LIVRE I
béir, interrompis-je d'un ton sévère : rien n'est à craindre pour mes jours ; laisse-moi veiller à la garde de ta chaumière et de ta fille, laissemoi le soin de lui conserver et son père et son héritage. Va te cacher pendant quelques jours dans les montagnes d'Underwald ; Claire et moi nous irons t'y joindre quand l'orage sera calmé. Va, cours dès ce moment même : je t'en ai prié, je te le commande, je te l'ordonne comme ton père.
A ces mots le fougueux Melctal baisse tristement la tête, se met à genoux, me fait ses adieux, et demande ma bénédiction. Je le pressai contre mon cœur, je le baignai de mes larmes. Claire se jeta dans son sein, Claire essuya de ses baisers les pleurs que son malheureux père s'efforçait en vain de cacher. Bientôt, s'arrachant des bras de sa fille, il la remit dans les miens, me serra la main, et partit sans oser retourner la tête.
Claire et moi, demeurés seuls, nous retournâmes à notre chaumière. Mon dessein était d'aller sur-le-champ trouver le tyran dans Altorff, voir, m'assurer par mes yeux si tout sentiment de justice était étranger à son âme. Seul, je voulais m'exposer à sa redoutable
vue, obtenir le retour de mon fils, ou mourir en le demandant. Mais tout à coup je vois ma chaumière environnée de nombreux soldats. Tous appellent Melctal à grands cris, tous m'interrogent, me pressent, me chargent bientôt de chaînes, me traînent devant Gésier.
Où est ton fils ? me dit-il d'une voix sombre et farouche. Il faut expier son crime à sa place, ou le livrer à ma fureur. Frappe, lui dis-je, je rendrai grâce à Dieu si je dois à ta barbarie de donner deux fois la vie à mon fils. Gésier me regarde d'un œil fixe, où se peignaient à la fois et la tranquille soif du sang et l'embarras d'inventer un supplice que ma vieillesse n'abrégeât pas. Enfin, après un long silence, il fait un signe à ses bourreaux ; et ces barbares, devant lui, sans qu'il détournât la vue, sans que l'affreux sourire du crime, certain de l'impunité, quittât son visage féroce, me saisissent, me renversent, et leur main armée d'un fer acéré l'enfonce dans mes faibles yeux.
C'en est assez, leur dit Gésier, laissez vivre ce débile aveugle ! que ses liens soient brisés, qu'il aille rejoindre son fils. On m'entraîne, on me rejette à la porte du palais. Je marche,