‹ GuizotChapitre 5 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La France n'avait pas eu de véritable enseignement historique avant Guizot.

Il a été notre plus grand professeur d'histoire. Lorsque le 11 décembre 1812, à peine âgé de vingtcinq ans, il commença son cours à la Sorbonne, il ouvrit une voie nouvelle et se révéla sur-le-champ comme un chef d'école. En affirmant, dans sa première leçon, que l'historien doit dégager les idées dominantes, les grands événements qui ont déterminé le sort, le caractère d'une longue suite de générations, et doit prendre pour guide la raison et ses données positives à travers le dédale incertain des faits, Guizot créait une méthode qui était une révolution non seulement dans l'enseignement de l'histoire, mais aussi dans la manière de la comprendre.

Après de foi'tes préparations, armé d'une connaissance approfondie des textes et des documents, il montait dans sa chaire, lisait le résumé de la leçon précédente et improvisait, inspiré qu'il était par le savoir. Ce n'étaient pas des personnages qu'il faisait revivre sous sa parole austère et abstraite, c'étaient des principes qu'il posait, les transformant en lois, établissant des rapports logiques entre les faits et les rangeant sous une discipline inflexible. C'est ainsi que ses cours, comme ses livres, sont des monuments par la solidité des assises, la clarté du plan, la fermeté et la régularité des lignes.

A côté de cette nouvelle niélliode toute philosophique, son cerveau d'historien agitait des idées maîtresses qu'il tenait de son éducation et de sa nature d'esprit. N'oublions pas en effet que Guizot était un calviniste convaincu, porté jiar ses croyances religieuses vers tout système qui ferait place à la valeur intellectuelle et à la responsabilité do l'individu, mais en conservant la part de l'aulorité et du pouvoir; n oublions pas qu'il voyait le rôle de la Providence dans les affaires humaines, sans toutefois paraître d'aucune façon un théologien ; n'oublions pas encore qu'il ne sépara jamais le développement social du progrès moral.

Il s'est, en plus, servi de la polilitpie pouiéclairer ses investigations historiques. Tout en fouillant les pièces originales et en scrutant les sources avec une haute pi-obité inteMectuelle, il

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mêlait l'étude à l'action, debout dans les agitations des partis, aspirant à prendre la direction des classes moyennes, et cherchant dans ses travaux historiques les fondements des théories qu'il devait un jour soutenir à la tribune.

De bonne heure, il avait admiré les institutions anglaises, à la fois protestantes et libérales : il y voyait un modèle à mettre sous les yeux de la haute bourgeoisie française, sinon pour les adopter complètement, du moins pour s'en approcher.

EnGn, sa nature d'esprit l'éloignait de ces détails amusants qu'on appelle le côté pittoresque de l'histoire et de ce penchant anecdotique qui a emporté tant d'écrivains bien doués et les a souvent fait dévoyer. Guizot ne voyait dans le déroulement des révolutions qu'un enchaînement rigoureux des effets et des causes; il ne croyait pas à l'imprévu et au hasard dans la vie des nations. La profondeur de son analyse n'est pas celle d'un curieux, ni d'un peintre, mais celle d'un moraliste fouillant l'iiumanité pour étudier partout l'individu, cherchant dans le passé les motifs de régler et de subordonner le présent.

Comme il ne vise pas à i)laire, mais à convaincre, la littérature n'est pas son but, l'histoire n'est pour lui qu'un moyen de répandre ses idées.

Jamais les origines, le fond et la logique de l'histoire de France n'avaient été exposés avec autant de pénétration et autant d'élévation de vues; Guizot a ouvei^t l'ère de l'histoire philosophique proprement

dite. Avant lui, Montesquieu seul excepté, il n'y avait eu que des systèmes sans fondement solide.

Guizot rétablit sur des données positives la nature, l'origine et le caractère des grandes institutions civiles et politiques, à travers le moyen âge, depuis la chute de l'Empire romain; et les Essais sur r Histoire de France^ V Histoire de la civilisation en France, V Histoire de la civilisation en Europe, sont trois pai'ties du même tout, trois phases successives du môme travail continué pendant dix années.

De tous les publicistes qui, à la lîii du xviii" siècle, essayèrent de formuler une théorie de notre histoire nationale, l'abbé Mal)ly, par ses aperçus généraux, par son apologie de la tradition romaine, était celui qui avait le plus frappé Guizot. Non pas qu'il méconnût les erreurs et les lacunes de ses Observations sur lllisloire de France, mais il était convaincu qu'à tout prendre, aucun autre écrivain n'avait plus souvent démêlé ou entrevu la vérité. Il publia donc en 1823 une nouvelle édition de l'ouvrage de l'abbé Mably, et pour lui servir de complément, il fit paraître les Essais sur l'Histoire de France.

11 manque peu de chose à ce livre pour (juil soil

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une histoire suivie; les six Essais qui composent le volume ne sont que six chapitres. Guizot ne voulut pas leur donner une forme plus systématique, bien qu'il eût suivi une marche progressive et maintenu son unité de vues. Pour bien comprendre l'histoire des peuples, il faut s'asseoir longtemps auprès de leur berceau. Guizot n'y a pas failli. Préoccupé de l'avenir du gouvernement représentatif en France et de son succès en Angleterre, il entreprend d'expliquer le grand fait qui distingue profondément les deux peuples et qui influera encore longtemps sur leur caractère et leur destinée : à savoir que la France n'est entrée dans la carrière de la liberté politique qu'après des progrès immenses dans celle de la civilisation, tandis qu'en Angleterre un gouvernement libre était né au sein même de la barbarie. Mais avant d'en rechercher les causes, l'historien se place au v^ siècle de l'ère chrétienne, et il établit d'abord que le despotisme de l'Empire romain avait amené en Gaule la destruction de la classe moyenne. Son anéantissement avait été le résultat d'un régime municipal qui l'avait rendue à la fois l'instrument et la victime de l'administration romaine. Ce seul fait ex|)lique la prodigieuse facilité des invasions des Barbares et permet de comprendre l'état social qui leur succède.

Pour la première fois, le rôle de l'Eglise est mis à sa place. C'est parle clergé que se sont conservées, dans les villes, les lois et les coutumes romaines ; entre l'ancien régime municipal des Romains et celui

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des communes du moyen âge, le régime municipal ecclésiastique est place comme transition. Guizot conclut que, sans lil)ertés })ubliques, il n'y a pas de libertés municipales solides.

Cest après ces préliminaires c{u'il examine l'état social et les institutions politiques sous les ]Mérovingiens et les Carolingiens.

Avant lui la plupart des historiens et des publicistes avaient cherché à connaître l'état de la société, le degré ou le genre de sa civilisation, par l'étude des institutions politiques; Guizot étudie d'abord la société elle-mêrae. Avant de devenir des causes, les institutions sont des effets, la société les produit avant d'en être modifiée. Nulle part ce renversement de méthode historique n'avait jeté autant d'incertitude et de confusion que dans l'histoire de nos institutions politic|ues. Rien ne le prouve mieux cpie la prodigieuse diversité des systèmes dont elles avaient été l'objet. Dans le gouvernement de la France entre Clovis et Hugues Capet, le comte de Boulainvillicrs avait vu 1 aristocratie la plus exclusive et la pUis forlement constituée. L'abbé Dubos y trouvait la monarchie pure. I/abbé Mably y reconnaissait la ré[)Ml)li(pie ou peu s'en fallait; leurs svstèmes étaient tous faux, |)arce qu'ils étaient tous incomplet^.

Guizot dit justement que si, avant d'éluilicr comment la nation l'-lait gouvernée, ces écrivains eussent recherché comment elle était organisée, la principale cause de leurs contradictions et de leurs mépi'ises aurait disparu. L'état des personnes est la première

question qui doit appeler l'attention de Ihistorien ; chez tous les peuples modernes et à dater du démembrement de l'Empire romain, l'état des personnes a été étroitement lié à l'état des terres. Le régime féodal qui a si longtemps dominé en Europe et a laissé partout des traces si profondes, a été le résultat de cette intime combinaison et de l'influence décisive qu'elle a exercée sur les institutions. Au x"^ siècle, les pouvoirs sociaux acquérant quelque fixité, le pays appartint à un système qui eut son unité, ses règles, un nom propre; Guizot reconnaît que ce système n'a pas été sans force et sans éclat. De grandes choses et de grands hommes, la chevalerie, les croisades, la naissance des langues et des littératures populaires l'ont illustré; et ])ourtant aucun système n'est demeuré plus odieux à l'instinct public; Guizot en recherche les causes. A ses yeux, c'est dans le caractère politique de la féodalité, dans la nature et la forme de son ])ouvoir, que réside le principe de celte aversion populaire et il détruit cette supposition que la féodalité s'est faite d'un seul coup, telle qu'elle fut cinq cents ans plus lard. Elle a été une confédération de petits despotes, inégaux entre eux, et ayant les uns envers les autres des devoirs et des droits, mais investis dans leurs propres domaines, sur leurs sujets personnels et directs, d'un pouvoir arbitraire et absolu.

C'étaient autant d'idées originales, de traits de lumière dans un chaos d erreurs.

Les Essais s'arrêtent au moment où la direction

politique de la France et de l'Angleterre paraît décidée au moins pour de longues années. Quel est le dernier mot de ce très remarquable ouvrage? C'est qu'en France jusqu'au xiv'^ siècle, tout a été individuel, tandis qu'en Angleterre, tout a été collectif. Désormais, jusqu'à la Révolution, les choses tendront en France vers le triomphe de la monarchie; en Angleterre, vers celui du gouvernement parlementaire. Les efforts de l'aristocratie pour se saisir du pouvoir souverain et les tentatives de la nation pour constituer au centre de l'Etat un système représentatif, n'ont été chez nous, durant de longs intervalles, que des accidents, effets de causes peu profondes et de crises passagères.

Dans cette opposition de destinées, Guizot trouvait un moyen d'éducation politique pour les nouvelles générations; il avait du reste, en 1820, fait un cours spécial sur les origines du gouvernement re[)résentatif en Europe. En choisissant un tel sujet, il suivait toujours invariablement sa ligne; son discours d'ouverture avait eu de l'éclat, tant il excelle dans ces larges exposés de doctrines, dans ces résumes philosophiques!

Les leçons avaient été recueillies dans un Journal des Cours publics; (luizotles publia en deux volumes à son retour d'exil : ce sont des analyses incomplètes, parfois confuses. L'historien n'a fait qu'un travail sommaire de revision; cl nous ne pouvons donner à ces notes plus d'inq^orlance qu'il ne leur en a donné lui-même, mais la méthode et le plan

restent intacts dans cette reproduction insuffisante. Le premier volume est une remarquable esquisse des institutions politiques des Yisigoths, un peuple qui attend encore son histoire définitive. Le second volume est consacré aux chartes anglaises, à l'examen du système électoral en Angleterre au xiv" siècle, aux causes de la décadence du Parlement durant la guerre des Deux-Roses, tandis que de Henri VII à Elisabeth, la royauté progresse. Les leçons prirent fin avant que Guizot eût pu démontrer comment et pourquoi le gouvernement représentatif anglais se releva.

C'est dans l'histoire de la Civilisation en France et surtout dans 1 histoire de la Civilisation en Europe^ que Guizot donna la mesure de son talent. Le sujet était bien choisi pour ses qualités de généralisateur.

Il écrivait en tête d'une de ses préfaces ces nobles paroles : « Il en coûte cher pour devenir la France. Nous nous plaignons, et non sans droit, de nos épreuves et de nos mécomptes. Nos pères n'ont pas vécu plus doucement que nous, ni recueilli plus tôt et à meilleur marché les fruits de leurs travaux. Il y a dans le spectacle de leurs destinées de quoi s'at-

trister et se fortifier à la fois. L'histoire abat les prétentions impatientes et soutient les longues espérances. »

C'est une belle épigraphe dont il faut se souvenir dans les mauvais jours. Guizot considère que notre histoire nous donne un double enseignement : c'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales qui a longtemps fait échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir, soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et pratiquer la liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont l'estées séparées, ardentes à s'exclure ou à se supplanter, et ne voulant accepter, lune, aucune égalité ; l'autre, aucune supériorité . Notre histoire nous montre ensuite que, si un pi"inci[)e, ou un intérêt, ou un sentiment en politique nous |)réoctupe, il nous domine exclusivement; nous l'écoutons et nous le suivons jusqu'au bout, en logiciens passionnés, sans tenir compte d'aucune autre considération et d'aucun fait.

Jamais le tempérament de notre nation n'avait élé jugé avec cette philosophie, jamais aussi, au sortir du xviii^ siècle, en face de l'ancienne école voltairienne, aucun professeur n'avait parlé avec celle liaïUeur d'idées et ce détachement des passions, du rôle de 1 Eglise, (jiii <n'ail attaqué la barbarie pur tous les bouts, pour la ci\'iliscr eu la doniiitant ; puisant uiir force in/turiise dans son respect de l'ef^alité et des supériorités légitimes ; et de\'cnnnt la société la plus populaire, la plus accessible à tous les talents, à toutes

les nobles ambitions de la nature Iminaine. Pour un j)rotestant, c'était ne pas manquer d'équité.

Dès sa première leçon sur la civilisation en France, Guizot avait du reste posé comme un axiome que dans notre nation, l'homme et la société ont toujours marché et grandi à peu de distance l'un de l'autre. Au commencement du y.w siècle, par exemple, éclate le mouvement d'affranchissement des Communes et en même temps se manifeste un vif élan vers la liberté de la pensée : Guizot prend pour témoins Abélard et les bourgeois de ^'ézelay et de Laon. Au xvi^ siècle, ce même caractère distingue la Réforme en France; elle est aussi savante et plus modérée, plus raisonnable que partout ailleurs; à travers l'énergie et la sincérité de ses croyances, elle a rarement manqué de prudence pratique. Dans les temps modernes, aux xvir et xyiii*^ siècles, l'intime et rapide union des idées et des faits, le développement correspondant de la société et de l'homme sont aussi visibles.

Moraliste en même temps qu'historien, Guizot étudie les diverses classes de notre ancienne société; il analyse leurs mœurs et leur physionomie et il est partout frappé des mêmes faits : ainsi le clergé français lui paraît à la fois docte et actif, associé à tous les travaux intellectuels et à toutes les affaires, raisonneur, érudit, administrateur, s'appliquant à allier et à concilier la religion, la science et la politique. De même les philosophes français, Montaigne, Descartes, Pascal, Bayle, ne sont ni de purs logiciens.

ni des enthousiastes ; ils offrent un rare mélange de spéculation et d'intelligence pratique; ils s'élèvent très haut, mais sans perdre la terre de vue. Enfin Guizot se demande quel trait caractérise particulièrement dans l'histoire de France la seule classe d'hommes qui y ait joué un rôle vraiment public, la seule qui ait tenté de faire pénétrer le pays dans son ffouverneraent, à savoir la mag-istrature et le barreau, le parlement et tout ce qui les entourait? N'estce pas précisément ce mélange de doctrine et de sagesse politique, de respect pour les idées et pour les faits, de science et d'application? Dans toutes les carrières où s'exerce l'intelligence pure, dans l'érudition, la philosophie, la littérature, l'histoire, partout vous rencontrerez les parlementaires et le barreau français; et, en même temps, ils ont pris part à toutes les affaires publiques et privées; ils ont eu la main dans tous les intérêts réels et positifs de la société.

Guizot déduit de ces observations que la civilisation française reproduit plus fidèlement qu'aucune autre nation le type général, l'idée fondamentale de la civilisation elle-même; il veut en tirer pour les âmes une régénération morale. « La science, dit-il, est belle sans doute et vaut bien à elle seule les travaux de l'homme; mais elle est mille fois plus belle, quand elle devient une puissance et enfante une vertu. »

Après nous avoir fait assister aux origines de la civilisation française sous les deux premières races, société sans unité, sans fixité, sans ensemble, l'his-

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lorien se demande pourquoi la civilisation et l'histoire vraiment françaises commencent au moment où il est presque impossible de découvrir une France, tant le sol est couvert de petits peuples, de petits souverains à peu près étrangers les uns aux autres !

Il découvre cette loi que dans la vie des peuples, l'unité extérieure visible, l'unité, de nom et de gouvernement, bien qu'importante, n'est j)as la première, la plus réelle, celle qui constitue vraiment une nation. L'unité la plus profonde et la plus puissante est celle qui résulte de la similitude des institutions, des mœurs, des idées, des sentiments, des langues, l'unité morale enfin, très supérieure à l'unité politique et qui peut seule la fonder solidement.

La tendance vers l'unité nationale et par là vei's l'unité politique devient le pivot autour duquel va tourner la civilisation en France.

Avec la même méthode, Guizot examine l'époque féodale sous un double point de vue, l'histoire de la société civile et religieuse et l'histoire de l'homme. Il considère la société civile dans les faits qui la constituent et dans les monuments législatifs et politiques qui émanent d'elle et où est empreint son caractère. Or du x^ au xiv** siècle, trois grands faits résument l'histoire de la société civile : l'association féodale; au-dessus et à coté, reposant sur d'autres j)rincipes et se créant une existence distincte, la royauté; enfin, en intimes relations aussi avec l'association féodale, mais travaillant à s'en séparer, les Communes.

Quant aux monuments écrits qui donnent l'image de la féodalité, comme les Institutions de saint Louis, la Coutume de Beaui'oisis, les Assises de jurisprudence, les Conseils à un ami, Guizot se proposait de les étudier, comme il avait étudié les lois barbares et les Capitulaires.

De la société civile, l'historien .entendait passer à la société religieuse, et la considérer comme iU'avait déjà fait jusqu'au x^ siècle, dans son organisation intéineure, dans ses rapports avec la société civile et avec la papauté. L'histoire de la société étant complète, il devait aborder l'histoire de l'esprit humain qui résidait à cette époque dans deux littératures distinctes : une littérature savante écrite en latin adressée uniquement aux lettrés et qui contient la théologie et la philosophie du temps ; en second lieu, une littérature nationale, ])opulaire, toute en langue vulgaire , et s'adressant aux oisifs et au ])euple.

C'était un très beau ])rogramnie, un édifice aux fortes constructions, se superposant et développant d'imposantes façades où tout se tenait et (jui devait aboutir à la démonstration de cette vérité, poursuivie obstinément par Guizot : que, malgré la décadence des Communes, au commencement du xiv*^ s^iècle, le tiers état était en continuel progrès.

La question était de savoir si ce ne fut pas un irré- ])arable malheur que la ])erte des libertés communales. Guizot pense qu'à tout prendre, la centralisation a valu à la France beaucoup plus de prospérité et de

grandeur, des destinées plus heureuses et plus glorieuses qu'elle n'en eût obtenu, si les institutions et les indépendances locales y fussent demeurées souveraines. Sans vouloir instituer un débat, nous rappelons que des esprits très élevés sont loin de partager cette opinion. Mais ce vaste plan que nous venons d'esquisser, Guizot ne |nit l'exécuter qu'en partie; le temps lui manqua. Bien qu incomplète, son œuvre n'en est pas moins vigoureuse; si elle présente des lacunes que les études contemporaines ont comblées , elle a gardé néanmoins toute son autorité.

Nous avions en France des histoires politiques, ecclésiastiques et littéraires, il nous manquait une histoire générale qui ne fût pas, comme le Discours sur l'histoire universelle, uniquement basée sur les croyances religieuses, ou, comme l'Esprit des lois, exclusivement élevée sur les institutions civiles et politiques. Guizot a comblé ce vide avec V Histoire (le la civilisation en Europe. La manière dont il a accompli ce dessein est originale et puissante. Ses quatorze leçons sont quatorze tableaux et chacun est le portrait de quelque événement capital, sans

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que dans la disposilinn générale tlu sujet et dans la manière dont les faits particuliers se dessinent et se développent, l'unité' cesse de régner.

La France a ét(' le foyer, le centre de la civilisation en Europe ; sans doute, elle a été devancée, à diverses époques: dans les arts, j)ar l'Italie; dans les institutions politiques, par l'Angleterre; mais la France aussitôt a repris une vigueur nouvelle, s'est élancée et s'est vite retrouvée au niveau ou en avant de toutes les nations. Il n'est en effet presque aucune grande idée, aucun grand principe qui, pour se répandre partout, n'ait passé d'abord par notre pays; que ce soit par l'effet de notre langue, du tour de notre esprit ou de nos mœurs, il est certain que nos idées se présentent plus clairement aux masses. Guizot est convaincu qu'il y a une destinée générale de l'humanité, une transmission du dépôt des vérités morales, et qu'un monde mieux réglé rend l'homme lui-même plus juste; très optimiste, il pense que la civilisation est jeune et que le monde n'en a pas encore mesuré la cari'ière.

La civilisation consiste à ses yeux, nous le savons, dans le développement de l'individu, d'une part, et de l'autre, dans le développement de sa condition visible, la société; l'état actuel du monde impose cette alliance de la philosophie et de l'hisloire. Quant à la civilisation de notre patrie, elle a ce caractère particulier que la puissance de l'esprit a toujours été profonde dans la société française, plus profonde peut-être que partout ailleurs.

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Après avoir analysé les éléments fondamentaux de la civilisation européenne; après avoir montré leur diversité , leur lutte constante et comment aucun n'avait réussi à dominer complètement les autres, Guizot conduit jusqu'au xii« siècle l'histoire des premiers éléments de la civilisation moderne, d'abord le régime féodal, puis l'Eglise et enfin les communes qui ont amené la lutte des classes, lutte qui remplit le monde contemporain et dont il est né.

Avec la huitième leçon, l'historien entre dans la seconde période et ce sont les chapitres les plus remarquables du livre; la solution définitive se dégage.

C'est le caractère essentiel et distinctif de la société moderne comparée à la société européenne primitive que tous les éléments de l'état social, d'abord nombreux et divers, finissent par se réduire à deux : le gouvernement, d'une part; le peuple, de l'autre. Le premier mouvement considérable qui avait poussé l'Europe dans cette voie, avait été les croisades; vers la même époque, avait commencé à grandir l'institution qui avait le plus contribué à former notre société, c'est-à-dire la royauté.

Les tentatives pour coordonner les anciens éléments sociaux sans abolir leur variété, avaient tenu une place importante dans l'histoire de rEuro|)e. Guizot passe en revue ces essais d'organisation politique : le projet de Grégoire VII de soumettre l'Europe à une vaste et régulière théocratie, les Républiques italiennes du xi" au xvi^^ siècle, les

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lentalivcs républicaines de Suisse, les communes des Flandres, la constitution mixte et intermittente de nos États généraux, les Cortès d'Espagne, enfin le Parlement d'Angleterre. Il explique comment, le xiv^ siècle expiré, et après l'insuccès des tentatives d'organisation politique, l'Europe entra, comme par instinct, dans les voies de la centralisation. C'est le caractère du xv" siècle d'avoir tendu à ce résultat, d'avoir travaillé à créer des intérêts généraux; partout, la plus large part de la destinée des peuples se trouve abandonnée à la prérogative royale , au milieu de la fermentation de l'esprit humain, de l'antiquité grecque et romaine restaurée, tandis que la poudre, la boussole, l'imprimerie sont inventées, et que les grandes découvertes maritimes ont lieu. C'est la pi'éparation à la puissante révolution du xvi"^ siècle.

On suit la trame du récit et l'enchaînement des effets et des causes. Pour l'école dont Guizol est le chef, ces faits généraux sont la portion immortelle de l'histoire, celle à laquelle toutes les générations ont besoin d'assister pour comprendre le passé et se comprendre elles-mêmes.

On attendait le protestant à son jugement sur la Réforme et sur son rôle dans la civilisation euroj)éenne. Guizot n'a pas faibli. La Réforme a été un grand élan de liberté de l'esprit humain, un besoin nouveau de penser, déjuger librement avec ses seules forces les faits et les idées que l'Europe, jusque-là, recevait des mains de l'autorité. Partout où elle a

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pénétré, victorieuse ou vaincue, elle a eu pour résultat un immense progrès vers l'émancipation de l'esprit humain, tout en s'accommodant aux différents régimes politiques.

Les conséquences de la Réforme ont dépassé ses vues; ce qu'elle a amené, elle ne l'a pas connu. Elle n'était pas allée jusqu'à l'extrême de son principe; de là, un certain air d'inconséquence et d'esprit étroit qui souvent a donné prise sur elle à ses adversaires. Et cette admirable leçon s'achève sur la similitude des destinées entre la société civile et la société religieuse dans les révolutions qu'elles ont eu à subir.

Libre examen et centralisation du pouvoir, tels sont les résultats essentiels auxquels avaient abouti dans le cours du xvi° siècle toutes les phases de l'ancienne société européenne. Il était difficile qu'une lutte ne s'engageât pas un jour entre ces deux faits, quelque peu contradictoires : l'un était la défaite du pouvoir absolu dans l'ordre spirituel ; l'autre, sa victoire dans l'ordre temporel; l'un, préparant la décadence de l'ancienne monarchie ecclésiastique ; l'autre, consommant la ruine des anciennes libertés féodales et communales. Guizot ne dissimule pas que, si l'Angleterre a atteint le but plus vite qu'aucun des Etats du continent, c'est que, chez elle, les divers éléments de la société, l'ordre religieux et l'ordre civil, la monarchie, l'aristocratie et la démocratie, s'étaient développés, non pas successivement, mais ensemble et de front. C'est à d'assez longs intervalles, au contraire, que les développements de la

monarchie pure et du libre examen se sont accomplis sur le continent, où les deux puissances devaient en venir aux mains. En attendant, l'influence de la France se présente, dans les xvii<^ et xviii^ siècles, sous des aspects très différents. Dans le premier cas, c'est son gouvernement royal qui marche à la tête de la civilisation générale. Dans le second cas, c'est à la société française qu'appartient la prépondérance.

Qu'on ne croie pas que ces leçons soient enfermées dans les limites étroites d'une simple nomenclature de faits et de documents; l'historien nous donne un expose brillant des événements importants qui ont exercé une action marquée sur les destinées de l'Europe.

Tel est ce beau livre, d'une narration lucide, dune méthode rigoureuse, œuvre d'un savant et dun obseï*valeur qui juge les hommes et les choses avec une raison calme et haute, mais non sans animation et sans ardeur. Dans ces déductions , si bien liées entre elles qu il n'y a pas de fissures , dans ces esquisses dessinées d'un trait si ferme qu'elles sont vivantes, on reconnaît non seulement la pensée souveraine, mais aussi l'habileté d'un maître. Certes, depuis, bien des détails ont été fouillés; mais la large fresque de Guizot est resiée intacte, malgré les années, tant l'esprit qui avait présidé à sa conception était supérieur et dominait les passions ou les préjugés, tant l'intelligence des choses générales et des principes histori(|ues était claire et j)uissanle.

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Mais le professeur n'est qu'un des cotés de Guizot historien. On eût été étonné qu'il n'eût pas consacré à 1 histoire de la Révolution d'Angleterre une partie de sa vie laborieuse et si bien remplie. Ce n'était pas seulement, chez lui, une sorte d'attrait intellectuel, c'était aussi, au fond de sa pensée, un exemple qu'il voulait mettre sous les yeux de la Bourgeoisie française.

Avant d'écrire V Histoire de la Révolution d'Angleterre, il en avait, pour ainsi dire, donné les pièces justificatives. Les principaux mémoires originaux relatifs à ce grand événement, réunis par lui en collection et traduits sous ses yeux, avaient paru en 1825. Guizot y avait joint des notices, des essais de biographie. G était déjà une histoire intime et anecdotique.

Le peintre avait tout vu. Il parlait de Ludlow, de Fairfax, de Lilhurne, presque en homme qui a vécu de leur temps, qui, tous les jours, les entend discourir, qui sait leurs ]iassions et a scruté leurs pensées. De telle sorte qu'il n'avait plus besoin de longues préparations et qu'il connaissait tous les matériaux, lorsqu'il éleva le premier étage de son édifice.

Trois parties presque égales constituent en efiet Y Histoire de la Révolution d'Angleterre.

Guizot avait en 1820 publié l'histoire du règne de Charles I""", objet de la première période.

A ses yeux, loin d'avoir rompu le cours naturel des événements, ni la Révolution d'Angleterre, ni la nôtre n'ont rien dit, rien voulu, rien lait, qui n'eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois avant leur explosion. Guizot ne [lense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner, parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes. « Il faut en ceci, dit-il, tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en oublient; et puis les sommer de dresser, à leur tour, le compte des erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu ils ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché. » Certes Guizot se refuse à considérer les deux révolutions comme absolument semblables : l'une plus politique que sociale, l'autre ayant voulu changer tout ensemide la société et le gouvernement; l'une ayant recherché la liberté; l'autre, l'égalité; l'une, religieuse, ayant substitué un dogme à un dogme, une Eglise à une Eglise; l'autre, philosophique, ayant proclamé la pleine indépendance de la raison. Mais Guizot n'était pas homme à se contenter de celle com[)araison qui ne lui paraît pas sans vérité, mais trop ingénieuse et presque supcrlicielle. La Révolution d'Aiigleterrc, par les mêmes causes (pii la lircnt ('clalor

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plus d'un siècle avant la nôtre, a gardé de l'ancien état social une plus forte empreinte. Des institutions libres, nées du sein de la barbarie, avaient survécu même au despotisme qu'elles n'avaient pu prévenir. L'aristocratie féodale, une partie du moins, avait uni sa cause à celle du peuple. Dans les lois, les croyances, les mœurs, la Révolution d'Angleterre trouvait son œuvre à moitié accomplie, aussi offrit-elle un bizarre mélange des éléments en apparence les plus contraires, placée entre l'ancien et le nouvel état social, plutôt comme un pont pour passer de l'un à l'autre, que comme un abîme pour les séparer. La plus terrible unité, au contraire, a régné dans la Révolution française; l'esprit nouveau y a dominé seul. De là l'immensité des résultats de la Révolution française et aussi de ses égarements; elle a possédé le pouvoir absolu.

« Et cependant, suscitées par les mêmes causes, par la décadence de l'aristocratie féodale, de l'Eglise et de la royauté, les deux révolutions ont travaillé à la même œuvre, à la domination du pays dans les affaires publiques. Celle-ci a été plus sage, celle-là plus puissante; mais les moyens et le succès ont varié seuls; la tendance était la même, comme l'origine. Telle est enfin l'analogie des deux Révolutions, que la ])remière n'eût jamais été comprise si la seconde n'eût éclaté. »

C'est avec cette vigueur et cette sagacité, que Guizot entre dans son sujet.

Il montre dès l'avènement de Charles P"^ \11

mars L(j25) ([ue la force revenait aux Communes par le progrès de leur grandeur matérielle. Pour que leur volonté ne se fit pas longtemps attendre, il suffisait d'y ajouter la grandeur morale qui devait enhardir leur ambition, élever leurs pensées, leur faire de la résistance un devoir. La Réforme religieuse eut cette vertu. Guizot explique que, plus étrangères et en même temps plus exposées aux coups du pouvoir, les communes anglaises changèrent, dans leurs relations avec la royauté, d'attitude et de résolutions. De jour en jour, leur timidité disparut.

« Les regards du bourgeois, du franc-tenancier, du paysan même, se portèrent bien au-dessus de sa condition. Il était chrétien. 11 sondait hardiment, dans sa maison, avec ses amis, les mystères de la puissance divine; quelle puissance terrestre était si liante qu'il dût s'abstenir de la considérer! 11 lisait dans les livres saints la loi de Dieu; pour leur obéir, il était forcé de résister à d'autres lois. »

Quand Charles P"^ convoqua le Parlement, ils se rapprochèrent avec le dessein et l'espoir sincère de s'unir; mais au fond leur désunion était déjà consommée. L'un et l'autre pensaient en souverain.

Guizot excelle dans cet art magistral de classer les idées, mais si dans ses Essais ou dans l'Histoire (le la civilisation , c'est le goût des spéculations générales, la profondeur et la gravité des maximes qui l'emportent, on sent que dans la Révolution (V Angleterre, aux qualités qui permettent de domi-

GLIZOT HISTORIEN. 139

ner le sujet vient se joindre l'autorilé que donne, pour aborder une pareille histoire, l'expérience de l'homme d'Etal. Personne ne pouvait mieux dire en parlant du roi Charles : Les Princes héritent des fautes, comme du trône de leurs devanciers.

Il fallait aussi être un moraliste pour faire comprendre avec quelle |)atience agit le peuple anglais, avant de lever l'étendard de la révolution. Pendant onze ans, le roi et l'Eglise avaient proclamé la souveraineté absolue, indépendante du droit divin. Ils avaient tout tenté pour la faire subir ou accepter à la nation. Hors d'état d"y réussir, ils venaient, dans leur impuissance, demander secours à une assemblée qui, sans l'ériger d'abord en principe, croyait aussi à sa souveraineté et se sentait capable de l'exercer.

Après l'exécution de Strafford, la réforme politique, telle du moins qu'on l'avait, au début, souhaitée et conçue, semblait accomplie; mais que servait de l'avoir écrite dans des statuts, si la garde en était confiée à ses ennemis? La lutte religieuse, en même temps, s'engageait de plus en plus; les sectaires s'enhardissaient, l'Eglise était chaque jour plus ébranlée. Alors commence avec le Long Parlement une lutte jusque-là sans exemple en Europe. Guizot n'hésite pas, il est avec Hampden, avec Pym ; il salue la lutte comme un glorieux symptôme de la Révolution qui commençait et devait faire le tour du monde. Son âme grave se recueille et ne se trouble pas; de même que ces héros de la guerre civile qui, au moment de tirer l'épée, s'étonnèrent et s'ému-

ront, non que leur cœur fût timide, ni que la résistance armée eût, aux yeux du Parlement et même du j)euj)le anglais, rien d'étrange et de criminel; tous la lisaient avec orgueil dans l'histoire de la grande charte; toutefois « c'était toujours au nom des lois, au nom des droits certains et avoués, que la résistance s'était déclarée! En conquérant la liberté, l'Angleterre avait toujours cru défendre son héritage, et aux seuls mots de loi et d'ordre légal s'attachait le respect populaire. Les deux partis sentaient le besoin de couvrir du manteau légal leurs prétentions et leurs actes. » C'est la réserve que Gui/ot tenait à faire.

On sait quelle action soudaine prirent les sectes religieuses pour saisir le pouvoir. Aucun historien n"a mieux compris cjue Guizot l'àme de ces Indéj)endants, de ces Brownisles, de ces Anabaptistes. Gomment, à sa })rcmière apparition, le principe de la liberté proclamé par des sectaires obscurs, au milieu des ('■garcnients d'un aveugle enthousiasme, fut-il traité de crime et de folie, et comment euxmêmes semblaient-ils le soutenir sans le comprendre? Guizot l'explique et il en di'duit la formation du libéralisme anglais; il sortit du travail religieux des esprits. Toutes les c[ueslions prirent dès lors un tour nouveau. Institutions, lois, coutumes, tout fut sommé de se régler sur le raisonnement ou la volonté de l'hommtï; tout paraissait légitime dans ce hardi travail, sur la foi d'un princi|)e ou même d'une simple extase.

r.VIZOT IlISTORIEX. 141

Si le côté anecdotique est parfois sarriilé aux idées, les portraits des personnages sont dessinés d'un trait vigoureux et rais en relief : Charles I'"' incurable dans sa duplicité, parce qu'envers des sujets rebelles il ne se croyait tenu par aucune parole d'honneur; Pym, ferme, patient, adroit, indifférent au travail, aux dégoûts, comme à la fortune et à la gloire, plaçant dans le succès de son parti toute son ambition. Quant à Crorawell, Guizot le suit dans toutes les complexités et dans toutes les souplesses de sa nature; il ne fait pas un seul portrait, il en fait d'aussi variés que cet étrange et grand personnage, étranger aux aveugles présomptions de son parti, dévoré d'ambition et d'incertitudes, ne voulant rompre, ni s'engager sans retour avec les combinaisons les plus diverses.

S'agit-il du récit des faits importants, Guizot les raconte avec une netteté et une sf>briété qui excluent toute enluminure, toute image, toute épithète inutile. L'exécution de Strafford , le procès et la mort du roi Charles sont retracés avec une précision de langage qui en grave à jamais le spectacle dans la mémoire.

Le succès des deux premiers volumes avait été considérable.

Guizot n'avait jamais abandonné le projet de continuer son œuvre. Il y revenait toujours dans l'intervalle de ses courts repos parlementaires; il y revint même pendant son ambassade à Londres; aussi sa première pensée, durant son exil, fut d'achever

U2 nvizoT,

VUisloire de la Révolution d Angleterre. Dans une longue préface qui parut sous forme de discours, il se demandait pourquoi cette révolution avait réussi. II avait à cœur de démontrer quelles causes avaient donné à la monarchie constitutionnelle en Angleterre et à la république dans l'Amérique anglaise le solide succès que la France et l'Europe poursuivaient encore à travers de mystérieuses épreuves.

Tout son raisonnement est enfermé dans ces quelques lignes : « En Allemagne, au xv!*" siècle, la Révolution a été religieuse et point politique; en France, au xviii" siècle, elle a été politique et point religieuse. Ce fut, au XVII* siècle, la fortune de l'Angleterre que l'esprit de foi religieuse et l'esprit de liberté politique y régnaient ensemble et qu'elle entreprit en même temps les deux révolutions. Toutes les grandes passions de la nature humaine se déployèrent ainsi sans qu'elle brisât tous ses freins; et les espérances, comme les ambitions de l'éternité, restèrent aux hommes quand ils crurent que leurs ambitions et leurs espérances de la terre

étaient déçues Qu'il s'agisse d'une monarchie ou

dune république, d'une société aristocratique ou démocratique, la mcun; lumière brille dans les faits. Le succès définitif ne s'obtient qu'au nom des mêmes principes et par les mêmes voies : l'esprit révolutionnaire est fatal aux grandeurs qu'il élève, comme à celles qu'il renverse. La politique qui renverse les Etats est aussi la seule qui lermiiu' et fonde les révolutions. » C'est avec ces idées pour

r.rizoT iiisToniEx. 143

guide, que Cfuizot aborde la suite de V Histoire de la Révolution d'Angleterre. Son âme, plus religieuse encore après la révolution de 1848, le porte de plus en plus vers l'intei'vention de la Providence dans les affaires humaines.

Vingt-huit années s'étaient écoulées depuis que les deux premiers volumes de VHistoire de la Révolution d'Angleterre avaient paru ; et quelles années !

Ceux qui auraient pu croire que l'unité de l'ouvrage ne fût rompue et qu'un travail si longtemps suspendu, repris à si long intervalle, et en des temps si opposés, ne se ressentît de la contrariété des circonstances, se trompaient. 11 n'y avait pas de dissonance; le talent seul avait grandi. Le caractère moral que Guizot imprime à ses récits, l'esprit qu'il porte dans la composition n'avaient rien perdu. C'était le même ordre, le même enchaînement dans les faits ; la forme s'était heureusement modifiée : le manque de souplesse et de variété s'était atténué, le retour des mots abstraits était moins fréquent; le mouvement, le relief s'étaient accusés, sans verser jamais dans la déclamation et l'abus des images. Les longues années de luttes à la tribune avaient donné au style plus de correction et plus de véhémence; enûn il y avait toujours chez Guizot, malgré les années plus lourdes, la flamme intérieure qui brûlait et ne s'égarait pas.

Si Charles Stuart a été le héros des tomes I et II, Olivier Cromwell est celui des tomes III et \\ . Il

144 r.iizoT.

en remplit chaque page; on le rencontre, on le voit partout, et comme ce n'était pas un homme à idées simples, mais incohérent et obscur dans ses paroles, tantôt par entraînement, tantôt à dessein, en même temps qu'une ferme et judicieuse intelligence, Guizot le fait revivre dans ses contradictions. On a devant soi un être réel, qui marche, agit, palpite, parle sous nos yeux; et les personnages qui approchent et entourent Cromwell, Henri Vane, Witelock, Ireton, Harrison, Bradshaw, restent aussi dans l'esprit, tant les traits qui représentent leur image sont nets et arrêtés.

La scène qu'ils occupent est grave et sévère. Leur victoire est complète ; les républicains sont en pleine possession du pouvoir; ils ont mis hors de toute activité politique la haute aristocratie et la démocratie radicale de leur temps : les Cavaliers et les Niveleurs. Guizot fait justement observer que leurs angoisses intérieures les tourmentaient déjà plus que n'eussent pu faire tous leurs ennemis. Ils voyaient s'élever au milieu d'eux un vainqueur et un maître dont ils ne savaient ni comment se défendre, ni comment se passer. La République à peine née sentait déjà Cromwell au-dessus d'elle.

Toutes les péripéties du duel qui s'engage entre lui et le Parlement sont étudiées par un maître. C'est surtout dans l'examen des rapports de la I''raiice et de l'Espagne avec le l'rotecteur que s'exerce la sagacité supérieure de l'historien; bien plus peut-être au wii*^ siècle que de nos jours, les

GLIZOT HISTORIEN. 145

politiques s'inquiétaient peu que leurs actes fussent en accord avec leurs sentiments véritables et leurs paroles intimes; autant le public sur le continent laissait éclater envers les républicains, juges de Charles P'', son mauvais vouloir, autant les gouvernements, par calcul ou par crainte, se montraient indifférents ou réservés. Grâce à sa politique extérieure, Crom^velI était devenu puissant en Europe; et sa grandeur n'était pas contestée sur le continent, comme en Angleterre, parce qu'au dehors elle se fondait sur la force habile et heureuse.

Les nondireuses pièces diplomatiques inédites que donne Guizot, éclairent d'un jour nouveau le rôle du Protecteur. Tout en faisant ressortir le caractère de ses traités avec la Hollande, avec le Portugal, avec le Danemark et particulièrement avec la Suède, c'est toujours aux négociations avec Paris et Madrid qu'il revient de préférence. L'ancien Ministre des affaires étrangères avait appris à suivre dans ses détails un jeu si délié et à mettre en scène avec autant de finesse que de clarté les deux premières diplomaties du monde, l'espagnole et la française.

C'étaient ces parties de l'histoire qui étaient presque inconnues. Les imaginations qui recherchent avant tout, dans ce drame, les aventures du jeune Charles II, couronné roi par un parti qu'il déteste, pendant sa triste expédition d'Ecosse, ne seront pourtant pas déçues. Guizot a mis un art suprême à rajeunir ces détails si connus, et à être rapide en ne supprimant aucun fait, de la même

façon qu'il peint avec fidélité des tableaux de marine, en retraçant les luttes acharnées des flottes anglaise et hollandaise.

En face de ces triomphes extérieurs, Guizot oppose les mécomptes.

Au milieu de sa puissance et de sa gloire, Cromwell sentait en effet que sa situation était violente, et il aspirait à la changer. Après avoir, pendant dixhuit mois, gouverné seul et arbitrairement, il vil qu'avec les mœurs de la vieille Angleterre, un pouvoir sans contrôle n'était qu'une crise temporaire, et il crut qu'après tant de succès, le jour était venu de fonder un ordre légal et durable. Là commença son ini|)uissance, et cette impuissance faisait son supplice. Etre roi? Il ne croyait pas pouvoir le devenir, sans l'aveu des principaux de ses compagnons; mais il a beau sonder le terrain, ses peines sont perdues; il a beau convoquer le Parlement à son usage : l'un et l'autre étaient convaincus que la royauté seule pouvait donner au gouvernement un caractère régulier et stable; et ce Parlement lui échappe. Aussi, comme dit Guizot, Gromwell mourut triste. « Les croyances chrétiennes étaient restées au fond de cette âme chargée de mensonges et d'attentats. Quand vint l'épreuve suprême, elles reparurent, et l'enthousiasme religieux de Crom-vvell prit le dessus sur son hypocrisie. »

Ce beau livre s'imposait à l'adiiiii'ation de lAiigleterre.

Les deux volumes qui suivirent, sous le litre de

Richard Croimvell et du Rétablissement des Stuarls, étaient peut-être encore supérieurs aux premiers ; mais le sujet était d'un tout autre ordre, moins élevé, moins émouvant. C'était de la tragi-comédie politique.

Au premier abord on s'étonne que ces vingt et un mois d'interrègne (3 septembre 1658-21) mai 1600), si confus chez tous les historiens, tiennent une si large place dans une œuvre dont un des mérites est le nerf et la concision. Bien loin de manquer de matière, l'auteur a su élaguer et choisir. Des pièces récemment découvertes, des documents encore inexplorés, ont comme transformé cette curieuse époque. Parmi ces documents, il en est qui appartiennent à l'Angleterre, comme le journal de Burton; mais ce qui donne aux événements que raconte Guizot cette importance inattendue, ce sont des informations d'un autre ordre et qui viennent de France : nous voulons parler de la correspondance de l'agent très actif que Mazarin avait à Londres, M. de Bordeaux. Ces dépêches conservées à nos archives des affaires étrangères et annexées au livre de Guizot forment elles-mêmes presque un volume, grâce au lucide commentaire dont elles sont accompagnées.

Il était difficile de coordonner cette cohue de faits et de personnages se distinguant à peine les uns des autres et de continuer au récit cette unité d'intérêt sans laquelle il n'y a pas d'œuvre d'art; c'est ce qu'a fait Guizot. Il a divisé son drame en

quatre actes. Le premier est réservé à Richard GroniNvell; il contient toute son histoire, de son avènement à sa chute; le second acte est rempli par une aventure encore plus éphémère : le Long Parlement ressuscite, vieux, décrépit, inutile; mais cette poignée d'hommes était courageuse et sincère. Ces vieux républicains rentrèrent au pouvoir, comme dans leur droit, et ils l'exercèrent avec une fidélité et une vigueur qui les honorent.

« La république, dit Guizot à propos de ces hommes de fer, la république, quand elle est chez un peuple le résultat naturel et vrai de son état social, de ses idées, de ses mœurs, est un gouvernement digne de sympathie et de respect, qui a ses vices théoriques et pratiques, counne tous les établissements humains, mais qui honore et sert l'humanité , car il la provoque à déployer ses grandes forces morales, et il peut la })orter à un très haut degré d'activité, de vertu, de prosj)érité et de gloire. »

L'armée avait rappelé le Long Parlement, croyant qu'il était mort; dès qu'il donna signe de vie, l'armée le mit à la porte.

Avec le troisième acte, un nouvel acteur paraît : Monk prend en main la cause du Long Parlement et nous passons avec lui d'Kcosse en Angleterre. Toujours et avec tous également taciturne, il ne répondait pas aux questions, mais il laissait arriver, parlei' et repartir les messages des royalistes. Au quali'ierae acte, l'action touche à son terme. Ce

r.LIZOT HISTORIEN. 149

n'était pas la vénalité de quelques chefs, mais la disposition générale de la nation, éclairée et lassée par ses propres fautes, qui la ramenait vers Charles II. Monk démasque enfin ses batteries et les Stuarts rentrent en Angleterre, sans conditions.

Tout est en pleine lumière dans ce récit. Vingt ans avant de publier son histoire, Guizot, dans une belle étude, avait esquissé la figure de Monk; dans ce dernier volume, il la donne agrandie et retouchée; il nous fait pénétrer dans le caractère du personnage, et dans ce rôle, prodige de patience et d'audace, d'un homme qui avait ourdi et tramé seul une conspiration.

L'historien décrit comme un témoin le triomphant retour du monarque exilé; mais au milieu des cris de joie et dos vivats, il voit distinctement deux camps se former déjà, ennemis ardents et destinés à rengager d'abord obscurément, puis avec éclat, la guerre qui semblait finie : la cour et les puritains! voilà les deux bannières qui apparaissaient aux deux extrémités de l'arène politique! Guizot clôt son histoire qu'il ne put mener jusqu'à la chute de Jacques II, par ces mots : « L'empire de la religion protestante et l'influence décisive du pays dans son gouvernement, c'était le but que l'Angleterre révolutionnaire avait poursuivi; tout en maudissant la révolution qu'elle appelait la rébellion, l'Angleterre royaliste s'apprêtait à le poursuivre encore, et à ne se reposer qu'après l'avoir atteint. »

Telle est cette œuvre, simple et grave sans rai-

150 GlIZOT.

deur, avec des réflexions courles et toujours à leur place, écrite, dans les derniers volumes surtout, avec une mâle élégance. La littérature française, dans ce siècle si fécond, ne compte pas un livre d'histoire d'une ordonnance et d'une composition plus achevées. N'étant engagé dans aucun des partis qui se sont partagé l'influence en Angleterre, n'apportant dans ses appréciations ni les passions, ni les préventions d'un whig ou d'un tory, Cniizot a plané avec une haute impartialité sur les documents. Mais nous ne connaîtrions pas l'historien sous toutes ses faces, si nous négligions les Mémoires pour .tei'v/i' à l'Iiistoire de mon temps.

Il ne s'agit ni de révélai ions scandahnises, ni de secrets diplomatiques dévoilés, ni de mystérieuses confidences, les Mémoires de Guizot sont des annales politiques. Non pas qu'il ne s'y rencontre des anecdoctes personnelles, des incidents biographiques, des portraits très fouillés, et une étude line et |)énétrante de la société française au xviii" siècle, cpii font des premiers volumes une lecture atlacliaiite et variée, mais, avant tout, Guizot a voulu donner les motifs de ses actes politiques et les

r.VW.OT HISTOIUF.X. IM

expliquer en complétant ses déclarations à la tribune. Ces Mémoires sont, en même temps, lapologie du parti qu'il a servi et dont il a été le chef; ou jilutôt c'est sa théorie du gouvernement de Juillet lui-même; et, comme la monarchie de 1830 a été la représentation de la haute bourgeoisie, de ses aspirations comme de ses intérêts, les Mémoires de Guizot sont donc, à la fois, une défense contre les attaques dont la classe moyenne a été l'objet, et une justification de la résistance qu'elle crut devoir obstinément opposer aux revendications démocratiques.

Ainsi compris, ce livre est un document de premier ordre. Si, comme l'a écrit un éloquent et ingénieux critique, chaque système politique est un grand parti pris qu'il faut juger, non comme représentant la vérité et le droit absolus, mais comme tenant une place plus ou moins élevée dans l'ordre moral, les confessions de Guizot sont une des parties considérables de son œuvre. Ces Mémoires sont impersonnels, c'est ce qui fait leur originalité. Pourquoi faut-il c|ue des lacunes graves s'y rencontrent? Sur le mouvement des idées, en littérature, en art, en philosophie, sur les questions économiques ou sociales qui prirent un rôle si pré})ondérant pendant le règne de Louis-Philippe, il n'y a pas d'aperçus, à peine une mention se glisse-t-elle; de telle sorte que celui qui ne connaîtrait que ces Mémoires ne pourrait se rendre compte ni de l'élat des esprits, ni des événements qui s accomplirent,

152 CUIZOT.

ni des problèmes qui se posèrent aussi bien dans le domaine moral que dans les régions commerciales ou industrielles.

Ce n'était chez Guizot ni impuissance, ni désir d'éviter les controverses; il était apte à tout comprendre. On peut le croire lorsqu'il écrit à la première page de ses Mémoires que l'âge et la retraite avaient répandu leur paix sur le passé, et qu'en sondant attentivement son àme, il n'y découvrait aucun sentiment qui envenimât ses souvenirs. Mais ce fut le grand tort de cette noble intelligence tout entière absorbée, durant dix-huit ans, par la vie parlementaire (sauf quelcjues instants de repos consacrés en 1837 et 1838 à une étude sur Washington, sauf aussi son ambassade à Londres), ce fut son grand tort de ne pas jeter les yeux en dehors de ce cpi'on appelait le pays légal. Ce qu'il a à cœur de dire, c'est ce qu'il a pensé, senti et voulu en prêtant son concours aux affaires du pays, et aussi ce qu'auraient pensé, senti et voulu les amis politiques auxquels il avait été associé, en un mot « la vie de leurs âmes dans leurs actions ».

Ce n'est pas non plus un livre de réaction. Guizot était de ceux que l'élan de 89 avait soulevés et qui n'aui'aient jamais consenti à descendre. Né bourgeois et protestant, il était profondément dévoué à la lil)erté de conscience, à l'égalité devant la loi, à toutes les principales conquêtes de notre ordre social. Jeune, il avait vécu sous l'Enqiire dans la société de l'opposition, au milieu des dél)ris du iiKiiidt' pliilosopliitpH' cl de l'aiistiMi;ilie lilti'ralc iln

siècle dernier, presque clans l'intimité des survivants de ces salons qui, malgré les mécomptes de la Révolution, n'avaient abjuré ni leurs idées, ni leurs espérances. Elevé à Genève, dans des croyances religieuses, si Guizot était opposé aux doctrines et aux habitudes de l'écgle de Voltaire, il lui appartenait par le souffle libéral et par le sentiment de la dignité humaine. C'est ce qui explique celte équité, cette bienveillance facile aux intelligences vraiment supérieures, qui ne peuvent avoir de jalousie en se comparant au fond d'elles-mêmes.

Ses opinions politiques sont celles des doctrinaires, celles du parti constitutionnel qui, depuis l'ordonnance du 5 septembre jusqu'à l'assassinat du duc de Berrv, se maintint au pouvoir. Quand Guizot est éliminé du Conseil d'Etat et qu'il entre dans l'opposition, les pamphlets qu'il publie et qui sont restés célèbres sont une défense de la société nouvelle, telle que la Révolution l'a faite, mais avec les classes moyennes pour élément fondamental. Il reconnaît que les doctrinaires et lui avaient l'esprit plein de la révolution de 1688 et du gouvernement libre qu'elle a fondé. Il ressentait l'ambition et l'espérance d'accomplir en France une œuvre semblable, d'y assurer la grandeur avec la liberté, et de se grandir lui-même dans la poursuite de ce dessein. Mais notre pays a-t-il jamais eu de vrais partis politiques? Les grands intérêts et les grands principes s'y sont-ils régulièrement groupés et disciplinés sous la direction d'un Icadrr

l.j'i GXIZOT.

accepté et ayant pour Imt de conquérir la prépondérance dans le o-ouvernement? Avec Guizot, nous ne le croyons pas; et, dès 1835, la difficulté d'aboutir à des ministères durables était une préoccupation. Ses Mémoires sont un dernier effort pour établir qu'il était presque arrivé à ce résultat ;,mais il avoue que les classes moyennes n'ont pas suffi à soutenir et à Ibnder le trône qu'elles avaient élevé; elles étaient trop exclusivement dominées parles intérêts pour devenir une classe politique. Douloureux problème qui ne se posait pas seulement il y a cinquante ans, et qui est à résoudre encore !

Les Mémoires nous éclairent aussi sur la manière dont Guizot comprit les journées de Juillet.

Avec sa connaissance des hommes, Louis-Philippe avait démêlé, dès le lendemain, dans son premier Ministre de l'intérieur, que sa façon de présenter la révolution de 1830 était la plus monarchique et la plus propre peut-être à lui concilier la vieille Europe; Guizot avait en effet sur l'origine des droits du roi une opinion particulière et qui n'était pas celle de tous les amis de la dynastie. En rompant violemment avec la branche aînée pour en appeler à la l)ranche cadette, Guizot « ne choisissait pas un roi; il traitait avec un ))i'in(c qu'il trouvait à côté du trône, et qui pouvait seul, à ses yeux, garantir le droit public et arrêter la révolution ». L'appel au suffrage po{)ulaire, conseillé ])ar quelques-uns, eût donné à ce que Guizot a|)pelle « la monarchie réformée », le caractère qu'il avait à cn-ur d'en écarter. Il ne voulait

GTI/.OT HISTORIEN. 155

pas mettre l'élection à la place de la nécessité et du contrat.

Telles étaient les tendances d'esprit de Guizot, et, mettant en pratique ses doctrines, il leur donna pour consécration la politique de résistance, celle de Casimir Perier.

Ses Mémoires jettent une vive lumière sur les faits les plus importants de la monarchie constitutionnelle pendant dix-huit ans. Tous les volumes ne présentent pas le même intérêt, mais tous sont curieux à consulter. Le troisième, consacré à son ministère de l'instruction publique, est admirable, plein d'idées neuves et élevées. C'est dans ces pages animées d'un souffle généreux que nous lisons ces lignes qui devraient servir de préambule à sa célèbre loi sur l'instruction primaire : « Parce que j'ai combattu les théories démocratiques et résisté aux passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple, que je n'avais pas de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses besoins, ses désirs. Il y a dans la vie publique, comme dans la vie privée, des amours de plus d'une sorte. J aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de le tromper, ni de 1 aider à se tromper lui-même. J'ai cru que le peuple avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre, c'est-à-dire d'exercer sur ses destinées privées et

15G r.UIZOT.

j)ubliques la part d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie et la société humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai surtout été préoccupé et touché de ses détresses morales, tenant pour certain que plus il se guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là, et c|ue pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme qu'il faut épurer, affermir et éclairer. »

Il n'y a pas de langage })lus digne des méditations d'un homme d'Etat. Caiizot explique, avec non moins de pénétration, pourcjuoi au fur et à mesure qu'on s'éloignait de 1830, le cercle déjà fort étroit des conseillers de la royauté constitutionnelle se rétrécissait. On le vit bien à partir du ministère du 22 février 1836; et la coalition ne fît qu'accuser la dislocation du parti gouvernemental.

Cette bourgeoisie dont Guizot voulait être le chef et qui était à ses yeux la représentation vraie et fidèle des intérêts généraux de la société telle que la Révolution de 89 l'avait faite, cette bourgeoisie (pi'il défendait à la tribune de 1837, il la défend encore dans ses Mémoires, mais sans trop d'illusion : « J'aurais quelque droit, écrit-il, de parler des faiblesses de la classe moyenne, car j'en ai, plus <pie personne peut-être, ressenti les inconvénients et porté le poids. La grandeur de la pensée et la fermeté de l'expérience lui ont <{uel(|uef<)is manqué; elle n'a pas su tantôt assez entreprciuli'f. lauli'ii assez

GLIZOT HISTORIEN. 157

persévérer. » Guizot reconnaît cependant qu'il la troubla profondément et la déconcerta par son rôle passionné dans la coalition; ces bourgeois sensés et honnêtes, si pleins de leur intérêt, ne comprenaient pas ces querelles d'ambition et ces jalousies de personnes. Ils furent sévères dans leurs appréciations.

A partir de 1840, les affaires étrangères deviennent le domaine de Guizot; et les chapitres les plus importants des trois derniers volumes sont consacrés à l'exposé des négociations qui, pendant près de huit années, occupèrent la politique extérieure de la France, politique toute de paix, ennemie des aventures, mais non sans dignité.

Le chapitre relatif aux affaires d'Orient, celui consacré au droit de visite, les chapitres concernant les Jésuites, la cour de Rome et Pie IX, enfin le chapitre qui raconte les péripéties du mariage espagnol, sont des modèles. La méthode historique de Guizot s'y retrouve avec la clarté de l'exposition, l'enchainement des faits, l'appropriation parfaite des citations au corps du récit; ajoutons-y la convenance et la simplicité de la forme. L'écrivain écarte toute polémique rétrospective et présente constamment les hommes, adversaires ou amis, sous leur meilleur jour. La longue et laborieuse expérience de la vie politique lui avait enseigné non pas le doute mais l'équité. « Je dis l'équité, a-t-ildit, non pas la modération, mot banal, ni l'indulgence, mot impertinent, qui n'exprimeraient pas ma pensée. »

L'austérité du sujet s'adoucit çà et là dans des

pages qui reposent l'esprit et font mieux connaître l'homme privé. Bien qu'il n'ait nul penchant à entretenir le public de sa vie de famille, et que plus ses sentiments intimes étaient puissants et doux, moins il aimât à les montrer au public, Guizot a cependant laissé passer dans ses Mémoires un peu de son cœur, simple et droit, passionné et bon.

Pascal eût pu signer ces quelques lignes : « Les longs regrets m'inspirent pour les âmes qui les ressentent une profonde et sympathique estime. La promptitude de l'oubli me pénètre de compassion pour ceux qui ont passé si vite des cœurs où ils croyaient tenir tant de place. » « J'ai besoin que mes joies soient d'accord avec mes plus sérieux instincts, qu'elles m'inspirent le sentiment de la grandeur et de la durée; je ne me désaltère réellement qu'à des sources profondes. « Aussi Guizot s'est-il toujours acquitté de ses dettes de cci'ur envers les morts qui avaient tenu dans sa vie une place, même quand celte place était très inégale. 11 est considérable le nombre des portraits qu'il a tracés, tous portant la marque d'une observation aussi délicate que morale, et d'une finesse de touche qu'on n'aurait pas attendue d'un maître aussi sévère.

A-t-on mieux peint Royer-Collard? « C'était un homme non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien temps que la Révolution avait développé sans le dominer et qui la jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnes, sans déserter sa cause primitive et nationale. Esjjrit admirable-

GLIZOT HISTORIEN. 151)

ment libre et élevé, avec un ferme bon sens, plus original qu'inventif, plus profond qu'étendu, ]>his capable de mener bien une idée que d'en combiner plusieurs, trop préoccupé de lui-même, mais singulièrement puissant sur les autres par la gravité impérieuse de sa raison et par son habileté à répandre, avec des formes un peu solennelles, l'éclat imprévu dune imagination forte, excitée par des impressions très vives . Restaurer l'âme dans Ihomme et le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa grande pensée. »

A-t-on jamais mieux analysé l'àme et le caractère de Talleyrand et dune manière plus large? « Homme de cour et de diplomatie, non de gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il excellait à traiter par la conversation, i)ar l'agrément et l'habile emploi des relations sociales, avec les individus isolés; mais l'autorité du caractère, la fécondité de l'esprit, la promptitude de résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des idées générales et des passions politiques, tous ces grands moyens d'action sur les hommes réunis lui manquaient absolument. 11 n'avait pas davantage le goût, ni l'habitude du travail régulier et soutenu. Ambitieux et indolent, flatteur et dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de servir sans servilité, capable de se prêter à toutes les souplesses utiles à sa fortune, en conservant toujours des airs et reprenant au besoin des allures d'indépendance; politique sans scrupules, indifférent

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aux moyens et presque aussi au but, pourvu qu'il y trouvât son succès personnel, plus hardi que profond dans ses vues, froidement courageux dans le péril; propre aux grandes affaires du gouvernement absolu, mais à qui le gi'and air et le grand jour de la liberté ne convenaient point. »

Sans avoir du fiel, Guizot ne dissimule cependant pas, quand il les croit ressemblants, les traits disgracieux ou vulgaires de son modèle. C'est de Mauguin qu'il a dit : « Beau parleur, audacieux, prétentieux, vaniteux, sans jugement comme sans scrupule, très propre, dans les jours de perturbation générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles et à entraîner les badauds ».

Au contraire, après la mort de Laine, Guizot reprend sa plume grave comme le pinceau de Philippe de Champagne : « C'était une âme très noble, facilement émue, triste, et dont les instincts, plus grands que ses idées, s'élevaient avec un touchant mélange de simplicité morale et de ])ompe oratoire jusqu'à la vertu éloquente ».

Ces citations suffisent pour montrer la variété de ton et la largeur de dessin. Ces nombreux porli'ails sont suspendus comme autant d'images dans les Mémoires de Guizot, et nous aurions puisé encore dans cette collection de figures attachantes c\ curieuses, si nous ne voulions signaler le ciiapilrc spécial où il a parlé de la société anglaise comme s'il eut passé toute sa vie au milieu d'elle.

Nous savons qu'il avait acce|)té l'ambassade de

Londres en janvier 1840. II ressentait pour quelques-uns des personnages les plus considérables d'Angleterre une sympathie qui lui était rendue. C'était une grande époque. En politique, comme en littérature, des hommes éminents vivaient, même le vieux duc de Wellington, « qui lui parla de cette voix courte et chancelante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier adieu ». Nous ne nommerons pas tous ceux qui faisaient partie de cette élite de la société anglaise; les amis de Guizot, lord et lady Holland, l'avaient mis en rapports suivis avec deux lettrés étrangers au monde des affaires, mais qui, en dehors du Parlement, avaient le plus contribué aux progrès de la liberté; nous voulons parler des fondateurs de la Bévue d'Edimbourg, le Révérend Sydney Smith et lord Jeffrey. Guizot voyait moins les tories, non seulement parce qu'ils n'étaient pas au pouvoir, mais aussi parce qu'ils avaient h Londres moins de foyers de réunion. II a donné à son séjour en Angleterre le plus piquant intérêt, caractérisant d'un mot, d'un trait rapide, les nobles figures qui s'appelaient lord Aberdeen, Hallam, lord Lansdowne, sir Francis Pelgrave, Macaulay et sir John Croker.

Quand on pense que ces pages ont été écrites par un septuagénaire qui avait gardé toute la verdeur de son esprit, on ne peut qu'admirer ! Si, comme on l'a reproché justement à Guizot, son style, dans ses premiers ouvrages, est gris et ne rit Jamais, il prend, dans les Mémoires, une souplesse, un éclat qui ne

portent atteinte ni à la solidité, ni à la grandeur. C'est quelque chose pour un écrivain que d'avoir mérité l'éloge de Taine et d'avoir enfin désarmé les sévérités de Sainte-Beuve; mais une réserve s'impose à notre jugement sur ce beau livre. Contient-il une justification probante de la politique intérieure des dernières années de la monarchie de Juillet? Nous sommes, parmi les admirateurs de Guizot, au nombre de ceux qui regrettent de ne pas le penser. Tant le danger est grand de ne rien voir au delà d'un cercle étroit et de se créer ainsi une atmosphère artificielle ! Guizot en était arrivé à vivre plus avec ses idées qu'avec les faits; et il n'ouvrait plus la fenêtre.

Il nous resterait à mentionner l'dnivre de son extrême vieillesse : nous voulons parler de V Histoire de France racontée à mes petits-enfants. Guizot avait conservé son art de composition, sa touche sobre; mais il faut voir surtout dans ce livre d'un octogénaire un sentiment de patriotisme. Au moment où il parut (1872-1873), il apprenait aux jeunes générations à ne pas désespérer de la France, alors qu'elle était mutilée et vaincue ; il leur enseignait qu'elle s'était formée et élevée dans les larmes; que les infirmités de notre nation ne sont pas mortelles et que rien n'excite au courage et ne préserve de la faiblesse comme le spectacle fidèlement reproduit des quinze siècles de notre vie nationale. C'est sur cette dernière pensée que la plume tomba des mains de Guizot. Pour un historien, c'était bien finir.

Sans doute les événements prodigieux de ces cin-

quante dernitres années ont fait détourner notre histoire de sa ligne directe et ont changé sa logique apparente; sans doute les faits qui semblaient avoir le moins de rapports avec notre vie moderne, ont été soumis à une nouvelle revision; mais comme les préférences de Guizot ne lont jamais rendu volontairement aveugle, et surtout ne l'ont jamais amené sciemment à dissimuler la vérité, ses conclusions historiques sont presque toujours celles qu'adopteront les esprits équitalîles; son impartialité éclairée, qui n'est jamais de l'indifférence, place donc ses œuvres d'histoire au-dessus des retours de l'opinion.

Guizot a un autre titre à la reconnaissance de la postérité. Avec son esprit actif et méthodique, nul n'a plus fait pour répandre le goût des études historiques. La publication des Mémoires de l'ancienne France, celle des Mémoires de la Révolution d'Angleterre, la création de la collection des Documents inédits sont autant de foyers d'érudition qu'il a allumés. Ce mouvement, il le continuait au sein de l'Académie des sciences moi'ales, par le choix des sujets donnés au concours, par ses rapports substantiels et éloquents; et c'est à son action que l'on doit l'histoire de nos classes rurales. Partout on sentait la trace de son vaillant esprit et de sa direction.

Ce que Guizot ne possède pas , c'est-à-dire le dilettantisme et les dons qui rendent aimable le labeur le plus fatigant, il l'a remplacé par une pré-

cision, par une puissance de réflexion, par une autorité qui s'étaient formées avec son éducation, avec ses luttes, avec son labeur incessant. Son talent puissant, sans ingéniosité, il est vrai, et sans vibi'ations nerveuses, mais aussi sans subtilité, garde toujours, pour les idées et les faits, le respect sévère et calme que tout penseur doit porter en lui pour mériter la orloire.

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