LIVRE I. 2T
toutes les forces de l'Empire; et de l'autre, un laboureur avec la pensée de la liberté.
Un soir que Guillaume et sa femme , assis fous deux devant leur chaumière , regardaient , à quelque distance, le jeune Gemmi essayant ses forces contre le bélier chef de leur troupeau , la vue de cet enfant s'abandonnant à sa joie naïve , l'idée des malheurs affreux que l'esclavage lui préparait , firent tomber le sensible Tell dans une profonde rêverie, et, pour la première fois de sa vie , ses yeux laissèrent échapper des larmes. Edmée le considérait ; elle hésita long-temps à lui parler. Cédant enfin au plus vif désir de l'amour, au besoin de partager les peines de l'objet aimé , elle s'approche, saisit sa main, et le regardant fixement : Ami , dit-elle , que t'ai-je fait pour mériter ce cruel abandon? que t'ai-je fait pour avoir perdu cette confiance dont j'étais si fière' Tu souffres des maux que ta femme ignore ; tu veux donc qu'ils soient pour elle plus douloureux que pour toi? Depuis quinze ans ne saistu pas que ma pensée attend la tienne , que je n'ose cioire au bonheur, le goûter, le ressentir, qu'après la douce certitude que ce bonheur vient de mon époux? Hélas! je m examine en vain , mon cœur est toujours le même ; pourquoi le tien ne l'est -il plus? Rien na
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changé dans notre asile, mon époux ?prait-il changé? Regarde notre chaumière; c'était là que nous nous aimions ; regarde ce champ labouré par toi , dont la récolte nous assure de quoi vivre, de quoi donner pendant le cours de cette année. Regarde la lune brillante se lever derrière ces monts pour nous annoncer un jour aussi beau que celui qui va finir. Contemple enlin notre fils, dont la joie, les ris innocens semblent provoquer nos ris, et nous commander d'être heureux autant qu'il est heureux lui-même. Que te faut-il? ô Guillaume! parle, mon âme impatiente souhaite déjà ce que tu désires.
Edmce, lui répondTell, ne prononce point le nom de bonheur; tu rendrais plus aflVeux le poids qui m'oppresse à toutes les heures. Que je te plains , infortunée , si tu peux croire à la félicité, si tu comptes pour quelque chose cet humiliant repos dont notre obscurité nous fait jouir, lorsque la Suisse est asservie, lorsque le barbare Gésier, cet émissaire insolent d'un despote plus superbe encore, nous commande , frappe nos fronts avec une verge de fer! Tu me montres cette moisson que mes travaux ont fait naître; Gésier d'un mot peut me la ravir. Tu me montres cette chaumière où mes pères depuis trois cents ans ont prati-