‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 11 sur 52 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

avoir perdu cette confiance dont j'étais si fiere ? Tu souffres des maux que ta femme ignore ; tu veux donc qu'ils soient pour elle plus douloureux que pour toi ? Depuis quinze ans ne sais-tu pas que ma pensée attend la tienne, que je n'ose croire au bonheur, le goûter, le ressentir, qu'après la douce certitude que ce bonheur vient de mon époux ? Kélas ! je m'examine en vain, mon cœur est toujours le même ; pourquoi le tien ne l 'est-il plus ? Rien n'a changé dans notre asile, mon époux serait-il changé ? Regarde notre chaumière ; c'était là que nous nous aimions ; regarde ce champ labouré par toi, dont la récolte nous assure de quoi vivre, de quoi donner, pendant le cours de cette année. Regarde là lune brillante se lever derrière ces monts pour nous annoncer un jour aussi beau que celui qui va finir. Contemple enfin notre fils, dont la joie, les ris innocens semblent provoquer nos ris, et nous commander d'être heureux autant qu'il est heureux lui-même. Que te faut-il ? ô Guillaume ! parle, mon âme impatiente souhaite déjà ce que tu désires.

Edmée, lui répond Tell, ne prononce point le nom de bonheur ; tu rendrais plus affreux

le poids qui m'oppresse à toutes les heures. Que je te plains, infortunée, si tu peux croire à la félicité, si tu comptes pour quelque chose cet humiliant repos dont notre obscurité nous fait jouir, lorsque la Suisse est asservie, lorsque le barbare Gésier, cet émissaire insolent d'un despote plus superbe encore, nous commande, frappe nos fronts avec une verge de fer ! Tu me montres cette moisson que mes travaux ont fait naître ; Gésier d'un mot peut me la ravir. Tu me montres cette chaumière, où mes pères depuis trois cents ans ont pratiqué la vertu ; Gésier peut m'en arracher ; et cet enfant que j'adore, cette portion de toi-même, qui, en s'emparant de tout mon amour, le redouble cependant pour toi, cet enfant dépend de Gésier. Ma terre, ma femme, mon fils, jusqu'au tombeau de mon père, rien n'est à moi, tout est au tyran ! L'air que nous respirons à son insu est un vol fait à sa puissance. O comble de l'ignominie ! un peuple entier, une nation est soumise aux caprices d'un homme, — Qu'ai-je dit ? d'un homme, — o mon Dieu ! pardonne-moi d'avoir profané le nom de ton plus bel ouvrage. L'humanité ne peut avoir rien de commun avec les tyrans.

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