‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 43 sur 52 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

les suivre ; ils me porteront jusqu'à ton époux, que nous ramènerons dans tes bras. Oui, j'en suis sûr, Dieu, qui m'inspire, m'annonce déjà la victoire. Viens, ma fille, partons à l'instant ; viens me donner mon bâton, et me prêter l'appui de ton bras. La nuit ne doit pas être loin ; viens, la nuit doit nous être utile.

J'approuve ce projet, dit Edmée, et c'est moi qui veux te conduire ; mais, avant de quitter ces lieux, daigne m'entendre et me donner conseil. Je suis instruite, sans qu'il me l'ait dit, que mon époux depuis long-temps médite le grand dessein de délivrer sa patrie. Ses voyages secrets en Schwitz, en Underwald, dans l'Urseren, l'amas d'armes qu'il avait cachées, et ses absences nocturnes, et la préoccupation que je lisais sur son visage, tout m'a confirmé dès long-temps qu'une conjuration, dont Guillaume est l'âme, se trame dans les trois Cantons. J'ignore les noms des autres chefs, mais croyez que ces chefs existent, et qu'un moment, un signal sans doute sont assignés, convenus entre eux. Je n'ai pu pénétrer quel est ce signal ; mais il y a peu de jours que je fus frappée, comme d'un trait de lumière, d'un mot échappé à mon époux. Ce

mot et d'autres encore m'ont fait soupçonner, m'ont fait croire que le signal des conjurés est un bûcher allumé sur le haut de cette montagne. Le temps et les forces nous manquent pour élever, cette nuit même, pour embraser ce bûcher. Mais une voix secrète me dit que, si nous pouvions parvenir à faire briller cette flamme, tous les amis de mon époux accourraient pour le délivrer. Je te consulte, Melctal ; ma faible main suffit pour mettre le feu à la maison qui nous sert d'asile. Elle est dans le lieu le plus élevé. Ce vaste incendie doit être aperçu de tous les habitans des trois Cantons. Que m'importent ma maison, mes biens, lorsque mon époux va périr ? Si je le sauve, tu nous recevras ; si je le perds, il ne nous faut qu'une tombe.

Elle dit, et le vieux Henri l'encourage dans ce dessein. Edmée aussitôt va saisir un faisceau de branches sèches, l'allume dans le foyer, jette autour d'elle les bois enflammés, les répand, les attise elle-même, brûle sans regret, sans douleur, et le berceau de son enfant, et le chaste lit de l'hymen, augmente partout la flamme ; et, lorsqu'elle s'est assurée que rien désormais ne pourra l'éteindre, elle prend le

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