‹ Guillaume Tell; ou, La Suisse libre (volume 2)Chapitre 55 sur 57 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

Il guide aussitôt Nephthali dans sa paisible demeure , et le quitte quelques instans.

Le frère d'Eliezer , demeuré seul dans la cabane , éprouve un plaisir , un intérêt tendre , une involontaire et douce langueur dont il est lui-même étonné. Tout plaît à ses yeux dans ce simple asile , tout fixe et charme ses regards. 11 contemple ces vases dargile rangés avec ordre pour recevoir le lait , ces paniers de jonc suspendus , ces houlettes de la bergère , cette guirlande de fleurs fanées quelle portait à la dernière fête. Tous les objetsqu il aperçoit parlent au cœur de Nephthali , portent le trouble dans ses sens; mais il ne veut songer qu'à son frère , il attribue à l'amftié l'émotion secrète qui trouble ses sens.

Bientôt le bruit d'un troupeau revenant des pâturages se fait entendre près de la maison. Nephthali tierable , n'ose sortir , et se demande à lui-même la cause de sa terreur. U cherche , il appelle Abdias : ce vieillard revient, conduisant sa fille. Nephthali la voit.. O Dieu tout-puissant ! c'est elle , c'est l'Israélite qu'il a sauvée, c est cette belle inconnue dont l'image toujours présente ne quitte plus son cœur enflammé.

Immobile comme le \o yageur surpris de la tempête dans le désert . il retient le cri prêt

54 ÉLIEZER.

;i lui échapper, et demeure les bras ctcnihis. llachel s'avançait en silence , les yeux attachés à la terre. Ma hile, lui dit Abdias , voici le plus beau de tes jours : le vertueux Eliezcr , le fils, l'héritier du grand - prêtre , te demande pour son épouse. Son frère , que tu vois ici , vient de recevoir mes sermens. Donne-lui ta foi comme il a la mienne , et rends grâces à l'Éternel qui daigne honorer d'une telle alliance ta jeunesse et mes cheveux blancs.

A ces mots Kachel relève la tête , et porte un coup -d'oeil timide sur le frère de son

époux elle le reconnaît Elle jette un

cri; sa tête retombe à l'instant, la pâleur couvre son visage , ses genoux tremblent, fléchissent ; elle demeure renversée entre les bras de son père , sans couleur et sans mouvement.

IVeplithali s'emj)resse de la secourir; Abdias la rappelle à la vie. Hachel reprend bientôt ses sens , s'efTorce de rassurer son père ; et, fei- Ignant d'atlrihuer à la soif la cause du mal qu'elle éprouve, elle demande à Neplithali,en le regardant (ixemeut, de lui porter de quoi l'apaiser. Ncplitlmli , qui l'entend trop bien , n'in]>lit d'une eau pure un vase de bois , et, le Iront baissé, res|iirant h peine, il offre le vase d'une main tremblante. Karhel le touche de ses lèvres , et se hâte de le lui rendre. Se tour-

nant ensuite vers le vieillard : Mon père, clitc lie d'une faible voix , vous m'avez donnée au fils de Sadoc , je dois obéir en silence Mon cœur sera prêt à suivre ma main , si le frère d'Eliezer veut me confirmer de sa bouche que c'est pour m'appeler sa sœur qu'il est venu jusque dans ces lieux.

Elle accompagna ces mots adressés ;'i INVjilithali d'un coup-d'œil rempli d'amour, et pourtant mêlé do colère. Ohl combien ce coupd'œil terrible pénétra l'âme du jeune Hébreu 1 combien il souffrit dans ce seul instant 1 Mais lamitié soutint la vertu : Eliezer , E'iiczer absent l'emporta sur Rachel présente. Oui , dit-il d'un accent ému , oui , mon frère brûle pour vous. Son bonheur, son destin , sa vie , dépendent de vous obtenir. J'ai désiré , j'ai brigué l'emploi de venir vous porter ses vœux; je réitère à genoux ma vive et timide prière.

II prononce ces paroles rapidement , dans la crainte de ne pouvoir les achever, et tombe aux pieds de Rachel , en détournant d'elle ses regards. Son âme alors est moins oppressée. Content d'avoir fait son devoir, d'être demeuré fidèle à son frère , il ne croit plus sentir ses maux; et, dans le calme que lui laisse l'épuisement de ses forces, il attend la réponse de Rachel.,

jU ELIEZER

La Bcnjaminite l'écoulé , rougit et pâlit tour à tour. Elle s'éloigne de Nephtliali , lui lait signe de se relever; et , se rapprochant de son père , étonné de ce long silence : Je suis satisfaite, dit-elle; j'accepte pour époux Elie- 7.cr. Je vous demande la liberté d'aller consacrer le reste du jour à dire adieu âmes compagnes. Je les aime, j'aime ces lieux où Raclicl a reçu la vie, où long-temps Racliel fut heureuse. Il faut les quitter demain : l'envoyé d'Eliezcr pardonne sans doute à mes pleurs.

Elle part en disant ces mots, et sort à pas précipités.

Sou père cherche à l'excuser auprès du triste Nephthali. Ilélas ! l'infortuné lui-même avait besoin de cacher ses larmes. 11 ne répond qu'en parlant de son frère, des respects, des soins , de l'amour dont Rachel va devenir l'objet. Il occupe, distrait Abdias, et l'empêche de s'apercevoir du trou])lc qui remplit son àme.

La nuit avait étendu ses voiles lors(|ue Rachel revint les trouver. La sérénilé brillait sur sou Iront. Elle appela INephthali son frère. Att(;ntive à remplir envers lui tous les devoirs hospitaliers, elle prépare des peaux d'agneau, pour qu'il repose pendant la nuit, apprête le festin, couvre de fleurs la table, et s'assied

cha:nt il 5;

près du jeune Hébreu, en lui présentant le dos du chevreau. Abdias , content, sourit à sa fille, qui seule anime le repas. Nephthali n'ose l'envisager; et Racliel , sans l'embarrasser de questions ou d'empressemens , abrège et finit la soirée en allant se livrer au sommeil.

Le lendemaiu , au lever du jour, elle était prête à se mettre en marche. Son père veut l'accompagner, etNephthali rend grâce au ciel de cette i-ésolution. Tlachel, portant les ornemens d'or que Sadoc envoya pour elle, monte sur l'animal tranquille dontlNephthali tient en main les rênes. Abdias, à côté de lui, les guide dans leur chemin.

Nephthali marchait la tète baissée, sans oser jeterun coup-d'œil vers celle qu il conduisait. Rachel l'observait en silence, se répétait, sel forçait de croire que IVephthali ne l'aima jamais ; que, lorsqu il lui sauva la vie, c était seulement par pitié ; qu'il avait brigué le barbare emploi de la demander pour un autre, et que la sombre mélancolie quelle voyait sur son visage n'était que l'effet de son caractère. Après s'être dit ces paroles , elle éprouvait un secret dépit , qu'elle prenait pour de la haine. Son cœur s'en applaudissait, s'exhortait , 'se promettait de haïr encore plus cet homme si dédaigneux; mais elle profitait pourtant de 1.^

jS eliezer.

situation du jeune Hébreu pour le regarder sans cesse; elle en détournait les yeux avec peine, et se reprochait de les y reporter.

Abdias , instruit dès long-temps des plus courts chemins qui mènent à Silo , prend une route différente de celle que suivit Nephthali lorsqu'il vint à Luza le jour précédent. Ils traversent une longue plaine semée seulement de quelques palmiers, s approchent des monts d'Ephraim, et parviennent , vers la troisième heure, au ]>ied des roches de Rcmmon. INephthali, qui suit Abdias sans observer les lieux où il passe, monte après lui par un sentier étroit, tortueux, hérissé de ronces. La difficulté du chemin , la continuelle attention d'éviter à Rachel les pas dangereux , éloignent pour quelques instans ses douloureuses pensées. Après une longue et pénible marche, il arrive, couvert de sueur, sur le haut de ces rocs déserts. Là , jetant devant lui la vue , Nephthali recoiinait l'endroit où Rachel implora son secours. II s'arrête, tout son corps tremble, et, par un mouvement involontaire, ses yeux se portent sur Rachel. Rachel atten- <lait ce regard , mais elle ne le soutint pas. Sa tète tomba sur son sein , ses deux mains car.bèrcnt ses larmes. ]Ne]>htbali sent fléchir ses genoux, s'appuie contre un quartier de roc;

et le vieillard Abdias se presse de courir à lui ; reposons-nous , dit-il , mon (ils; nous sommes à la moitié de notre course , asseyons-nous ici quelques instans. Abdias , en disant ces mots, tend ses deux liras à sa fdle , l'enlève, la mène prèsdeNepbthali, les fait placer à côté l'un de l'autre , et s'assied lui-même auprès d'eux.

Après un long et triste silence , Abdias , qui cherche à le rompre , demande au (ils de Sadoc dans quel temps , dans quelle occasion Eliezer a vu Rachel. Nephthali lui raconte alors comment elle vint dans le tabernacle , comment son frère offrit le sacrilice de deux colombes et d'un agneau, que Rachel présentait au Seigneur pour la guérison de son père. De moi ! s'écrie Abdias , en s'adressant à sa fille : eh ! quelles v.'iines alarmes te faisaient trembler pour mes jours ? ils n'ont point été menacés. Pourquoi me cacher ton voyage ? pourquoi ta piété filiale n'a-t-elle pas instruit ton père des vœux dont il était l'objet? On vous trompe, lui répond Rachel; ce sacrifice n était pas pour vous. La veille de ce même jour, poursuivie par les Moabites, errante dans ces rocs affreux , j'avais évité le trépas par le secours d'un jeune chasseur, que je laissai mourant après qu'il m'eut sauvée. Je revins bientôt le chercher; je ne le retrouvai plus. Inquiète

6o ÉLIEZER.

de son sort , tremblante qu'il ne fût tomlié clans les mains de nos ennemis, je partis le jour suivant, au commencement de la nuit; j'allai porter ma faible ofTrande à la maison du Seigneur, et lui demander de sauver cet Iionime si généreux à qui je devais la vie. Eliezer pria pour mon père, je priais pour mon bienfaiteur.

Uachel rougit à ces mots; etNephthali, hors de lui-même, s'écrie : O ciel! que dites-vous ' quoi ! c'était pour l'heui-eux mortel ?. . . . Oui , reprend Rachel, en le regardant, c'était pour mou libérateur; je croyais ses jours eu péril .

je croyais jetais abusée : j'ai su depuis

qu'il jouissait et de la vie et dn bonlieur ; j ai su qu'il avait oublié ses dangers comme ses bienfaits.

Nephtliali se lève précipitamment à ces dernières paroles : mon père, dit-il au vieillard, partons, mon fière nous attend.

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