LIVRE SECOND
Ainsi parla le vieillard. Aussitôt qu'il eut achevé son récit, Edniée , Claire et Genjmi , se précipitant à son cou, firent éclater leurs sanglots et le baignèrent de leurs larmes. Tell, demeurant immobile , le front appuvé sur une de ses mains, regardait fixement la terre: do grosses larmes tombaient goutte à goutte de ses yeux à demi-fermés; sa poitrine, oppressée d'un poids terrible, ne respirait qu'avec peine, et la main qui soutenait sa tète tremblait d'un mouvement convulsif. Après un long et sombre silence , il se lève tout, à coup , embrasse le vieux aveugle , le serre deux fois avec étreinte contre son seim palpitant, fait des cfl'orls pour parler, et ne peut jn-oiioncer nue ces paroles dites d'une voi\ cloulTce: Mou père, lu seras vengé..
Après ces mots , Guillaume retombe dans Sa jn-ofonde rêverie. Debout, morne, silencieux, il examine, il inédile encore ce ijii il a déjà médité ; bientôt , reprenant ses ( sprits , il demande au vieillard, d'un air calme , s'il t'st informé de l'asile où s'est allé caclier fllclcfa!. Oui, v(-pond le maliieurcux père, mon (ils a
GUILLAUME TELL. LIVRE II. 33 dû se retirer dans les cavernes profondes de Lt montaî^ne du Faigel. Ses rocs déserts , inabordables , sont inconnus aux émissaires , aux satellites du tjran. Melctal m'a promis, m'a juré de n'en sortir que par mon ordre. Rendslui sa parole, répond Guillaume; je te la demande pour lui ; et toi , mon fils , prépare-toi , tu vas partir à l'heure même. Tu marcheras toute la nuit; ait point du jour, tu dois arriver à la montagne du Faigel. Cherclie Melctal , ne t'arrête pas que tu ne l'aies découvert; tu lui diras en l'abordant : Ton ami m'envoie vers toi pour t'apprendre les crimes nouveaux de l'exécrable Gésier. Il vient d'arracher les yeux à ton père. Guillaume t'envoie ce poignard.
Tell alors tire de sa ceinture un fer qu il ne quittait jamais., Gemmi s'approche avec respect, prend le glaive, le met dans son sein; Edmée et Claire , tremblantes, n'osent interroger Guillaume, rcirardent Gemmi, se rcgardent, et craignent de montrer leur inquiétude pour les périls qu'il va courir. Le vieux Melctal, étonné de l'ordre qu'il vient d'entendre , demande à Tell quels sont ses projets. Ton (Ils les connaît , lui répond Guillaume , et la seule vue de ce pofgnard lui dira tout ce qu'il doit faire. Le temps est cher , ne le per-
dons pas : je n'ai qu'un mot à te dire : Mon pèi'e , tu seras vengé.
Il prend aussitôt Gemmi par la main , et le conduit sans rien dire sur le tombeau de son père : là , après avoir reçu son serment, il lui confie une partie de ses projets , lui développe ses ressources , et l'instruit dans le phis grand détail de ce qu'il doit dii-e à Melctai.
Ils reviennent 1 un et, l'autre animés d'un généreux espoir. Gemmi est prêt à se mettre en marche; (Claire demande à l'accompagner. Elle veut aller emlirasser son père, elle veut lui porter des fruits , clu pain , et d'autres alimcns dont il manque dans les montagnes. Le vieux Henri permet ce voyage. Edmée remplit de ses provisions une eorbeilîe d'osier; elle y joint du lait et du \in, remet \-\ corbeille à son fils, le presse contre son sein, lui dit adieu , l'embrasse encore , et recommande à Claire, flune voix basse, de veiller sur cet enfant si cher.' Gemmi , armé d'un bâton ferré dont son père lui montra l'usage, place sur sa tête la corbeille, présenlc le bras à la jeune Claire; et tous deux , se tenant ainsi , partent comme deux jeunes faons qui vont dans l'obscurité chercher de nouveaux pâturages.
Guillaume les a vus partir; Guillaume luimême s'est revelu d'une peau de loTip qu'il