LIVRE I
trois cantons, dont l'enceinte étroite est fermée de toutes parts de rochers inaccessibles, avaient conservé ces mœurs simples que le créateur du monde donna d'abord à tous les humains pour les défendre contre le vice. Le travail, la frugalité, la bonne foi, la pudeur, toutes les vertus poursuivies par les conquérans, les rois de la terre, vinrent se cacher derrière ces montagnes. Elles y furent long-temps inconnues, et ne se plaignirent point de leur heureuse obscurité. La liberté vint à son tour s'asseoir sur le haut de ces roches ; et, depuis ce jour fortuné, le vrai sage, le vrai héros, ne prononce qu'avec respect les noms d'Uri, de Schwitz, d'Underwald.
Les habitans de ces trois contrées, sans cesse occupés des travaux champêtres, échappèrent pendant plusieurs siècles aux crimes, aux malheurs produits par l'ambition, par les querelles, par le coupable délire de ces nombreux chefs de barbares qui, sur les ruines de l'empire romain, fondèrent une foule d'états, usurpèrent les droits des hommes, gouvernèrent par un code horrible, rédigé par l'ignorance en faveur de la tyrannie et de la superstition. Oubliés, méprisés peut-être par ces dévasta-
teurs du monde, les laboureurs, les pâtres d'Uri, faiblement soumis aux nouveaux Césars,2 portèrent du moins encore le nom consolant de libres. Ils gardèrent leurs anciennes lois, leurs coutumes, leurs austères mœurs. Tranquilles, maîtres souverains dans leurs paisibles chaumières, les pères de famille vieillissaient en paix, environnés d'amour, de respect. Leurs enfans, ignorans du mal, craignant Dieu, redoutant leur père, ne connaissaient d'autre bonheur, d'autre désir, d'autre espérance, que de ressembler à l'homme de bien dont ils avaient reçu le jour ; lui obéir et l'imiter formaient le cercle de leur vie. Ce peuple simple et vertueux, presque ignoré de l'univers, resté seul avec la nature, protégé par sa pauvreté, continuait d'être bon, et pourtant n'était point puni.
Non loin d'Altorff,3 leur capitale, sur le rivage du lac qui donne à la ville son nom, s'élève une haute montagne, d'où le voyageur, fatigué d'une longue et pénible marche, découvre une foule de vallées, ceintes inégalement par des monts et par des rochers. Des ruisseaux, des torrens rapides, tantôt tombant en cascades et bondissant à travers les rocs,