LIVRE I
et, satisfait de ce regard, content de sa course et de sa journée, il revenait chez son père en s'occupant d'une occasion nouvelle de refaire le même chemin.
Ainsi vivaient ces deux familles ; ainsi vivait un peuple de frères, dont les vieillards, les enfans, les mères et les époux, ne connaissaient d'autre richesse, d'autre bonheur, d'autre plaisir que le travail, l'innocence, l'amour et l'égalité. Tout à coup la mort de Rodolphe vint leur arracher tous ces biens. Rodolphe,4 élevé par la fortune sur le trône des Césars, avait toujours respecté la liberté de la Suisse. Son successeur, le superbe Albert, enorgueilli de ses vains titres, de ses héritages immenses, de la réunion de toutes les forces de l'Empire et de l'Autriche, s'indigna que, dans ses états, quelques pâtres, quelques laboureurs, fussent exempts du nom de sujets. Il acheta, il crut payer la propriété d'un peuple. Il pensa que de vils trésors le rendaient souverain des hommes. Un gouverneur fut nommé par lui pour aller opprimer les Cantons ; et ce gouverneur fut Gésier, le plus barbare, le plus lâche des courtisans du jeune empereur.
Gésier, suivi d'esclaves armés, dont il faisait
à son choix des bourreaux, vint s'établir dans Altorff. Ardent, impétueux, inquiet, dévoré d'une activité que le mal seul pouvait satisfaire, Gésier se tourmenta lui-même pour se perfectionner dans l'art de tourmenter les humains. Frémissant an nom de la liberté, comme le loup poursuivi des chasseurs frémit au sifflement des flèches, il se promit, il se jura d'anéantir jusqu'à ce nom. Tout fut permis par Gésier à ses infâmes satellites ; il leur donna lui-même l'exemple de la rapine, du meurtre, des attentats contre la pudeur. Le peuple se plaignit en vain, ses plaintes furent punies. La vertu timide alla se cacher dans l'intérieur des chaumières. La jeune vierge trembla derrière sa mère effrayée. Le laboureur maudit la terre qui lui payait ses sueurs par une moisson abondante qu'il n'espérait plus de recueillir. Les vieillards, heureux de leur âge, qui leur présentait la mort comme une libératrice, se joignirent aux vœux de leurs fils pour les voir mourir avec eux ; partout enfin, dans les trois contrées, le voile épais du malheur fut étendu comme un crêpe funèbre par la main du cruel Gésier.
Dès l'arrivée de Gésier, Tell avait pressenti