‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 45 sur 52 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

choisis dans ma garde, puissent partir ce soir avec moi. Des que la nuit voilera la terre, tu feras conduire dans cette barque ce téméraire Guillaume, qui n'a pas craint de me braver ; surtout qu'il soit charge de fers, qu'il soit au milieu de ma garde. Je veux le conduire moimême dans le fort château de Kusnach, a l'extrémité du lac de Lucerne. Là, mieux gardé que dans ces lieux, il attendra dans les cachots que, de retour avec mes troupes, je puisse par ses longs tourmens, apprendre aux habitans d'Altorff ce que l'on gagne à m'outrager.

Sarnem, fier de se voir choisi pour remplacer le gouverneur, se hâte d'obéir à ses ordres. Bientôt la barque est préparée ; bientôt cinquante archers d'élite sont guidés par Sarnem lui-même à la porte du cachot de Tell. Le héros, chargé de chaînes pesantes qui lui laissent à peine la faculté de se mouvoir, est mis sous la garde de cinquante archers ; et, des que la nuit a voilé la terre, on le conduit en silence, on le traîne vers le rivage, où Gésier, seul et déguisé, s'était en secret rendu. Gésier fait jeter le captif au fond de la barque, l'environne de ses archers, s'assied à la proue, 10*

fait prodiguer de l'or et du vin à ses soldats, à ses rameurs, et part sans être aperçu.

La barque vole sur les flots. L'air était pur, l'onde tranquille, les étoiles brillaient dans le ciel. Un vent léger du midi venait aider aux efforts des rameurs et tempérait la rigueur du froid, que la nuit, la saison, les glaces voisines devaient rendre plus insupportable. Tout favorise Gésier. Il parcourt l'étroite longueur du premier lac des quatre Cantons, se dirige droit vers Brunnen pour traverser le détroit qui doit le conduire dans le second lac. Tell, pendant ce temps, accablé de ses chaînes, Tell, couché par terre, au milieu des gardes, reconnaît sur la rive gauche les rochers déserts de Grutti, et cette caverne où, la veille encore, il méditait avec ses amis la liberté de sa patrie. Cette vue, ce souvenir, font chanceler son courage. Guillaume sentit venir dans ses yeux des larmes dont il eût rougi. Les dévorant aussitôt, Guillaume détourne la tête, Guillaume regarde le ciel qui semble l'abandonner. Dans ce moment, du côté d'Altorff, il découvre une lueur rougeâtre. Bientôt cette lueur s'augmente, et Tell aperçoit une longue flamme qui s'élève au-dessus d'Uri. Son cœur tressaille à

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