‹ Guillaume Raynal, historien du CanadaChapitre 45 sur 62 · ÉJic. 1774. La Haye, t. VI, liv. XVI, pp · texte numérisé non relu

ÉJic. 1774. La Haye, t. VI, liv. XVI, pp

ronne britannique n'est point, si tant est que cela soit possible, d'anglilier, à tout prix, les nouveaux sujets et que, demeurés Français de langue, d'esprit, de mœurs, les Canadiens échapperont plus aisément à la propagande du séparatisme américain. Mais pour le reste, pour tout le reste, comme il se trompe, et comme, involontairement sans doute, il est injuste!

Si légitime que soit son aversion pour le privilège, a-t-il le droit d'attribuer à un refus de supporter l'égalité anglaise l'émigration de ces gentilshommes, de ces fonctionnaires qui ont repassé la mer pour continuer à servir leur roi et leur pays. On verra ce que fut au Canada cette domination « qui n'admettait entre les hommes d'autre différence que celle des qualités personnelles, de l'éducation, de l'aisance, de la faculté d'être utile à la société ». En attendant, on doit constater que le départ des anciens possesseurs de fiefs ne débarrasse point la colonie du régime féodal. Les Anglais se jettent avec avidité sur cette occasion d'acquérir à vil prix les seigneuries.

Mais Raynal ne s'est point contenté de porter un jugement téméraire sur les mobiles qui ont décidé à l'émigration la noblesse de la Nouvelle-France. Il s'en prend à la population :anadieiine française tout entière. Est-il autorisé à prétendre que les conquis se trouvent déjà tout consolés du grand déchirement qui les a séparés de la mère-patrie, à excuser, cl expliquer, du moins, une désaffection aussi rapide par les bienfaits du réprime ano-lais t

Pendant l'invasion, les Anglais prodiguent aux Canadiens les plus belles promesses. De son quartier général de l'île d'Orléans, Wolfe leur montre l'Angleterre, cette Angleterre, dont « l'exactitude à tenir ses engagement:» est connue, qui s'offre aies maintenir dans leurs droits et leurs possessions^ ».

1. Proclamation du !27 juin 1759. Collect. Lévis. Lettres et pièces luilitaires, 175Ô-1760, p. 273.

GUlLLAUiLE RAYiNAL

L'année suivante, Murray est encore plus catégorique. Il exho['te les habitants « à avoir recours à un peuple libre, sage, généreux, prêt à leur tendre les bras, à les affranchir d'un despotisme rigoureux, et à les faire partager avec lui les douceurs d'un gouvernement juste, modéré et équitable' ».

Enfin, la capitulation de Montréal accorde aux Canadiens le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine qui subsistera en entier, l'entière et paisible propriété et possession de leurs biens seigneuriaux et roturiers 2.

Comment sont tenues ces belles promesses, comment sont respectés ces engagements'? A la vérité, on conçoit très bien que les Anglais en reculent l'exécution jusqu'à !a paix. Mais, en 1763, par quel gouvernement remplacent-ils le régime militaire?

Le premier acte de Murray est d'exiger des nouveaux sujets le serment d'allégeance. C'est une formalité à laquelle les Anglais ont toujours attaché beaucoup d'importance. Ils viennent de l'imposer aux Boers. En elle-même l'exigence n'a rien de tyrannique, mais, dans la circonstance, il n'aurait pas fallu présenter aux Canadiens une formule, qiù, en violation d'un article formel de la capitulation, obligeait des catholiques à rejeter la supiéamrie du siège de Rome.

En même temps, l'ordro du 7 octobre 1763 abplit les lois françaises pour leur substituer celles de la Grande- Bretagne. Il ne s'agit pas de discuter ici sur la valeur relative des deux législations. On peut penser avec Garneau que la coutume de Paris, si habilement accommodée à l'état social et économique d'une colonie naissante, restait bien supérieure « à cet amas confus d'actes du Parlement et de décisions judiciaires enveloppées de formes compliquées et

1. ProcUmauoQ du 14 novembre 1751. Collect. Lévis. Lettres et pièces militaires, 17r.fi- 17l«, p. 2S1.

2. Articles de capitulation ^^art. 27 et 37). Coliect. Lcviâ. Journal des compaynes du Chevalier de Lévis^pp. 31ti-;il5c>.

barbares » qu'étaient les lois anglaises au xviii* siècle ^ Mais la question n'est pas là. Ce qui, de la part des nouveaux maîtres, est vexatoire, ce n'est pas d'imposer leur code aux conquis, c'est de le faire avec cette hâte. Soumettre, du jour au lendemain, les Français du Canada à des lois qu'ils ignorent et dont ils n'ont pas même une traduction dans leur langue, c'est les livrer, sans défense, à l'exploitation des aventuriers qui ont accompagné les soldats d'Amherst.

A première vue, le gouvernement que le roi George lïl donne â ses nouveaux sujets parait réaliser une partie des promesses qui ont été faites par les généraux victorieux. Il est plus libéral que le régime français. Le gouverneur général ne doit pas exercer sans contrôle le pouvoir exécutif et législatif. Il le partage av6(; un conseil où les fonctionnaires n'ont pas la majorité, et où, à côté des lieutenants-gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières, du juge en chef et de l'inspecteur général des Douanes, siègent huit notables. Mais, parmi ces notables, Murray ne désigne qu'un seul Canadien français-.

On établit aussi des tribunaux, un tribunal de première instance, le banc des plaids, un tribunal d'appel, le banc du roi^. Mais, pour être admis au nombre des magistrats ou même des jurés, il faut prétei' le serment du test, c'est-à-dire renoncer à plusieurs des articles fondamentaux de la religion catholique *.

Etre catholique, rester catholique cela n'exclut pas seulement le seigneur et l'habitant des fonctions publiques, politiques, administratives, Judiciaires. Un Canadien qui ne passe pas à la religion des vainqueurs ne peut pas exercer

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