LIVRE II
Il s'abandonne alors au délire de sa colère, de son orgueil, roule dans son esprit aliéné raille projets inexécutables, adopte, caresse les plus insensés, et, trouvant un mérite de plus aux ordres qui prouveront mieux le mépris qu'il veut affecter pour ce peuple qu'il redoute, il s'arrête enfin au projet stupide de forcer les habitans d'Uri à courber lâchement leur front devant le bonnet qui sert de coiffure à leur atroce gouverneur ; en vain sa raison, à demi perdue, veut lui présenter les 'dangers de cet ordre absurde, inutile ; sa raison n'est plus écoutée ; il fait appeler près de lui les chefs de sa garde nombreuse, les interroge avec inquiétude sur le zèle, sur l'attachement de leurs mercenaires soldats ; leur distribue des trésors que son avarice cède à sa crainte ; et s'adressant à Sarnem, ministre secret et fidèle de ses désirs les plus coupables : Demain, lui dit-il, à l'aube du jour, qu'on plante une longue pique au milieu d'Altorff ; je veux que, sur la pointe de cette pique, le bonnet qui couvre ma tête, et que je remets dans tes mains, soit exposé à tous les regards. Mes nombreux soldats sous les armes environneront la place, en garderont les avenues, et forceront tous les
passans à se courber avec respect devant ce signe de la puissance du gouverneur des trois Cantons ; que la moindre résistance, que le plus léger murmure soit sur-le-champ puni par les fers ! C'est à vous de lire sur les visages, dans les yeux, dans les traits de ces hommes vils que la nature fit pour être esclaves, les secrets sentimens de haine, d'indépendance, de courage même ; car le courage est un crime dans ceux qui ne doivent savoir qu'obéir. Allez, exécutez mon ordre, et que nos émissaires s'occupent tous de découvrir les parens coupables des deux enfans que j'ai fait mettre aux fers.
Il dit : Sarnem court tout préparer. Les soldats reçoivent d'avance le salaire des crimes qu'on leur demande. L'or et le vin leur sont prodigués ; des espions sont répandus dans la ville, dans les environs, pour s'introduire dans les familles, pour y raconter, sous un faux ton de pitié, comment deux enfans sont victimes de la sévérité de Gésier, pour étudier, pour surprendre dans les regards l'effet que produit cette nouvelle, pour faire un crime de la douleur, même de la compassion.
Mais le ciel, le juste ciel, qui veillait sur la