‹ Guillaume Tell, ou La Suisse libreChapitre 47 sur 52 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

sance, et ses supplices et ses bourreaux ne peuvent le sauver du trépas ; il pleure, il regrette la vie, il ne pourra plus s'enivrer de sang.

Tell, tranquille à sa même place, moins ému des cris des soldats, du bruit des vagues écumantes, des sifflemens des vents déchaînés, qu'il ne le fut en découvrant la caverne de Grutti, Tell attendait le trépas, et ne songeait qu'à l'avantage que pourrait tirer son pays de la mort du gouverneur. Il jouissait en silence de la peur, des gémissemens, du tourment qu'éprouvait Gésier, lorsqu'un des rameurs, tout à coup s'adressant à cet homme cruel : Nous sommes perdus, dit-il ; il n'est plus en notre puissance de contenir au milieu des flots la barque emportée par le vent du nord, qui, dans un instant, va la briser en pièces contre les rochers du rivage. Un seul homme, le plus renommé, le plus habile de nos trois Cantons dans l'art de braver les tempêtes du lac, peut nous sauver de la mort. Cet homme est ici : le voilà ! le voilà chargé de tes chaînes ! Choisis, Gésier, choisis promptement entre le trépas ou sa liberté. Gésier frémit à cette parole. Sa haine violente pour Tell combat dans son âme pusillanime l'amour même qu'il

a pour la vie ; il hésite encore, il ne répond point ; mais les prières, les murmures et des soldats et des rameurs, qui lui demandent, qui le pressent de sauver leurs jours et les siens en délivrant son prisonnier ; la crainte d'être mal obéi s'il se refuse aux vœux de tous, et la tempête qui s'augmente, déterminent enfin Gésier. Qu'on brise ses chaînes, dit-il ; je lui pardonne tous ses crimes, je lui rends la vie et la liberté, si son adresse nous amène au port.

Les soldats, les rameurs s'empressent de rendre libre Guillaume. Ses fers sont tombés, il se lève, et, sans prononcer un seul mot, il s'empare du gouvernail. Faisant mouvoir sous sa main la barque, comme l'enfant fait plier la baguette qu'il tourne à son gré, il oppose la proue aux deux vents, dont les forces ainsi divisées la tiennent en équilibre. Profitant ensuite d'un moment de calme, aussi rapide que l'éclair, il tourne de la proue à la poupe, contient la barque dans la direction qui seule peut la sauver, fait prendre les rames à deux seuls rameurs, dont il dirige les efforts, et s'avance, malgré les vents, malgré les flots et la tempête, vers le détroit qu'il veut repasser. Les ténèbres empêchent Gésier de s'apercevoir

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