‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 12 sur 52 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Elle doit être leur victime jusqu'au moment où, reprenant ses droits, elle venge dans un seul jour les outrages de mille siècles. Ce désir, cet espoir m'animent. Toute mon âme ne peut suffire à la grandeur de mes desseins. Garde-toi de m'en distraire, garde-toi de vouloir m'attendrir en m'occupant de toi, de mon fils. Un esclave n'a point d'enfant ; un esclave n'a point de femme. Je le suis, toute la nature a cessé d'exister pour moi. Tes yeux, aveuglés par l'amour, se promènent avec complaisance sur cette chaumière', sur ce beau pays, où jadis nous fûmes heureux ; les miens, ouverts par la vertu, ne peuvent rien voir que ce fort terrible bâti sur le haut de ce roc, pour tenir Uri dans les fers.

As-tu pensé, lui dit Edmée, que mon cœur indigne du tien n'était pas flétri d^s longtemps par le seul nom de la servitude ? Astu pensé que je pouvais aimer Tell sans détester les tyrans ? Ah ! garde-toi de mépriser ces âmes douces et naïves qui semblent ne se nourrir que de tendres senti mens ! Va, la sensibilité, quelquefois mère des faiblesses, l'est plus souvent des grandes vertus. Celui qui pleure à l'aspect du malheur, au récit d\ine

belle action, prouve qu'il veut soulager l'un, et qu'il est capable de l'autre. Juge ta femme par toi-même : est-il deux êtres en nous ? Tu adores ta patrie ; juge si je dois la chérir, puisqu'elle est à la fois ta patrie et la mienne. Toutes les qualités de ton âme ont, à mes yeux, pardessus leur beauté, celle de t'appartenir. Sans toi, j'eusse été vertueuse ; en t'aimant je le suis deux fois. Parle donc avec confiance, dévoile-moi tes desseins. Mon sexe m'ôte l'espoir de t'offrir un secours utile ; mais mon sexe ne m'empêche point de mourir pour te seconder.

Tell, à ces mots, embrasse Edmée, et se prépare à lui ouvrir son âme, lorsque des cris mêlés de sanglots se font entendre du côté de sa chaumière. Les deux époux se lèvent précipitamment ; ils aperçoivent leur fils, pâle, tout couvert de larmes, les bras élevés au ciel, courant vers eux avec effroi : O mon père, disait-il d'une voix entrecoupée, venez, venez

à son secours . Melctal, le vieillard Melc-

tal . Les barbares ! ils ont osé .

Comme il parlait, Claire paraît soutenant la marche tremblante de l'infortuné vieillard. Celui-ci, de sa main droite, appuyé sur un

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