LIVRE II
à ses deux côtés, et les écoute en essuyant ses larmes.
Claire l'instruit avec précaution du motif qui les amène, des ordres sacrés qu'elle vient porter de la part du vieillard Henri ; bientôt la voix de Claire s'éteint, elle veut, elle ne peut dire le malheur affreux qu'elle pleure, le crime horrible de Gésier ; trois fois elle commence ce récit, trois fois elle est forcée de l'interrompre. Gemmi vient à son secours. O Melctal ! lui dit-il, vois no$ larmes, elles t'annoncent de nouveaux malheurs. Mon père m'a chargé de te les apprendre ; mon père m'a dit que son ami les entendrait avec constance, qu'il aurait pitié de sa fille Claire, et qu'il contiendrait sa douleur. Alors le jeune enfant raconte comment Gésier, l'exécrable Gésier s'est vengé du triste vieillard. A ce récit, le fougueux Melctal se lève, court à sa hache, veut s'élancer hors de la caverne, veut sur-le-champ courir se baigner dans le sang du cruel Gésier. Claire se jette à ses genoux ; Gemmi se place devant lui : Pense à mon père, lui dit-il : tu ne te souviens donc plus de mon père ? il n'est donc pas ton ami ? écoute au moins ce qu'il te fait dire : Guillaume
s'occupe de te venger ; Guillaume est à présent chez Verner, et ce seul mot doit t'en apprendre assez. Voici les ordres de mon père ; il me les a répétés deux fois : Va, mon fils, instruire Melctal du nouveau crime du tyran ; ce n'est pas la fureur qui peut nous venger, c'est le courage et la prudence ; je pars pour Schwitz, je vais trouver Verner, et faire armer son canton. Que Melctal se rende dans Stantz ; c'est là que sont ses amis, et les principaux d'Underwald : qu'il les rassemble, les invite à préparer leurs armes, et qu'il aille ensuite m'attendre dans la caverne de Grutty, où Verner et moi ne tarderons pas à le joindre.
Melctal écoute Gemmi, et la joie douloureuse de la vengeance se peint dans ses yeux et sur son visage. Je vais obéir à Tell, s'écrie-t-il avec transport ; je cours rassembler mes amis. Dès demain, Gemmi, tu peux en répondre à ton père, deux cents hommes, braves, fidèles, animés de l'amour de la liberté, prêts à mourir pour la reprendre, et certains, avant de mourir, d'immoler des milliers d'esclaves, élèveront sur la place de Stantz le drapeau de la liberté. Voici l'instant qu'at-
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tendait mon courage ; il n'était enchaîné que par Tell, que par les ordres sacres de mon rénérable père. Mon père, mon ami. me rendent à moi. courons, volons à la victoire ; elle est à nous, elle est certaine. Je brûle de me voir aux mains avec le perfide Gésier. Qu'il vienne, qu'il vienne contre nous avec ses nombreux satellites, avec toute sa puissance ; je suis plus fort, je marche à lui au nom de la liberté, de la pieté filiale, de l'humanité outragée.
Il dit. et veut à l'instant même prendre la route de Stanlz. Le jeune Claire le retient ; elle le force de donner du moins quelques momens à la nature, d'accorder à sa fille une heure pour jouir de ses tendres caresses, pour fortifier son corps arFaibli par les alimens qu'elle vient d'apporter. L'impétueux, le sensible Melctal embrasse en pleurant sa fille chérie, serre dans ses bras le jeune Gemmi, consent à s'asseoir près de son foyer, place les deux enfans à ses cotes, et fait avec eux un frugal repas, qu'il précipite et qu'il abrège. Bientôt, armé de sa hache, il dit adieu à ses s. presse sa fiiîe sur son cœur, et prenant la main de Gemmi : Écoute, lui dit-il. mon
fils ; je peux mourir dans notre entreprise ; cette mort même aurait des délices, les cœurs généreux envieraient mon sort. Mais je veux du moins disposer du seul trésor que je possède, du trésor le plus cher à mon cœur après la liberté de mon pays. Ce trésor, mon fils, c'est ma Claire ; je te la donne dès ce moment. Voilà ton épouse, Gemmi, serrez tous deux vos mains dans les miennes. Jurez sur mon cœur qui palpite pour mon pays, pour vous, pour mon père, jurez de vous aimer toujours, de vivre, de mourir l'un pour l'autre, de confondre tous vos sentimens dans votre amour ardent et pur. Vous êtes époux, mes enfans, je vous bénis au nom de mon père, au nom de mon digne ami.
Claire et Gemmi tombent à genoux, baissent la tête en se tenant la main, et reçoivent avec respect la bénédiction paternelle. Les pleurs coulaient sur leurs joues ; Melctal lui-même était baigné de larmes, et ses yeux, animés de tous les transports qui remplissaient son âme ardente, brillaient de feux à travers ses larmes. Il relève ses enfans, il les embrasse de nouveau, leur dit adieu, leur répète encore ce qu'ils doivent rapporter à Guillaume ; et, sai-