Crkma^ie, OEuvres complèces. Montréal. 1883, p
2. État du Canada depuis qu'il a passé sous la domination britannique, édit. 17S0. Gf^nève, iu-4% t. IV, liv. XVH. pp. 196-200.
74 GCILLAUME RAYN'AL
n'a pas confiance dans la sincérité du ministère de Londres. L'institution du Conseil des Vingt-trois lui apparaît comme une duperie, comme un trompe-l'œil. Le Canadiens français en sont toujours à attendre cette liberté anglaise qu'on leur a promise.
Mais il ne s'agit pas seulement de savoir si les concjuérants ont plus ou moins bien gouverné le pays conquis, et comment les habitants de l'ancienne Nouvelle-France acceptent la destinée qui leur a été faite par le traité de Paris. L'ne autre question se pose : La colonie a-t-elle réparé les maux de la guerre, relevé les ruines de l'invasion? Et Raynal qui, cette fois, s'est consciencieusement documenté, nous donne un état du Canada sous la domination anglaise, où par' un effort qui est, pour lui, singulièrement méritoire, il sait allier â la précision des renseignements une parfaite simplicité de style.
Ce qui le frappe d'abord c'est l'accroissement de la population. En seize ans, rien que par l'accumulation de ses excédents de naissances, elle a passé de soixante à soixante-dix mille habitants à cent trente millf?. Raynal exagère un peu'. Qu'importe! Ce n'en est pas moins un résultat magnifique. Mais pourquoi Raynal a-t-il attendu que les Français du Canada soient passés sous la domination britannique pour s'apercevoir qu'ils peuplent avec une rapidité qui n'a été surpassée nulle part? Quand il attribue ce merveilleux essor uniquement û la paix, à l'aisance, à la multiplication des travaux, il a l'air d'en faire honneur aux nouveaux maîtres.
La vérité, c'est que la fécondité de la race est toujours j-estée la même, en paix et en guerre, par les vaches maigres et par les vaches grasses, sons le règne français et sous le règne anglais. En même temps que les Canadiens ont doublé leur etîectif, ils ne se sont point laissé entamer. C'est à peine si
1. Kecensement de 1765, 69.810. — l'.iM-f>nscment de I7S'», 113.012. — C'wsurea of Canada, ÎG'6'-5 to 1811. O'tawa. 1876, vol. IV, pp. 64-65, 74.
les Anglais ont pu établir un millier de fonctionnaires et de marchands dans les villes du Saint-Laurent.
Le pays « s'est tiré du chaos où une guerre malheureuse et destructive l'avait plongé ». Tl a payé ses dettes. Il développe, par un progrès continu, toutes ses richesses. Mais de quelle richesse nouvelle l'ont doté les conquérants? Il y a beau temps que la terre laurentienne produit du froment, du lin, du chanvre, du tabac, nourrit des bœufs et des chevaux. Un progrès tout à fait inattendu de Raynal : le commerce des pelleteries est plus productif que jamais. Mais à qui le doit-on, si ce n'est aux Canadiens qui « plus actifs que leurs voisins, plus habiles à traiter avec les sauvages, sont parvenus à resserrer les liaisons de la baie d'Hudson et de la Nouvelle-York? »
Quelle est donc la part des Anglais? Ce peuple de la mer n'a pas même réussi à augmenter le nombre et la valeur des pêcheries. Voire, il a laissé péricliter le? constructions navales.
La Nouvelle-France prospère, cela est hors de doute. Elle croît simultanément en hommes, en richesses. "Mais dans ces heureux résultats faut-il reconnaître les bienfaits de la domination britannique? Sommes-nous réduits à avouer que le Canada a gagné à changer de maîtres? Cet humiliant aveu nous est épargné. Au peuplement, à l'enrichissement du Canada, la participation de l'Angleterre, du moins de 1763 à 1780, est demeurée minime». Elle n'a même pas su garder le pays du Saint-Laurent de l'invasion des Insurgents. On fait enfin une découverte (iui a vraiment de quoi déconcerter les admirations préconçues de Raynal, et c'est que le Canada coûte à sa seconde métropole comme il coûtait à la première. En défalquant les frais de la guerre, l'administration civile du Canada revient à 625,000 livres. Les droits d'entrée sur les vins, les liqueurs, les mélasses, les couleurs, les verres en remboursent f^25,000. 400,000 livres restent à
76 GriLLAUME RAVNAL
la charge du p;ouvernement de Londres. Et cela ne veut- pas dire que les Anglais s'y prennent mal. Mais, si expérimentés colonisateurs qu'ils soient, nos rivaux ne peuvent pas plus que nous accomplir ce miracle d'entretenir avec ses propres ressources une colonie qui n'a point atteint l'âge adulte. Tout de même, que ces premières années du régime anglais au Canada aboutissent à la réhabilitation du régime français, voilà qui est aussi imprévu que réconfortant.
Ce Canada, qui a déjà tant de valeur et auquel tout promet un bel avenir, ce Canada qui, à si peu de chose près, est en 1780 aussi français qu'en 17G0, il semble impossible c|ue l'historien, comme prix de notre intervention victorieuse en Amérique, ne réclame pas sa rétrocession.