LIVRE III
lance après lui. Tell coupe aussitôt le lien, s'empara de l'aviron, et s'éloigne du rivage. Mais, soit un effet du hasard, soit que ce Dieu juste et puissant que Guillaume invoquait dans son cœur veillât sur les libérateurs de la Suisse, le vent s'apaise tout à coup, les flots se calment, l'onde tranquille porte la barque de Tell, qui, saisissant les deux rames, la fait voler avec la rapidité de la flèche. Il a bientôt franchi le lac, il arrive à l'autre bord, descend, amarre sa barque, et les deux amis se rendent à la caverne qu'ils connaissaient depuis si long-temps.
Melctal les attendait à l'entrée. Aussitôt qu'il aperçoit Tell, il se précipite dans ses bras, le serre, le baigne de ses pleurs, prononce avec des sanglots le nom de son père et le nom de son ami ; mêle, confond ces deux noms si chers, et peut à peine contenir tous les sentimens qui l'oppressent. Guillaume pleure avec lui, tient sa main, qu'il presse avec force, l'entraîne au fond de la caverne, et là, dans une obscurité profonde, les trois amis, assis sur des rocs, faisant trêve à leurs intérêts, à leurs douleurs particulières, ne s'occupent que de l'intérêt et du destin de leur pays. Tell le premier prend la parole.
Melctal, dit-il, ton père est vivant, ton père est dans ma maison ; que ta tendresse se rassure, que ta piété filiale se taise devant la patrie. Examinons, trouvons les moyens les plus sûrs et les plus prompts de délivrer notre pays, de lui rendre sa liberté, de venger les longues injures, les barbaries, les fureurs dont il a souffert trop long-temps. Chacun de nous, dans son canton, jouit de l'estime, de l'attachement, de la confiance de nos frères. Les braves habitans de Schvvitz se lèveront à la voix de Verner ; il ne leur manquait que des armes, aujourd'hui même Verner et moi nous leur en avons donné. Ces armes, jointes à celles que nos amis de Schvvitz s'étaient procurées, nous répondent de deux cents soldats dont Verner est le capitaine. Nous avons leur foi, leurs sermens ; nous comptons sur eux comme sur nous-mêmes.
Dans Uri, dans les murs d'AltorfF, où la présence du tyran augmente et nourrit la terreur, où le fort terrible qu'il a élevé semble assurer à jamais sa puissance, il m'a été plus difficile de trouver des compagnons. Tous les cœurs brûlent pour la liberté, mais les satellites nombreux de Gésier, ses infâmes émis-