LIVRE I
les maux dont sa patrie allait être accablée. Sans le dire même à Melctal, sans alarmer sa famille, sa grande âme se prépara, non à souffrir, mais à délivrer son pays. Les crimes se multiplièrent ; les trois Cantons, frappés d'épouvante, tremblèrent aux pieds de Gésier ; Guillaume ne trembla pas, Guillaume ne fut point surpris. Il vit les forfaits d'un tyran comme il voyait sur l'aride roc la ronce se couvrir d'épines. Bientôt l'impétueux Melctal exhala près de lui sa fureur. Guillaume l'écoutait sans répondre. Ses yeux ne versaient point de larmes ; son front, son visage, impassibles, ne décelaient point ses projets. Pénétré d'estime pour son ami, certain de lui, mais se défiant de sa fougue, il lui cachait sa douleur pour ne pas irriter la sienne ; il lui dérobait son secret jusqu'au moment de l'exécution. Sa prévoyance lui montrait ce moment encore éloigné. Tranquille, sombre, farouche, il passait les longues journées sans embrasser son enfant, sans tourner les yeux vers sa femme ; avant l'heure accoutumée, il se levait, attelait ses taureaux, les conduisait dans son champ, qu'il labourait d'une main
distraite ; son aiguillon échappait de sa main ;
il s'arrêtait tout à coup au milieu d'un sillon mal tracé ; sa tête tombait sur sa poitrine ; ses regards se fixaient sur la terre ; immobile, morne, respirant à peine, il mesurait, il calculait la puissance du tyran, les moyens de la détruire ; mettait dans la balance de sa raison, d'un côté le cruel Gésier entouré de ses satellites, armé d'un pouvoir sans bornes, appuyé par toutes les forces de l'Empire ; et de l'autre, un laboureur avec la pensée de la liberté.
Un soir que Guillaume et sa femme, assis tous deux devant leur chaumière, regardaient, à quelque distance le jeune Gemmi essayant ses forces contre le bélier chef de leur troupeau, la vue de cet enfant s'abandonnant à sa joie naïve, l'idée des malheurs affreux que l'esclavage lui préparait, firent tomber le sensible Tell dans une profonde rêverie, et, pour la première fois de sa vie, ses yeux laissèrent échapper des larmes. Edmée le considérait ; elle hésita long-temps à lui parler ; cédant enfin au plus vif désir de l'amour, au besoin de partager les peines de l'objet aimé, elle s'approche, saisit sa main, et le regardant fixement : Àmi, dit-elle, que t'ai-je fait pour mériter ce cruel abandon ? que t'ai-je fait pour