LIVRE II
Calmes tous deux, se regardant avec tendresse, et remerciant en secret leurs bourreaux de ne les point séparer, les deux enfans entendent sans effroi se refermer les portes épaisses de leur horrible prison ; ils se reposent sur la paille qu'on leur a jetée par pitié ; ils partagent le pain grossier que Ton a mis auprès d'eux. Sans crainte comme sans remords, inquiets seulement des alarmes qu'éprouveront leurs familles, des dangers qui menaceraient Guillaume, s'il venait s'offrir -au tyran, ils espèrent, ils font des vœux pour qu'Edmée et le vieux Henri les croient demeurés auprès de Melctal, pour qu'ils ignorent leur malheur, pour que ce malheur ne soit que pour eux.
Tandis qu'occupés seulement de cette pieuse idée, les deux enfans, en prison sous le couteau d'un barbare qui ne pardonna jamais, dormaient paisiblement l'un auprès de l'autre sans être troublés par des songes funestes, et goûtaient ce calme, ce repos de l'àme que la vertu donne même dans les fers, le gouverneur, dans son palais, entouré de troupes nombreuses, armé de sa toute-puissance, pouvant d'un seul mot consommer la perte de quiconque déplaisait à ses yeux, le
gouverneur ne pouvait dormir, et les plus terribles craintes agitaient son esprit inquiet. Sombre, furieux, tourmenté par une foule de desseins contraires, tremblant pour ses jours, méditant de nouveaux supplices pour effrayer ceux qu'il redoutait, pour conserver sa misérable vie à force de donner la mort, pour mettre entre le trépas et lui un large fleuve de sang, il se disait à lui-même : O combien doit être terrible la haine que me porte ce peuple, puisque leurs enfans, leurs faibles enfans ne peuvent pas le cacher au voyageur, à l'inconnu que le hasard leur fait rencontrer ! Que disent donc leurs vieillards, leurs hommes ! Que n'ai-je point à redouter de ce peuple de séditieux dont les générations se multiplient, s'élèvent avec l'espoir, avec le désir de m'arracher ma puissance, de me percer sans doute le sein ! Ah ! je saurai prévenir leurs coups, je saurai comprimer par la terreur ceux qui pourront échapper à ma redoutable justice ; je veux inventer de nouveaux supplices, je veux inventer de nouveaux moyens de reconnaître mes ennemis ; tous le sont, je n'en doute point ; mais tous n'oseront se montrer, et les plus hardis du moins tomberont les premiers sous mon glaive.