CHAPITRE VI
Le bassin de GuiUestre de Tan lOOO à 1200.
— Comtes de Provence et de Forcalquier.
— Archevêques d^Embrnn. — Maisons religieuses. — Passage de divers personnages.
— Naissance du pouvoir temporel des archevêques d*Embrun. — Les châteaux archiépiscopaux de TEmbrunais.
Guillaume P», dit le Grand (968, f 992), fils de Boson et de Folcoare, d'une famille originaire de Manosque (Basses-Alpes), après avoir expulsé les Sarrasins de la Provence (983), étendit sa puissance dans toute la vallée de la Durance et, en particulier, sur le Gapençais et TEmbrunais *). Conrad le Pacifique, roi d'Arles (037, f 993), lui confirma la propriété des terres qu'il avait affranchies et sur lesquelles il n'exerça lui-même qu'un pouvoir nominal. A sa mort, Guillaume 1" était sans conteste seigneur des provinces ecclésiastiques d'Ailes, d'Aix et d'Embrun*).
Sous Rodolphe ou Raoul, dit le Fainéant, fils de Conrad le Pacifique, également roi d'Arles ou de Provence, mais plus de nom que de fait (993, f à Lausanne, le 6 sept. 1032), le comté d'Arles fut partagé en plusieurs grands fiefs : le co?;?/^ de Protence proprement dit; le comté d'Avignon ou Marquisat de Provence, etc. Les comtes de Provence, après Guillaume l^"" le Grand, furent Guillaume II, son fils (993, f 1018); puis, Bertrand 1", fils de Guillaume II (1018, t V. 1054) et Geofroi I", frère de Bertrand P'f 1018, t V. 1003).
Geofroi P"", après la mort de son frère, divisa la Haule-
*) Cf. Blancard. Origine des comtes de Provence j 1868, in-8* de 8 p. «) Rouchon, AcaL d'Aix, 186J, p. 318-350.
Provence entre ses neveux Bertrand II on Guillaume- Bertrand (1054, fv. 1085) et Geofroi II (1054, f v. 1094), fils de Bertrand I«^ et c'est ainsi que Guillaume-Bertrand devint comte de Forcalquier (1054). Sa fille Adélaïde, liéritière à la fois des états de son père et de son oncle Geofroi II, mort sans postérité, avait épousé, en i092, Ermeugaud de Gerb, comte d'Urgel, de qui elle n'eut qu'un fils, Guillaume P' (ou IIJ, décédé avant sa mère (eu 1128 ou 1120). Guillaume, de son mariage avec la comlcsse Garcinde, eut Bertrand !«' (ou III). comte de Forcalquier (1129, f v. 1150), qui, de Joscerane, sa femme, laissa deux enfants : 1® Bertrand II (ou IV), également comte de Forcalquier (1150-1168J, lequel, en partant pour la Terre-Sainte, donna Manosque aux Hospitaliers de St-Jean de Jérusalem et mourut sans postérité en 1208*); 2» Guillaume II (ou III). successeur de son frère (1108, f 1209). Ce dernier ne laissa qu'une fille Garcinde. 2« de nom, mariée à Raynier de Sabran. dont la fille, également appelée Garcinde, avait épousé (juil. 1193) Alphonse II, comte de Provence (1185, f 1209). C'est ainsi que le comté de Forcalquier sorti, en 1054, du comlé de Provence, lui fil de nouveau retour. Tous ces personnages exercèrent plus ou moins effectivement leur autorité sur le Gapençais et l'Embrunais').
A la même époque, Tarchevèché d'Kmbrun étail (occupé par les prélats suivants : S. Ismide (1005-10), Kadon (1016 281 Ismide II (1039-44). Vivienus (1049), Guinervinaire (1050-54). Hugues le Simoniaque (1051-55), Viminien ou Guinimand (1056-74), Bernard (1070), Lanlelme (1080-89). Benoit (1105-18), S. Guillaume (1120-35). Guil-
*) Co personnage, comme ses pi'édêccsseur?, résidait assez ordiuairomeut à Sisterou, où il avait un beau palais et un atelier nioiinétaire. Il prenait volontiers sur ses monnaies le titre de Cornes Ebvedun^nais {L. Blancard, Essai^suv les monnaies de Charles /••", 1868-78, in-8«, p. 170-188).
*) Cf. Ruftl, Dissertations hislor, sur V origine des comtes de Provence, de Venaissin, de Forcalquier ^ etc. MarseiUe, 1712, in-V de p8 ^,passiin; Fornier, I, 74^
laume de Champsaur (1135, f 7 déc. 1IG8), Raymond (9 jauv. 1169-1176), Pierre Romain (1177-89) et Guillaume de Bénévent (1189-1202).
Au temps de ces archevêques, la roule du Monl-Genèvre continue à être très fréquentée par les voyageurs et surtout par les pèlerins qui se rendaient soit à Jérusalem *). soit à Rome. C'est de cette circonstance que la grande voie qui longeait la Durance reçut le nom caractéristique de « chemin de Rome », Iter Romipelore^).
Autre fait digne d'élre signalé et Tun des plus intéressants de riiistoire des Alpes. La « route de Rome » et les divers chemins qui conduisaient soit au Mont-Genèvre soit aux cols alors fréquentés du diocèse d'Embrun, étaient jalonnés d'un grand nombre de maisons de refuge et de maisons religieuses, servant habituellement d'hôtelleries aux voyageurs et aux passants. Grâce à ces élablissements, pres(iue tous monastiques, on pourrait dresser facilement une carte routière des Alpes, du X« au XIII siècle. D'ordinaire, ils avaient pour origine une fondation religieuse, et ils dépendaient des grandes abbayes bénédictes de France et d'Italie, ou bien des ordres charitables ou militaires créés à l'époque des croisades.
Gomme plus particulièrement dignes de remarque, citons les dépendances, maisons, églises ou prieurés suivants, dont plusieurs situés dans le bassin de Guillestre.
1® L'abbaye de Brèmb, près de Pavie, héritière de nombreuses possessions de la Novalaise, possédait : les églises de St-Maurice et de Sl-Gervais (au Mont-Genèvre), de f^.-D, de Actis à Embrun, de St-Pierre à Remolon, do St-Gervais d'Avançon, de St-Maurice de Valserres, celles de Théus, de .Jausiers, de Faucon, etc.*). *
2® L'abbaye de St-Michel de La Cluse en Piémont, des
*» D'ordiuairo iU allaient s'embarquer pour rOriout à Venise, à Gèiu'F, à Nrtfiles ou à Ainalfi.
*) Invent, des archiv. seigneuriales de U Argentière de 148 1. Oap, 1888, iii-8«> de 67 pages, p. 41, n» 202.
3) Bullo d'Kugène III, du 9 févr. 1151/2 (Mon. hist. pati%, Ghait», 1. 790,
propriétés à Réotier, à Sl-Glémeut, à St-Michel de La Couche (près de Prunières), à Tallard, à La Hoche-des- Ariiauds, à La Raume-des-Arnaiids*).
3» La PRÉVÔTÉ d'Oui.x, dans la vallée de la Dora Ripa- 1-ia (Piémont), les églises ou prieurés du Briançonnais (Briançon, St-GliafTrey, La Salle, Villar-Sl-Pancrace, St- Marliu-de Queyrières, Les Vignaux, Vallouise...) ; N.-D. de Calme ou de La Clialp, sur le territoire de Guilleslre; N.-D. des Baumes à Ghâleauroux, St-Arey à Gap, etc.*).
4" L^iibbayede St-Géraud d'Aurillac, les prieurés de St-Marcellia à Embruu, de St-Géraiid de Roveria à Mont- Gardiu, de St-Géraud d'Aspres-sur-Buëcli').
50 L'nbbnye de Sx- André-de-Villeneuve lès-Avignon, les prieurés de Barret-le-Bas, de St-Aiidéol à Upaix, de N.-D. d'Aquilon à Guilleslre*).
6'' L'abbaye de M ONTM A JOUR, les prieurés d'Anlouaves, du Monêtier-Allemont, de Laup-Jubéo*^).
70 L'abbaye de St-Victor de Marseille, les prieurés de St-Victor de Gliorges, de St-Deuis près de Chorges, de ïrescléoux •).
8» L'abbaye de TIle-Barbe, près de Lyon, N.-D. de Bruis, Ponlis, Ubaye, Le Lauzet, Sélonnet. Bayons').
90 L'abbaye de Gluny, les prieurés de Homette, Sl- André-lès-Gap, Véras, Serres, Lagrand, St-Andréde- Rosans, Rosans, Orpierre, L'Épine, St-Bonnet-en-CIinmpsaur, et les multiples églises de leurs dépendances*).
*) Dibl. tint. ins<. Lit. 13819; Claretta. Storia diplom. de $. Michèle délia Chiusa, Turin, 1870, iii-S© de xv.379 p.
*) Vlcieasis eccles, chartarium, Turin, 1753, in-f** j>assim,
3j Bouange, Saini-Géraud d\4 urillao et son illustre abhaye^ Aurillar, 1870, in-80 do 518 p., ut 1881, 2. vol. in-8», passim. Mai-cellln Bmidft, Aspres-sur-Buëch. Grenoble, AUior, 1903, m-8% p. 122-123.
*) Dom Contelou, BibL nal., ms. 1. 13916, P» 126 v; ms. lut. 11811, (• 1.
5) Abbé Filbi», «lans Dutl. Soc, d'étud, des Htes-Alpfs. 1886, p. 361-7.
•) Chartes de St-Victor de Marseille^ 2 vol. io-l». Paris, 1857, n*» 931, 932, tic.
'j Arch. du Rhône. Série H. ; Le Laboureur, Les }fazures de rile-narbe, I. 115.
") Arch. nat., msp. lai. 12659, £•■ 353-4 ; Bruel, Chartes de C abbaye de Cluny, no» 1781, 2529, 27U8, 3055. etc.
10<» L'abbaye de Chalais, près Greuobla» les abbayes de Clairescombes à Ribiers, de Clausone, de Iloscodon, de. Sle-Groix à Châleauroux *),
il® L'abbaye deLÉRiNS, les prieurés de N.-D. deFon^- Viaeiise à St-Pierre d*Argençoii, de Sl-Mamel ou St-Meus à Gap,«).
D'autres établissements relevaient de N.-D. du Fuy en Auvergne, des abbayes de Sl-Cliaffre en Velay, de St-Ruf de Valence, de St-Sauveur d'Aniane (dioc. de Montpellier), de St-Marcel de Die, de la prévoie de Gliardavon, de Tordre do St Jérôme').
N'oublions pas de signaler encore les dépendances : du St-Sépulcre de Jérusalem, à Lagrand, Avançon, Espinasses, Gliorges, L'Argenlière, Seyne*):— des hospilaliers de St-Anloine en Viennois, à Gap, Bannes, Veynes, Déoule (Vilrolles), l^sparron '^) ; — des hospitaliers de St-Jean do Jérusalem, à Villar-St-Fancrace , 1/Argenlière, Embrun, Les Crottes, Remolon, Taliard, St-Pierre- Avez*j ; — des chevaliers du Temple, à Briançon, Embrun, Montmirail, Taliard, La Roche-des-Arnauds"); — des frères de la Pénitence ou de La Madeleine, au Lautaret, à St-Chaffrey, au Mont-Genèvre^).
A ces fondations on pourrait ajouter les nombreux hôpitaux existant alors au Mont-Genèvre, à Briançon, L*Argonlière, St-Grépin, Guilleslre, St-Glémeut, Embrun, Savines, Chorges, Gap, Taliard, VenlavoUt Upaix, Orpierre, Aspres sur-Biiëch, etc. '^).
•) Albauès, dans Bull, eccL de Valence, 188?, n« L Bibl. nat. niw. lat. 12663, f» 101 v et suiv.
*) Henri Moii-t, CnHul, de L'uhbuye de Létùtis. Paris, H. CUainpioq, 2* parlie, 1905, p. 6; Annales des Alpes, IX (1905-6), p. 191.
3) Inv. des at*ch. de^ Hautes-. ilpes^ série O. H, Inlr. p. ix-3p q| pwsnin).
*) Jiull, de la Soc. d'ét. des Hautes-Alpes, 1885, p. 113113.
3) Aich. nat. S, 5273, (• 4 v> ; Aich. tlu Rhôue, sério H, 30, 33, iô.
«) liôle des donations, 1881, in-8°, 29 p.
7) Chartes de N.-D. de BertauJ, passim, n«» 61, 110. 127.
8) Ulc. eccl. Chart., n« 47, p. 49.
'■') Cf. Ino, des Arch. dép, des Htes-Alpes, Série //. suppl. passini.
Par ce simple coup d*œil sur les fondatiohs monastiques oii cïiaritables, existant dans les Alpes, aux époques dont nous rrons occupons, on peut entrevoir Pinlérèt que présenterait une élude approfondie sur chacune d'elles.
I*armî les personnages marquants qui, au XI« siècle, ont suivi la route du Monl-Oenèvre, citons : Raynriud ou Renaud II, évèque d'Angers (973-1005), qui, se rendant en Terre-Sainte, en compagnie de Foulques Nera, comte d'Angers (997, f 1040), mourut à Embrun, le il juin 1003 ou 1005, et fut enseveli dans Téglise de St-Marcellin*); — Gérard Caprerius ou Clievrier, le fondateur de la prévôté d'Oulx (v. 1053), qui, en 1000, devint évèque de Sisteron, sous l'inspiration duquel furent très probablement fondé» les prieurés de N.-D. de Calme, près de Guilleslre, et de N.-D. des Baumes à Cliâleauroux, et qui mourut le 25 octobre 1074 ou 1080*): — très probablement le célèbre cardinal Hildebrand (vers 1055), plus tard pape sous le nom de Grégoire Vil, qui se serait arrêté assez longuement à Kmbrun, avant d'aller présider à Lyon, une réunion d'évèques'); — Gérard, évêqne d'Ostie, légat du St-Siège, qui, en 1073, se rendit de Die à Rome*).
Il convient de rapporter à cette même époque (XI«-X1I« siècles) la naissance de la puissance temporelle des archevêques d'Embrun. On n'en connaît pas exactement Torigine ni les développements, mais il est permis de les entrevoir. On sait qu'à sa mort, Rodolphe le Fainéant (1032) céda ses états à l'empereur d'Allemagne, Conrad le Salique (1024, f 4 juin 1039), qui ne s'en occupa guère.
*) Célcsliu Port, Diot. Hist. du Maine-et-Loire, t. III, 1878, p. 221 ; Fornier, %i I| p. 624. Foulques Nera ou Le Noir, fit, dit-oo, trots fois le voyage de Paléfrliad, en 1003 ou 1005, eu 1028 et en 1020 (UI. Chevalier, Rèpfrt, kULi coL 761).
«) Âlba Dès, 6ra//ia christ, noviss. 1, 1895, col. 694-6; Foniier, I, p. 661- 663. C'est à ca Uiut personnage que le pape Nicolas II recommandait spécialoMedi dé se défier de rhërésic dns Africains ou Manichéens (Jaftê, Hegesta Pont. Rom., n» 3360).
^) Fornior. I, 640 ck shiv.
* Jules Chevalier, Essai hist, sur Die, t. I, p. 137 et 147.
Les vicomtes de Gap, les comtes de Die et dAlbon, les prioces de la maison de Savoie et autres seigaeiirs moins importants, profitèrent do cette situation pour s'emparer chacun d*une fraction de l'ancien royaume de Bourgogne-Provence. En 1044, révèque de Gap, qui, depuis la fin du X^ siècle» avait reçu en don du comte Guillaume I«r la moitié de la ville de Gap, partagea avec le comte de Provence tout ce qui était encore indivis*;.
De leur côté, les archevêques d'Embrun préparaient peu à peu leur souveraineté lemporelle. Le 4 févr. 1020, Radon (1015-28) fait don à Téglise de Chorges de la moitié d'un domaine'). Ismide II, son successeur (1039-44), assiste, en 1040, à la consécration de l'église de St-Victor de Marseille^) et est présent à divers actes passés en faveur de cette abbaye par les comtes de Provence*). Guinimand (1056-74), le 11 juin 1056, donne à la prévôté d'Oulx, toutes les églises qu'elle pourra acquérir dans son diocèse *'), et, leTjuil. 1057, il reçoit du pape Victor II, une bulle d'une importance exceptionnelle^). Lantelme (1080-89), le 22 janv. 1084, concède à la prévôté d'Oulx l'église de Notre-Dame de Briançon et autres dépendances dans son diocèse^); vers le même temps, il confirme à l'abbaye de St-Victor de Marseille les propriétés qu'elle avait à Chorges*).
Quelques années après (1095). le pape Urbain II traversait les Alpes Ëmbrunaises, d*abord en se rendant à Ciermont, où fut prèchée la première croisade ^j, puis en retournant
*) Albanès, Oallia christ, nooiss., l, 1895, col. 466,iQtr. col. 27b, n* ix.
*) Cartul. de St- Victor de Marseille, t. II, p. 529, n* 1057.
») Ibidem, \. I, p. 16. n* 15.
*) Ibidem, t. II, p. 3 et 5, n« 659.
5) Ulc. eccL charu, n* 186.
•) Jaffé. Regesta Pont. Rom,, n» 8313; Mansi. Conciles, XIX, 857-8 ; Former, I, 665; III, 190195.
T) Ulc. eool, chart., n* 183.
») Cart, de St-Victor, n* 1089.
*) Urbain II était à Plaisance, le 20 mars 1095. époque où il confirma h la prévôté d*Oulx toutes ses possessions, parmi lesquelles celles de Vallouise. Il se trouvait, le 5 août suivant, à Valence, et les 18-28 nov. 1095. à Ciermont (Jaffé, Regesta, p. 463-i).
en Ilaiie, en août 1096'). Un grand nombre de seigneur» des Alpes parlirent alors pour la Terre-Sainte et cette circonstance favorisa Taccroissement du temporel des archevêques d'Embrun. Du reste, l'importance de ces prélats ne fit que grandir sous Benoit (1105-8) et S. Guillaume (1120-35), tous deux personnages de grande valeur. En mars 1120, Tarchevèque Guillaume reçut solennellement à Embrun le pape Galixle II, qui se rendait de France à Rome, à petites journées*). En 1124, s'il faut en croire une charte suspecte, il confirma à Tabbé de Ste-Croix de Ghàteauroux la donation que Gui Berton, seigneur de Barben (com® de Risoul), lui avait faite d'une terre située à St-Clément^). En 1127, il obtint diverses faveurs du comte de Forcalquier Guillaume l'^ marquis de Provence, entre autres la moitié de la terre des Orres, près d'Embrun, dont les confronts sont les torrents de Grévoux et de Vachères, la forêt de la Mazelière, les Alpes de Mutins ou des Monts, et la Durance*).
Sous Guillaume.de Ghampsaur (1135-Ô8), le pouvoir temporel des archevêques d'Embrun est solennellement reconnu et confirmé par l'empereur d'Allemagne et par le Pape. En 1147, l'empereur Conrad III (1138-52) accorde à Tarchevêque d'Embrun les droits régaliens (justice, droit de battre monnaie, les péages sur la Durance, etc.)> et, le 14 sept. 1151, à Wornis, il lui confirme les privilèges susdits'). De son côté, le pape Eugène III, suivant les traces de Lucius lî, son prédécesseur (1144-45), confirme
*) Le pontife, qui était à Aviguoo, le 22 juU. et, à Cavaillon, le 30, se trouvait le 5 août à Apt, le 7 à Forcalquier» et le 9 sept, à Asti (Jaffé, ibid., p. 469-78).
S) Calixte II, était à Crest, le 2 mars 1120; à Veyaes, le 4 et le 5 ; à Gap, le 11 ; de là il se rendit à Embrun et à Oulx. 11 était à Asti, le 28 mars 1120 (Jaffé, ibid., p. 534).
') Ul. Chevalier et A. Lacroix, Inv, des Aroh, dauphinoises de M. Monn-Pons, Lyon, 1878, n» 787 et fac-similé entre les p. 202 et 203 ; Fomier, I, p. 683, III, p. 293-204.
*; Bibliot. nat. mss. franc. 17558, f»» 34-36 ; Fornier, 1, p. 688-689; III, p. 205-207.
») GaUia christ., Ul, inst. col. 179-180: Fornier, L p. 697-9; III, p. 207-9.
é^'alement les biens et privilèges de Tarchevêque et parliculièremeut toutes les libéralités accordées par l'empereur Conrad*). La bulle-privilège d'Eugène III, dont la date précise n*est pas connue, est antérieure au 8 juil. 1153 (époque de la mort du pape). Elle énumèreles possessions temporelles de l'archevêque de la manière suivante : « Vars, Hisoul, Gramison et tout le fief que possédaient précédemment Allald de Barben et ses pariers, St-Clément, Gliâleauroux, Crévoux et tout ce que Tarclievêque avait à Chorges »*). Par une autre bulle, que Fornier date de Tau 1151 et qu'il ne fait pas autrement connaître, Eugène m aurait confirmé au même archevêque ses possessions des Orres et, do plus, la troisième partie de Rame, ou soit-il L'Argentière, Freyssinières et Ghancella ; le tiers de St-Grépin, de Ghàteauroux, de Ghadenas, des Grotles et de Montmirail*).
D'autre part, le 20 oct. Ii55, à Arles, Raymond-Bérenger III, comte de Provence (1144-66), cède à Guil. de Ghampsaur, moyennant 11.000 sous melgoriens, les châteaux de Bréziers, deBeaufort et du Sauze, naguère propriété d'Arnaud et d'Henri Flotte*). Enfin, s'il faut admettre l'affirmation d'un mémoire du XVIIP siècle, l'empereur Frédéric-Barberousse, en 1177 ou peut-être en 1178^*), aurait confirmé et solennellement reconnu le pouvoir temporel de l'archevêque d'Embrun. Quoiqu'il en soit, la puissance temporelle de ce prélat était alors parfaitement
*) Former I, p. 700-1, III, p. 210-211.
*) Heo propriis duximus exprimetida voeabulis : Varcium^ Hisolurriy Gramisonum, et totum feodum quod tenebat Allaldtis de Ber^ beno et consortes 8ui, et villam Sancti démentis, Casti'um Rodulphi, Crevolum, quidquid juris Ebredunensis archiepUcopus habet in Ca^ turioit (Fornier, lll, p. 210).
8) Fornier, I, p. 702-703.
*) Fornier, I, p. 712; III, p. 212-213.
5j Cette année (1178), Frédéric-Barberousse traversa les Alpes Embrunaises. Le 14 juil. 1178, il était à Briauçon ; le 18 juil., il se trouvait à Gap (in palatio Vapincensi). Le 26 juil., il était couronné à Arles par l'archevêque Raymond de Bolène (Chartes de Durbon, n* 135, Gallia Christ,, I, instr. 99-100 ; Fornier, I, 728).
constituée et Ton peut ajouter, que, dès le milieu du XII» siècle, la majeure partie des localités qui s*appelleront, dans la suite, les Châteaux archiépiscopaux de CE^nhrunaiSy est soumise à sa juridiction.
Les cbâteatix de Vars, Risoul, St-Clément,Ghâteauroux et Crévoux sont souvent mentionnés dans les documents, et il existe encore des restes considérables de la plupart d'entre eux.
Guillestre, Tun des plus importants de ces châteaux, ne figure pas, il est vrai, dans la bulle d'Eugène III ; mais on peut affirmer qu'il s'y trouve implicitement, car c'est dans le territoire actuel de Guillestre qu*était situé le fief de Gramison^) et très probablement y existait aussi celui que possédaient, avant 1151, Allald de Barben et ses pariers et qui alors appartenait à l'archevêque. Ce dernier fief ne pouvait pas être situé à Risoul, où on serait, d'abord, porté à le rechercher, puisque Risoul, de même que Vars, appartenait certainement alors à l'archevêque*). Nous pensons que le fief d'Allald de Barben et de ses pariers devait être, en grande partie au moins, au-dessous de l'ancien château de Barben, dans la plaine de ce nom, aujourd'hui Plan-de-Fazy^).
Le château de Vars était perché au sommet d'un rocher très abrupt, accessible d'un seul côté. Il était [constitué
*) Voy., ci-dessus, p. 6, n» 6, au mot Gramison.
<) Voy. la note 2 de la p. 48.
') Le rocher qui domine cette plaine (in piano de BarbenoCy 1310), conservait encore, vers 1783, « des ruines d'un beau chAteau... L*on croit, dit le curé Albert, qu'il avoit été bâti par un grand maître de rOrdre des Hospitaliers, aujourd'hui nommé l'Ordre de Malte, qui s'appelloit Auger de Balben, qui est mort en 1163 » (HUt, du dioo, dtEmbrun^ 1783, t. I, p. 156). Auger de Balben ou Barben, deuxième grand maître des Hospitaliers (1160, f 11631, est un personnage remarquable et dont les historiens font de grands éloges : « C'était, dit Vertot (Hist. des chevaliers hospitaliers de Si- Jeanne-Jérusalem^ 5* édit., Amsterdam, 176i, t. I, p. 118), un gentilhomme français, de la province de Dauphiné, ancien compagnon d'armes de Raimond Dupuy [premier grand maître,] révéré dans l'Ordre par sa piété et par sa prudence, et dont les avis étoient d'un grand poids dans les conseils du Roy » [de Jérusalem], etc.
par une grosse tour centrale et circulaire d environ 4 mètres de diamètre à rintérieur, et d'une muraille extérieure, également circulaire. Il barrait complètement la vallée et le' col de Vars. Il fut démoli, avec plusieurs autres, au XVI« siècle, par ordre de Guillaume d'Avançon, archevêque d'Embrun, afin de l'empêcher de tomber aux mains des Réformés*). On aperçoit encore quelques pans de murs de ce château-fort, près du petit village, qui de sou voisinage, porte le nom de Château, On sait que Berwick, en 1710, établit son camp près du château de Vars, et arrêta ainsi une seconde invasion du duc de Savoie*). Un peu plus loin, vers le col de Vars et sur la rive gauche de Ghagne, existait anciennement un second château, mais beaucoup plus petit que le précédent. Son emplacement est actuellement marqué par une masure connue sous le nom de Chasterlet. Il dominait à la fois la route du col de Vars et le village ou paroisse de Sainte-Marie de Vars.
Le château-fort de Risoul, également bâti au sommet d'une éminence très escarpée, entre deux combes ou torrents, était dominé par une haute tour ronde, très massive, qui n'a été renversée que depuis quelques années par le service des reboisements et dont de grands pans de murs gisent dans le torrent voisin. D'autres murailles formant l'enceinte de ce château-fort (fortalicium), qui servit, à diverses époques, de lieu de refuge aux habitants du voisinage, s'élèvent encore sur les flancs du coteau sablonneux qui supportait la tour ronde dont on vient de parler.
La villa ou village de St-Glément est bien connue de tous les voyageurs qui, suivant le chemin de fer ou la route nationale de Briançon à Gap, sont forcés de passer par ce petit bourg, d'aspect si archaïque. Il est encore, en grande partie, entouré des barris ou remparts qui Ten-
*) Fornier, II, p. 555.
«) Voy. Bull, soc, d'étud, des Hautes-Alpes, 1883, p. 119 et 203.
serrent depuis le XIII» siècle*), et dans lesquels des ruelles extrêmement étroites permettent à peine de circuler. Une haute tour carrée, de même époque que les remparts, domine ce curieux village. Elle est encore à peu près intacte et sa toiture à quatre apens, qui tombe beaux, mériterait bien d'être refaite, ce qui se très petite dépense. Au Moyen Age, le bourg de St bouchait, pour ainsi dire, complètement celle Alpes, au fond de laquelle coule laDurauce et qu( linière, dite autrefois de Vautlsse ou Vultisse {y ci-après), rend fréquemment très dangereuse.
Les ruines du château-forteresse de Chatea voient encore au village de St-Marcellin, sur la r che du torrent de Rabioux, un peu au-dessus de nationale et le chemin de fer. L'épaisseur des ] de ce château et leur dureté extrême étonnent t qui ont la curiosité de les examiner de près. Sa ( tion doit remonter à une époque reculée, peut fin du X» siècle ou tout au moins au commenc XI« siècle^f. I-es archevêques d'Embrun, durai mière moitié du XIII® siècle firent l'acquisition de du château de Ghâteauroux, appartenant à familles nobles du pays').
Le château de Grévoux a laissé lui aussi des considérables et dont la solidité semble défier le: Ce château, très ancien, est célèbre pour avoir séjour à divers archevêques d'Embrun, entre Henri de Suze (1250-63), puis cardinal-évêque d'où le surnom A*Ostiensis sous lequel il est coj rhistoire, qui aurait composé dans le château de son ouvrage sur le droit canonique ou Summa (
*) Le 1" mars 1256/7, Jacques de Serène, nommé prévôt jure Hdélité à Tarchevéque et reconnaît tenir de lui le ch&t Clément, oastrum de Sancto Clémente (Fornier, III, p. 244).
*) Il se pourrait qu'on doive en attribuer la construct Rodolphe ou Raoul, dit le Fainéant, dernier roi d'Arles vcnce (993, f 1032), qui lui a probablement donné sou nom Rodulphi.
«) Cf. Fornier, t. I. p. 776 et suiv.; t. III, p. 321-369.