‹ Guillaume Poyet, 1473-1548Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE V La disgrâce ; le procès · texte numérisé non relu

CHAPITRE V La disgrâce ; le procès

Le 22 juillet 1542, Poyet avait reçu le titre de lieutenant général du roi pour toute la vallée du Rhône, la Savoie et le Piémont'. Dix jours après, le 2 août, il était arrêté à Harlans, village voisin d'Argilly*, où le roi se trouvait alors avec la Cour, par Nançay, capitaine des gardes, qu'accompagnaient Tévêque de Vannes et les /a-^r( maîtres des requêtes Amaury Bouchart et François Olivier ^. Poyet les accueillit sans récriminations, leur dit qu' « il ^*^'-i**\^^ voulloit obéir à la volunté du roy et qu'il commanderoit à ^ j/^ ses gens de mectre en évidance tous ses pappiers et ses ^f^ meubles ». Sur son ordre, le secrétaire Bazourdy dirigea

jC' dans la maison les envoyés du roi et leur ouvrit tous les

r\/\i V coffres dont ils dressèrent l'inventaire.

û^Tl I 'kK L'étonnement fut grand partout à la nouvelle de cette w^ i^u. I arrestation, car l'influence du chancelier auprès de P>an- -^ ^ Ç^'^ ^*"^ semblait plus solide que jamais. « Il avait, écrit V*^ "^ Varillas, déterminé le roi à la rupture de la trêve (avec

Charles-Quint), pour venger la mort de ses ambassadeurs S et il s'était chargé des principaux soins de la guerre ; les

* Calai, des Actes de François /«% n« 12641.

^ Canton de Nuits, arrondissement de Beaune^ département de la Côte-d'Or.

=> Bibl. Nat., Dupuy, 79, ^ 3vo.

* Rincon et P'régose, assassinés par ordre du nianjuis Du Guàt. — Cf. H. Martin, //i67. de France, t. VllI, p. 274 (4e Mit., Kurne, 1861).

cinq armées qui se levaient dans les provinces du royaume ne subsistaient que par ses ordres ^ » Un mois après, l'ambassadeur à Londres, Marillac, ignorait encore la cause de cette disgrâce et Ghapuys, dans une lettre à Charles-Quint, l'attribuait aux insurrections que l'accroissement récent de la gabelle avait soulevées dans certaines provinces-, ou à la révolte de la Bretagne, qui craignait de perdre son autonomie^. En réalité Poyet était tombé sous une intrigue de Cour. Un certain La Renaudie, poursuivant un procès contre Jean du Tillet, le greffier du Parlement de Paris, avait obtenu, par l'entremise de la duchesse d'Étampes, le renvoi de son affaire devant le Parlement de Dijon. Poyet refusa de sceller les lettres du roi, si une modification n'était apportée à leur teneur. La duchesse s'en plaignit auprès de François ?■■ et, le même jour, la reine de Navarre s'étant rencontrée avec le chancelier, Poyet se laissa aller à d'aigres propos au sujet de l'ingérence des femmes dans les affaires de l'État. Le chancelier avait beaucoup d'ennemis à la Cour*. Déjà, en 1540, les amis de l'amiral avaient essayé de le compromettre dans un procès intenté au receveur des finances, Barguin. Malgré leur échec, ils avaient conservé l'espoir de le perdre : ils notaient avec soin toutes les fautes qu'il pouvait commettre dans l'exercice de sa charge, guettant le moment où ils pourraient l'en accabler. L'occasion leur parut alors favorable. Ils rapportèrent au roi les propos tenus par Poyet à la reine de Navarre, propos qui, pardessus elle, atteignaient la duchesse d'Étampes et le roi lui-même.

* Varillas, op. cilat, II, p. 374.

* State papers between England and Spain, VI, part. II, no 5. ' Par exemple à La Rochelle.

* Arnoldi Ferronii de rébus gestis Gallorum. « ... Et regii liberi et rex Navarrœ reginaque elproceres et alii aulici illi (Poyet) aperte inimici erant. » Bibl. Mat., L^', 27 et Bibl. de l'Arsenal, mss. 672 fo 3. — Cf. supra, p. 94.

Ce fut à la suite de ces événements que le chancelier fut arrêté. D'Argilly il fut mené à la prison de Bourges et de Bourges à la Bastille où, malgré les sollicitations de sa famille, de son frère Pierre, qui vint d'Angers à Fontainebleau implorer sa grâce, il demeura prisonnier*. Luimême avait adressé au roi une supplique : « Syre, écrivait-il, puys que je suys sy malheureux que estre en vostre indignation et maie grâce, que m'est chose [sy] griefve que je ne le puys pourter, je vous supplye que me octroyés une grasse, que sera, sy plaist à vostre Magesté et bonté acostumée, me faire cognoystre la faulte que je puys avoyr faicte, et je vous en satisferay promptement. Ou sy non, Syre, pour l'honneur du servisse auquel il vous a pieu m'avoyr mys, me permetrés d'aller en ma maison, où je tiendray tel arest en sy grande surté qu'ilz vous playrra, pour après faire de ma personne ce qu'ilz vous playrra en ordener^. » Il feignait d'ignorer alors les charges qui pesaient sur lui, espérant peut-être que le roi, par un de ces revirements qui lui étaient habituels, lui rendrait sa confiance accoutumée et qu'il triompherait de la cabale, comme il avait déjà fait une première fois II tenta dans ce but de regagner ses ennemis mêmes, de les apitoyer, de racheter ses arrogances d'autrefois par une humilité indigne d'un homme qui aurait eu la force de son innocence. « Madame, écrivait-il à la duchesse d'Étampes, votre bonté m'a été si présente que je ne l'ai jamais connue que je ne m'en sois senti privé, et ce que j'ai connu premièrement, c'est que j'en étais indigne ; tarde et misérable connaissance qui ne peut comprendre son bien s'il ne lui est ôlé et qui a plus tôt connu son indignité que son devoir. 0 malheureux! Mais bien heui'eux, si cette confession et connaissance de ma faute pouvoit purger mon ingratitude !

' Arch. Nat., X" 1566, P 309 ; X" 4919, f 16vo.

« Bibl. Nat., fr. 2980, f'' 55. Publiée dans Ribier, op. citai, I, p. 561.

Et pour ce, Madame, je vous supplie, tout humblement que je puis, non de pardonner à celui qui ne se pardonnera jamais, que toutes choses, hors votre bonne grâce, qu'il n'ose requérir, lui soient plutôt ôtées, et la vie même, si cela peut vous satisfaire, que cette tache lui demeure'. » Il écrivit aussi des lettres désespérées au cardinal de Tournon^ et à Chabot ^ les priant d'user de leur crédit en sa faveur. Mais, si Poyet n'eût été aveuglé par le coup si subit qui le frappait, il eût compris qu'il n'avait rien à espérer d'eux. La duchesse d'Étampes avait été l'instrument de sa chute. Chabot ne pouvait lui avoir pardonné et Tournon était intéressé à sa disparition, pour hériter de son pouvoir et le remplacer. De fait, aucun ne répondit à ses appels.

Deux maîtres des requêtes, membres du Conseil privé, François Olivier et François Erraut, instruisirent d'abord le procès, puis, quand Erraut succéda comme garde des sceaux à Monlholon décédé, furent remplacés par André Guillard, maître des requêtes, et André Baudry, conseiller au Parlement. Mais « les grans empeschemens qu'ils avoient pour les urgentes affaires du conseil » tirent traîner l'instruction en longueur et, deux ans seulement après l'arrestation de Poyet, en avril 1544, le procès était en état d'être jugé. Sous le prétexte de ne point interrompre le cours de la justice, le roi décida qu'une Commission serait nommée pour le jugement définitif. Elle comprenait trente-quatre membres, dont vingt-deux conseillers du Parlement de Paris, cinq conseillers du grand Conseil, deux conseillers

* Nous n'avons point trouvé l'original de cette lettre. Nous la donnons d'après M. Bourcier Bévue de r Anjou, 1855, p. 117.

* Bibl. Nat., fr. 3010, P8i. Publiée dans Ribier, op. citai, I, p. 561. ' Ribier, op. citât, I, p. 561.

des Parlements de Toulouse, Bordeaux et Grenoble et le président des enquêtes au Parlement de Rouen. La liste n'avait pas été arrêtée sans difficulté, car Poyet avait récusé un grand nombre des noms d'abord proposés. Outre les présidents de toutes les Cours, il avait écarté tous les membres des Parlements de Rouen — sauf Pétremol — et de Dijon, les uns parce qu'il les avait autrefois durement humiliés, les autres parce qu'il les soupçonnait d'être tout dévoués à l'ancien gouverneur de Bourgogne, son ennemi, Chabot. Les présidents du Parlement de Paris ayant été examinés par le procureur du roi, à rencontre de Poyet, ne pouvaient faire partie de la Commission. Le procureur du roi Noël Brûlart, les avocats du roi Marillac et Gilles Le Maître se désistèrent d'eux-mêmes et furent remplacés, le premier par un avocat au Parlement, Martineau, les autres parRémon, devenu premier président au Parlement de Rouen, et Claude Bourgeois, président des requêtes à Dijon*.

Poyet était victime des procédés que lui-même avait pratiqués si souvent. Le chancelier avait, en effet, le privilège de n'être jugé que par toutes les Chambres assemblées. Mais le roi spécifia dans ses lettres qu'il entendait déroger à l'usage et donner la même valeur aux décisions de la Commission qu'à celles rendues par le Parlement tout entier. En vertu de l'ordonnance de Villers- Colterets, que Poyet avait lui-même promulguée, l'assistance d'un avocat lui fut refusée et, à ses plaintes, les juges répondirent par cet aphorisme cruel : « Patere legeni quant ipse tulisti ». Comme il l'avait fait naguère, lors du procès de Chabot, François P' déposa contre son ancien ministre. Un incident montra du reste clairement ses intentions hostiles envers lui. Les gens du roi, Rémon et Bourgeois, n'ayant pas été commis au procès dès le

« Arch. Nat., U. 797, f" 5 à 8.

début, le roi ordonna que, contrairement à l'usage de la Cour, ils assisteraient au rapport du procès et ne se retireraient qu'au moment de la délibération des juges K La Cour faisant difficulté d'obéir à cette injonction, le cardinal de Meudon se rendit au Parlement et ordonna la docilité à la Commission. Minart et Abot furent délégués pour protester auprès du roi ^ Ils remontrèrent que jamais les gens du roi n'assistaient au rapport des procès, que leur présence pouvait influencer l'opinion des juges, que cette mesure exceptionnelle ferait suspecter la justice de l'arrêt ^. Le roi se rendit enfin à leurs raisons et il fut décidé que les gens du roi n'auraient entrée à la Cour que pour présenter leurs requêtes ou leurs remontrances.

Le 29 avril, Poyet fut transféré sous bonne escorte de la Bastille à la Conciergerie. On le plaça au-dessus de la tour carrée du Palais, dans une salle que ses neveux Gabriel et René Bouvery avaient visitée et où ils avaient fait dresser un oratoire pour qu'il pût y célébrer la messe *. Ils obtinrent aussi que Poyet gardât avec lui quatre de ses serviteurs. L'huissier au Parlement, Nicolas Carat, eut la surveillance et reçut GO sous parisis par jour pour l'entretien du prisonnier ^ La Commission décida de siéger dans la salle Saint-Louis.

Quelles charges pesaient sur Poyet?

En premier lieu on lui reprochait d'avoir étendu abusivement un don du roi. A son avènement à la chancellerie, il avait reçu de François F"" une partie des restes des finances de Louise de Savoie. Poyet se les était attribuées

* Arch. Nat., U. 797, f 8 à 9.

2 Ibid., U. 797, f^ 65 à 8L

' Idid. Ils disaient aussi que le procès serait ainsi plus rapidement terminé ; car, « pendant la vérification surviennent des incidents sur lesquels on demande opinion ; ce seroit grande perte de temps de faire sortir et rentrer successivement les gens du roi ».

* Arch. Nat., U. 797, fo 40, sqq.

» Ibid., U. 798, fo 325.

toutes, avait compté parmi les recettes dues à Louise les termes d'octobre à décembre, bien que la mère du roi lût morte en septembre, et avait ainsi porté ù 19.000 livres* un don qui ne devait s'élever qu'à 10.000 livres. Le fait d'avoir touché ces sommes sur un simple brevet expédié par lui, sans qu'elles fussent inscrites sur le rôle signé de la main du roi, prouvait, selon Rémon, que Poyet avait eu l'intention de tromper le roi et qu'il avait eu conscience de sa faute ^ — Le roi avait déposé sur ce chef. Poyet s'excusa, « luy, si petite et pauvre créature, de respondre à ce qu'il ne vouldroit pas s'il luy étoit possible ». Après avoir prouvé que ce don de 19.000 livres n'avait rien d'excessif, puisque le roi avait donné à Dubourg 12.000 écus avec 4.000 livres de revenu et qu'à lui-même il avait délaissé 8.000 écus à son arrivée à la chancellerie, il rappela que déjà, en 1540, ses ennemis avaient essayé de le faire tomber sous la même accusation et de l'impliquer dans les poursuites dirigées contre Barguin, le receveur des restes des finances de Louise de Savoie. Or, il avait tenu alors à ce que le procès fût informé complètement, pour que son innocence éclatât; s'il avait pleuré un jour — comme on le lui reprochait — ce n'était point du repentir d'une faute qu'il n'avait pas commise, mais du chagrin causé par les menées de ses ennemis. Le roi, du reste, l'avait en cette circonstance soutenu contre eux, l'avait entretenu ostensiblement avec beaucoup de familiarité et lui avait demandé l'hospitalité dans son château de Beyne. Pourquoi lui reprocher maintenant ce dont il avait été absous autrefois^?

L'accusation reprochait aussi à Poyet ses agissements

' Touchées en trois fois : Cf., les quittances originales : Bibl. Nat. /•/•. 26127, n« 1986 : 4500 livres (23 nov. 1539) ; n" 2010 : 4500 1. (15 avril 1540) ; no 2047 : 10000 1. (23 nov. 1540).

« Arch. Nat., U. 797, f87 à91.

a Ibid., U. 797, f 91 à 96 v°.

vis-à-vis de la comtesse de Brienne. En 1534 il avait acheté à la comtesse la terre de Beyne, avec la faculté pour elle de la rémérer dans un délai de deux ans. Leroyer, l'homme d'affaires de Poyet, avait, au su du chancelier, refusé de donner à la comtesse cette faculté de réméré. Cité par elle pour ce refus devant le prévôt de Paris, il avait, comme clerc, réclamé son renvoi devant l'official de l'évèque de Paris et manœuvré de telle sorte que le délai du réméré expirât sans que la comtesse fût rentrée dans son domaine. La comtesse, pour obtenir l'annulation de l'acte de vente, avait alors, par un procédé aussi malhonnête que ceux de son adversaire, fait fabriquer par des notaires d'Évreux une donation à son fils, le comte de Roussy, antérieure au contrat de vente. Ce faux allait être jugé devant le Parlement de Paris, quand, ayant consenti une transaction avantageuse avec la comtesse de Brienne, Poyet renvoya l'affaire devant le bailli d'Évreux qu'il aurait suborné, selon Rémon, en promulguant un édit sur les épices des juges en Normandie ; les notaires, prisonniers à Évreux, furent élargis et l'affaire fut étouffée. — En faveur de Poyet les conseillers qui avaient rendu l'arrêt de renvoi devant le bailli d'Évreux déclarèrent qu'aucune pression n'avait été faite sur eux touchant ce renvoi. Il fut établi que l'édit sur les épices des juges en Normandie avait été arrêté au Conseil privé, à la demande du premier président de Rouen, de Marcillac. Poyet avouait avoir consenti à l'élargissement des notaires dans un intérêt privé, mais la maladie l'avait forcé à se débarrasser au plus vite de cette affaire. — L'excuse n'était point valable et, bien que Poyet se défendît aussi d'avoir voulu abuser de la bonne foi de la comtesse, sa conduite envers elle était plus que suspecte. Ancien avocat de la comtesse au Parlement de Paris', très au courant de ses affaires, il avait misa

* Cf. supra, p. 14.

profit sa science consommée des trucs de la chicane pour dépouiller sa victime, ignorante et sans défiance, et si, à proprement parler, il n'avait point violé la lettre de la loi, il n'avait pas du moins suivi les seules règles qui eussent dû importer, celles de la simple honnêteté'.

Un des privilèges des chanceliers était de pouvoir évoquer par devers eux les procès des falsificateurs du sceau royal et de s'adjuger leurs biens. Le privilège était dangereux ; car le chancelier devenait ainsi un juge intéressé à la condamnation des accusés, c'est-à-dire tenté d'être sévère et injuste. François P'' sentit les dangers de cette prérogative quand, en août 1542, quelques mois après l'arrestation de Poyet, il la supprima, pour éviter dans l'avenir les abus qu'on reprochait au ministre actueP. Selon Rémon, Poyet avait, en effet, mal usé de ce privilège : il s'était fait informer secrètement du procès intenté à un nommé Habarcq^ et, comme Leroyer lui écrivait qu'il « falloit se conduire dextrement en ceste affaire », il avait transporté la connaissance du procès au lieutenant criminel Morin, plus docile sans doute à ses injonctions. Il avait agi de même vis-à-vis de Bélyard ^ receveur de Glermont, dont il avait fait saisir les biens qu'il s'était adjugés ensuite. Il avait confié à une de ses créatures, un jeune avocat de Rouen, Tournebu, l'instruction du procès contre le vicomte de NeuchàteP, au cours duquel Martine, le complice de Poyet avait suborné deux témoins par ses faveurs^ ou ses menaces ^ Enfin le même Martine écrivait à Poyet, de

« Arch. Nat., U. 797, fo 106 à 133 et 144 vo à 156.

s Isambert, t. XII.

3 Arch. Nat., U. 798, f» 3 à 49.

* Ibid., U. 798, f» 53 à 68.

» Ibid., U. 798, fû68 à 87.

6 Simon de la Place pour lequel il avait obtenu des lettres de rémission.

' Isabeau Dubois, femme simple, qu'il menace do « faire manger aux crapauds ».

Toulouse, qu'il y avait « deux ou trois mil livres à gaigner au procès de Gaillardy ». — Poyet déclara que « ce n'estoit chose nouvelle adresser au lieutenant criminel telles commissions concernant le faict de la chancellerie » ; Dreux Budé, avocat aux requêtes de l'hôtel, tout en avouant que Leroyer avait sollicité la communication des pièces du procès de Habarcq, nia les avoir communiquées. Mais les lettres que Poyet avait reçues de Leroyer et de Martine, les réponses surtout qu'il y avait faites, étaient des charges accablantes. Poyet fit retomber toute la faute sur ses secrétaires, prétendant que le plus souvent il signait seulement, sans les lire, les pièces qu'on lui présentait'.

On accusait encore Poyet d'avoir évoqué abusivement des procès au Conseil privé', d'avoir rendu seul des arrêts au nom du Conseil tout entier et fait son profit des amendes qu'il y prononçait, d'avoir aussi, de sa propre autorité, corrigé ou cassé certains arrêts des Cours souveraines. Il avait ainsi annulé, moyennant 10.000 écus, un arrêt du Parlement de Toulouse condamnant un certain Nollet à une forte amende^ ; de même, un nommé Brissac dont Poyet, paraît-il, entretenait les filles S vit l'affaire, pour laquelle il avait été condamné par le Parlement de Bordeaux, évoquée devant le chancelier, qui cassa Tarrêt du Parlement. A la première accusation, Poyet répondit que la correction du jugement en faveur de Nollet avait été faite sur l'ordre du roi S au Conseil privé, que

' Arch. Nat., U. 798, fo 94 à 127.

2 Et. Pasquier : Recherches de la France, Paris, 1665. Au Conseil privé « Poyet apporta tant de chicaneries que, combien que auparavant luy on ne traitast en ce lieu que matières d'Estat, si est-ce qu'il commença de prester l'oreille aux parties privées, pour matières mesmement qui se dévoient décider dans un Chàtelet de Paris ou une Cohue de Rouen ». (Liv. II, chap. vi, p. 76).

=• Arch. Nat., U. 797, fo 96 v» à 99 et 237 y°.

* Ibid., U. 798, fo 277.

' Interrogé quelles personnes étaient présentes quand le roi lui avait donné cet ordre, Poyet répond qu'il a oublié ; que d'ailleurs,

Nollet méritait cette grâce à cause de ses révélations sur les « intelligences secrètes des marchands au sujet de la foraine », dont les recettes avaient de ce fait augmenté de 100.000 écus. Il ne niait point le don que Nollet lui avait fait en reconnaissance, mais la chose se pratiquait fréquemment et un maître des requêtes, rapporteur au Conseil d'une affaire entre les gens du Rouergue et ceux de Quercy, avait touché un jour 10.000 écus. Le secrétaire La Ghesnaye, sans défendre Poyet des deux dernières accusations, déclara que lui-même tenait registre des amendes auxquelles les parties étaient condamnées par le Conseil privé; que, par suite, le chancelier ne pouvait se les approprier. Il ajouta que, si parfois le chancelier avait rendu seul des jugements définitifs, le plus souvent il était assisté des maîtres des requêtes et de conseillers du Grand Conseil, que du reste les affaires expédiées devant le chancelier seul l'étaient aussi régulièrement qu'en présence du Conseil privé tout entier*. — Ce témoignage, favorable en apparence, expliquait les faits, mais ne les excusait point : en réalité Poyet, dans le cas de Nollet comme dans celui de Brissac, avait abusé du pouvoir trop grand qui lui était laissé, pour le faire servir à ses intérêts ou à ses passions.

dans ses entretiens avec le roi, il parlait souvent à voix basse pour garder les choses secrètes.

' Arch. Nat., U. 798, fo 268. Interrogatoire de La Chesnaye. « Enquis si souvent il avoit esté greffier dudit chancelier aux jugemens qu'il donnoit en sa maison. A dit que oui, et avoit par devers lui les minutes desdits jugemens. — Enquis si, quand quchiues parties estoient condamnées à une amende envers le roy, il faisoit registre à Talon, commis du trésorier Laguette. A dit que oui. — Si ledit chancelier avoit grande compagnie de maistres des requêtes et autres conseillers autour de luy. A dit que ouy, maistres des requêtes et conseillers du Grand Conseil ; peut-être cependant a-t-il rendu des jugements, môme définitifs, seul. — Enquis pourcnioi il signoit les expéditions, qui se faisoient par ledit chancelier seul, ^>ar le roy en son Conseil. A dit (ju'on ne faisoit difi'éronco de ce ([Ui se despeschoit au privé Conseil du roy ou par devant ledit chancelier, (juant à la signature ; car l'un et l'autre se signoit siynè par le roy en son Conseil ; aussi ledit chancelier estoit chef dudit Conseil. »

« Le roy, dit un témoin du procès, avait donné la disposition totale des offices de judicature au chancelier et s'en reposoit sur luy, sans autrement avoir esgard aux requêtes des autres ^ » Poyet abusa de cette prérogative, vendit à son profit les charges qu'il avait seulement mission de distribuer, et même en créa de nouvelles, bien que ce droit n'appartînt qu'au roi. Selon Rémon, un nommé Aubin aurait ainsi obtenu pour 50 écus un fort rabais sur une ferme du roi ; un autre aurait été, pour une aussi faible somme, réintégré dans son office ; un conseiller au Parlement de Bordeaux, Lavye, aurait acheté sa charge au chancelier; Poyet aurait créé un office d'élu et trois offices d'auneurs de toile à Rouen, un office de mesureur de grains à Melun, pour en faire don à ses serviteurs ou s'acquitter de dettes ; un office d'huissier en la connétablie de France aurait été créé et donné à un nommé Barbier, en échange de 24 arpents de terre à Beyne. — Poyet déclara que tous ces offices avaient été donnés après « inquisition rapportée au Conseil privé », qu'ils avaient été taxés par le roi et que Talon, commis du receveur des parties casuelles, en avait reçu la taxe. La déposition d'Armand de Pobla^,

' Arch. Nat., U. 797, f' 178 v». Interrogatoire d'Armand de Pobla.

» Ibid., U. 797, fo 178 à 208 et 215 vo à 227. Un nommé Lavye avait chargé Pobla, son ami, d'user de son influence auprès du roi de Navarre, dont il dirigeait les affaires, pour lui faire obtenir une place de conseiller au Parlement de Bordeaux. Pobla va trouver un évêque, familier de la reine Navarre, et le prie d'obtenir d'elle qu'elle parle au roi pour Lavye. L'évêque répond que la démarche serait inutile, car « le roy avoit donné la disposition totale des offices de judicature au chancelier et s'en reposoit sur luy sans autrement avoir esgard aux requêtes des autres ». Néanmoins il parle à la reine, puis revient, disant « qu'il falloit parler audit seigneur chancelier et que d'en parler au roi au préalable ne profiteroit pas grandement ». Pobla va trouver alors un familier de Poyet, Saint-Rémy, auquel il promet 1.000 écus. Malgré cette démarche et l'intercession de la reine de Navarre, « qui alla disner avec ledit seigneur chancelier et lui parla dudit office pour ledit Lavye », les sollicitations de Pobla, à cause du grand nombre des compétiteurs, n'eurent pas de résultat. Mais, peu de temps après, le même office se trouvant vacant par le décès du nouveau titulaire, Pobla renouvela ses démarches, promit et donna à Saint-Rémy 2 000 écus, le double de ses pre-

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avocat au Grand Conseil, révéla que les brigues qui se menaient pour l'obtention des offices étaient le plus souvent inconnues du chancelier et que ses secrétaires en profitaient seuls à son insu. Mais certains marchandages, celui relatif à Beyne par exemple, touchaient de trop près Poyet pour qu'il parût y être demeuré étranger.

Enfin le procès de l'amiral fut rappelé. Poyet avait assisté aux séances de la Commission et intimidé les juges *. Il se courrouça si fort contre Lizet, qui lui présentait des observations à ce sujet, que le premier président en attrapa la jaunisse. Il refusa de faire connaître aux juges les conclusions des gens du roi qu'il trouvait trop douces et, quand le dictum de l'arrêt lui fut présenté, il y substitua un autre arrêt plus sévère, qu'il avait rédigé lui-même. Gomme Hurault lui faisait des remontrances au sujet de cette substitution, il s'emporta en injures contre lui et menaça de désigner à la colère du roi les juges qui refuseraient de signer l'arrêt. Le futur chancelier Michel de l'HopitaF, qui avait assisté au procès de Chabot, rapporta tous ces faits. Ils étaient d'autant plus odieux que Poyet, alors qu'il cherchait ainsi en secret à perdre l'amiral, protestait ouvertement de son amitié envers lui. Selon Varillas il écrivait à la duchesse d'Étampes qu'il était tout dévoué à Chabot et « qu'il venait d'apprendre avec des sentiments de dépit et de pitié que l'amiral n'avait point de pire ennemi que lui-même ; qu'il fallait que la crainte de la mort lui eût ôté le jugement ou que le conseil qu'on lui avait donné fût corrompu puisqu'il parlait de récuser le chef de

mières avances. Lavye fut nommé, mais refusa de dédommager Pobla des frais qu'il avait faits pour lui. Pobla refuse alors de lui céder les lettres de nomination, jjuis finit par les céder devant la menace de Lavye de se plaindre au chancelier, par crainte que Poyet ne fût averti de tout ce trafic qu'il ignorait.

' Arch. Nat., U. 798, f» 177. Poyet déclara à un juge qu' « il prenoit grand peine pour sauver l'Admyral et que, si l'Admyral estoit a la Tournellc, on l'enverroit au gibet ».

* Ibid.^ II. 798, f 174 ; ï" 139 à 144 et 165 à 203.

la justice et le seul ami qui lui restât parmi ses juges ; que le prétexte de la récusation, fondé sur un procès, était ridicule, car, outre qu'il ne s'agissait alors que d'une bagatelle, il s'était depuis écoulé tant de temps et les affaires avaient tellement changé de face, que l'amiral n'avait pas plus de raison de s'en souvenir qu'en auraient deux hommes graves qui se défieraient l'un de l'autre, parce que durant leur enfance ils se seraient battus pour une épingle'. »

Vénal, concussionnaire, hypocrite, tel les débats du procès nous révèlent Poyet. Mais le chancelier bénéficia de l'obscurité de certains points du procès : presque toujours les preuves matérielles de sa culpabilité manquaient et celles que l'on possédait se trouvaient infirmées par les contradictions des témoignages. Poyet, du reste, n'avait plus l'abattement désespéré des premiers jours. En dépit de sa faiblesse physique, de la maladie sur laquelle il se lamentait souvent, il se défendit avec force. Il rédigea de longs mémoires 2, qu'il lut lui-même, où il mettait dans ses affirmations la même énergie que les gens du roi dans les leurs, qui étaient tout opposées. Il rappelait habilement ses services passés % l'intégrité dont il avait fait preuve dans sa longue carrière au Parlement ^ Il s'efforçait par des flatteries et des paroles humbles de gagner ses juges et de leur faire oublier son ancien orgueil. Il protestait de sa confiance en leur impartialité ^ Il essayait cependant

^ Varillas, op. citât, II, p. 374. Nous n'avons pas trouvé cette lettre de Poyet citée par Varillas.

2 Arch. Nat., U. 797 f 159 v°.

^ Ibid., U. 797 fo 96 v» « ... auquel (service du roy) il s'estoit tant employé que despuis avoir esté pourveu de Testât de chancellier il n'avoit vacqué ung seul jour en ses affaires. »

* Ibid., U. 797 f*' 91. « Il y avoit trente-quatre ans qu'il avoit esté nourry en ceste maison en diverses charges, estais et offices. , . et ne se trouvoit aux registres de ladicte court aucune note à rencontre de luy. »

^ Ibid., U. 797 fo 99. « Il louoit Dieu de veoir si bonne compaignie assemblée pour entendre la vérité de son affaire ; et est difficile

d'écarter ceux qu'il pensait lui être hostiles, de les regagner ensuite s'il n'y réussissait point et de faire naître ainsi, au sujet de leur impartialité, un doute qui lui fût profitable. Un jour, par exemple, il paraît vouloir récuser Minart, parce qu'un des cousins de Minart, le secrétaire du roi, Bayard, a demandé en don sa terre de Champéroux, et il déclare peu après qu' « il ne le vouidroit récuser plus que s'il estoit son propre père » ; il proclame en présence des gens du roi qu'ils sont ses amis, et le lendemain il récuse Rémon, parce qu'il avait été grand ami de l'amiral*. Si, quand il se compare à Socrate*, qu'il parle de sa gloire et de l'auréole dont on l'a dépouillé, il semble retomber dans son péché d'orgueil, il protestait parfois de son innocence en des termes dont le pédantisme, en ce siècle où le goût en était à la mode, ne détruisait point l'hypocrite accent de sincérité et qui, partis de la bouche d'un vieillard auquel son passé gardait encore un prestige, devaient vivement inquiéter ses juges : « Quod egressum est de labiis meis in conspectu tuo , Domine , Justum et rectum^ », s'écrie-t-il. Ces assurances, ainsi formulées, avaient leur poids, quand les juges sentaient tant de haines acharnées à la perte du chancelier. Martine, un des coaccusés de Poyet, déclarait que l'avocat du roi. Bourgeois, l'avait menacé de ruine s'il ne chargeait le chancelier ■• ; le Parlement de Rouen délégua un de ses membres pour obtenir réparation des torts qu'il prétendait avoir soufferts de la part de Poyet ^ Le roi lui-même semblait

qu'au lieu qu'il avoit tenu qu'il n'eust indigncS incrôpé ou peut-être ofîensé quelqu'un de la compaignie ou do leurs parents et amis; toutesfois estirnoit et protestoit leurs intégrités si grandes qu'il n'en ressentiroit rien en eux.

1 Arch. Nat., U. 798 f^ 234 à 255.

2 Ibid., U. "98 f" 245.

3 Ibid., U. 798 f" 177 à 187.

* Ibid., U. 797 f 248 v°.

' Kloquet, Histoire du Partemenl de Hoticn, 11, p. 93.

mettre de racharnementà poursuivre son ancien ministre; il avait témoigné contre lui et, le 12 août, ennuyé de la longueur du procès, qu'il attribuait à des menées secrètes des parents de l'accusé, il mandait trois conseillers auprès de lui et leur ordonnait de suspendre le procès jusqu'à son retour à Paris : il espérait sans doute, par sa présence, inspirer à la commission un arrêt plus rigoureux ^

Le 20 avril 1545, André Guillard, Baudry et le rapporteur du procès, Jacques de Ligneris, se rendirent à Amboise, pour faire connaître le jugement au roi 2. Poyet était condamné à 100.000 livres parisis d'amende, privé de l'office de chancelier et déclaré inapte à remplir tout office royal ; il tiendrait prison pendant cinq ans, où le roi voudrait. Ses complices, Leroyer et Martine ^ étaient suspendus de leurs fonctions, le premier pendant dix, le second pendant cinq ans, et condamnés chacun à une amende de 200 livres parisis *. Les députés remontrèrent au roi que l'incertitude des preuves, le sacerdoce dont Poyet était investi, avaient fait atténuer la rigueur de Tarrêt qui, cependant, leur paraissait assez sévère. Mais le roi se montra fort mécontent. Il déclara que « la peine n'estoit condigne aux crimes et delitz dont Poyet estoit convaincu et qu'il avoit ouï dire que ung chancelier perdant son office devoit perdre la vie^ » ; qu'on ne faisait justice suffisante « à ceux de robe longue » ; que la confiscation des biens aurait dû être prononcée; que la commission n'avait point jugé selon le contenu de ses dépositions et

» Arch. Nat., U. 798 P 207 à 234.

' Ibid., U. 798 P 281.

' Leroyer était conseiller au Châtelet et Martine substitut du procureur du roi à la même cour.

* Arch. Nat., K. 722 n» 4.

• L'office de chancelier était en effet inamovible. De Montholon et Erraut, qui avaient succédé à Poyet pendant le procès, n'avaient eu que le titre de garde des sceaux. Ce n'est qu'après la condamnation de Poyet que François Olivier prit le titre de chancelier.

qu'il avoit très mauvaise estime des gens de sa justice ». Il refusa môme de recevoir à nouveau les députés qui cherchaient à se défendre de ces reproches '. A leur retour à Paris, le 23 avril 1545, l'arrêt fut lu à Poyet, dans la grande Chambre du Plaidoyer, toutes chambres assemblées devant les conseillers du Parlement en robes et chaperons d'écarlate, et les membres des autres cours qui avaient fait partie de la commission. Poyet en écouta la lecture, tête nue, debout, et quand elle fut achevée, murmura : c Je remercie Dieu de sa bonté et le roi de la sienne. Dieu lui doint toujours tenir ses affaires en bonne prospérité, et à moi grâce de faire prière à Dieu qu'il lui soit agréable ! » Le lendemain il était mené à la Bastille.

Poyet « tiroit après soy une grande queue de haine publique » et, selon Paradin, l'arrestation du chancelier avait été accueillie avec une grande joie parmi le peuple. Des libelles circulèrent. On y mettait Poyet au rang des noms les plus détestés de l'histoire; on accusait son avarice et son orgueil; on lui prédisait le sort de Gentil, parlementaire corrompu, qui mourut sur le gibet'. Chapuys, dans son Discours de la Court^, sachant les revire-

» Arch. Nat., U. 798 f*^ 281 à 292.

* Bibl. nat., Dupuy , 736, f» 150, 151 v», 198 v», 218 v°. — Cf. pièce justificative n» 9.

3 Chapuys, Discours de la Court :

Ung chancelier est la mesmes justice.

Notez ce point, car ainsi monte l'on Aux dignitez , comme a faict Monthelon , Qui, de Paris naguères président, Fut eslevé par mérite évident.

Kt on le voyt ayant, à son desçeu Et sans procliatz, ce grand honneur reçeu. En quoy le roy se feit à tous congnoistre Juge très juste, et feit ung tour de maistre, Ne permectant l'ôciuité se destordre.

ments de la faveur royale, n'osait l'attaquer ouvertement, mais lançait contre lui quelques malignes allusions. Il vantait le choix, comme chancelier, de Monlholon, grâce auquel le roi n'avait permis « l'équité se destordre », s'attaquait à ces

Innovateurs, ministres de mensonges,

Qui font valoir pour vérités leurs songes ;

Et ceulx qui , trop voulant remplir leurs bouges ,

Soubdain s'en vont le grand chemin de Bourges.

et traçait un portrait allégorique de la Faveur, où il était facile de saisir l'écho des récents événements.

Le 16 mai 1545, l'huissier Perret se présentait à la Bastille' pour y réclamer le paiement de l'amende de 100.000 livres parisis (125.000 livres tournois). Poyet, ne possédant point cette somme en argent, adressait le lendemain même une requête au roi ^ où il le suppliait d'accepter en paiement quelques-unes de ses terres. Le 4 juin suivant, Claude Bourgeois était nommé commissaire pour négocier l'affaire au nom du roi. Le 11 juillet, entre Bourgeois et Poyet un contrat était passé devant les notaires du Châtelet. Poyet vendait au roi, moyennant 117.000 livres tournois, ses domaines situés dans la région de Montfort-l'Amaury, ses terres du Coudray en Anjou et de Montpensier en Loudunois ^. Le roi gardait encore 13.824 livres tournois, produit de la vente faite pendant le procès, de la vaisselle d'argent et de quelques meubles du chancelier, pour rentrer dans les frais du procès et se payer des 8.000 livres complémentaires de l'amende *.

' Bibl. Nat., Dupmj, 846, MSI.

2 Ibid., fr. 7546 P 103, Dupmj , fo 122 v" ; Arch. nat., P. 2307, fo 827 à 830. Cf. pièce justificative n° 8.

' Poyet fut frustré dans ce marché. Cf. supra, p. 101 , note 7.

* Le roi n'en fut pas plus riche, car, dés le mois d'août 1545, il faisait don de la terre du Coudray à Jean d'Escoubleau, gentilhomme ordinaire de la chambre et, le 13 octobre, la duchesse d'Etarapes

La vieillesse de Poyet, ses supplications, le souvenir de ses services passés ramenèrent le roi à plus d'indulgence. Il fit grâce à son ancien serviteur des cinq années d'emprisonnement, et le 1 1 juillet 1545 Poyet recouvra la liberté, qu'il avait perdue depuis près de trois ans. Il possédait encore la terre de Champéroux, la baronnie de Nonans et l'abbaye de Bardoux. Il n'eut donc pas besoin, comme on l'a dit, de reprendre son ancienne profession d'avocat et des revenus de ses biens il vécut à Paris dans son hôtel. Il conservait des relations avec quelques anciens amis restés fidèles, qui ne croyaient point à sa culpabilité. De ce nombre était PosteP, qui n'avait pas craint d'aller solliciter auprès du roi la grâce de son protecteur et de perdre, par cet acte de reconnaissance, dont Poyet était vraiment peu digne, les faveurs royales. Sadolet, quand il apprit à Rome la mise en liberté de Poyet, lui écrivit une longue lettre, où il prodiguait les consolations à son ami et se déclarait heureux d'un événement qui le rendait au repos et au culte des belles-lettres. « J'ai beaucoup souffert pour notre amitié, lui écrivait-il à peu près dans la langue de Bembo, des malheurs qui vous sont survenus; mais, maintenant que j'apprends que vous êtes enfin rendu aux vôtres et à vous-même, bien que peut-être votre fortune ait subi quelque dommage de ces événements, je m'en

recevait la baronnie de Beyne et ses dépendances {Catalogue des actes de François /^r^ n°« 14560 et 23038). Ces dons firent naître, dans la suite, d'interminables procès : 1° entre François de Luxembourg, héritier de la comtesse de Brienne, d'une part, et la duchesse d'Etampes, puis Diane de Poitiers et les héritiers de Poyet, d'autre part ; selon François de Luxembourg , la terre de Beyne eût dû revenir à la comtesse de Brienne, puisque le procès avait établi que Poyet se l'était indûment appropriée (Cf. Arch. nat., U. 798, f" 332, et les nombreux facturas indiqués dans : Corda, Catalogne des facturas, ouvrage paru récemment, que nous n'avons pu consulter en temps utile); 2« entre la duchesse d'Ftampes, puis Diane de Poitiers et les héritiers de Poyet, qui prétendaient que le domaine de Beyne valait davantage que Poyet ne l'avait vendu (Cf. Arch. nat , X" 1568, fo 40 vo; 1570, f' 355 vo ; 1571, f" 2 et 405 v% 1581, f» 51 Vf à 54, etc.)

* A. Lefranc, Hist. du Collège de France.

réjouis. De cette tempête, que vos ennemis et vos envieux avaient soulevée contre vous, où votre vie, votre réputation et votre fortune étaient menacées, c'est beaucoup que vous soyez sorti avec la vie sauve; c'est plus encore que, au milieu des inimitiés de tant d'hommes puissants, au milieu de tant d'embûches et d'un tel concours de calomnies, ce soit votre innocence qui ait enfin trouvé un chemin vers le salut. Je ne doute pas que cette innocence n'ait été la plus grande consolation des maux que vous avez soufferts. Quoi de plus précieux, en eff'et, de plus justement réconfortant, que la conscience d'une vie bien remplie à l'égard de chacun ?. . . La jalousie et les menées de vos ennemis ont été plus puissantes que votre intégrité. Cependant il vous faut non seulement supporter vos malheurs d'une âme tranquille, mais encore en être satisfait et vous en réjouir; c'est grâce à eux qu'arraché aux flots de cette mer agitée des intrigues et des embûches, vous avez enfin atteint le calme du port '. » Quelques indices font supposer que Poyet n'accepta point sa déchéance avec la résignation que lui conseillait Sadolet.

• Sadolet. Lettres (Bibl. nat., Z. 13865). « Et Us quœ tibi dudum adversa evenerunt pro nostra amicitia vehementer dolui : et nunc, quod audio te tibi esse atque tuis restitutum, pro eadem nostra conjunctione gratulor , etsi videnlur fortunœ tuœ aliquid fartasse detrimenti accepisse. Sed in tanta tempestate et maximorum pericutorum procella, quant tibi inimici et invidi tui concitarant , cum et capiit et fuma et fortunœ tuœ essent in discrimen adductœ , salve capile quoquo modo evadere magnum profecto fuisset visum, nisi illud etiam majus multo esset quod, in tantis inimicitiis potentissiraorum hominum , tôt insidiis, tatn multorum contra te concordi et consentiente calumnia, ad extremum tamen innocentia ipsa tua exitum sibi ac viam ad salutem invenerit. Quam ego tibi maximam eorum incommodorum que cepisti consolationem esse non dubito. Quid enim nobis est interius, et quo lœtari magis jure debeamus , quam conscientia cuiqiie sue bene acte vite ? . . . Indivia et emulatio et iniquorum fraudes plus potuerunt quam integritas tua... Debes non solum pacato ferre animo ea que acciderunt, sed gaudere etiam et lœtari., quod ex turbulento et agitato tôt ambitionum et insidiarum fluctibus mari, in tranquillum portum aliquando sis perveclus. . . (Home. V idus novembris M.D.XL VI) » 9 novembre Ibiô.

Un pasquil de 154G nous le montre « ressuscitant' » et un libelle le représente comme essayant de remonter au faîte d'où il était tombé 2. Il obtint, en effet, le 14 avril 1548, un arrêt du Parlement autorisant la révision, à ses risques et périls, de son procès ^ Peut-être ses intrigues eussentelles abouti à une réhabilitation. Mais, très affaibli par l'âge, la maladie et les souffrances morales de ses dernières années, il mourut, dans le courant de l'année 1548*, sans avoir pu l'obtenir.

Tel fut Poyet. Sa fin, obscure et triste, fut le juste châtiment de ses fautes; car on ne saurait avoir pour lui les sentiments d'un ami aveugle comme Sadolet ou d'un protégé reconnaissant comme Postel. S'il faut admirer en lui cette grande intelligence, cette activité, ce dévouement à la royauté, qui, secondés par un heureux concours de' circonstances et ses propres efforts, firent de l'obscur

* Bibl. Sainte-Geneviève, mss. 2074, f° 72 v". Pasquil pour Van •/546 ; « Au Roi ; pax vobis. — Au Pape : oremus. — Au Dauphin : et homo factus est. — Au Connestable : sicul passer solilarius in tecto. — A Madame d'Estampes : mulier circumdedit virum. — Au cardinal de Tournon : adducite mihi vitulum stigmatum. — A Poyet : Descendit ad inferna, tertia die resurrexit. — Au cardinal d'Annebault : Domine nescio loqui quia puer ego sum.

2 Bibl. nat., Dupuy, 736, ^ 236 v».

De hault degré suys en bas trébusché.

Le cas est grief; mais il ne m'importune, Car vray espoir, dedens mon cueur fiché, Me promet gloire et très bonne fortune.

3 Arch. nat., X" 1581, fo 51 v». — Veu... « l'arrest donné par lesdits conseillers le XIV^ jour d'avril M. Vc. XLVIII après Pasques, par lequel, entre autres choses, auroit esté permis audit feu Povet de faire examen à futur à ses périls et fortunes sur ses faictz ». Cet acte qui vise l'arrêt du 14 avril 1548, obtenu par Poyet encore vivant, est de l'année 1555.

* La date de 1547, que nous avions donnée en tête de notre chapitre, comme l'année de la mort de Poyet, doit être corrigée. Bien que la date précise du décès de Poyet nous soit inconnue, elle doit être resserrée entre le 14 avril 1548, comme le prouve la note ci-dessus, et le 8 février 1549, date à laquelle René Bouvery est subrogé aux droits de ses nièces Etiennette et Guillelmine Poyet, héritières du feu chancelier. l*oyot fut enseveli dans le couvent des Grands-Augustins, voisin de son hôtel.

avocat d'Angers l'égal en puissance et en renommée des plus grands princes de son temps, s'il faut retenir que Poyet rendit d'éminents services à la royauté, on ne saurait oublier qu'il n'eut ni l'honnêteté du cœur ni la noblesse du caractère. Il abandonne, dès la première épreuve, dès qu'il sent qu'il n'a plus rien à attendre de lui. Montmorency auquel il doit en partie son pouvoir; il s'acharne contre Chabot de la perte duquel il pense devoir tirer profit; sans dignité et sans honte, il a recours, quand il se sent menacé lui-même, à ceux qu'il a essayé de perdre; il abuse de sa puissance pour s'enrichir malhonnêtement. Hypocrite, ingrat, vénal, telles sont les épithètes dont la postérité l'a flétri. Nous avions pensé, en commençant ce travail, que peut-être elles étaient injustes, que Poyet était un méconnu que nous pourrions, que nous devrions réhabiliter. En conscience nous ne le pouvons pas.

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