LIVRE I. I
lougciir; et le vieillard, qui s'en apercevait, les excusait auprès de Guillaume.
Claire et Gemini grandissaient tous deux , et leurs innocentes amours suivaient les progrès de leur âge. 'Déjà les jours heureux qu'ils passaient ensemble icvenaient trop tard au gré de leurs vœux. Gemmi , pendant les longues scmainesi qui s'écoulaient sans qu'il vit son amie, cherchait, inventait des prétextes pour s'échapper de sa maison , pour voler à celle de Claire. Tantôt il venait dire à Melctal qu'un ours avait paru dans la montagne , que les troupeaux étaient menacés.; tantôt il venait lui a|)prendre que , dans la précédente nuit, le vent du nord avait fané les jeunes homgeons de la vigne. Melctal l'écoutait avec un sourire, le remerciait de ses soins, de son attentive amitié. Claire s'empressait de lui présenter un vase rempli d'un lait écumant. Gemmi , en saisissant le vase , couchait de ses mains les deux mains de Claire, qui demeuraient jointes' aux siennes jusqu'à ce qu'il ne restât plus de la bienfaisante liqueur. Gemmi la buvait lentement ; ses jeux ne se détachaient point des yeux de celle qu il aimait; et , satisfait de ce regard , content de sa course et desa jotirtice,, il revenait chez son père en
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s'occnpant d'une occasion nouvelle de refaire le même chemin.
Ainsi vivaient ces deux familles; ainsi vivait un peuple de frères, dont les vieillards, les enfans, les mères et les époux, ne connaissaient d'autre richesse , d'autre bonheur, d'autre plaisir, que le travail , l'innocence , l'amour et l'égalité. Tout à coup la mort de Rodolphe vint leur arracher tous ces biens. Rodolphe, élevé par la fortune sur le trône des Césars, avait toujours respecté la liberté de la Suisse. Son successeur, le superbe Alljert , enorgueilli de ses vains titres , de ses héritages immenses, de la réunion de toutes les forces de l'Empire et de l'Autriche, s'indigna que, dans ses Étatsi , quelques pâtres, quelques laboureurs, liissent exempts du nom de sujets. Il acheta, il crut payer la propriété d'un peuple. Il pensa que do vils trésors le rendaient souverain des hommes. Un gouverneur fut nommé par lui pour aller opprimer les Gantons; et ce gouverneur fut Gésier, lu plus barbare, le plus lâche des courtisans du jeune empereur.
Gésier, suivi d'esclaves armés, dont il faisait h son choix des bourreaux, vint s'établir dans Altorf. Ardent, impétueux, inquiet, dévoré d'une activité que le mal seul pouvait satisfaire , Gcslcr se tourmenta lui-même pour