‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 46 sur 52 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

cette vue ; il ne peut comprendre d'où vient ce signal, dont il n'a confié le secret à personne. 11 doute, examine, s'assure que cette flamme semble partir de la montagne où est sa maison. Il en remercie le ciel, sans savoir encore si c'est un bienfait ; il n'espère point, il ne pense pas que cet événement peut sauver ses jours ; mais il peut sauver sa patrie : cette idée lui fait oublier son propre péril.

Gésier et ses satellites ont comme lui aperçu cette flamme. Ils se la montrent avec surprise ; ils l'attribuent à quelque incendie, et s'embarrassent peu d'un malheur qui n'intéresse que leurs ennemis. Gésier presse ses rameurs ; Gésier, impatient d'arriver, ordonne qu'on redouble d'efforts. La barque tourne à l'occident, passe le détroit, vogue dans les eaux plus profondes du lac dangereux d'Underwald. Là, tout à coup le vent du midi cesse de pousser la rapide barque. L'aquilon et le vent d'ouest régnent dans les airs agités. L'un, précédé des tempêtes, soulève, amoncelé les flots, les porte, les brise en sifflant contre les flancs de la barque, qui, cédant à sa furie, à ses coups violens, redoublés, dérive, malgré les rameurs, et fuit penchée vers la côte ;

l'autre, amenant les frimas, et les nuages et la neige, couvre le ciel d'un voile funèbre, répand les ténèbres sur l'onde, frappe le visage, les mains des rameurs de pointes piquantes de glace, les force de quitter la manœuvre, dérobe à leurs yeux abaissés jusqu'à la vue de leurs périls, remplit la barque de glaçons mêlés à l'abondante neige, s'oppose de front à sa marche, et, combattant avec l'aquilon qui l'attaque par le côté, la fait tourner rapidement sur sa quille, la tient ainsi suspendue sur le sommet des vagues blanchies, et, l'abandonnant par instans, la précipite au fond des abîmes.

Les soldats, pâles, consternés, ne doutant plus d'une mort prochaine, tombent à genoux, implorent le Dieu qu'ils ont oublié si longtemps. Le lâche Gésier, plus tremblant encore, va, vient, demande aux rameurs, en leur promettant ses trésors, s'ils ont l'espérance de sauver ses jours. Les rameurs, immobiles, mornes, ne lui répondent que par le silence. Des pleurs, des pleurs déshonorans de faiblesse et de lâcheté, baignent pour la première fois les yeux féroces du gouverneur. Il va périr, il en est sûr ; ses richesses et sa puis-

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