LIVRE I. r
l'injustice; mais l'un se bornait à tonner contre elle , à donner sa vie pour la punir ; lautre la suivait en silence, aiin de la réparer. L'un, semblable au torrent fougueux qui renverse les premiers oJjstacles , ne savait rien ménager dans son impétueux élan ; l'autre , commandant toujours à son indignation profonde , amassait avec patience ses rcssentimens contre les pervers , semblables aux neiges de plusieurs hivers accumulées sur les montagnes , et qui descendent toutes à la fois lorsque le soleil vient les détacher.
Melctal et Guillaume traversaient souvent le court espace qui les séparait pour réunir leurs familles , pour passer ensemble les jours de repos. Ces jours, attendus par les deux amis , se partageaient entre eux également. Tantôt c'était la bonne Edmée , avec son époux et son fils , qui se mettaient en chemin , et s'en allaient porter à Melctal des fruits, du lait, des prémices de leur vigne ou de leur verger. Tantôt Melctal arrivait, donnant le bras à son vieux père et conduisant par la main sa fille , unique gage qui lui fut resté d'une épouse qu'il pleurait encore. Tell les attendait à sa porte. Un siège était déjà tout prêt pour y faire asseoir le vieillard ; une coupe pleine de vin était pour lui dans les mains d'Edmée; et
iG GUILLAUME TELL.
Gemmi , dont les veux inquiets regavclairnt toujours le chemin , tenaitun bouf|uet de fleurs qu'il devait offrir à l'aimaljle Claire.
O qu'ils étaient purs et touchans les plaisirs qu'ils goûtaient ensemble! que de délices ils trouvaient autour de la table rustique où leur frugal repas se prolongeait ! Dès qu'il était achevé, le vieux Melctal , malgré le poid.s de ses quatre-vingts années , sans autre appui que son bâton, allait gagner le sommet le plus élevé de la montagne, y prenait place au milieu de ses amis , de ses enfans, découvrait son front vénérable pour recevoir sur ses cheveux blancs la douce chaleur du soleil; et lorsque ses yeux satisfaits s'étaient rassasiés quelques instans du spectacle de la natui-e, de ce spectacle qui renchanlait , le transportait aussi vivement que dans ses beaux jours, il commençait à parler de ses premières années , de ses peines, de ses plaisirs, des ciiagrins attachés à la vie, des consolations qu'on trouve toujours dans sa conscience et dans sa vertu. Tell , Melctal , Edmée , écoutaient avec un respect attentif : Claire et Gemmi , assis tous deux entre les genoux du vieillard , se regardaient par intervalles , quelquefois se pressaient la main. Un seul coup-d'œil de Guillaume faisait monter sur leur front une naïve