Icl.,.p]). 201-213, et note
crut devoir intervenir. Mgr Briand a-t-il voulu éviter de cruelles représailles, a-t-il redouté pour les Canadiens le sort des Acadiens? Ceux qui tentent de l'excuser lui ont. du moins, trouvé cette excuse. Quoi qu'il en soit^, il excommunia tous ceux qui ne se résignaient pas à s'avouer Anglais. Les foudres épiscopales ne brisèrent pas toutes les résistances. Il y eut <' cinq excommuniés », deux femmes et trois hommes qui
« Ne voulurent servir d'autre Dieu que la France »
et qui. plutôt que de reconnaître le roi étranger vécurent et moururent en outlaws. Dans ce Canada si profondément, si naïvement catholique, pour oser braver la mise hors de l'Église, on peut se demander de quelle trempe était l'amour que professaient pour la France Marguerite, Laurent et Jean- Baptiste Racine, Félicité et Pierre Cadrain^
Mais nous avons mieux que la tradition populaire et c'est le témoignage même des conquérants. Au début, ils se font quelques illusions. Ce peuple écrasé par l'effort surhumain de la défense et la brutalité de l'invasion parait une matière inerte, éminemment malléable, à lequelle on donnera facilement la nouvelle efligie.
Murray pense qu'il faudrait peu de chose pour satisfaire les conquis. Il les voit déjà réconciliés avec la domination anglaise-. Haldimand va plus loin. Dix-huit mois après l'embarquement des soldats de Levis, il assure que le retour des Français « mettrait les habitants au désespoir^»" En 1769, il annonce triomphalement que les Canadiens vont bientôt tous parler l'anglaise Mais Murray ne fait que passer à
1. Frechbttb. L(i légende d'vn peuple. Montréal, 1897. pp. 103-109 et note 31.
2. Mui-ray h Halifax, 20 octobre 1764, Archives Canadiennes. Ottawa, p.ipiers d'État, O. 11, p. 233.
3. H.ililim.iml à Amhei-st, 25 août 1762, Archives Canudii'nnfs. Ottawa, collection Haldirnaïul, B. l, p. 216.
'i. Haldimand à Gage, 10 janvier 1769, Archives Canadienm.'s. Ottawa, collection Haldimand, B. IV, p. 5-
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Québec, et Haldimand inspire peu de confiance. Le Suisse mercenaire ne tient-il pas, avant tout, à faire sa cour à ses patrons de Londres, à ne leur mander que d'agréables nouvelles? Carleton, qui a gouverné le Canada de 1766 à 1778, qui y est revenu plus tard avec le titre de lord Dorchester, est aussi bon militaire que Murray et Haldimand. C'est, de plus, un administrateur habile, un observateur sagace. Carleton a de l'état d'âme des Canadiens une toute autre opinion que Murray et Haldimand. En 1768, lord Hill.s])orou§li lui a signalé le bruit, qui court à Londres, d'une révolte décidée par les Canadiens. Et Carleton de lui répondre : « Nonobstant, l'obéis-sance décente et respectueuse qu'ils ont prêtée ju.squ'ici au gouvernement du roi, je ne doute pas moindrement de leur attachement secret à la France... Quand je pense que la France possède naturellement l'affection de toute la population..., le fait de n'avoir point découvert une correspondance secrète contre la sûreté de l'État n'a jamnis été une preuve pour mol qu'elle n'a pas existé jusqu'à un certain point ' ». Cnnnahé est encore plus afïlrmatif. Il écrit, eu 1774, à lotd Bartmouth : « Tl n'y a pas de doute que, dans le cas d'une rupture, les Français n'essaient de reprendre leur ancienne allégeance-. » Enfin, l'année .sui-' vante, le juge en chef Hey fournit l'explication de cet optimisme de Murray et d'Haldlmand qu'il avoue avoir partagé. Il a longtemps prôné la fidélité, la .soumissii^n, la gratitude c]eà Canadiens. Il se rend compte que tout cela venait de la crainte 3.
H reste à se demander pourquoi l'historien a écrit ces pages qui le font ainsi prendre en flagrant délit d'ignorance,
1. Carl^-tou ù lord Uillsb')rr>udi, 20 novembre 176S. Archives Canadiennes, Ottawa, papiers d'État, O. Il, p. 890.
2. Cfainaliv ;"i Daimoiitli, oO juin !77i. Archives Cnna'liennes . Ottawa, papiers (1 fltr.t. Q. .\, p. 76.
3- fley au lorrl* Chancelier, î^8 août au 17 septembre 1775, Archiifs Canadiennes. Ottawa, pa].ier3 d'Étai, Q. .\II, p. 203.
/Z GUILLAUME RAYXAL
(le lé.r^èreté, d'injustice. A-t-il été trompé par quelque correspondant d'Outre-Manche? On préfère supposer qu'il a bâti son jugement ?jur des prémices fausses. Philosophe, il n'aura pu admettre que le regret de la patrie perdue résistât chez les annexés à la satisfaction d'être bien gouvernés. Anglomane. il se sera persuadé que les Anglais ne pouvaient établir au Canada que le plus libéral, le plus éc{uitable des gouvernements. Il est enfin possible, et cela lui vaudrait des circonstances atténuantes, qu'il n'ait tracé ce tableau enchanteur des débuts de l'Angleterre dans sa nouvelle colonie, qu'après avoir connu l'acte de 1774, soit ciu'il eût déjà été voté, soit qu'il fût encore en discussion devant les Communes. Il en aura conclu que le ministère de Londres s'était, dès le premier jour, employé à fonder sur une base solide, le bonheur et la liberté des Canadiens.
Il était pourtant facile à Raynal de connaître la vérité. Il avait si peu de route â faire pour joindre les émigrés Canadiens. A Paris, <à Versailles, en Touraine, où on les avait cantonnés, il eût trouvé quelques-uns de ces anciens officiers et de ces anciens fonctionnaires de la Nouvelle-France, qui restaient en rapport avec leur pays d'origine, et qui, tous, savaient à quoi s'en tenir sur le prétendu libéralisme des Anglais, la prétendue défection des Canadiens. En somme, ceux C[ui disent la vérité sur ce que sont devenus les Canadiens entre les deux dates déplorables, celle de la conquête étrangère et celle de l'abandon par la mère-patrie, entre 1760 et 1783, ce sont les poètes du Canada. Ce sont eux qui répondent le mieux â Raynal. Oui, les Canadiens du lendemain et du surlendemain de la conquête, tels qu'ils ont été, c'est Crémazie qui les a peints dans son Drapeau de Carillon.
De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère; Kl le peuple attendait plein de frémissements, En implorant le ciel dans sa douleur amère.
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Le jour où pour la France et son nom triomphant Il donnerait encore et son saug et sa vie; Car, privé des rayons de ce soleil ardent, Il était exilé dans sa propre patrie*.
Raynal a pu èlre léger et crédule. Il n'a point cessé d'être de bonne foi. Il ne peut pas s'opiniàtrer dans ces erreurs, dans ces injustices. Qui l'a renseigné sur le véritable état des choses, sur le véritable état des esprits au Canada? On ne sait. Mais le fait est que dans l'édition de 1780- il rétablit longuement, telle qu'elle est, la vérité. Sur un seul point il ne se résigne pas à se déjuger: u les lois ciiminelles anglaises sont le plus heureux présent que peut recevoir le Canada ». Mais c'est là toute la part de l'éloge. Pour le reste^ îLaynal se lance à fond dans la critique.
Il dit son fait au régime militaire qui, pendant quatre ans, exerce sur les conquis son maladroit arbitraire. Il juge à leur vraie valeur ces lois civiles du Royaume-Uni, qui, même avant la révision de Pothier, supportent si mal la comparaison avec la coutume de Paris. La rétractation est complète. Celui qui naguère trouvait si naturel que les vainqueurs s'efforçassent d'imposer l'usage de leur langue aux vaincus et qui se persuadait qu'ils y réussiraient si vite, s'indigne maintenant que l'on prétende imposer à des Français un code qui n'est pas rédigé en français. En même temps, il reconnaît qu'il y a en oppression des consciences et qu'à demeurer catholique un Canadien se condamnait â ne point jouir, dans leur plénitude, des droits du citoyen.
Sans hésiter l'historien va jusqu'à la conclusion qui s'impose : un peuple m.oins habitué que les Canadiens à « l'obéissance aveugle -) se fut révolté. Cet anglomane est désabusé. Même après l'octroi de la constitution de 1774, il