons faits par ce dernier : collection que met en ordre M. le docteur Sieber qui se propose d'en publier la description.
Guillaume Fichet professait pour Jean Heynlin une sincère admiration. Tous deux s'estimaient, obéissaient aux mêmes tendances littéraires, étaient animés d'un égal amour pour le beau dans les œuvres de l'esprit. Il est présumable que Heynlin communiqua à G. Fichet, dès le début de leurs relations, le goût des livres qu'il possédait, nous venons de le dire, à un haut degré. Ce goût s'était développé pendant un séjour qu'il fit à Mayence, avant de venir à Paris, et à une époque où l'impiimerie y était déjà installée (*).
i 1 ) Suivant l'opinion de M. le docteur Sieber, Jean Heynlin aurait même été employé comme correcteur à Mayence dans l'atelier de Fust. 11 n'y aurait là rien d'extraordinaire, car on tient pour certain aujourd'hui que les premiers ouvriers typographes allemands furent presque tous des étudiants qui, tout en suivant les cours universitaires, gagnaient de quoi subvenir à leurs besoins.
Là, il avait pu apprécier exactement la valeur des nouveaux procédés d'impression, et sans doute il en entretint plus d'une fois son ami 6. Ficbet pendant son premier séjour en Sorbonne.
Tandis qu'il vivait à Bâle,de 1463 à 1467,Heynlin ne manqua pas de s'occuper des progrès de l'art typographique (*). Il se mit en rapport avec des compositeurs, des ouvriers ; et quand il fut revenu à Paris, il avait vraisemblablement déjà conçu le projet de faire profiter du nouveau moteur intellectuel la ville où il avait trouvé jadis et où il trouvait de nouveau une si complète hospitalité.
Guillaume Fichet fut bientôt pour Heynlin un collaborateur enthousiaste dans une réalisation de ce projet qui n'est, chose curieuse, mentionné nulle part dans ceux des documents de l'époque qui font partie des collections publiques de Paris. A quoi faut-il attribuer ce silence général? Est-ce à la crainte que pouvaient avoir nos deux docteurs de ne pas réussir dans leur entreprise? Ou ne serait-il pas dû plutôt à une opposition sourde, latente, faite dès le début à l'institution projetée?
(*) M. Louis Sieber croit pouvoir prouver qu'un atelier typographique existait à Bâle dès 1460 environ. Bâle était déjà à cette époque un centre intellectuel important, et la nouvelle découverte, dont le berceau était une région peu éloignée, dut s'y implanter bien vite. Le premier volume qui soit sorti daté des presses bâloises est de 1473. Mais on sait qu'à l'origine de l'imprimerie la plupart des ateliers typographiques ne mirent aucune indication de lieu ni de date sur les volumes qu'ils éditèrent.
C'est entre 1468 et 1469 que Fichet et Heynlin obtinrent l'autorisation d'établir leur atelier typographique dans les bâtiments de la Sorbonne. Ce fut Heynlin qui, naturellement, se chargea de l'importante mission de se procurer des ouvriers typographes : il écrivit à Bâle, et sur son appel trois ouvriers arrivèrent à Paris.
Les noms de ces trois hommes resteront liés à ceux de Heynlin et de Fichet pour avoir accompli de concert une œuvre glorieuse : ces trois premiers prototypographes parisiens furent Ulrich Gering, Michel Friburger et Martin Crantz ou Kranz.
Jean Heynlin et Guillaume Fichet eurent une part égale dans l'organisation du premier atelier typographique parisien, chacun à un titre spécial. Si Heynlin se chargea surtout de la surveillance de l'œuvre matérielle, G. Fichet eut en partage la direction intellectuelle. Le premier mettait en ordre les manuscrits à reproduire, les corrigeait au besoin suivant les meilleures leçons. Le second donnait des conseils sur l'arrangement du texte ; il donnait surtout son appui moral. 11 écrivit même un certain nombre de lettrespréfaces sur les volumes imprimés dans l'atelier, lettres qui prouvent irréfutablement l'importance de la part qui lui échut dans l'entreprise.