CHAPITRE V
La guerre d'Amérique. — La condamnation de Raynal. Conclusion.
Raynal et la Révolution d'Amûrique. — Il ne veut pas que l'on reprenne le Canada. — Ceux qui pensent comme Raynal. — Hésitation de l'opinion. — La condamnation de Raynal par le Parlement et par la Sorhonne fait une réclame extraordinaire à V Histoire pliilosophiqite. — Un e\il triomphal. — Le plus grand succès de librairie du xvui* siècle. — Raynal et Bonaparte. — Conclusion.
Le.s succès de l'alliance franco-américaine ont posé, à nouveau, la question de domination dans l'Amérique du Nord. De la baie d'Hudson au golfe du Mexique il semble que l'empire colonial britannique soit entrain de se dissoudre. L'heure n'est-elle pas venue pour la France de reprendre pied sur les bords du Saint-Laurent, de recou\Ter les enfants perdus en 1763? Quelle solution va proposer à l'opinion française l'historien du Canada ?
Raynal, dans son édition de 1774, nous a raconté les débuts de la querelle entre la Grande-Bretagne et les Américains ^ Mais on sent qu'il a peine à prendre parti. Il ne peut donner tort à la métropole. N'est-ce pas pour délivrer les colonies « des inquiétudes qui les tourmentaient qu'elle s'est engagée dans une guerre qui a multiplié ses dettes » et n'est-elle pas fondée à leur « faire porter une partie de son
L Edit. 1774. La Haye. t. VIL liv. XVIÎI, pp. 160-178.
fardeau ' 1 » Il reconnaît, d'autre part, que « si le Nouveau Monde a refusé du secours à l'ancien c'est qu'on exigeait de lui ce qu'il suffisait de lui deniander » et que, dans la circonstance, « ses refus n'étaient point caprice, mais jalousie de ses droits-».
Dans tous les cas, au contraire de tant de Français qui voient avec satisfaction naitre et grandir un conflit dont ils attendent le démembrement de l'empire britannique, Raynal se désole à la pensée ques les Insurgents puissent « embrasser un système absolu d'indépendance. » Il se persuade « qu'un divorce éternel avec la Métropole serait un très grand malheur pour les colonies anglaises 2. » Il prévoit encore, mais ceci est surtout à l'adresse de l'Espagne, que le schisme des Treize colonies doit entraîner, dans les deux Amériques, l'émancipation générale des colonies européennes. Et c'est pourquoi, au nom de leur intérêt bien entendu, il engage les nations rivales de l'Angleterre à ne pas précipiter la révolution « par leurs insinuations ou par des secours clandestins*». Si l'on veut, au reste, pénétrer la pensée véritable du philosophe ce n'est pas dans VHistoire des dettx Indes qu'il faut la chercher. Il la donne tout entière, sans réticences, sans concession à î'opinioa courante, dans un livre qui a été publié â Dublin en 1781, c'est-à-dire pendant son exil, sous le titre de La Révolution de VAmériqtie'^. Raynal y fait de sombres prophéties. Il voue à l'anarchie l'Amérique vic-