CHANT SECOND
Cependant Israël se livre aux transports de la fête : les vieillards, les époux, les mères , parés de leurs plus beaux habits , font préparer devant leurs portes des tables couvertes de mets délicieux. Les jeunes vierges , en habits de lin , couronnées de roses blanches , parcourent la ville en dansant au son des cistres et des cymbales. Les parens , les amis se rassemblent ; les tribus se mêlent et se confondent. Les anciens, les prêtres, 1rs laboureurs , l'habitant des. villes , celui des hameaux, ne forment qu'une famille. Tous, en se tenant la main, font retentir l'air du nom de Jacob ; tous se répètent en s'embrassant qu'ils sont enfans du même père, qu ils ont reçu les mêmes bienfaits, qu'ils obéissent à la même loi. Ce peuple immense de frères semble n'avoir qu'une seule âme pour célébrer la douce fête du bonlieur et de l'amitié.
Sadoc était au milieu d'eux, accompagné de ses deux fils. Partout on se pressait sur son passage; partout le peuple, à son aspect, élevait les mains vers le ciel , adressait des vœux
ÉLIKZER. CHA?vT II. 4j
au Stigr.euv pour le ponîile et pour sa famille. (.liacun voulait voir de plus près cet aimable et cher Nephthali conservé par le Tout-Puissant ; cliacun félicitait son père, et mêlait des pleurs d'allégresse aux larmes de reconnaissance qui baignent les yeux du vieillard.
Nephthali , pâle et languissant, appuyé sur Eliezer , s'avançait lentement à côté du grandprêtre. Eliezer le regardait sans cesse ; et ses regards , où brillait la joie , exprimaient pourtant l'inquiétude. Nephthali souriait pour le rassurer, et son sourire plein de douceur était cependant mêlé de tristesse. Chacun d eux avait un secret que son frère ignorait encore ; leur tendre amitié s'en faisait un crime. Tous deux en étaient tourmentés ; tous deux , en se prenant la main , se demandaient d'avance pardon.
Aussitôt qu'ils sont revenus dans la maison paternelle, sans se communiquer leur dessein, sans se prévenir même par un signe , ils se dérobent à leurs amis , et marchent , par divers chemins , vers l'extrémité solitaire du champ qui les nourrissait. Là, sur la rive d'un torrent , borne antique de leur héritage , sous l'ombre d'un grand iiguier planté par les (Jhananéens, était un siège de gazon où les deux frères, tous les soirs, allaient méditer la loi
46 ÉLIEZER.
sainte , se délasser des travaux rustiques . se parler de leur amitié. Jamais ils n'y étaient venus qu'enseml)le; ce seul jour ils s'y rencontrèrent. Je t'attendais , se disent -ils en s'abordant en même temps. Ils s'embrassent avec étreinte, se regardent, s'embrassent encore. Assis à côté l'un de l'autre, Nephtbali s'apprête à parler, Eliezer le prévient.
O mon ami, lui dit-il! ô la plus clière moitié de moi-même, quel péril nous a menacés! quelles grâces ne devons-nous pas à ce Dieu qui te rend la viel Vainement, cette nuit passée, prosterné devant l'arche sainte, j'avais supplié l'Eternel d'épargner notre jeunesse, de nous laisser encore sur la terre quelques instans pour nous aimer; je n'avais pins d'espérance , aucun signe du Tout-Puissant ne répondait à mes vœux. Je m'étais dit : C'en est fait! le Seigneur m'abreuve aujourd'liui de la coupe de sa colère; il a mis un nuage devant sa face pour que ma prière ne passât point ; il
veut me ravir mon frère Et je revenais
vers toi, non pour te pleurer, Neplilliali , mais achever de mourir.
Que sommes - nous donc , mon ami ? et quelle est la force d'un sentiment jusqu'à ce joui ignoré de nos âmes? Au sein nième du désespoir , dans cet accablenienl a/Treux où
l'on ne sent de l'existence que le poids donl elle est encore, j'ai vu, j'ai trouvé la jeune Kacliel , la fille du pasteur Abdias , auprès de la seconde enceinte. Mon cœur a volé vei-s elle comme la paille légère vole s'attacher à lambre précieux. O mon frère 1 si tu l'avais vue à genoux, tenant dans sus mains deux colombes, élevant au ciel des veux pleins de larmes ! . . . , sa tristesse l'embellissait , sa douleur augtnentait sa grâce. Elle priait pour son père, qui demeure en Benjamin , dans le hameau de Liiza ; elle demandait au Très-Haut de sauver l'auteur de ses jours. Sa piété , sa vertu touchante , se peignaient sur son front pudique ; elles mêlaient lui respect saint à l'amour dont ses yeux enivraient. Je veux te le dire, înon unique ami, j'ai besoin de te l'avouer : en contemplant la belle Racliel, j'ai cessé de penser à toi ; c'est le seul moment de toute ma vie. Ah ! pardonne , mon cher Nephthali I n'attends pas, pour me pardonner, de connaître cette passion dont la première et subite atteinte peut faire oublier un instant ton frère.
A ces pnroles , Eliezer se hâte de cacher son visage dans les deux mains de Nephthali. Celui-ci le regarde et pleure. Rassure-toi, lui dit-il , j'ai besoin de la même grâce , je venais
48 F.LIEZER.
te la demander. Oui , mon frère, j'aime comme toi ; comme loi , je Lrûle d'un feu dévoranl. Mon cœur, qui pouvait à jieine sufllre nti sentiment de notre amitié, qui , ])our former ut\ désir, pour éprouver un regret, avait besoin de savoir d'avance ce qui te manquait, ce que tu souhaitais; ce cœur, emporté malgré moi par Uïi attrait violent, terriljlc, s"a2;itc, se trouble, s'inquiète pour un autre Eliezer. 11 prétend , il veut , il recherche un bonheur oii tu n'es pas tout. .Je ne connais ^^'is ce bonheur, je ne me connais plus moi-même. Je sens mon âme tourmentée comme la pierre dans la fronde qu un bras vigoureux fait tourner. Uniquement, sans cesse occupé de celle qui partout me suit, la revoir, lui parler, l'entenilre , sont mes seuls vœux, ma seule iilée. Le temps qui s'écoule sans elle n'appartient plus à ma vie. L'iuiivers se réduit pour moi à la place où je la reiu^ontrai. A tes côtés , je la cherrlie , je la demande, je l'attends. Je suis près de toi , je soupire ; je t'embrasse , et ne suis pas heureux ! O mon frère ! pardonne à ton tour ; ou plutôt , mon frère , rassurons-nous. Mos âmes sont toujours les mêmes; le feu sacré de notre amitié n'a point ralenti son ardetu- : il nous aninu;, il nous suutieul; c'est lui qui nous fait vivre; mais
une flamme différente nous consume et nous fait mourir.
Alors Nephthali lui raconte comment , aux roches de Hemmon,.il sauva llsraélite ; comment , à sa première vue , il avait senti cet amour brûlant qui désormais fera son destin. Il ajoute qu'il ne connaît d'elle que sa douceur et sa beauté , qu'il ignore jusqu'à son nom ; et , tirant de son sein le voile que laissa tomber la belle inconnue, il montre ce voile à son frère , le lui fait toucher sans l'abandonner , le déploie , le couvre de ses baisers , le replie d'une main tremblante , et le replace sur son cœur. Mais , se reprochant tout à coup de s'occuper si long-temps de lui-même : Eliezer, s'écrie-t-il, pour moi, il est un moyen sur de me croire moins infortuné , c'est de travailler à te rendre heureux. Nous y parviendrons aisément. Tu sais que la jeune Rachel habite chez son père Abdias , dans le hameau de Luza. Penses-tu qu'un pasteur hébreu ne bénira pas le Seigneur en donnant sa fille au fils du giand-prètre? Peux-tu douter que Rachel ne sente pas son cœur palpiter et de plaisir et d'orgueil en apprenant qu'elle est destinée à ce jeune Eliezer, déjà si connu, si célèbre pour sa vertu , pour sa piété , pour tant de qualités aimaliles qui te font chérir
bu ELIEZER.
tie tout Israël presque autant que te cîjcrit ton frère? Rassure-toi, mon Eliezer, Hachel sera ton épouse ; dès ce jour je vais en parlci à notre vénérable père. Il m'enverra demain à Luza; j'irai trouver Abdias , j'obtiendrai sa tille pour toi , je te l'amènerai moi-même ; et ton bonbeur me rendra patient pour altendie ou cherclier le mien.
r^liezer se je: te dans ses bras. Il consent ;» lui devoir Racbel; mais Racbel ne lui suffit plus ; il lui faut encore retrouver cette jeune et belle inconnue. Il y songe, en parle sans cesse ; tandis que Nepbtbali ne l'entretient que de la fille d Abdias. Tous deux s'interrompent mutuellement pour s'oublier toujours euxmêmes; tous deux, depuis leur confidence , semblent avoir cbangé d amours.
Rappelés par la voix de Sadoc, ils retournent auprès du vieillard. Nepbliiali se pres^c de lui révéler les vœux , la passion de son frère. Quoi I mon fils, ré{)0nd le pontife en tendant la maiti à Eliezer, tu n'as pas osé me dire toi même le désir que forme ton âme ? Ignores-tu que le bonbeur dont tous deux vous me faites jouir ne peut plus être aug-menté (ju'en voyant croître le vôtre .' \ ions dans mon sein , timide Kliez.er; viens féliciter ton père du plaisii' ou il trouve à confirmer ton cboix.
CHANT II. 5i
Eliezer veut tomber à ses pieds , Sadoc le presse contre sa poitrine ; et s'adressant à Nephthali : Préparez-vous , dit-il , mon fils , à partir demain pour Luza. Montez sur l'animal patient qui sert à nos travaux champttres , prenez avec vous deux mesures de farine d'orge nouvelle, ajoutez-y des raisins secs, des dattes , des figues sauvages : vous offrirez ces faibles présens au père de la jeune Rachcl, en lui demandant, en mon nom, d'accorder sa fille à mon fils. Je vais vous remettre pour elle les pendans d'oieilles et deux anneaux d'or que votre mère posséda.
Il dit : Nephthali s'apprête. Le lendemain , dès l'aurore, Nephthali s'est mis en chemin.
Le trajet n'était que d'un jour. Avant le coucher du soleil, Nephthali arrive à Luza. Il demande la maison d'Abdias , on la lui indique. Il frappe à la porte , un vieillard se présente à lui. Que souhaitez-vous? lui dit ce vieillard ; êtes-vous un de nos frères? Qui que vous soyez , honorez mon asile en vous y reposant cette nuit. Nephthali s'incline devant Abdias : Béni soit le Seigneur! répondit-il; c est lui qui m'amène à Luza pour vous offrir de la part de Sadoc , pontife du Dieu vivant , ces présens , bienfaits de la terie que l'Éternel nous donna. Mon père Sadoc vous demande
52 ELIEZER.
d'accorder votre fille Rachel à Eliezer non
frère; Eliezer, dont le nom, sans doute, est
déjà venu jusqu à vous , et qu'Israël considère
comme le digne successeur d'Aaron et de
Sadoc.
Ne vous trompez- vous pas, mon fils? repond le vieillard avec un doux sourire : estce au pasteur AJjdias, au plus obscur, au moins riche des eufaas de Jémini , que le i;rand- prêtre des Hébreux envoie demander Sa lille? Oui , c'est à vous, dit Nephtliali. Descendus tous du même père, il n'est de rang dans nos tribus, dans nos familles, parmi aious , que le respect dû aux vertus. Les fils de l^évi tiennent l'encensoir; mais ce sont leurs frères qui prient : 1rs plus justes sont les premiers.
Abdias , pour loute réponse , saisit la main de Nephthali ; et , la serrant entre les siennes , il jure , au nom de l'Éternel , que sa fille , dès < e moment , est l'épouse d'Eliezcr. Elle est aux <:hamps, ajoute-t-il; elle n'a pas encore ramené le troupeau ; mais le soleil , déjà caché derrière les monts de Séir, m'aiuionc(! bientôt son retour. Entrez, mon fils, sous mon toit rustique; je vais choisir le chevreau que je veux immoler pour vous.