‹ GuizotChapitre 4 sur 7 · T. V, p. l'io · texte numérisé non relu

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procès politiques, et les exécutions capitales plus rares encore. Le sentiment public, d'accord avec le courageux écrivain, lui en sut gré.

C'étaient quatre ouvrages qui paraissaient coup sur coup, en moins de deux ans; et quand on pense qu'en même temps Guizot avait à préparer le cours de l'Histoire moderne qu'il avait ouvert le 7 décembre 1820, on reste frappé de la vigueur et de la fécondité de ce puissant cerveau et de cette force de volonté.

Sa femme lui était d'un grand secours : tout en travaillant beaucoup elle-même et écrivant son petit roman l'Ecolier, elle revisait la traduction de Shakespeare de Letourneur. « Comme la contemplation d'une vie comme la nuire, cher bien-aimé, écrivait-elle à son mari, est une chose qui repose l'âme! Ah! combien peu de gens savent ce que c'est que le bonheur! Mon ami, cjue je t'aime! Comme mon âme vole à chaque instant vers toi! Comme j'ai besoin de retenir continuellement cet essor qui me laisserait ici à terre, sans force et sans vie!... Tout ce qu'il y a en moi de meilleur s'est assimilé à toi : Rome li est plus dans Rome. »

Rien n'est plus attachant que le spectacle d'une

indéracinable intimité et d'un labeur obstiné de deux êtres supérieurs. Un nouveau trouble vint encore diminuer la sécurité du foyer. Le cabinet de M. de Villèle jugea le cours de Guizot dangereux, et le 12 octobre 1822, M. l'abbé de Frayssinous, grand maître de l'Université, en ordonna la suppression.

Mme Guizot se préoccupa d'assurer au ménage un travail de longue haleine : elle projetait deux vastes entreprises, la publication de deux collections de Mémoires , l'une relative à l'ancienne Histoire de France^ l'autre spéciale à la Révoliuion d'AnglctQrrr. Elle craignait que l'imagination de son mari n'eut pas assez de variété et ne s'exerçât pas sur des sujets d'un intérêt assez étendu.

Ses lettres l'eurent bientôt convaincu. Mme Guizol était allée passer quelques semaines au Bois-Milet, près de Montargis, chez son frère le général de Meulan, qui avait épousé Mlle Aline de Turpin-Crissé; Guizot était resté à Paris [xiur travailler. Son délassement était d'écrire à Pauline : « Mais je ne me l'accorde qu'après avoir fini ma journée ».

« J'ai beau faire, la pensée que je vais te revoir m'obsède invinciblement. Tout à l'heure, en dînant chez Uover, je me suis surpris cinq ou six fois, perdant le m de la conversation, assis près de toi, à te regarder, à sourire à tous tes mouvements, à toutes tes paroles. On a gi-ande raison de dii'e des gens qui s'aiment, qu'ils se possèdent; c'est une vraie possession »

l'!t, i;à et là, dans ces lettres irune passionnée

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tendresse, on rencontre des réflexions profondes, OU bien un portrait en quelques lignes, comme celui de Benjamin Constant, par exemple : « Je vais dîner chez Mme de Broglie, avec Constant, le plus clairvoyant et le plus impuissant des hommes, cjui fera ce qu'il ne veut pas, par ordre de gens qu'il méprise. Il faut que tout cela s'use, dit-il, et il est lui-même plus usé que tout. Quelle pitié! » (1821.)

Les absences étaient rares. Comme la plupart des hommes de son temps, c[ui étaient épris de conversation , Guizot préférait le commerce des hommes à la nature. Il pensait sur ce point comme Mme de Staël. Ce fut 1 âge, le besoin de repos qui l'amenèrent à accepter la campagne; et encore, disent ceux qui l'ont le mieux connu, ce fut plutôt le dégoût des paroles inutiles qui le conduisit à la solitude.

Il n'en était pas ainsi en 1821 : une causerie avec M. Charles de Rémusat ou avec M. de Barante le délassait plus que tous les voyages. Son amitié pour M. de Rémusat était alors des plus vives; il la lui témoignait en toute circonstance. La |mblication du ]>remier article de Charles, sous le patronage de M. Guizot, avait été un événement. Sa mère, Mme de Rémusat, d'un tour d'esprit si délicat et si juste, si aisé et si ingénieux, venait de mourir (décembre 1821). Guizot écrit à son fils ces lignes empreintes de celte sensibilité concentrée que son éducation lui avait donnée :

a Je voudrais que vous sussiez combien j'ai été saisi

de voire douleur. Je crois beaucoup à la puissance des liens naturels ! Qu'est-ce donc quand la mère qu'on a reçue était celle qu'on eût choisie ! Je m'étais souvent promis qu'un temps viendrait où la vôtre entrerait encore plus avant dans notre intérieur, où la communauté de nos opinions, de nos sentiments, amènerait cette intimité de la vie qui a quelque chose de si doux et de si fort. Tout cela est rompu, il faut y renoncer, et ce que je m'étais promis, vous, vous l'aviez; ce que j'espérais vous l'avez perdu. Ne me j)arlez pas de votre chagrin; je le sens, comme vous le sentez. Ne vous plaignez pas non plus, il faut le garder, comme ce qui est légitime. — C'est mon plus grand sujet d'irritation contre les hommes et le monde que le besoin et la facilité de l'oubli. Je suis encore jeune, mais, déjà depuis longtemps, la vraie mesure de la force des âmes est pour moi dans la durée d'une juste douleur. Il n'est pas vrai que le temps console; il efface, et c'est une honte que de se consoler de la sorte. »

Jamais rien de banal ne tombait des lèvres et du cœur de Guizot. Après quelques mois de mariage, Charles de Rémusat était fi'appé d'un nouveau deuil. 11 perdait sa jeune femme, Mlle Perier, nièce de Casimir Perier. Guizot lui écrivait :

« Mon malheureux ami, vous seul pouvez quelque chose pour vous-même; vous seul pouvez non pas vous consoler, mais vous soutenir et marcher encore debout sous un tel fardeau. Repliez-vous sur vousiiicine ! Là est la ])lessure, là aussi est la force; cl

l'ho.mmi: privé et l hommi- politique. 37

si, par moments, vous trouvez quelque douceur à l)enser que votre peine, votre amertume, vos plus douloureuses impressions retentissent quelque i)art, (jue vous n'éprouvez rien, ne pensez rien qui ne soit partagé par un cœur ami, soyez sur que cela est, que, depuis huit jours, je ne quitte pas njcs aliaires, je ne suis pas un instant seul et inoccui)é, sans vous avoir là devant les yeux. Adieu, adieu; si vous donnez de vos nouvelles à quelqu'un, que j'en reçoive!... »

Sa correspondance avec son ami M. de Barante revêt un tout autre caractère. Les appréciations des faits et des actes de la Droite s'y succèdent avec une rigueur de jugement qui ne se déguise pas.

« Tout ce monde, dit-il (1" juillet 1822;, est stationnaire comme des gens qui font leur éducation et s'aperçoivent qu'ils en avaient besoin. Au milieu de cette atonie, la guerre d'Espagne est probable, très probable même et peut donner à toutes choses une bien autre physionomie. Le fond du parti s'en promet de la force ; on dirait qu'il cherche partout un principe de fièvre qu il ne trouve |)lus en lui-même »

22 septembre 1822 : « Quoique rien ne soit changé,

3s (;lizot.

le nouvel aspect qu'a pris ce qui était, vaut la peine qu'on vous en écrive. Ces procès, ces exécutions, la poursuite de B. Constant, le parti évidemment ])ris de mettre à la publicité des journaux toute sorte d'entraves, tout cela a donné à toutes choses une physionomie sombre très remarquable. Les agents subalternes disent à qui veut l'entendre, qu'il faut que l'un des deux partis succombe et succombe tout à fait, qu'ils ne peuvent vivre ensemble. En supposant qu'on ne veuille pas davantage, ce que je suis porté à croire, il est clair qu'on voudrait inspirer à quelques personnes assez de craintes pour les décider à quitter la France. On dit tout haut : « Ils nous « ont forcés d'émigrer, qu'ils s'en aillent aussi ; nous « ne leur prendrons pas leurs biens ; c'est mieux qu'ils « nous ont traites. » ...La suppression de l'Ecole normale est un événement assez grave. On veut détruire toute pépinière laïque pour les collèges; cela a fait de l'effet. Le public est, sur tout ce qui l'appelle le clergé, plus ii'ritable que sur tout autre |)oint; je lui conseille cependant de s'y accoutumer. C'est un singulier spectacle que celui d'une Révolution si longtemps victorieuse et qui se voit traitée de la sorte. Elle n'y peut pas croire et passe, sans intermédiaire, de la surprise à ral)attcmcnt. »

10 juillet 1823 : « Vous avez raison de travaillei-. C'est un refuge et aussi un moyen d'action bien éloigné, bien indirect et pourtant réel, il n'y a jias lieu au découragement; et parmi les hommes dont on se souvient, parce qu'ils ne se sont point décou-

L HOMME PlilVE ET L HOMME POLITIQUE. 39

rages, il en est bien peu qui n'aient point passé par lie plus rudes épreuves et subi des revers et qui semblaient moins en possession de l'avenir — Je me rappelle que Baring me dit un jour que les W/i/gs ne recrutaient plus en Angleterre presque aucun jeune homme distingué, qu'ils se faisaient tous Tories ou Radicait.r. l'en conclus et il en convint, que les Wliigs étaient un |)arti perdu. Tous les jeunes gens distingués viennent à nous. »

Cette espérance et cette confiance, Guizol les portait dans l'intimité; depuis qu'il avait été destitué de ses fonctions de professeur, il se consolait par un plus grand effort de travail d'avoir perdu cette tribune. Son esprit était toujours en mouvement et son modeste salon était l'un des centres les plus animés de Paris. Son intt'rieur s'était accru. Le grand-|)ère maternel, M. Bonicel, était mort fort âgé à >sîmes, sa femme l'jivait précédé dans la tombe; leur lille. Mme Guizot mère, libre des devoirs qu'elle avait remplis jusqu'au bout, avait quitté la province et s'était fixée à Paris dans la maison de son lils aîné.

Un grand chagrin vint en ce moment atteindre la famille. La sœur de Pauline, Mme Dillon, épouse en secondes noces de ^L de Vaines, mourut en novembre 182.3, confiant à sa fille Elisa, qui n'avait pas encore vingt ans, l'éducation d'un petit frère de six ans et le soin de veiller sur une sœur cadette d'une santé délicate. ^L de ^ aines avait été destitué comme préfet; il vivait à Paris; sa belle-fille,

ifO GUIZOT.

Mlle Dillon, partageait les intérêts et les occupations de M. et Mme Guizot. Douée d'une rare mémoire et d'une grande imagination, elle s'a|)pliquait fortement à l'élude. Guizot avait excité autour de lui une activité toujours croissante dans le domaine historique; il avait commencé en 1823 la publication de la collection des Mémoires relatifs à i ancienne Histoire de France. « La traduction de Grégoire de Tours par Mme Guizot parut alors à tous un chef-d'œuvre d'exactitude et de simplicité. »

Guizot préparait en même temps un de ses plus beaux livres, ses Essais sur l'histoire de France au V siècle. Il s'adonna ensuite sérieusement à l'étude de l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont fondées. Ces travaux étaient en harmonie avec les instincts et les besoins de l'époque ; les Mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre étaient accueillis, par un public d'élite, avec un empressement dont témoignent les lettres de Mme la duchesse de Broglie à M. de Barante.

De son côté, Mme Guizot commençait à écrire l'ouvrage qu'elle a fait le plus librement, ses Conseils de Morale. Elle avait beaucou]) réfléchi sur l'éducation en s'occu|)ant de celle de son ills. « Jamais il n'y en eut de plus libérale. « Elle n'écrivit donc rien à ce sujet qu'elle n'eût a|)pliqué. Son élévation de sentiments, la iinessc et la droiture de son esprit se développaient à l'aise dans cette dernière œuvre. Tout en restant une femme du xviii" siècle, elle résumait le but de l'éducation en disant « (pi'elle

L HOMME PRIVE lîT L HOMML POLITIQUE. kl

consiste à tourner la volonté des enfants sur euxmêmes ; que l'éducation doit s'aider, pour y j)arvenir, du besoin de la liberté ([ui est la base nécessaire de l'obéissance ».

Mme Guizot donnait à ce livre le reste de ses forces; sa santé, usée par un labeur continu et par les émotions, s'affaiblissait graduellement Le désir de fuir de Paris, qu'elle n'avait presque jamais quitté, s'était emparé d'elle. Elle n'avait rien vu, rien connu, sa vie avait été aussi immobile que laborieuse, « elle avait beaucou|) senti, beaucoup réfléchi; mais tout s'était passé dans son âme et elle avait tout tiré d'elle-même. Et cependant, quoique vieillie et fatiguée, l'idée seule d'un beau pays, de quelque spectacle, de quelque scène inconnue et intéressante, lui rendait de la jeunesse et de la force ».

Ce désir passionné fit céder toutes les objections de la tendresse et même les hésitations des médecins. Seul, jiarmi ses amis, Royer-Collard l'avait encouragée à partir. L'illustre chirurgien Boyer conseilla les eaux de Plombières; les yeux, le visage de Mme Guizot furent inondés d'une joie inquiète; elle ne pouvait croire qu'une telle espérance lui fût permise; la pauvre femme redoutait que des objections, des obstacles vinssent la lui enlever. Enfin, elle partit. Son mari, sa belle-mère, sa fdle et Mlle Dillon l'accompagnaient. Elle avait quitté Paris pleine d'une joyeuse confiance. Elle revint anéantie, découragée, vaincue par une souffrance au-dessus des forces humaines. Le l^f août 1827, elle s'étei-

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gnit, pendant que son mari, assis à côté d'ello, lui lisait une page de Bossuet sur rimniortalité de l'àiiic et la vie future.

Tous les amis de Guizot sentirent la prolondeuf de sa douleur, |)ar l'étendue de la perte qu'il venait de faire; de toutes les lettres qu'il reçut alors, aucune ne lui entra plus dans le cœur que celle de M. de Barante; nous aimons à en reproduire (piclques lignes.

« 4 août. — Je cherche ce qui vous ap|)ortera quelque consolation, et il me semble (pic vous tlevez songer avec une sorte de satisfaction, à tout le bonheur que vous lui avez donné, à cette perfection de tendresse, de soin, d'égalité qu'elle a toujours trouvée en vous; et vous étant choisis mutuellement avec une vive afTection, elle n'a pas eu un mécompte; il n'y a pas eu une désillusion; voilà ce que vous avez droit de vous dire. Je ne vous parle d elle que pour vous. Qu'avcz-vous à faire de nos regrets à nous, de l'admiration que nous avions pour son caractère, de la sympathie (pic nous éprouvions pour son talent, du respect <[uc n(uis inspiraient l'élévation cl l.i p;ir( lé th,' son âme.'... »

L IIOMML PIÎlVE ET L HO.MMi: POLITIQLE. 'j3

Ce langage était digne de la fennue qui venait d'être enlevée à celui qu'elle aimait. Elle seule peutêtre avait connu Guizot par ces intuitions du cœur qui ne trompent pas.

« Cher ami, lui disait-elle un jour, quand je lis et relis tes lettres si charmantes, tes expressions d'une tendresse si simple, je pourrais dire si jeunes, et que je pense à l'idée que se font de toi beaucoup de gens : « cet orgueilleux, cet ambitieux, ce cœur froid, « cette tète calculatrice », cela me présente un contraste si singulier, que je ne puis m irriter de ces sots jugements; je ris à l'effet que produiraient tes lettres » « C'est une chose admirable, ajoutaitelle, avec une pointe d'ironie, que les jugements des hommes, et l'on ne s'en soucie, Dieu merci! pas plus que de raison. »

La réponse de Guizot à M. de tarante honore son cœur (8 août 1827! :

« Mon cher ami, vous m'avez dit les seules paroles qui m'atteignent : elle a été heureuse par moi, tout à fait, sans mélange, jusqu'au dernier moment.

« Nous nous sommes séparés aussi tard qu'il se peut; elle a vécu aussi avant dans le tombeau, je l'y ai accompagnée aussi loin qu'il peut nous être donné. Elle e^^t morte en Ui'écoutant lire le sei'mon de Bossuet sur l'Immortalité de l'àme; je sais à quel endroit, à quelle phrase elle a cessé de m'entendre; deux minutes auparavant, déjà ses sens s'étaient troublés, elle a fait effort [)our les rappeler. Evidemment elle voulait suivre, jusqu'au bout, un

bon et sublime raisonnement de Bossuet; l'eflort lui a réussi, elle est rentrée en possession d'ellemême; elle a entendu la fin du paragraphe; et alors, à la lettre, elle nous a quittés sur les ailes d'une excellente preuve de l'immortalité : un quart d'heure encore, ne m'entendant plus, ne me voyant plus, de moment en moment, elle me serrait la main; dix minutes après, elle avait complètement cessé de respirer, sans qu'aucun mouvement, aucune altération décelât le moindre combat; elle n'était plus, voilà tout. Je ne vous demande pas pardon, mon cher ami, de vous donner tous ces détails; ils sont ma pensée habituelle ; il faut que je me taise ou que je parle d'elle, et je suis sur que vous prendrez plaisir aussi à suivre jusque dans les dernières traces de son passage ici-bas, cette créature si noble et si tendre, une des plus nobles, comme me l'écrit Royer, qui aient jamais honoré la vie humaine. »

Nous citerons une dernière lettre de Guizot (27 septembre 1827). Ses épancheraenls dévoilent le fond de son âme :

« Ne craignez pas pour moi le découragement, mon cher ami, ce n'est pas mon mal. Je suis comme un homme qui n'a plus de chez lui et qui passera désormais sa vie dans la rue. Je me suis détaché de moi-même, sans personnalité intime; j'appartiens tout entier à l'activité C'est le dedans qui

ne subsiste ])lus. Vous savez ce que c'est pour un honnête ouvrier qui a fini sa journée, cpie de rentrer chez lui, de retrouver sa femme, ses enfants,

son feu, de se reposer au sein de cette existence à la fois personnelle et sympathique, où riionime ne songe plus à rien, excepté à lui-même, à ses affections et à son bonheur. Je ne finirai plus ma journée, je ne rentrerai plus chez moi, je ne retrouverai plus la sympathie dans la vie intime de l'àme, je vivrai toujours au dehors, toujours au travail. »

Mme la duchesse de Broglie, qui assistait avec émotion à ces déchirements, disait à M. de Barante (3 octobre 1827) : « M. Guizot a toujours la liberté de son esprit, il n'a rien perdu de son intérêt pour tout ce qui le mérite, mais il me semble chaque jour plus triste. Il mesure mieux son isolement, et je crois qu'il a fait sur lui-même un plus grand effort dans le commencement que je ne le croyais »

Il venait de traverser une crise religieuse; mais ses croyances avaient été plus fortes et l'avaient emporté. Son fils était près de lui, le fils de Pauline, cœur tendre, esprit ouvert, animé; cet enfant avait assisté aux derniers moments de sa mère; son père et lui s'en entretenaient souvent, et l'enfant n'était pas troublé de ce souvenir; sa mère lui était présente, il avait la plus haute idée d'elle et de ce qui manquait à son père. Ce fils, François, qui devait mourir à vingt-deux ans, « était singulièrement porté à tourner sa tristesse en un attendrissement qui n'ébranlait pas son imagination ». Avec ce doux petit compagnon et le travail, Guizot se reprit à l'existence.

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11 fit paraître en 1827 les deux premiers volumes de VHistoire de la révolution (l'Angleterre, et dès janvier 1828 il accepta la direction de la Revue Française.

En tête du premier numéro paraissait un article de lui, article très attendu oîi il jugeait les élections qui venaient d'avoir lieu (novembre 1827] et les derniers actes du ministère Villèle ; il annonçait la formation du ministère Martignac. « S'il comprend et accepte la France, disait Guizot, il se hâtera de se mettre en harmonie avec la majorité dont la France vient d'envoyer à la chambre les éléments; il travaillera lui-même à la lier, à l'étendre, à l'affermir. Le pays a levé sa bannière, il faut la tenir ferme et haute, pour que tous s'y rallient, i)uis la planter au pied du trône. Cela seul vaut la peine de s'en inquiéter. »

Avant de se replonger dans l'action, Guizot voulut ])ublier l'ouvrage inédit de Pauline, les Conseils de Morale, avec une notice biographique qui rappelât aux lecteurs ce qu'avait été celle qui s'était appelée Aime Guizot. 11 lui fut impossible d'écrire lui-même ces pages ; il avait essayé de toutes les manières, la ])lume lui était tombée des mains. Il s'adressa au plus jeune de ses amis, Charles de Rémusat, dont les sympathies ne lui avaient pas fait défaut.

<( J'ai voulu faire cette biogra[)hie, lui disail-il, j'ai écrit, réc'-crit, j'ai essayé de toutes les manières; j'ai parlé en mon noui, au nom d'un tiers; j ai lent»'sous toutes les foruies, je ne peux |)as, je ne peux absolument pas. Je tombe sur-le-champ dans une

L HOMMF. PRIVK HT I. IIOMMP: POLITIQUE. 47

intimité, une souffrance qu'il est impossible de laisser voir. »

Charles de Rémusat avait déjà parlé de Mme Guiznt dans la Revue E/tci/clope'dique. 11 compléta son travail avec des notes qui lui furent données, et la notice si délicate, si élevée, si fouillée, fut placée en tête des Conseils de Morale. « Pour parler d'elle aux autres, vous seul me convenez », avait dit Guizot, et son désir fut réalisé aussi heureusement que le talent et l'amitié pouvaient le faire.

La seconde période de sa vie va finir, les événements sont proches, le souffle de la renommée a passé sur son nom. Une occasion se ])résente où son talent trouve une occasion de se développer et de se faire plus amplement connaître. Le ministère libéral de M. de Martignac rend à Guizot son titre de conseiller d'I-Ltat et l'autorise à rouvrir son cours, en même temps cjue ceux de Villemain et de Cousin. Il y avait sept ans que sa chaire élait vide. Le public était autrement nombreux, autiement sympathique c|ue celui qui se réunissait autour du premier enseignement de 1812. Ce fut un événement j)olitique autant qu'un événement scientifique.

Les applaudissements qui accueillirent le professeur, au moment où il entrait dans la salle de la Faculté des lettres pour faire sa première leçon, l'émurent. Il en avait gardé, dans sa vieillesse, un profond souvenir.

« Parce que je reviens ici, disait-il à ses auditeurs, il me semble que tout doit y revenir, que rien n'est changé : tout est changé pourtant et bien changé ! Il y a sept ans, nous n'entrions ici qu'avec inquiétude, préoccupés d'un sentiment triste, pesant; nous nous sentions entraînés vers un mal que vainement à force de gravité, de tranquillité, de réserve, nous essayions de détourner. Aujourd'hui nous arrivons tous, vous comme moi, avec confiance et

espérance, le cœur en paix et la pensée libre La

bonne fortune est chanceuse , délicate , fragile ; l'espérance a besoin d'être ménagée comme la crainte; la convalescence exige presque les mêmes soins, la même prudence que les approches de la maladie Vous les aurez messieurs, j'en suis sûr. »

Ce fut l'honneur de Guizot pendant les trois années que dura son cours sur la civilisation en France et en Europe, de conserver à ses leçons toute la rigueur scientifique, d'éviter toute allusion aux faits du jour, et de fuir toute occasion d'une |)opulai'ité malsaine. Quelles que fussent les excitations du dehors, l'auditoire demeura toujours à la hauteur où le professeur avait placé son enseignement. Le silence et le respect régnaient sur tous les ])ancs; le succès ne fut pas moins t'-clatant.

L HOMME Pr.lVIi ET L HOMME POLITIQUE. 49

Ses amis, fiers de sa popularité de bon aloi, songeaient à lui ouvrir les portes de la politique. Il ne repoussait pas ces offres et il répondait à. M. de Barante :

« J'ai quarante ans depuis cinq semaines, mais Tannée de possession exigée pour la propriété cjui rend éligible me manque ; je n'avais pas encore l'âge; je ne croyais pas du tout la dissolution imminente; j'étais occupé de tout autres pensées; bref, il y a cinq ou six mois que j'ai prié M. Perier, qui avait quelques fonds à moi, de vouloir bien les employer a l'achat d'une maison qui fit mon affaire; l'achat eùt-il été fait tout de suite, je n'en serais pas mieux en mesure; de plus il a traîné, et il faut à présent que j'attende les chances individuelles des morts, des retraites ou des nouveaux événements. J'en suis on ne peut plus vivement contrarié. L'activité extérieure me serait très bonne. 11 faut attendre. » Novembre 1827.

Une consolation plus vraie allait bientôt remplir son cœur avide d'aimer.

A côté d'elle, Pauline de Meulan avait élevé, comme son enfant, une de ses nièces, Mlle Elisa Dillon. L'affection reconnaissante qu'elle lui avait vouée, sa douleur après la mort de Pauline, sa tante, avaient créé entre M. Guizot et Mlle Dillon de sérieuses sympathies. 11 lui écrivait du château de Broglie : « Je recherche les promenades qui lui ont plu, quand nous étions ensemble; je veux les refaire toutes, jusque dans le moindre sentier et les

refaire pour ainsi dire dans les mêmes pas. C est une grande bonté de la Providence d'avoir permis que les impressions demeurassent en nous si présentes et si vives; Dieu sait si, en me promenant dans ces bois avec elle, il m'est jamais entré dans la pensée que j'y reviendrais seul, et si j'ai jamais fait le moindre effort pour garder la mémoire des endroits où nous passions. Eh bien! je l'ai si bien retenue que lorsque je me mois à rechercher dans ma tète un sentier, tant que je n'ai pas retrouvé le

véritable, je suis mécontent, mal à Taise Ce passé

est ma vie. »

Un philosophe aurait deviné que lamour naîtrait de cette communauté de regrets; Mlle Dillon avait vingt-quatre ans, M. Guizot en avait quarante. Avec son instruction rare, son esprit développé, sa maturité précoce, Mlle Dillon prenait peu à peu dans le cœur de Guizot la place de la chère morte : « Elisa, disait-il, c'est Pauline jeune «. 11 avait vu se former cette âme; nul ne la connaissait mieux que lui; elle devenait chaque jour, dans ce milieu à la fois tendre et grave, une fdlc pour la mère de Guizot et presque une mère pour son fils François. Mais aimerait-elle ?

Une lettre du 13 juillet 1827, datée de IMombières, faisait prcssentii' un sentiment qu'elle n'avouait pas. « Tu me dis, chère amie, écrivait Elisa à sa sœur, (pie j'ai l'air d avoii' renoncé à me marier et que cela te désole. Tu te trompes, je suis persuadée, plus persuadée que personne, que le vrai

L HOMME PlUVE ET L HOMME POLITIQUE. 51

bonheur, s'il est de ce monde, n'y est que dans le mariage; et je le désire et j'en jouirai plus vivement que je ne le dirai jamais à personne, même à toi. Qu'on touche mon cœur, qu'on se fasse admirer, respecter, je serai la plus docile des esclaves, mais je ne me donnerai pas à moins, j'y suis décidée... ».

L'homme qu'il lui fallait, elle l'avait trouvé; elle iuimait tout ce qu'il aimait, même la mémoire de sa tante Pauline, dont elle n'était pas jalouse.

De son côté, Guizot écrivait à l'un de ses amis, M. Piscatory (25 août) : « J'étais sûr que vous me comprendriez et que vous jouiriez vivement de mon bonheur. Aussi j'étais pressé que vous le sussiez; certainement il me fallait ce que j'ai trouvé; quelque chose de moins, et je n'aurais pas pu me contenter de tout. Mais j'ai tout, absolument tout ce qu'il me

fallait J'hésite à dire à quel point je me trouve bien

traité par la destinée. J'ai peur quelquefois que ce ne soit trop bien. »

Le mariage eut lieu le 8 novembre 1828. Dès les premiers jours de son union , Elisa Guizot prit, comme Pauline, une large })art à la vie intellectuelle de son mari. C'était elle qui dépouillait la correspondance de la Revue Française et qui s'était chargée de la Revue bibliographique paraissant à la fin de chaque numéro. Elle accomplissait cette tâche délicate avec autant de justesse que de goût; elle aidait son mari à recueillir des matériaux pour la préparation de son cours. Guizot menait de front un travail écrasant; il trouvait le temps de s'intéresser

aux travaux de ses amis, spécialement à ceux de INI. de Barante, qui préparait alors une Histoire du Parlement de Paris dont il n'a écrit que l'Introduction. La pénétration de son esprit était extraordinaire.

« Si je ne m'abuse, écrivait-il, le 3 août 1829, à cet ami fidèle, vous serez conduit à expliquer beaucoup de choses par la variété des origines; c'est le fait dont je suis le plus frappé dans toute notre ancienne histoire : elle est prodigieusement complexe ; une foule de causes et d'éléments hétérogènes y ont concouru; aucun assez fort pour dominer seul, assez apparent pour tout éclairer. Il n y a presque aucun fait oii l'on ne retrouve, en y regardant de près, du romain, du germain, du laïque, du religieux, du jiaïen, du chrétien, du despotisme et de la barbarie. Il ne s'est jamais vu un tel pêle-mêle, et le grand secret de la nouvelle école historique sera, je crois, de bien constater partout la présence de tous ces éléments, et de faire à chacun sa part. »

11 guidait, dans ses projets d'une Histoire de L'Aquitaine, un autre de ses amis, un de ses futurs collaborateurs politiques, M. Dumon, et il lui indiquait, dans une lettre de la même époque, les sources où il devait puiser. Ces hommes supérieurs appartenant à l'opposition constitutionnelle attendaient les événements dans un laborieux recueillement. Le ministère Polignac les mit tous debout. Les événements en effet étaient proches.

Le 21 août 1820, Ouizot soiiue l'alarme dans une lettre à M. de liaraiitc ;

« Mon cher ami, vous vo^'ez leurs débuts On

demandait hier à Labourdonnaye ce qu'il comptait faire : « Je ne s^is rien, je ne veux rien, je ne fais « rien, j'ai six mois devant moi ». — C'est là en effet toute leur politique. Si la Chambre devait se réunir demain, peut-être tomberaient-ils aujourd'hui, peutêtre feraient-ils après-demain un coup d'Etat; l'un

et l'autre est possible Le bon plaisir qui les a

élevés peut les soutenir à tout prix. Nous verrons, mais, à coup sûr, la crise décidera bien des choses. Elle avancerait fort, si le Journal des Débats était acquitté; tout donne à croire qu'il le sera en cour royale, le tribunal de première instance est moins sûr. Ils ont là un rude ennemi et qui leur fait chaque

jour plus de mal Quoi qu il en soit, tenez que le

printemps j^rochain ne nous trouvera pas ce que nous sommes. Nous aurons triomphé ou nous en serons à délibérer s'il faut paver limpôt »

Les portes de la vie politique s'ouvraient pour Guizot peu de jours après cette lettre. Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin fit vaquer un siège à la Chambre des dé|)ulés, où il représentait les arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Evêque; les hommes les plus considérables du parti libéral vinrent offrir à Guizot leur concours. Il n'avait jamais habité, ni même visité la Normandie, néanmoins toute la jeunesse intelligente du Calvados patronna avec ardeur sa candidature; elle fut appuyée à Paris par toutes les nuances de ro|)position, depuis Lafayetle, Pioyer-Collaid, le duc

54 CUIZOT.

de Broglie, Dupont de l'Eure, d'Argenson, jusqu'à Berlin de Vaux et Chateaubriand. Guizot pour recevoir le baptême libéral était allé passer huit jours au château de la Grange, chez le Patriarche de la liberté.

Soutenu par un grand mouvement d'opinion, il fut élu le 23 janvier 1830 à une forte majorité. Le lendemain du jour où son élection fut connue à Paris, il faisait sa leçon à la Sorbonne; au moment où il entra dans la salle, l'auditoire entier se leva et des applaudissements éclatèrent. 11 connut alors les émotions de la popularité qu'il ne devait plus retrouver. Berryer et lui, nouveaux venus l'un et l'autre dans la Chambre des députés, montèrent pour la première fois à la tribune, lors de la discussion de l'adresse des 221, l'un pour attaquer le projet de rédaction, l'autre pour le soutenir.

On sait que le 10 mars, Charles X prorogtail la Chambre et, le 1(5 mai, prononçait sa dissolution. Lo sort en était jeté !

Guizot était du côté de la résistance légale couimt» s'il eût vécu du temps de Charles I" d'Angleterre. Membre de la société Aide-toi, le Ciel t'aidera, il ne reculait pas, en prévision d'un coup d'Etat, devant le refus de l'inqx')!.

Assuré de sa réélection dans le (>alvados, il partit pour ?s^îmes afin de prêter à ses amis le secours de sa parole et de son action. Il ('(rivait à sa feiiimc (20 juin) : « Sois tranquille, s'il y avait jamais dans ma vie politique quchpic danger, je le voudrais près

de moi; je t'y appellerais si tu n y étais pas naturellement. Nous sommes unis pour la bonne et la mauvaise fortune Au milieu de 1 orage, nous serons

ensemble, nous le combattrons ou nous le supporterons ensemble »

Les tendances de l'esprit conservateur de Gui/ot se manifestent à travers ses ardeurs d'opposition. 11 eût préféré que les revendications politiques fussent toujours contenues dans les voies légales; il n'entrevoyait qu'avec inquiétude les aventures; dans ses vues sur l'avenir el dans ses jugements sur les choses humaines, une autre tendance s'accuse en lui, c'est la nature de son esprit religieux.

« Personne, dit-il, dans une lettre datée du mèine mois, n'est plus fermement confiant que moi dans la Providence, plus soumis de cœur à sa volonté; mais lorsque ma transformation intellectuelle s'est accomplie, lorsque mes idées se sont fixées, mes regards .se sont surtout dirigés vers l'ensemble des choses, sur la destinée de l'humanité, le cours, les lois, le but de son développement. C'est là surtout que l'intervention divine a éclaté à mes yeux, que j'ai reconnu clairement, irrévocablement la pensée et la volonté suprêmes. Je les trouve manifestes dans l'histoire du monde, d'une façon aussi certaine que dans la marche des astres; je vois Dieu dans les lois qui règlent le progrès du genre humain aussi présent, aussi évident, bien plus évident, selon moi, que dans celles qui président au lever et au coucher du soleil. Quand il s'agit des desseins

5r, GUIZOT.

de Dieu sur chacun de nous, je me confie, je m'humilie, cai* je me sens dans les ténèbres; quand il s'agit du dessein de Dieu sur le genre humain, je contemple et j'adore, car le jour m'inonde de toutes paris. »

Sa femme, qui était restée à Paris et qui voyait de plus près les événements, lui adressait des notes où elle pressentait un coup d'Etat; toute sa préoccupation, dans cette conjecture, était de ne pas être séparée de son mari.

« Je te l'ai déjà dit, mon l)ien-aimé, lui écrivaitelle à Nîmes, et je veux te le redire : si les mauvais jours venaient pour les amis du |)ays, je te réponds de mon courage, mais à une seule condition, c'est c|ue je sois partout avec toi, pi-enaiit ma ])art de hi ))eine et même du danger. »

Pleine de bon sens et (raut<)ril('', clic dirigeai! seule la Revue Française , ])endaut que son mari était dans le Midi. En juillet, les responsabilités grandissant, elle lui envoie ce (b-rnier mot qui cU'uole bien l'état d'esprit de la bourgeoisie iVaneaise à la veille de la révolution de IS.'iO : « Ainsi que le disait huly Essex, agis comme si tu n'avais ni femme, ni enfant. Gela m'arrache le cdMir de le (lire, mais je le dis, parce f[ue pour moi-même j'aime mieux ton lioiineui' et ta conscience qne ta présence. »

Quelles femmes se sont associées à la destinée de M. Oni/ot! Quelle vigiu'ur de caractère unie à des âmes lendi'es! Va comme il faut être entré dans sa

L HOMME PRIVi: ET I, HOMME POLITIQUE. 57

vif domestique et dans ses affections pour juger avec équité l'homme d'Etat cjui va se révéler!

11 quittait Nîmes le 23 juillet, content des élections auxquelles il avait concouru, satisfait des disposilitms générales qu'il avait rencontrées, et anxieux de savoir comment il faudrait s'y prendre pour faii-e prévaloir dans les Chambres et accepter par (Charles X les vœux résolus, mais modérés et honnêtes du pays. Ce fut seulement le 26, en passant à Fouilly, qu il sut par le courrier de la poste la première nouvelle îles Ordonnances. Arrivé à Paris le 27, à cinq heures du matin, il recevait à oii/e heures un billet de Casimir Perier qui 1 engageait à se rendre chez lui, où quelques-uns des déj)ulés devaient se réunii'. « La lutte était à ])eine commencée, et déjà tout l'établissement de la Restauralion, institutions et personnes, était en visible <'t pressant péril. »

La vie de Guizot va se confondi-e avec Ihisioire même de la France pendant dix-huit ans. Nul n'était mieux préparé que lui pour monter au pouvoir. Il avait quarante- trois ans; ses doctrines, ses crovances, son jugement, sou caractère sont arrêtc's et ne changeront pas, mais il lui restait à subir la plus dangereuse des épreuves, et la ])lus décisive, celle ilu gouvernement. Comment en sorlira-t-il?

58 fiUIZOT.

Nous entrons avec Gnizot dans l'époque où il a touché de près, et avec ([uelque puissance, aux allaircs de la France. 11 avait l'espril plein do la l'évolnlion de 1688 en Angleterre, de son succès, du gonvernemenl libre quelle avait fonde'-. 11 a cependant adirnu'dans nefi Mémoires que s'il eût dépendu dn roi [^onis- Philippe de consolidei' définitivement la reslanralitni, il eut, sans hésiter, pour lui-niêine et ])oim" sa famille, comme poui' la Fi'ance, préféré la séciirili' de cet avenii' aux perspectives que la révolution de Juillet pouvait lui offrir.

Homme de gouvernement, duizot, dès le premiei' jour, fut effrayé du spectacle auquel il assistait de très près. Il prit dès lors la résolution de se vouer corps et âme à la résistance dans la légalité.

Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la commission municipale, sous l'influence de Mauguin (que Guizot exécute en quelques lignes, dans un de ses jxu'traits où il excelle), s'était donné le ])laisir de nommer des commissaires, aux divers départements ministériels. C'est ainsi qu'elle avait nomun'" Gui/ot conunissaire provisoire à l'Instruction pnliliepie. Le lendemain, 1*^'' août, le duc d'Orléans, c(UiMne Lieutenant général du royaume, l'appelait au Ministère

L HOMMK PRIVE ET L HOMME POLITIQVE. 5'.»

lie l'intérieur. Bien que le premier cabinet fût [)artagé entre les deux tendances qui s'étaient manifestées lors de la revision de la charte, Guizot, quoique frappé de ce défaut, se mit résolument à l'œuvre.

Il passa trois mois au Ministère de l'intérieur, occupé à réorganiser l'administration, donnant ses audiences à quatre heures du matin. Ses forces s'écoulaient rapidement, « comme les eaux d'une source, dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épuiser ». Sa fatigue était devenue à ce point visible, cju'un jour, au conseil, Casimir Perier, qui lui portait de 1 intérêt, dit au roi : « Sire, vous avez besoin encore longtemps de M. Guizot, dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à voire service ».

Au milieu de ce surmenage qui suit les jours de révolution, son ami M . Lenormant lui amena à dt'-jeuner Rossini, à qui les journées de Juillet avaient causé quelcjue déplaisance. Le Ministre de l'intérieur causa avec abandon, et Rossini le frappa « par son e-;prit animé, varié, ouvert à toutes choses, gai sans vulgarité, et moqueur sans amertume ». L'auteur du Barbier et de Moïse quitta Guizot après une demi-heure de conversation agréable; mais cette visite avait, en changeant le cours de ses idées, fait passer en lui comme un frisson de poésie, et il écrit cette page charmante qu'on trouve rarement sous sa plume :

'< Je restai avec ma femme que la personne et la

60 C.UIZOT.

conversation de Rossini avaient inlércssée. On amena dans le salon ma fille Henriette, petit enfant qui commençait à jaser et à marcher. Ma femme se mit au piano et joua quelques passages du maître qui venait de nous quitter, de Tancrcde, entre autres; nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps, oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille et absorl)é dans la présence de ces ol)jels de mon affection. Il y a près de trente ans. Il me semide que c'était hier; je ne suis pas de l'avis du Dante : un grand bonheur est à mes sens une lumière dont le reflet se prolonge sur les espaces mêmes quelle n'éclaire plus. »

Le tableau est d'un maître.

Le 2 novembre 18i^0, il quittait les affaires avec un sentiment joyeux de délivrance; son attitude politique se dessinait; si le procès des ministres de Charles X, par la façon résolue dont il fut conduit, l'avait rassuré, le sac de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois l'avait indigné, son âme religieuse avait été soulevée de dégoût. « De toutes les orgies, s'écrie-t-il, celles de l'Impiété révolutionnaire sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes contre leur vrai souverain. Et je ne sais, en vérité, l<-s(piels sont les plus insensés de ceux qui s'y jetèrent avec fureur, ou de ceux qui sourirent en les regardant. »

Du reste, dans ces premiers jours (h- la Monarchie nouvelle, le monde ne lui ulIVail plus le même

LHOM.Mi: PRIVÉ ET LllOMMli POLITIQUE. Gl

attrait. Les salons n'étaient plus le foyer de la vie sociale. « On n'y retrouvait plus cette variété et cette aménité de relations, ces conversations intéressantes sans but et animées sans combat, qui ont fait si longtemps le caractère original et Tagréinent de la société française. » — 11 y avait ]iourtanl une maison où Guizot continuait de goûter ce charme social que le monde parisien ne possédait plus à ses yeux! C'était la société de Mme la duchesse de Broglie qui le lui donnait dans un cercle intime et choisi. Il s'est plu, en toute occasion, à faire ressortir les dons que celte femme rare possédait « avec autant de scrupule que de modestie, à savoiila vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élégante richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'àme ».

Guizot fit en mai 1831 sa première tournée électorale dans le Calvados, où il avait été élu trois fois de suite en son absence. Mme Guizot l'attendait à Broglie. Les lettres que son mari lui écrit contiennent des détails d'une observation gaie, comme sentent les cœurs restés longtemps jeunes. « 4 mai. — On désire vivement te voir, mon Elisa! Ce n'est pas une simple politesse qu'on me fait, partout on sait combien je t'aime et ce que tu es pour moi ; on s'intéresse à nous, comme à un bonheur rare, à un agréable spectacle. Qu'en savent-ils pourtant? mais les hommes n'ont pas besoin pour en être charmés, de parcourir et de connaître vraiment le paradis. 11 suffit que la porte s'entr'ouvre un moment à leurs

yeux, et que ses perspectives se laissent entrevoir de loin. »

« 0 mai. — Je me promène, sauf les aventures, dans un roman de Scott.... Sauf un très petit nombre de personnes, la vie intellectuelle n'est presque pour rien dans ce que je vois; c'est la vie réelle, avec ses affaires, ses intérêts, toute la variété des conditions et des caractères. Mais la comédie domine. »

« 8 mai. — • A Beaumont, on a tiré trois coups de canon, à mon arrivée, et trois coups à mon départ, avec des pièces qui servaient jadis à la défense des moines de l'Abbaye, dans leurs querelles avec les haljitants du Bourg. Pauvres moines! que diraientils, s'ils voyaient leurs pièces braquées sur la place du Marché, à côté de leur abbaye en ruines, et servant à fêter l'arrivée d'un bourgeois venu de loin, comme l'un des maîtres du pays! »

« 10 mai. — Lizieux est en feu. L'opposition se reumait depuis huit jours pour empêcher que j'eusse une entrée. Elle a réussi à m'enlever la musique. Le chef de musique est commis-greffier du tribunal. Le Président et le Procureur du Roi l'ont menacé de la perte de sa place. 11 a délibéré; mais sa femme et ses enfants l'ont emporlé sur moi. Je n'ai eu que les tambours. »

Toute cette correspondance est d'une originalité l)i(piante. Réélu député, Guizot renti-a à Paris, pour soutenir Casimir Perier. Depuis le 12 mars i8.'U, ce grand ministre avait pris les rênes abandonnées.

L HOMME l'IilVÉ ET L HOMME POLITIQUE; (33

11 gouvernait avec vigueur, sans lois d'exception, avec l'appui de Guizot et de ses amis.

« La charrette est retournée du bon côté, écrivait-il à M. de Baranle. Depuis quelques jours même, elle commence à marcher et l'effet en est déjà visible. Je suis toujours et plus que jamais convaincu qu'une administration sensée, agissante, résolue, marchant droit sur ses adversaires, ralliera une majorité capable, très capable de lutter avec courage, contre l'anarchie. Casimir Perier est le noyau d'une administration pareille. Il a le jugement politique et le courage politique. Amis ou ennemis, tous le prennent au sérieux. C'est beaucoup, c'est plus de la moitié : vn tout, voilà la révolution de Juillet couj)ée en deux, un parli de gouvernement et un parti d'opposition. »

C'était en effet le caractère des événements qui s'accomplissaient.

La naissance d'une seconde fille venait d'accroître le bonheur domestique de Guizot, lorsque le choléra éclata à Paris. Pendant vingt-quatre heures, Guizot fut violemment atteint. Les soins les plus habiles et la fermeté d'âme du malade le tirèrent bientôt de tout danger. Casimir Perier, frappé à son tour, rendait le dernier soupir. Guizot avait employé sa première sortie à aller lui rendre visite. Perier était à l'agonie; on craignit l'émotion d'un adieu, et Guizot fut j)rivé de cette consolation. Mais il a parlé de lui dans ses Mémoires comme son ami eût voulu qu'on en parlât.

Les émeutes de Juin avaient succédé aux émotions

64 <;lizot.

du choléra. « La mort du grand homme de gouvernement qui avait dirigé le vaisseau d'une main si forme, le laissait violemment battu par les flots. » La société française se reprenait, et le moment était proche où Guizot allait rentrer aux affaires.

Sur le conseil de M. de Talleyrand, le roi avait fait appeler le duc de Broglie, qui avait répondu qu'il n'entrerait dans aucun cal)inet sans le concoui's de Guizot. Le ministère du 11 octobre fut cnliii formé, sous la présidence du maréchal Soull, « Gasct)n sérieux, habile à se servir pour les affaires [)ubliques, comme pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire ». ^L de Broglie avait le portefeuille des Affaires étrangères, M. Tliiers celui de l'Intérieur et M. Guizot celui de l'Instruction publique. « Puisque vous deviez rentrer dans la fournaise, lui disait Royer-Collard le 14 octobre, j'aime mieux que ce soit par le Ministère de l'instruction publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le mérite d'y aller; vous n'y êtes pas exposé en signe de provocation. »

Pendant quatre ans, avec des intervalles de crise, Guizot a été chargé du Ministère de l'instruction publi(|ue, cl il a touclié à toutes les (Questions cpii

s'y rattachent. On pput dire que, depuis la Révolution française, il n'y a pas eu un « grand maître de l'Université » plus complet, ayant plus d'initiative, plus d'autorité, plus de compétence que lui. Si, parmi les entreprises qu'il a tentées, quelques-unes des plus importantes ont échoué, la plupart ont été le germe des progrès depuis lors accomplis dans toutes les branches de l'enseignement; mais son titre plus spécial à la renommée est la loi sur l'Instruction primaire.

Pendant qu'il se préparait à la tâche qu'il s'était imposée, une douleur inattendue venait encore le frapper.

Mme i^lisa Guizot. le 11 janvier 1833, lui avait donné un fils, l'objet impatiemment attendu de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se rétablir. Onze jours après ses couches, elle se leva pleine de confiance et l'inspirant autour d'elle. M. Royer- Collard vint lui rendre visite. Elle voulut le recevoir et causa gaiement avec lui. En sortant, il se retourna vers Guizot : « Elle est très bien, lui dit-il, veillezy pourtant. L'âme est plus forte que le corps. C'est une de ces natures héroïques qui ne se doutent pas du mal, tant qu'elles ne sont pas vaincues. » Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit. Elle contenait péniblement le délire, en présence de son mari. « Va-t'en, va-t'en, lui disait-elle, je ne veux pas que tu m'entendes déraisonner. » Six semaines après, le 11 mars, elle rendait le dernier soupir.

« Jusqu'au dernier moment, elle reconnut son mari. Sa main ou ses regards le cherchaient encore, lorsque sa tête s'affaissa pour toujours sur l'oreiller. »

« Non, vous ne lui écrirez plus, disait Guizot à sa bellë-sœur Mme Decourt, vous ne la verrez plus à table, dans sa chambre, nulle part; elle n'est ])lus à sa ])lace. Pouvez-vous le croire? En êtes-vous bien sûre? Pour moi, vingt fois, cent fois le jour, je l'attends comme si elle allait venir. Je la cherche comme

si je devais la trouver Je la perds chaque jour un

peu ])lus Déjà, j'ai usé le papier qu'elle avait

louché, les plumes qui lui avaient servi. Tout disparaît, tout se renouvelle avec une rapidité qui me déchire l'âme. Oh ! si je pouvais rendre toutes choses immobiles, immuables, arrêter, fixer ma vie tout entière au moment où elle m'a quitté, je souffrirais mille fois moins! Je voudrais ne parler que d'elle, ne paraître occupé que de sa mémoire. 11 me semble que je lui manque, en étant autrement, que je lui dérobe quelque chose de ce qui lui revient. Et pourtant, il le faut, je le dois. Que la volonté de Dieu soit faite et la sienne ! »

Le travail opiniâtre et les luttes à la tribune pouvaient seuls distraire son âme meurtrie. Quand il imi avait fini avec les affaires, il restait seul avec ses enfants, avec sa mère et souvent avec Mme la ducliesse de lîroglie, « dont la syuqiathi(pie amitié lui fut dans cette épreuve très (U)uce et secoiirable ».

Ce fut poui- lui, à celle douloureuse épo([ue, une circonstance propice que le projet de loi sur l'In-

struction primaire se trouvât à l'ordre du jour. En entrant au Ministère de l'instruction publique, il avait eu cette œuvre-là particulièrement à cœur. Malgré sa résistance aux théories démocratiques en politique, il avait une sympathie sérieuse pour les besoins, les désirs des masses populaires. Mais, surtout préoccupé des détresses morales, il tenait pour certain que pour améliorer la condition des hommes c'est d'abord leur âme qu'il faut épurer et fortifier. Notre temps, quia fait tant de sacrifices pour cette grande cause, n"a pas placé plus haut son idéal; mais une différence importante caractérisa les efforts tentés en 183.) pour atteindre ce but. Guizot pensait que l'éducation po])ulaire devait être donnée et reçue « au sein d'une atmosphère religieuse ». « Si le prêtre se méfie ou s'isole de l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant, non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est perdue. »

Guizot constate qu'il rencontra dans la Chambre des députés et même dans le pays un sentiment de méfiance et presque d'hostilité contre l'Eglise et aussi contre l'Etat : « Ce qu'on redoutait surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir central. Ce qu'on avait à cœur de protéger d'avance, par la loi, c'était l'action des autorités municipales et 1 indépendance des instituteurs envers le clergé. »

Malgré ces objections, la loi sur l'instruction primaire fut bien accueillie; elle fut discutée et votée

68 GDIZOT.

avec faveur, et sans altération essentielle. Son exécution exigeait des mesures administratives et une indication morale. Guizot adressa aux préfets et aux recteurs des instructions détaillées qui sont des modèles. 11 créa un recueil périodique, sous le titre de Manuel général de l'Instruction primaire.

Trois semaines après que la loi eut été promulguée, il l'envoya directement aux 30 300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre, où il s'appliquait non seulement à leur en faire bien comprendre l'mtention et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau de leur mission sociale.

Lorsque le projet de cette lettre lui avait traversé l'esprit, il en avait parlé à Charles de Rémusat, qui était encore un de ses meilleurs amis; il le pria de préparer une rédaction. La lettre fut donc rédigée par Charles de Rémusat. Elle était parfaite et le ministre n'y fit presque })as de changements. « Je prends plaisir, dit Guizot dans ses Mémoires, à le rappeler aujourd'hui. » Et il ajoute cette réflexion mélancolique : « Les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir, survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie ».

Pour compléter l'ensemble de ses réformes dans l'éducation populaire, Guizot y ajouta la création des inspecteurs j)rimaires.

Quant à l'enseignement secondaire, il entendait en réformer les méthodes ot la destination. Dans une lettre du 20 août 1832, au duc do Rroglie, il »''met-

l'homme PlilVÉ ET L HOMME POLITIQUE. tiO

tait des idées qui sont bien en avant du temps où elles ont été formulées :

« Il y a là quelque chose qui ne répond plus à l'état actuel, à la pente naturelle de la société et des esprits. Je ne sais pas bien quoi, je le cherche. Pour rien au monde, je ne voudrais abolir, ni seulement affaiblir cette étude des langues, la seule vraiment fortifiante et savante à cet âge. Je tiens essentiellement à ces quelques années passées en familiarité avec l'antiquité; car si on ne la connaît pas, on n'est qu'un parvenu en fait d'intelligence. La Grèce et Rome sont la bonne compagnie de l'esprit humain, et au milieu de la chute de toutes les aristocraties, il faut tâcher que celle-là demeure debout. Je regarde aussi en gros la vie du collège, cette vie pleine d'affaires et de liberté, comme intellectuellement excellente. De là seulement sortent des esprits forts, naturels et fins à la fois, des esprits très exercés, très développés, sans aucun tour factice, sans aucune empreinte particulière. Je suis de plus en plus frappé de l'avantage de l'éducation classique; et cependant, je conviens, je vois, dans la personne de mon fils, qu'il y a là quelque chose et quelque chose d'important à changer. L'enseignement est trop maigre et trop lent. Il y a trop loin de l'atmosphère intellectuelle du monde réel à celle du collège. Les méthodes sont adaptées à des classes très nombreuses, ce qui fait que les élèves forts sont sacrifiés aux élèves médiocres, et les classes sont très nombreuses, parce qu'une foule d'enfants ne trouvent

70 (iUIZOÏ.

nulle part ii apj)i'endre ce dont ils ont besoin cl envie. Pour dire vrai, le collège et presque tout notre système d'instruction publique sont encore faits à l'image de l'ancienne société. Les rêveries du xviii'^ siècle, les sottises de la Révolution en ce genre nous ont dégoûtés, et justement, des essais nouveaux qui ont si mal réussi, et, en rentrant dans l'ancienne voie, nous sommes retombés dans l'ancienne ornière. Il faudra en sortir, mais avec grand' peine et grande précaution. Car, malgré tout, nos collèges et leurs méthodes valent infiniment mieux que les méthodes et les écoles que nous auraient données M. de Tracv et M. de La[)lace, s'ils avaient pu donner quelque chose qui durât seulement autant (ju'eux. »

Guizot ne put cependant porter dans l'enseignement secondaire le même esprit de réforme que dans l'enseignement primaire. Une question préliminaire dominait toutes les autres en cette matière, celle de la liberté de l'enseignement. Il en était partisan; mais le souvenir des luttes de la Restauration, la crainte de l'influence des jésuites pesaient sur l'opinion de la bourgeoisie française; elle n'acceptait pas encore le principe de la liberté de l'enseignement et le projet de loi préparé par Cuii/ol, voté à coiitrc-cinu- par la Chambre des députés, n'alla pas au LuxcMiibourg et tomba avec le ministère.

Les vues de Guizot sur les réformes de l'enseignement supérieur n'étaient pas moins originales, ni moins élevées. 11 avait remarqué que nos déparle-

L HOMML PniVE ET L HOMME POLITinUi:. 71

Mienls ne voyaient plus habituellement, ainsi que nos provintcs autrefois, des hommes considérables j)ar les lumières et les goûts intellectuels, comme par leur situation sociale, rester fixés dans leur ville natale ou leur campagne, et y vivre satisfaits, répandant autour deux les trésors de leur intelligence, comme ceux de leur fortune. Il n'avait garde de croire que les quelques facultés des lettres, des sciences ou de droit, placées çà et là, loin de Paris, pussent avoir la vertu de guérir ce mal, produit et fomenté par tant de causes. Ce fut Ihonneur de Guizot de penser que, parmi les remèdes à employer, lun des plus praticables et des plus eîficaces était la création de quelques grandes universités, vrais foyers d'études et de savoir; mais pour répondre à leur destination, de tels établissements devaient être complets et éclatants par le nombre des chaires, la multiplicité et la variété des enseignements, des laboratoires et des moyens de travail. Quatre villes, Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, en dehors de Paris, avaient paru à Guizot celles qui, à tout prendre, offraient à cette conception nouvelle de l'enseignement supérieur les meilleures chances et satisfaisaient le mieux aux besoins généraux de la France.

Un demi-siècle s'écoula avant qu'une pareille idée, si bien faite, ce nous semble, pour réunir tous les esprits élevés, eut pu être formulée dans un jirojet de loi et être présentée au iiarlement. On sait comment cette impoi'tante réforme a échoué au Sénat.

Si, pendant son ministère, Guizot fut impuissant à réaliser ce noble rêve, il fut plus heureux dans une série de créations destinées à développer les études historiques; et, d'abord, il fit de l'enseignement de l'histoire dans les collèges l'objet d'un enseignement spécial. Il fonda la Société de l'Histoire de France et décida la publication par le Ministère de l'instruction publique de la grande collection des Monuments inédits.

Enfin, comprenant qu'il y avait intérêt pour le gouvernement de Juillet à se montrer le bienveillant protecteur des travaux de l'esprit humain, il rétablit, dans l'Institut, la classe des sciences morales et politiqnes, fondée en 1795 par la Convention et supprimée en 1803 par Napoléon, alors premier consul.

Tandis que Guizot donnait à son i)assage au Ministère de l'instruction publique un éclat et une prépondérance justifiés, la politique intérieure n'était pas sans embarras. Le duc de Broglie était sorti du cabinet, au mois de mars 1834, à la suite d'un échec devant la Chambre des députés. Le 18 mai, Guizot écrivait à M. de Barante : « La retraite très fondée de Victor m'a mis dans une situation, je ne dirai pas difficile, mais douloureuse, si l'on j)eut appeler cela de la douleur. Pour rester, lui partant, il me fallait trois choses : que son successeur lui agréât pleinement; que ma position personnelle demeurât exactement la même; que, dans le remaniement du cabinet, notre poiitiipic fît un pas en avant au lieu de reculer. Les trois

L HOMME l'ItlVt ET L HOMME l'OLIÏIQUE. 73

conditions ont été remplies, je n'ai pas hésité. » Le 29 octobre 1834, après quelques tentatives pour trouver un nouveau président du conseil, Thiers, alors Ministre de l'intérieur, vint voir Guizot et ils tombèrent d'accord que la meilleure conduite était de se retirer et de laisser le champ libre au tiers parti. MM. Duchàtel. 1 amiral Rigny et Humann furent de cet avis, et ils allèrent porter leurs cinq démissions au roi. Après trois jours de durée, le cabinet du général Bernard, assisté du duc de Bassano, « qui s'était assis avec confiance au gouvernail de cette barque légèrement montée », disparaissait sans bruit. Louis-Philippe rappela l'ancien ministère, en lui demandant, non sans s^ourire, de reprendre les affaires. Il y consentit en choisissant le maréchal Mortier pour Ministre de la guerre et j)résident du conseil. Le maréchal ne put longtemps supporter ce fardeau, et, le 20 février 1835, le cabinet se vit de nouveau condamné à la recherche d'un président. Il fallait en finir; Guizot prit la résolution de ne plus considérer comme une fiction la présidence du conseil, et de faire tous ses efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul, parmi les défenseurs de la politique de résistance libérale, dont l'élévation ne devait blesser aucun amour-propi'e. Les Chambres et le public s'émouvaient de tant de lenteur et de tant d'incertitudes. Le 12 mars, le cabinet fut reconstitué, ayant pour président le duc de Broglie, Ministre des affaires étrangères.

La question de l'opporlunité de la conversion des

rentes fil l'objet d'un débat solennel. La denjundc d'ajournement appuyée par le ministère fut rejetée à deux voix de majorité. Le cabinet, résolu à ne pas accepter un tel échec, se démit.

Après quinze jours de fluctuations, Thiers se décida à accepter le pouvoir. Le Moniteur du 22 février 183() annonçait la formation du nouveau ministère. Thiers le présidait, comme Ministre des affaires étrangères : cette fois le faisceau des forces gouvernementales était rompu, 1 union qui s'était faite en 1832 était à jamais brisée.

Guizot rentra dans la vie de famille. Il aimait le pouvoir et pourtant il n'en sortait jamais sans éprouver un sentiment de bien-être, « comme un homme qui respire à l'aise en se déchargeant d'un pesant fardeau ». Une profonde tristesse le saisil, lorsqu'il rentra dans la petite maison de la rue Plumet, en ne ramenant pas celle qui naguère la remplissait de félicités; « mais c'était notre maison, et j y retrouvais le repos et la liberté, grand chaniic après des années de travail et de combat ». A dire vrai, il n'avait jamais, même aux alfaircs, ('it' inlidèle à ses souvenirs.

Il écrivait à Mme la duchesse de Broglie, 17 iioverabre : « Mon cœur est avec les morts; j'ai besoin de rechercher les dates, les lieux, doter la mousse, de relever la pierre, de saluer en passant; et non seulement pour ceux que j'ai aimés, comme Auguste (de Staëlj, mais pour tous ceux que j ai un peu connus. Ils sont aussi sur 1 autre rive, ils y sont avec ceux ({ui ont emporté là mon àme. Je m'épuise à la rappeler sans cesse, pour l'employer aux travaux de la terre. Dieu, je vous l'assure, a grande raison de laisser toujours quelques nuages entre les deux rives; si la perspective nous était parfaitement claire, si nous voyions là, devant nous, sous leur forme vive, et dans toute leur beauté, ceux dont le seul souvenir pâlit et efTace tout, il n'y aurait pas moyen de vivre et d'attendre; nous nous précipiterions. Priez pour moi! Demandez pour moi de la force! Personne ne peut savoir combien de fois par jour j'en manque, et crains d'en manquer bien davantage. »

Grâce à sa mère, le foyer de Guizot ne devint pas dései't. Elle recevait les visiteurs avec une gravité simple, qui inspirait l'intérêt, en commandant le respect. Un heureux incident littéraire lit en ce moment diversion aux tristesses de Guizot. Il fut élu, le 26 avril 1830, à l'Académie française, en remplacement de Deslult de Tracy; aucun concurrent ne se présenta pour lui disputer cet honneur. Il eut plaisir à composer son discours de réception.

cf II V a au moins dix ans, écrivait-il à M. Pisca-

/6 CUIZOT.

tory (6 août 1830), que j'ai dit à plusieurs personnes : Si je suis de l'Académie française, je veux succéder à M. de Tracy. Je mènerai le deuil du xviii* siècle, en très bon fils, qui accepte l'héritage, mais qui entend le gouverner autrement; je ne veux faire un discours, ni politique, ni philosophique, ni tournant autour d'une idée. Je me laisserai aller au cours du sujet, prenant chaque époque, chaque grand événement de 1754 à 1836, et en disant mon avis, à l'occasion de la place qu'y a tenue mon prédécesseur ou de l'opinion qu'il s'en est lui-même formée. Chemin faisant, je rencontrerai l'époque où M. de Tracy en 1794, en prison à quarante ans, s'est avisé de devenir philosophe, et je dirai aussi mon avis de sa philosophie, c'est-à-dire de la métaphysique du xviii*^ siècle, de la politique du xviii° siècle, de l'économie politique du xviii"^ siècle; car M. de Tracy a commenté et prétendu continuer Condillac, Montesquieu, Adam Smith, ^'oilà mon plan ou plutôt mon projet, car il n'y a point là de plan. Je veux que mon discours soit sans prétention; je serais bien fâché qu'il fût sans effet. »

Il se trouve que cette lettre est le meilleur résumé qu'on puisse faire du discours de réception do Guizol. Il produisit une grande impression.

Comme ses loisirs politiques le lui permettaient, Guizot satisfit un désir formé depuis longtenqjs. Il acquit en Normandie, au milieu de ses électeurs, une habitation cpii put devenir son lieu <le vacances et de retraite. Il réalisa sa modeste fortune et acheta

l'ancienne abbaye et la ferme du Val-Richer. 11 en confia les arrangements à son fils François. Guizot aimait trop l'action ]iour s'intéresser beaucoup à la campagne. Ce n'est que dans sa vieillesse qu'il devait en goûter le charme.

La crise politique allait d'ailleurs s'aggravant. Thiers avait résolu de proposer l'intervention de la France en Espagne pour y mettre fin à la guerre civile. Le roi Louis-Philippe était très opposé à cette mesure. Le 6 septembre 183(5, le cabinet se retira, et un nouveau ministère se constitua sous la présidence du comte Mole.

(xuizot et lui s'étaient souvent rencontrés chez l'une des personnes les plus propres à rapprocher des hommes qu'elle avait quelque dessein d'unir, « chez une femme d'un esprit original et pleine d'art avec abandon », Mme la comtesse de Castellane. Le comte Mole désirait avoir Guizot comme collaborateur; il lui offrit le portefeuille de l'intérieur. Guizot ne voulait que rentrer au Ministère de l'instruction publique et il accepta à cette condition l'alliance avec M. Mole; mais il reconnaît dans. ses Mémoires qu'il se trompait et qu'on ne gouverne pas efficacement avec des combinaisons factices. Le projet de loi relatif à la disjonction des poursuites, en cas de crimes commis à la fois par des militaires et par des personnes de l'ordre civil, présenté par le cabinet, à l'occasion de l'attentat de Strasbourg, avait été rejeté par la Chambre des députés à une majorité de deux voix. La faiblesse et la dissonance du minis-

tère éclatèrent. « Je restais, dit Guizot, le représentant de la politique de résistance, et Mole se préparait à devenir le chef de la politique de concession. » Leur rupture et la dissolution du cabinet furent, en peu de jours, des faits accomplis, et le Moniteur du 15 avril 1837 annonçait que le ministère Mole s'était reconstitué. Pendant trois années, Guizot ne devait plus rentrer aux affaires.

Une douleur nouvelle venant s'ajouter aux anciennes, toujours saignantes, avait contribué à sa retraite. Le 15 février, il avait perdu son fds aîné François, l'enfant de Pauline de Meulan. Une pleurésie l'avait enlevé à vingt-deux ans. Compagnon le plus aimable et le plus sûr de son père, il prenait déjà part à ses luttes et ressentait les injustices des partis. Les attaques injurieuses l'étonnaient et l'indignaient : « (larde tes saintes colères, mon cher enfant, pour de plus sérieuses causes, pour de plus dignes adversaires, lui répondait ce père l)ien-ainié, je les trouve très naturelles et je t'en aime mieux, mais je serais désolé de te voir user ton âme à sentir et à repousser de telles sottises; quiconque fait un peu de bien en ce monde encourt beaucoup de liaiiies et suscite beaucoup de mensonges. »

Doué d'un jugement droit, François tenait son père au courant de l'état des clioses, pendant son absence. Il était resté au Val-Riclier pour surveiller les réparations. Lorsqu'il revint à Paris, au mois de novembre, il rapportait un rhume; bientôt api'ès, une pleurésie se déclara. Dans la luiit <bi 15 février IH.'JT,

ce fils aîné, l'appui et l'espérance de tous ceux qui l'entouraient, s'éteignait sans agonie. Son père lui ferma les yeux et le conduisit à pied au cimetière. En rentrant dans sa maison désolée, il se jeta sur le lit de sa fille aînée, l'embrassa tendrement et lui dit tout bas : « Je n'ai plus que toi ! » — Elle n'avait pas huit ans. Il ne s'était jamais senti plus près de plier sous le fardeau. Avec les trois enfants en bas âge {[iii lui restaient, il ne pouvait pas mourir. Quoique son cœur fût las, il eut pourtant à souffrir encore.

N'oubliant pas ceux qu'il avait aimés, il n'a eu garde de passer sous silence le nom de la femme rare dont pendant près de vingt ans l'amitié lui avait été fidèle, à travers la bonne comme la mauvaise fortune. Mme la duchesse de Broglie mourait le 22 septembre 1838. (luizot a dit qu'elle fut une des plus nobles créatures qu'il ait vues apparaître en ce monde, et il lui appliquait le mot de Saint-Simon parlant du duc de Bourgogne : « Plaise à la miséricorde de Dieu que je la voie éternellement où sa bonté sans doute l'a mise ! »

La vie de Guizot est semée de ces deuils qui embrunissent l'existence entière, et il lui fallait toute sa force d'âme pour reprendre son rôle de défenseur des classes moyennes. Il ne manquait aucune occasion de justifier à la tribune leur rôle et leur prépondérance, et les deux discours qu'il prononçait en 1837 pour leur glorification eurent un tel succès que 20G députés se cotisèrent, et les firent tirer à 30 000 exemplaires.

80 C.UIZOT.

Nous touchons à l'une des fautes politiques du chef du parti conservateur.

La coalition contre le ministère Mole s'opérait dans les esprits, dans les entretiens, aussi bien que dans les votes. Guizot y entra ouvertement et activement. Il croyait que le drapeau de l'autorité était non pas abandonné, mais replié et voilé. Le souvenir de sa rupture avec le comte Mole en 1837 et le secret désir de prendre sa revanche ne furent-ils pas aussi sans influence sur l'adhésion de Guizot à la coalition de 1839? Il ne le nie pas. Il a reconnu du reste que la lutte fut plus forte que l'opposition ne s'y était attendu; sa confession est sans réticence : « Si la coalition avait fortement ébranlé le cal)inet, elle avait en même temps fortement compromis l'opposition. Nous avions manqué de mesure et de prévoyance » Lorsque, sur la demande du comte

Mole, le roi en appela de nouveau au pays, en prononçant la dissolution, Guizot s'efforça vainement dans des lettres rendues publiques de bien établir les motifs d'intérêt général qui l'avaient déterminé à entrer dans la coalition; le coup était porté.

Après les élections, \r cabinet se retira. Une laborieuse confusion suivit sa démission; une émeute fit cesser la crise, et le ministère <ki 12 mai 1830 se forma sous la présidence du maréchal Soult.

Si, dans ces intervalles de repos, nous suivons Guizot, nous le trouvons toujours laborieux, surveillant l'éducation de ses enfants, faisant même hi

guerre, dans ses lettres intimes, à la ponctuation défectueuse de sa fille Henriette.

Cette tâche n'eût pas suffi à remplir les loisirs que lui laissait la politique, si Jared Sparks n'avait fait paraître une édition des écrits et de la correspondance de Washington . Les éditeurs américains vinrent prier Guizot de choisir dans ce vaste recueil les lettres, les pièces qui lui paraîtraient propres à intéresser le public français et d'en surveiller la traduction et la publication. 11 se chargea de ce soin. I/étude qu'il consacra à la vie et au caractère de Washington, obtint, en Ainc-rique comme en France, un vif succès. Il en adressa un exemplaire au roi Louis-Philippe, qui, pendant son séjour aux l'^tats-Unis, avait personnellement connu le fondateur de la république américaine, et il reçut de lui 26 décembre 1839 une lettre dans laquelle il disait : « Vous ne savez que trop combien je suis j)rivé de paisibles loisirs. Cependant je tâcherai de lire au moins l'introduction dont j'entends parler, comme d un chef-d'œuvre. Mes trois ans de séjour en Amérique ont eu une grande influence sur mes opinions politiques et sur mon jugement de la marche des choses humaines. Washington n'était ni |)uritain, ni aristocrate, ni encore moins démocrate ; il était essentiellement homme d'ordre et gouvernemental, cherchant toujours à combiner et à exploiter de son mieux les éléments souvent discordants et toujours assez faibles avec lesquels il devait combattre l'anarchie et en prései'ver son pays. »

Guizot, en s'adonnant à ce travail, s'était efforcé, en effet, de trouver des analogies entre la politique de Washington et celle que ses amis et lui soutenaient depuis 1830. C'était la tendance de son esprit spéculatif et absolu de chercher des exemples dans l'Histoire, et un moyen d'influence pour ses idées.

Cependant nos affaires extérieures prenaient une grave tournure. La question d'Orient renaissait sous la forme d'une querelle entre le sultan Mahmoud et son vassal, le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali. Le maréchal Sébastiani était notre ambassadeur à Londres. Les hommes importants du cabinet se demandèrent s'il n'y avait |)as un moyen d'exercer plus d'influence sur la marche du gouvernement anglais. Sébastiani ne semblait pas l'interprète efficace de la politique que les récents débats de nos Chambres avaient fait prévaloir. Gui/ot avait soutenu cette politique; il avait rappelé cette parole de lord Chatham : « Je ne discute pas avec quiconque me dit que le maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question de vie ou de mort ».

Les ministres, amis ])articuliers de (lui/.ol, lui demandèrent s'il accepterait l'ambassade de Londres.

L HOMMi: PKIVE ET L HOMME POLITIQUE. 83

11 pressentait que la session de la Chambre des députés serait aussi embarrassante pour lui que pour le cabinet. Quelques mois auparavant, on lui avait proposé l'ambassade de Gonstantinople. 11 l'avait refusée; mais Londres le laissait près des affaires de France. Il accepta donc l'offre qui lui était faite, et il partait le 25 février pour Londres.

Il avait beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre, souvent discuté au parlement les questions de politique touchant ce grand pays, mais il ne l'avait jamais visité et il n'avait jamais fait de diplomatie. Il comprit vite et profondément la société anglaise, assistant à toutes les cérémonies, trouvant les Anglais parfaitement sincères, sérieux et gauches; mais comme Guizot n'était pas .sensible au ridicule du dehors quand le dedans ne l'est pas, cette gaucherie ne le faisait pas rire.

Le premier personnage pour lequel il ressentit un prompt attrait fut lord Aberdeen, le plus libéral des Tories, « es[)rit grave et doux, droit et lin, pénétrant et réservé, imperturbablement équitable ». Guizot entretint avec lui, toute sa vie, une corres* pondance intime. Mais à peine était-il arrivé à son poste, qu'un incident parlementaire faillit mettre fin à sa mission. Le cabinet s'était retiré le 25 février 1840. Le roi avait fait appeler M. Thiers et l'avait chargé de former un ministère. Guizot se demandait s'il resterait à son poste; M. le duc de Broglie lui écrivit de garder ses fonctions et Guizot lui répondait (4 mars 1840) :

84 CtlZOT.

« Vous avez raison, mon cher ami, et je le pensais avant d'avoir lu vos raisons. Il serait injuste et déraisonnable à moi de me retirer après tout ce qui nous a été offert, et lorsque deux de mes amis font partie du cabinet, où d'autres seraient entrés s'ils avaient voulu. Le danger que le nouveau cabinet ne dérive

à gauche est grand Le jour où la déviation serait

réelle, je prendrais à l'instant mon parti — »

Il avait aussi à cœur de s'expliquer avec Charles de Rémusat, qui était mem])re du cabinet : Guizot ])révoyait qu'une voie politique différente conqiliquerait un jour tristement des relations qui « lui resteraient chères, même quand elles cesseraient d'être intimes». Il lui écrivit donc dans le même sens qu'au duc de Rroglie, et il resta à Londres.

Tout en suivant de près avec lord Palmerston les négociations sur les affaires d'Orient et en montrant ses aptitudes dans sa correspondance diplomatique, il étudiait de près la société anglaise.

Les affaii'es d'Orient ne furent pas la seule préoccupation du nouvel ambassadeur. Il fut chargé par M. Thiers de demander la restitution des restes de l'empereur Napoléon. « Réussissez dans cette affaire, lui écrivait le Ministre des affaires étrangères, et nous vous en laisserons tout l'honneur. » Tous les détails se rattachant à celte question délicate furent tranchés par Guizot avec habileté et dignité, et l'on ne })cut (jue s'i'-Idiiiki-, apiés la pari qui! a prise au succès, (pie son nom n'ait pas (Hé prononcé à la Chandjre, ni ailleurs, dans les brillantes discussions

inspirées jiar le transfert des cendres du prisonnier de Sainte-Hélène; il semble, dans ses Mémoires, que la susceptibilité de Guizot ait été atteinte par ce silence.

Sa popularité à Londres lui Ht oublier ces petites blessures. Depuis Sully et Ruvigny, il était le premier Français protestant que la France eût envoyé en Angleterre. Ses ouvrages lui avaient valu l'estime des lettrés; politiquement, on le connaissait comme libéral et conservateur. Les Whigs lui savaient gré de son attachement aux principes du gouvernement libre et les Tories de sa résistance aux tendances anarchistes. La haute société anglaise était, en 1840, intéressante. HoUand-House, « le Home du parti dos ^^'lligs », avait laissé à Guizot une forte impression.

Les Whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs des honmics éininents qui, par leurs écrits, agissaient puissamment sur lOpinion. Guizot contracta avec plusieurs d'entre eux des rapports de bienveillance ou même d'étroite amitié.

M. Hallam fut un de ceux avec qui il se lia le plus intimement. Dans la préface de la seconde édition de son Histoire constitutionnelle de l'Angleterre, Hallam avait parlé de Guizot en termes dont ce dernier avait été touché. H le reçut donc en 1840 avec un empressement qui devint de l'amitié. C'est à sa table que Guizot rencontra Macaula}-, c|ui lui servit de cicérone dans sa visite à l'abbaye de AYest-

inster. 11 ébloiiil noire ambassadcui' ce jour-là par l'éclat, la variété et l'agrément de son savoir. Il fit plus : il lui donna, après la révolution de 1848, une preuve de l'impartialité à laquelle un vigoureux esprit peut s'élever. Guizot exilé voulait que son fils Guillaume reprît à Londres ses études classiques interrompues. Il hésitait entre deux grands établissements, le Collège de Londres, fondé par les Whigs sous le roi Guillaume IV, et le Collège Royal (King's Collège], fondé vers la même époque sous le patronage de l'Eglise anglicane. Guizot consulta ÏMacaulay sur le choix. « Vous m'interrogez comme père, lui dit-il, je ne vous répondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru avec mes amis ^vhigs à la fondation de l'Université de Londres et de son collège : envovez votre fils au King's Collège. C'est le meilleur. » Guizot le remercia de sa sincérité et suivit son conseil.

Il vovait moins les Tories. Il se lia cependant, chez lad}' Jersey, avec les plus illustres d'entre eux : lord Lyndhurst, lord Ellenborough , lord StrafTord de Redcliff, sir Robert Peel et sir John Croker.

Guizot n'était pas insensible aux petits plaisirs mondains. Il savait se défendre conli-e leur ennui et ne s'en impatientait pas. 11 avait du i-este toujours besoin de croire qu'il voulait ce (pi'il faisait ; mais ni les travaux de la vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne lui avaicul )aiuais sulli. Il lui fallait l'abandon, le calme et la chaleur du loyer domestique. Aussi sou séjour à I^ondres est-il le

L HOMME PniVi: ET L HOMME POLITIQUE. 87

moment où il a entretenu une plus longue corres- ])ondance avec sa mère, avec sa fille aînée Henriette. Le précieux volume que Mme de Witt a publié contient des lettres charmantes, et sur les sujets les plus variés. Le père, attendri, se plaît à raconter à ses enfants les incidents de sa vie d'ambassadeur qui peuvent les amuser, comme le dîner chez le lordmaire, avec la coupe d'amitié, tlie Loving Cup, ses visites chez les grands seigneurs anglais ou bien une s»'ance à la Chambre des communes, ou ses aventures à Windsor, le tout mêlé d'observations, de conseils sur des lectures, et des souvenirs du bonheur goûté ensemble au Val-Richer.

Cependant, la crise amenée par les affaires d'Egypte devenait plus vive à la suite du traité du 15 juillet 1840, d'où la France avait été exclue. Guizot était venu précipitamment d'Angleterre à Eu, pour entretenir le roi et M. Thicrs, et il était retourné à son poste après avoir embrassé sa mère et ses enfants. Quoique défendant avec habileté la ])olitique de la France, • Guizot pensait que nos intérêts avaient paru plus engagés qu'ils ne l'étaient réellement dans la fortune de Méhémet-Ali, et que pour ce client, si peu en état de se soutenir lui-même, nous avions compromis notre situation en Europe et provoqué notre isolement. 11 n'accusait personne des erreurs qui avaient amené cette situation; il reconnaissait qu'elles étaient nationales, répandues et soutenues dans les Chambres et dans le pays ; mais l'heure des mécomptes avait sonné, et c'était le cabinet de

INI. Thiers qui en portait le j)oids. Le parti conservateur ne l'attaquait plus, mais ne lui accordait pas confiance et dévouement. Quoiqu'il ne voulût pas la guerre, le ministère s'y était j)réparé avec ardeur, la croyant possible, et voulant du moins en inspirer la crainte à l'Europe. Quand les chances d un conflit devinrent pressantes , le roi Louis-Philippe s'arrêta sur la pente. De Paris, les amis de Guizol lui écrivaient d'agir, de manifester hautement son opinion et ses intentions.

Dès qu'il apprit la convocation des Chamljrespour le 28 octobre, il demanda à M. Thiers un congé, qui lui fut accordé. Les événements lui épargnèrent un embarras dont l'ainilié du duc de Broglie se préoccupait. Le 15 octobre, l'attentat de Darmès avait en lieu. Ce crime porta un dernier coup au cabinet. Il proposa au roi un projet de discours pour l'ouverture de la session. Le ton n'en plut pas à Louis-Philippe. Les ministres donnèrent alors leur démission, qui fut acceptée. Guizot quittait Londres le 25 octobre. A peine arrivé, le maréchal Soult vint le trouver au nom du roi, et le 2!) octobre, une ordonnance constituait le ministère nouveau. Gui/ot avait le portefeuille des Affaires étrangères.

XÏTl

11 devint le chef incontesté du parti conservateur, et il exerça le pouvoir en son nom, pendant plus de sept années.

Nous distinguerons sa politique étrangère et sa politique intérieure. Quand on lit aujourd'hui de sang-froid les discussions dans les Chambres, les notes diplomatiques puMiées, on est obligé de reconnaître que les ])atailh's sur certaines questions qui passionnèrent nos pères, sont des jeux d'esprit, en pi'ésence des noirs nuages qui s'amoncellent aujourd'hui à l'horizon. Si l'esprit de parti n"a pas disparu, les événements qui se sont accomplis depuis 1848, ont éclairé les hommes capables de s'instruire.

Bien que dans une étude littéraire nous ayons à nous mettre en garde contre la tentation d'écrire des pages exclusivement politiques, il est impossible de ne pas rappeler les principaux incidents extérieurs qui signalèrent le dernier ministère de Guizot. C'est aussi raconter sa vie.

Dans les complications qui agitaient l'Europe, il vit une occasion éclatante de ])ratiquer et de proclamer hautement une politique eu harmonie avec les besoins permanents de la civilisation pro-

gressive à laquelle aspire le monde. L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de système, tels avaient été jusqu'ici les mobiles de la politique extérieure des Etats. La foi religieuse ou politique avait .voulu se répandre en s'imposant; et, soit que l'un ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements avaient disposé arbitrairement du sort des nations ; la guerre avait été leur indispensable moyen. Guizot tenait pour certain f[ue ces divers mobiles ne correspondaient plus à l'état des mœurs, des idées et des intérêts sociaux. Il invof[uait l'étendue et l'activité de l'industrie et du commerce, le besoin de bien-être général, l'habitude des relations fréquentes et faciles entre les peuples, le goût invincible de l'association libre, de la discussion, de la publicité, en un mot, les faits caractéristiques de la société moderne. Le philosophe se demandait ce c[u'il restait de toutes les œuvres violentes et arbitraires ? Il ne se dissimulait cependant pas que notre histoire depuis 1780 « nous avait laissé un ébranlement fél)rile qui nous rendait la paix fade et nous faisait trouver dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse un plaisir aveugle ».

C'est contre ce courant ([uil avait à lutter. Dès les premiers mois du gouvernement de Juillet, il n'avait pas hésite'', et il avait choisi l'esprit supéi-ieur de la civilisation moderne, comme règle de son opinion dans les affaires étrangères. Il était, à ce point de vue, «n ])arfait accord avec le i-oi. i/idi'e de la paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait

I, HOMME PlilVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 01

pénétré très avant dans l'esprit et le cœur de Louis- Philippe; les iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent pour des motifs légers ou des combinaisons vaines, révoltaient son humanité et son bon sens.

En 1840, lorsque le cabinet du 20 octobre remplaça celui du i" mars, l'accusation, cpi'on lança aussitôt à la tète de Guizot, fut la paix à tout prix. Il démontra que l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandaient pas la guerre, et que le traité du 15 juillet ne contenait pas un cnsiis brlli. La solution que cherchait (ruizot était de faire cesser notre isolement, de rétablir le concert européen et d'y rentrer. La convention du 13 juillet 1841 eut cet effet. L'Europe avait senti le poids du vide que faisait dans ses conseils la France absente, et s'était montrée empressée de l'y rappeler.

Une autre c{uestion vint j)resque aussitôt s'imposer à l'attention du Ministre des affaires étrangères; ce fut celle du droit de visite.

Tout était difficile avec lord Palmerston : mais après sa chute et quand le cabinet tory se forma, la situation fut changée. Les liens d'amitié qui s'étaient formés entre lord Aberdeen et Guizot, facilitaient les rapports politiques des deux pays. L'esprit chrétien de Guizot le prédisposait à être favorable à la répression de la traite. 11 avait conscience que le sentiment liljéral et humain surmonterait les difficultés qui pouvaient s'élever. Il autorisa donc la siornature d'un nouveau traité.

La lutte à la Chambre des députés fut sérieuse, parce que la question du droit de visite venait se heurter à nos susceptibilités nationales. Guizot était entré dans le débat à plusieurs reprises et avec un grand talent. Mais notre échec dans la question d'Egypte avait réveillé en France les vieux sentiments de méfiance et d'hostilité contre l'Angleterre. Guizot prit la résolution d'ajourner la rectification du traité du 4 décembre 1841 et d'y demander des modifications.

Il sauva l'honneur et gagna du temps. II comprenait cju'on était dans une situation fausse. Les gouvernements perdaient de vue la répression réelle de la traite; le but était sacrifié au moyen. Grâce à l'envoi en Anglolin-re du duc du lîroglie, comme commissaire spécial; grâce à la bonne volonté de lord Al)cideen et du commissaire anglais, le docteur l.ushington, un accord s'établit qui ménagea toutes les situations. Le traité définitif fut signé le 2Î) mai 1845, et le droit de visite aboli. Les Chambres y donnèrent leur adhésion.

Les allaires et les embarras ne manquaient pas au Ministre des affaires étrangèi-es ! La plupart sont destinées à l'oubli, même après avoir fait quchpic biMiit de leur temps. Nous ne paa'lerons donc pas des dilficullés diplomaticpies que soulevait rantipatliie iiaulement dTciart-e de rcMnpcreui' Nicolas contre le principe mèrne de la monarchie de Juillet. L n sens plus élevé de l'équilibre européen a heureusement transformé la ))oliti(]n(' de la Russie el (h' la l''rance.

L HOMME PKIVÉ ET L HOMME POLITIQIE. 93

et créé entre les deux nations une alliance naturelle.

Un autre incident extérieur fut grandi démesurément et prit aux yeux du public une importance hors de toute proportion avec la vérité des choses. C'est ce qu'on appelle l'affaire Pritchard. Les susceptibilités nationales furent encore très excitées par cet événement, qui nous semble aujourd'hui de Uiédioire importance.

Nous dépasserions notre cadre si nous suivions Guizot dans toutes les discussions qui l'amenaient à la tribune, mais nous ne pouvons oublier de mentionner l'appui cordial qu'il donna à M. Collettis dans sa réorganisation du gouvernement constitutionnel en Grèce. La nation grecque, sortant du tombeau, n'avait |)as alors d autre ami que la France. Un ami de vieille date, ^L Piscatory, notre ministre plénipotentiaire, secondait remarquablement la politique de Guizot.

Son attitude vis-à-vis de la cour de Rome avait autrement d'importance et se liait à toutes les questions d'enseignement. Aux yeux de Guizot, la liberté de l'enseignement était la conséquence nécessaire de l'incompétence de l'Etat en matière religieuse. Mais la lutte pour la liberté de l'enseignement, dans les dernières années de la monarchie de Juillet, s'était échauffée et avait changé de caractère! Elle était devenue entre l'Etat et l'Eglise une guerre à outrance. Elle passa bientôt sur la tète des jésuites, qui furent pour l'opinion publique les représentants de la liberté de l'enseignement. Plus d'une fois, à

94 GLIZOT.

la Sorbonne el dans les Chambres, Guizol avait exprimé sans réserve sa pensée sur la Compagnie de Jésus, son influence historique, sa direction actuelle dans notre société. Il avait parlé d'elle en historien, non seulement dans un chapitre de VUistoire de la civilisation eu Europe^ mais dans un discours à la Chambre des pairs, le 0 mai 1844. Il proposa au roi d'ajourner l'emploi des lois en vigueur contre les congrégations religieuses non autorisées, et de jiorter la question de la dissolution de la Société de Jésus, en France, devant le pape.

Pour faire présenter et soutenir à Rome celte proposition, il iit clioix d'un honjme nouveau, bien connu pourtant du public européen, ÎNI. Rossi; c'était un esprit hardi avec mesure, aussi patient que persévérant, et insinuant sans complaisance. Son succès auprès de Grégoire X^'I fut complet et le 6 juillet 1845 le Moniteur contenait cette note officielle : « Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome; la négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites cessera d'exister en France et va se disperser d'elle-même ; ses maisons seront fermées et ses noviciats seront dissous. »

Au milieu des manœuvres que l'exécution de cet engagement amenait autour du saint-père, il mourut (!"' juin 184(5), et il ne s'agit bientôt plus des jésuites et de la liberté de renseignement. L'avè* nement de Pie IX suscitait dans toute l'Italie et en

France un vit enthousiasme. Rossi, dans une correspondance intéressante, éclairait Guizot sur les débuts du pontificat, et Guizot lui répondait « Reconnaître d un œil pénétrant la limite qui sépare, en fait de changements et de progrès, le nécessaire du chimérique, le praticable de l'impossible, le salutaire du périlleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce que font et à quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de gouvernement. Le pape peut compter sur tout notre appui. »

Du jour où la monarchie de Juillet fut emportée, le contre-coup se fit sentir profondément à Rome. Rossi, que le pape appelait à son aide, allait payer de sa vie son courageux dévouement, et le régne de Pie IX était coupé en deux périodes absolument opposées.

Quelque importants que fussent ces événements, il en est un autre non moins considérable à rappeler. Guizot eut à traiter le mariage de la reine Isabelle II d'Espagne, avec son cousin le duc de Cadix, et celui de sa sœur, l'infante Fernanda, avec le dernier des fils du roi Louis-Philippe, le duc de Montpensier.

Guizot avait adopté, sinon comme loi absolue, du moins comme règle générale de conduite, le prin* cipe de la non-intervention dans le régime intérieur des peuples. Certes la tentation était grande pour Louis-Philippe d'écouter complaisamment l'intérêt

de sa propre famille. Le vœu dominant en Espagne, dans l'esprit de la reine Christine, comme dans le parti modéré, appelait comme mari d'Isabelle un des princes d'Orléans. Le roi repoussa cette idée. Guizot pensait avec lui qu'il ne fallait donner aux jalousies de l'Europe aucun motif spécieux.

Il envoya à Madrid un ambassadeur capable de bien comprendre notre rôle. Le comte Bresson vju'il avait choisi avait quitté Paris avec l'instruction de travailler au succès d'un mariage avec un des Bourbons de Xaples . Le 29 janvier 1844, un incident inattendu modifia la situation relative des divers prétendants. L'infante Dona Carlotta, mère du duc de Cadix et du duc de Séville et ennemie mortelle de la reine Christine, mourait. Avec elle disparaissait le principal obstacle aux chances matrimoniales de ses fils.

L'habileté de Guizot fut de resserrer de jour en jour le cercle des prétendants entre lesquels la reine Isabelle avait a. choisir. On était au mois de novembre 1844. Guizot parla alors de la possibilité d'un mariage entre le duc de Montpensier et l'infante Dona Luisa Fernanda . Cette perspective rendit Christine et le parti modéré espagnol, plus faciles.

La situation se com[)liqua de nouveau. Le lils cadet, l'infant Don Enrique, duc de Séville, se livra complètement au parti radical et re^ul un orchc d'exil. D'autre part, le 2i) juin 184(5, après avoir accomi)li la réforme des lois sur les céi'éales, le

cabinet de sir Robert Peel tombait. Lord Palinerston prenait au Foreign Office la place de lord Aberdeen. La lutte diplomatique entre la France et l'Angleterre allait recommencer. Alors à Madrid on n'hésita plus. Le 28 août, Isabelle donnait son consentement à son union avec le duc de Cadix. l"'>lle informait également les gouvernements étrangers qu'elle accordait sa sœur en mariage au duc de Montpensier. Le 10 octobre, les deux mariages se célébrèrent. Tant d'événements ont bouleversé l'Europe depuis 1848, que les accusations des contemporains, à propos de la politique étrangère de Guizot et son amour de la paix, ne peuvent plus influencer le jugement définitif de l'histoii'e ! 11 y a un patriotisme plus réfléchi, plus large, dans lequel entre un sentiment général de justice, avec l'amour de l'humanité : Guizot avait celui-là.

Nous avons à parler de son action dans la politique intérieure, comme président du conseil, ayant remplacé le maréchal Soult.

Dans ce rôle, Guizot s'est complètement trompé; et il a vu le pays lui échapper, sans comprendre comment s'accomplissait le mouvement.

C'est sur la double question de réfoi'uies à introduire dans notre régime électoral et parlementaire que la crise suprême de Février a éclaté. C'est qu'en effet cette double question était toute notre poliliquc intérieure. Deux lois réglaient notre organisation politique : celle du 19 avril 1831, qui abaissait le cens électoral de oOO à 200 francs et le cens d'éligibilité de 1 000 à 500 francs ; et la loi du 12 septembre 1830, qui soumettait simplement à la réélection les députés promus à des fonctions publiques, pendant la législature.

Lorsque le cabinet du 29 octobre 1840 prit possession du pouvoir, les insurrections, les émeutes, les conspirations avaient cessé. La prospérité du |)ays s'était développée, les idées fermentaient avec l'accroissement des loisirs et le mouvement littéraire et artistique. Les deux questions que les cabinets antérieurs s'étaient appliqués à éluder, celle des incompatibilités et celle de la réforme électorale, se posaient inévitablement.

Guizot sest efforcé daffii-mcr (|u'il n avait à ces deux propositions aucune objection de principe et qui fût déHriitlve. Il les ï'epoussait comme inopportunes, nullement |)rovoquées par îles laits graves et pressants, et les jugeait plus nuisibles qu'utiles à la consolidation du gouvernement conslilulioniiel. Lorsqu'en 18'i2, la proposilion Ciaiiiieron, sur l'extension des incomi)atiI)iIilés parleuientaircs, et celle de ^L Ducos sur la réforme élcclorale, furent prétjontées, il y avait l^i9 fonclioiinaires salariés sui-

L HOMME rniVE ET L HOMME POLITIQUE. 99

459 membres dont la Chambre des députés était composée, et le nombre des électeurs ne dépassait pas le chiffre de 224 000. Guizot ne voyait dans le nombre grandissant des dé[)utés fonctionnaires aucun motif qui pût mettre légitimeuicnt en suspicion l'indépendance des résolutions de la Chambre. Il lui semblait naturel que dans l'élat de la société française , où les fonctionnaires tiennent une si grande place, ils fussent appelés à la représenter dans la même proportion; ils étaient éclairés, expcl'imentés et préparés mieux que personne à comprendre les conditions du gouvernement; au surplus il ne s'agissait pas, aux yeux de Guizot, d'une question de principe, il considérait simplement la proposition Ganneron comme une attaque contre la politique qui prévalait dans la Chambre. Il ne comptait [)0ur rien cette proportion énorme d'un tiers de députés fonctionnaires salariés, dépendant du ministère, par la force même des choses. Plus la démocratie au contraire progressait, plus elle était méfiante, inquiète et de moins en moins en contact politique avec ces fonctionnaires, la plupart magistrats, qui remplissaient leurs fonctions, de temps à autre, dans les intervalles des sessions.

Quant à la proposition Ducos, relative à la réforme électorale, Guizot s'apercevait bien que le nombre des électeurs était trop restreint, qu'en dehors des électeurs à 200 francs se trouvaient des esprits éclairés et ayant de l'action sur l'opinion publique; que, dans une grande démocratie, un pays légal cora-

posé (le 250 000 électeurs finissait par ne plus rien représenter; mais il redoutait le suffrage universel et il raisonnait ainsi : « Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les électeurs à 300 francs, des électeurs à 200, à 100 à 50 francs? Ils sont dans la même condition civile, ils vivent sous l'empire des mêmes lois; l'électeur à 300 francs représente parfaitement l'électeur à 200 ou à 100 francs; il le protège, il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et défend les mêmes intérêts. Un autre fait important résulte de l'état de notre société : c'est que ceux-là se trompent qui regardent le grand nombre des électeurs, comme indispensable à la vérité du gouvernement représentatif. Le grand nombre des électeurs importait autrefois, quand les classei étaient profondément séparées et placées sous l'empire d'intérêts et d'influences contraires, quand il fallait faire à chacune une ])art considéral)le. Rien de semblable n'existe chez nous. La parité des intérêts, l'appui qu'ils se prêtent naturellement les uns aux autres, permettent de ne pas avoir un grand nombre d'électeurs, sans que ceux qui ne possèdent pas le droit de suffrage aient à en souffrir. » [Meniuircs, t. VI, p. 374.)

Il oubliait que la haute bourgeoisie finissait par envisager les intérêts publics sous l'aspect de ses intérêts privés, que son détachement des opinions politiques grandissait, que son insouciance des questions générales allait aussi croissant; qu'il n'y avait plus dans ce milieu qu'on appelait le pays légal,

l'homme privé et l homme politique. 101

d'esprit public; qu'on y jouissait du bien-être, sans sfmger à assurer le lendemain, et que dans cette indifférence et cette inertie, il n'y avait plus de place pour les passions généreuses ! Et puis le cabinet durait trop longtemps; ses partisans euxmêmes se croyaient moins obligés d'être unis autour de lui et d'être vigilants pour sa défense. Un ami aussi fidèle que désintéressé, le duc de Broglie, écrivait à Guizot (30 octobre 1844) : « Tout s'use à la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement. Il y a quatre ans que vous êtes au ministère. Vous avez réussi au delà de toutes vos espérances; vous n'avez pas de rivaux. Le moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps d'interruption. »

Guizot ne suivit pas cet excellent conseil, il était dun naturel optimiste et il aimait la lutte, espérant .encore la victoire.

Cependant, après les élections de 1846, l'opposition devenait plus ardente. Enrichissez-vous par V Épargne et par le travail, avait-il dit, avec bon sens, à ses électeurs; mais ses ennemis, supprimant la moitié de la phrase, lui lançaient au visage comme une injure, ce mot : Enrichissez-vous ! Les accusations de corruption, dans ce corps électoral étroit, se multipliaient. Des procès scandaleux, des morts violentes, se succédant coup sur coup, aggravaient les tristesses du moment et troublaient l'imagination populaire. « L'air semblait infesté de désordres

moraux et de malheurs imprévus, qui venaient en aide aux attaques de parti, que le cabinet avait à subir. » Guizot persistait à regarder la politique de résistance, comme la seule efficace, étant à la fois libérale et anti-révolutionnaire. Il croyait gouverner avec toutes les classes moyennes et il ne les voyait que dans la haute bourgeoisie censitaire, c'est-à-dire une nouvelle aristocratie : c'était une erreur.

Certes le projet de loi, déposé le 6 mars 1847 par M. Duvergier de Hauranne, était bien inoffensif. Il comportait l'abaissement du cens à 100 francs et l'adjonction des capacités, c'est-à-dire 250 000 électeurs de plus. C'était bien peu de chose, et M. Cobden, causant avec Odilon Barrot, s'étonnait qu'on s'agitât autant pour demander si peu. Ce peu eût suffi, pendant quelques années, eût servi de transition et préparé l'éducation politique des cadres, avant d'arriver au suffrage universel. Guizot écarta encore la proposition; il exposa doctrinalement les avantages du système qui, au lieu de placer le droit électoral dans le nombre, le plaçait dans la capacité polilique.

Le jour même (26 mars 1847) où la Chambre se prononçait contre la réforme électorale, M. de Rémusat déposait une proposition de réfoiiuc parlementaire afin d'exclure la plupart des fonctionnaires; Guizot par un geste négatif repoussa la prise en considération. Une pareille résistance était-elle opportune et justifiée? Nous ne le pensons pas.

Les lettres de Guizot à M. le duc de Broglie et à M. de Barante dans les derniers jours le montrent

l'homme privé et l homme politique. 103

enfin triste et las de la lutte. Le parti conservateur lui-même ne le soutenait plus qu'avec une mollesse chagrine, avec plus de crainte de l'opposition que de confiance dans le cabinet.

On sait coninient la révolution de Février emporta le ministère et la monarchie. Nous n'avons pas à reproduire la campagne des Banquets et tout ce qui suivit. Xous dépasserions le but de cette biographie.

La tourmente révolutionnaire fut plus menaçante pour la sécurité personnelle do Guizot qu'il ne le soupçonnait d'abord. Plus d'une fois, il entendit des cris de mort rett-ntir dans la rue. L'amitié de ^L et de Mme Lenormant veilla sur lui. Ces excellents amis le cachèrent dans la maison de Mme de Mirbel, qui le soigna avec un zèle infatigable jusqu'au i'^f mars. Ses enfants l'avaient devancé dans l'exil en Angleterre. Le 3 mars iS4(S, leur père se joignait à eux. Seule, sa vieille mère manquait à la réunion de la famille. Restée à Paris, elle avait étonné par sa fermeté d'âme les amis qui l'entouraient. Elle attendait chez Mlle de Chabaud-Latour le moment où elle pourrait entreprendre son voyage.

104 r.uizoT.

Guizot écrivait le 13 mars à M. de Barante : « Quand ma mère sera arrivée, j'aurai auprès de moi tous les premiers objets de mon affection. Mais je suis et je resterai profondément triste. Quel spectacle ! quel avenir ! »

Il avait trouvé à Brompton, près de Londres, une petite maison suffisante et pas ruineuse. Il s'y installa avec les siens et se remit au travail. C'était une nécessité; sa modeste fortune, et même son traitement de membre de l'Institut avaient été mis sous le séquestre.

Peu de temps après son installation, sa mère s'éteignait sans effort et sans secousse (.31 mars). Les angoisses de ces derniers jours l'avaient usée. Le jour de son arrivée en Angleterre, elle avait dit à son fils en l'embrassant : « A présent je puis mourir ». Et elle avait accompli son dernier acte de dévouement avec l'énergie qui lui avait fait braver si souvent la fatigue et la souffrance. Avec une sérénité indomptable, son fils avait accepté sa destinée. Ses lettres à ses amis, au lendemain de Février, sont sans fiel et sans amertume. Il écrivait à M. Vitet (If" juillet 1848 : « Nous avons dépensé, en dix-sept ans, tout le capital de bon sens et de courage politique que le pays avait amassé depuis 178i). Il a cessé en 1848 de pouvoir faire honneur aux lettres de change que nous tirions sur lui. De là sa banqueroute et la nôtre. Combien de temps lui faudra-t-il pour se refaire un autre capital? Je n'en sais rien. »

Tout en reprenant ses travaux d'histoire, il publiait

une brochure qui eut du retentissoinent, la Démocratie en France, mais qui fit échouer ses projets d élection ii l'Assemblée législative. Il rentrait en France en juillet 1849, heureux de revoir la patrie. Une ordonnance de non-lieu avait fait cesser toutes les mesures prises contre lui. Il s'enferma dans sa retraite du Val-Richer, disant son avis quand il le croyait utile et résolu à ne se mêler activement de politique que s'il vêtait hautement appelé. « Jasais, écrivait-il à M. Piscatory (8 juillet 1850), que la République peut être un beau et bon gouvernement, et pour mon compte, je m'en arrangerais très bien. Par malheur, je crois savoir aussi que ce gouverment-là veut de la part du pays plus de bon sens et plus de vertu qu'aucun autre. » Il prévoyait le second Empire, mais il ne voulait lier son nom à aucun autre gouvernement qu'à celui de Juillet.

Ayant marié ses filles à son gré, ayant retrouvé ses amis, il travaillait et il s'estimait heureux.

A partir de 1851, il partageait son temps entre Paris et le Val-Richer. A Paris, l'Académie et ses meilleures et ses plus anciennes amitiés, la princesse de Lieven , Mme Lenormant , la comtesse Mollien, le duc de Broglie, M. de Barante, M. Piscator}^ prenaient de sa vie tout ce qui n'était pas donné à l'étude. L'Académie eut de plus en plus à ses yeux de l'intérêt. Les réceptions de M. de Montalembert, du |)ère Lacordaire, de M. Biot furent pour Guizot une occasion des plus brillants succès oratoires.

Il semble que, dès lors, il se soit confiné dans les lettres. Il ne faisait de politique que dans les conversations de salon. On ne peut donc prendre très au sérieux ses projets de fusion entre les deux branches de la maison de Bourbon. Lui-même reconnaît, dans une note communiquée à M. le comte de Chambord, « que la fusion comptait peu de partisans « passionnés et actifs ; que si les classes moyennes ne « crient plus : Point de prêtres ! Point de nobles! les « sentiments et les méfiances qui inspirent ce cri sont « au fond de bien des cœurs. Elles regardent les légi- « tiraistes comme d'anciens rivaux qui voudraient « redevenir, qui redeviendraient les maîtres, si la « légitimité triomphait. » — Dans une lettre à M. Piscatory, au lendemain des élections qui acclamaient l'Empire (7 mai 1852), Gulzot disait avec justesse : « Il y a deux Frances, celle des classes politiques, celle des classes populaires. Elles ne se connaissent pas du tout et agissent chacune pour son compte, sans se soucier l'une de l'autre. De plus, les classes politicjues sont profondément divisées entre elles. Tant que ces deux faits-là subsisteront, il n'y a rien à faire. »

C'est le moment de son i)lus ardent travail. Ses volumes sur l'histoire de la révohilion d'Angleterre se préparent. Il ])cnse à rédiger ses Mémoires. Comme il le conlie à Mme Austin (2 décembre 18r)2), il est le plus étranger à ce qui se passe en l'Vancc depuis 1848, et le plus triste et le i)lus humilié pour son pays. Son esprit grandit dans la relrail»-. Sa

fille Pauline, souffrante et triste après la mort de son pi'emier enfant, était partie pour Rome; le père lui écrit :

« Tu as reçu des cérémonies de la chapelle Sixtine l'impression que j'aurais prédite. Le culte catholique s'est formé et développé dans des temps et au milieu de populations si barbares et si misérables, que les deux ressorts de l'autorité et de la pompe extérieure étaient indispensables et presque seuls efficaces. On n'arrivait aux âmes que par les yeux ou par la force, en frappant ou en charmant les imaginations. De là les deux caractères essentiels de l'Eglise catholique, l'éclat extérieur et la séparation complète du clergé et du peuple. Quand l'âme humaine est devenue beaucoup plus active et i)lus difficile, il a fallu faire à sa vie intérieure et à chaque individu une plus large part. De là les deux caractères essentiels de la Réforme. Dans le culte, la prédominance de l'intérieur sur l'extérieur; dans l'Eglise, la prédominance des fidèles sur le clergé. Les deux systèmes ont correspondu à l'état des sociétés et des âmes.

« Ta tristesse, ma chère enfant, tu la garderas. Mes bonheurs et mes malheurs, tu le sais, sont tous là, autour de moi, dans ma chambre; je ne lève pas les yeux sans rencontrer tous ensemble mes plus

doux et mes plus tristes souvenirs Rien de ce qui

a été véritablement senti ne s'efface »

Bien qu'il vécût loin de la politique, comparant la France, sous le second Empire, à ces fils de famille qui font mal leurs affaires et qui disent à un inten-

dant : Faites-les pour moi, je nij entends rien, Guizot se préoccupait toujours de deux questions, celles qui touchaient à l'instruction publique et celles qui intéressaient le protestantisme.

Il eut l'occasion de s'expliquer sur la célèbre loi du 27 mars 1850, lorsque l'Institut manifesta l'intention de le désigner comme membre du Conseil supérieur de l'instruction publique. Sa lettre du 5 juillet de la même année est très explicite : « Ni par les représentants de l'élément laïque, dit-il, ni par ceux de l'élément religieux, la transaction n'est considérée comme bonne en soi et définitive. L'Université se tient pour sacrifiée; le clergé ne se tient pas pour satisfait. L'une se résigne, quanta présent, à ce qu'elle n'a pu empêcher; l'autre accepte ce qu'il a obtenu, sans renoncer à d'autres espérances. C'est un temps d'arrêt dans la lutte, ce n'est point

la paix Entre les deux puissances qu'elle appelle

à gouverner en commun l'instruction publique, la nouvelle loi multiplie les points de contact et les

liens Partout le pouvoir est divisé et subdivisé

pour que chacun des prétendants en ait une part, sans que ni l'un ni l'autre puisse compter sur la prépondérance, et de telle sorte qu'à l'un cl à l'autre, tour à tour, on puisse la faire entrevoir.... C'est le gouvernement incessamment livré aux tiraillements brusques ou lents, publics ou cachés, d'autorités nombreuses ou complexes. » Guizot refusa donc de mettre la main à une oeuvre au succès de laquelle il ne croyait point.

Une autre cause de tristesse pour lui fut le décret du 9 mars 1852, qui modifiait profondément l'organisation et la discipline de l'Université et prescrivait la préparation d'un nouveau plan d'études dont le principal caractère était la bifurcation. Il écrivait à sa fille aînée : ï II y avait dans l'Université et la législation de l'enseignement d'excellentes réformes à faire, que le Président pouvait faire sans ménagements, comme sans obstacles, utiles pour lui-même et pour son gouvernement, comme pour l'état des esprits et des études en France. 11 vient de manquer tout à fait son coup et de méconnaître son propre intérêt et celui du pays. Il a détruit ce qu'il y avait de bon dans l'Université de son oncle et il n'y a pas mis ce qu'il eût pu y mettre lui-même de bon et de nouveau. C'est triste. »

Guizot se désintéressa si peu de tout ce qui tenait à 1 instruction publique que, vers la fin du second Empire, il accepta de présider une commission chargée de préparer un projet de loi sur les réformes et la liberté de l'enseignement su|)érieur. Il était resté fidèle à la pensée de créer en P'rance quelques grandes universités.

Il n'y eut que les choses religieuses qui le passionnèrent davantage. Membre zélé du Consistoire, il avait pris position dans la lutte qui divisait le protestantisme français; et il écrivait ses Méditations sur la Religion chrétienne. Il s'intéressait non moins vivement à ce qu'on appelait le catholicisme libéral. Ses lettres à Mme Lenormant et à M. Vitet, lors de la

110 CUIZOT.

publication de la célèbre encyclique de Pie IX, en font foi.

A mesure que la solitude se faisait autour de lui et que la mort lui enlevait un à un les compagnons de son esprit, il sentait de plus en plus vivement; il éprouvait une extrême dilficullé de croire à la mort de ceux qu'il avait aimés. « Son cœur était comme ses yeux; il cherchait encore ce qu'il ne trouvait plus; et la mort de ses amis était une découverte qu'il faisait ])ien des fois après l'avoir a])prise. » La perte de Mme la princesse de Lieven, qu'il voyait presque tous les jours à Paris depuis longues années, lui avait laissé une profonde blessure. Pour se remettre, il avait cédé au désir de ses amis d'Angleterre qui voulaient le revoir encore une fois au milieu d'eux. Il était allé passer une ou deux semaines dans le Norfolk, chez sir John Boileau, puis à Haddo- House, au milieu des enfants de lord Aberdeen. 11 avait puisé dans ce milieu |)lus de forces pour écrire ses Mémoires ; mais la mort fi'appait autour de lui des têtes chères. Elle enlevait M. d(> lîaranlc, avec qui, depuis cinquante-cinq ans, il avait noué une amitié sincère, sérieuse et confiante el qui, par son testament, n'avait voulu èlrc rappelé qu'à deux j^ersonnes, le duc de Broglie et lui. Le duc do I3roglie le quittait à son tour. C'était le plus ancien de ses amis; leur inlimiU' dalail de l-ShS... el les événements, les épreuves ne l'avaient jamais altérée. Guizot écrivait à M. Piscalorv que c'élail l'une des bonnes fortunes de sa vie «l'avoir eu pour amis,

dans les atlaires publiques, lord Aberdeen et le duc de Broglie, « les deux hommes à qui il avait porté le plus d'estime et de confiance, tous les deux sans faste et sans bruit ». S'il ne lui fut pas possible de dire adieu, devant leur cercueil, ù INI. de Barante et au duc de Broglie, Guizot s'en dédommagea en écrivant pour chacun d eux « une vie de Plularque ».

Il supportait moins fermement qu'autrefois la disparition de ceux qu'il aimait. Plus on est soi-même près de les quitter, j)lus il est douloureux de les voir |)arlir. l)e|)uis 1837, date de la mort de son lils aîné, Guizot avait perdu toute confiance dans la vie et tout sentiment de sécurité.

Son optimisme était mis à une rude épreuve par la politique extérieure du second Empire. Guizot considérait que cette j)()litique avait les deux défauts qu'il détestait le plus : l'indécision et l'imprévision. Il ne voyait chez le souverain et chez ceux qui le servaient, ni idée arrêtée, ni volonté efficace. « Je ne connais aujourd'hui en Europe, disait-il, que M. de Bismark qui poursuive un dessein parce qu'il l'a conçu et le veut. Il n'est ni sensé, ni honnête, mais il est quelqu'un. »

Il passait au Val-Richer les deux tiers de l'année. La retraite au milieu des livres et de ses filles lui était douce. Depuis que ses Mémoires étaient terminés, il s'occupait de VHisloire de France racontée à ses petits-enfants.

De ses anciens correspondants, il n'avait gardé

que M. Piscatory , M. Vitet, Mme Lenoriuant, Mme Mollien.

Les désastres de 1870 le trouvèrent en Normandie. La pensée de Guizot revenait au duc de Broglie : a Comme mon pauvre ^'ictor a bien fait de mourir! » répétait-iL Cette fois ce qui lui restait d'optimisme échoua. Son attente douloureuse allait être dépassée; il tomba malade.

La résolution lui vint dans son lit de servir encore son pays, en disant au monde ce qu'il })ensait de la situation, de ce qui l'avait amenée, et des remèdes à y apporter. Il écrivit deux lettres, l'une aux membres de la Défense nationale, l'autre à M. Gladstone, lettres dictées par le plus fervent patriotisme. Devant ses amis d'Angleterre, il soutenait que la neutralité pouvait être efficace, sans être guerrière, et qu'elle devait l'être, sous peine de déclin politique en Europe.

Sa lettre à l'évèque de Winchester , Samuel Wilberforce, le fils du promoteur de l'abolition de l'esclavage, est admirable : « Je n'ai garde, disait-il, de toucher ni à la question de l'unité allemande, ni de rechercher quelle a été dans le grand événement de Sado^va et dans ses conséquences la part vraie et spontanée des sentiments allemands et celle de l'ambition prussienne. Qu'ont de commun avec ces faits les prétentions maintenant élevées sur l'Alsace et la Lorraine? Ces pi'ovinces ne sont-elles pas, depuis deux siècles, entièrement incorporées à la France et reconnues telles par tous les traités à lu suite de toutes les guerres? Est-il sorti de ces pro-

vinces quelque nianitestation, quelque apparence de désir pour entrer dans l'unité allemande ?. . . Je ne fais nul cas des utopies. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne laisse pas l'ambition et la force se faire elles-mêmes, sans objection et sans gène, la place et la part dont elles auraient envie »

La France ne dut qu'à elle-même son relèvement, la voix de Guizot resta sans écho. Il ne persistait pas moins dans son ardeur patriotique, il applaudissait à la défense héroïque de Paris; quatre de ses enfants ou petits-enfants étaient sur le rempart. a Paris a sauvé l'honneur de la France », écrivait-il à M. Vitet. A quatre-vingt-quatre ans, il venait à Versailles demander à M. Thiers, président de la République, une chose qui lui tenait au cœur, la convocation du sj'node de 1 église protestante, et il l'obtenait. Nous assistâmes obscurément dans un coin du salon de la Préfecture à cette entrevue, et nous n'oublierons jamais l'éloquence de la conversation de l'illustre vieillard.

Le synode s'ouvrait. Après avoir dirigé ses premiers travaux, Guizot ne put en soutenir jusqu'au bout l'effort, et ce fut du Yal-Richer qu'il suivit avec passion les autres séances. Malgré son grand âge, il était destiné à survivre à toutes ses amitiés. Le G juin 1S7.3, ]\L Vitet, plus jeune que lui, le précédait dans la tombe. Il avait eu des amis jilus complets et plus intimes, il n'en avait pas eu de plus aimable et de plus distingué en toutes choses. C'était un pas de plus dans la solitude du cœur;

114 Gt'IZOT,

mais ce n'était pas encore le dernier. Sa fille , Mme Cornelis de Witt, partit encore avant lui, le 28 février 1874.

Le vieux père travaillait toujours; sa seconde fille l'assistait dans sa tâche. Il avait écrit une dernière fois à Mme la comtesse INIollien, et ce suprême souvenir était fortifiant. « Je laisse le monde bien troublé, lui « disait-il; comment renaîtra-t-il? Je l'ignore, mais « j'y crois. Dites-le, je vous \ivie, à mes amis, je « n'aime pas à les savoir découragés. »

C'est le mot qui clôt le volume de lettres j^ublié par sa fille et il était bien digne d'une des âmes les plus vaillantes de ce siècle.

Le quatrième volume de V Histoire de France était terminé lorsque Guizot, cédant enfin à une faiblesse croissante, se mit au lit pour ne plus se relever. Plus d'une fois, raconte Mme H. de ^^'ilt, il prononça le nom de la France, dont les malheurs avaient été les premiers coups portés à sa robuste vieillesse. « 11 faut servir la France, répétait-il, pays malaisé à servir, imprévoyant et inconstant. Il faut le bien servir, c'est un grand pays. » Sa fille était agenouillée au pied de son lit. « Adieu, ma fille, adieu, disait-il. — Au revoir, mon père », répondilelle. — Guizot se releva seul sur ses oreillers; ses yeux brillaient : & Personne n'en est plus sur que moi », s'écria-l-il. — • Puis le silence do la moi'l commença et il s'éteignit ])lein de foi et irospérance dans la vie future, le 12 sepleudjre 1874, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

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