‹ GuizotChapitre 9 sur 13 · VI · texte numérisé non relu

VI

« Ces misères de notre nature ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques qu’entre les autres hommes... La tristesse fut bientôt refoulée et surmontée par l’importance et l’urgence de la cause et du rôle que j’avais à soutenir. » (M. VI, 6.)

Plus significatif encore nous semble le passage où Guizot fait bon marché de certains accommodements avec la conscience, sans lesquels il n’y aurait pas de politique :

(f Même pour les plus honnêtes gens, la politique n’est pas une œuvre de saints ; elle a des nécessités, des obscurités, que, bon gré mal gré, on accepte en les subissant ; elle suscite des passions, elle amène des occasions de complaisance pour soi-même auxquelles nul, je crois, s’il sonde bien son âme après l’épreuve, n’est sûr d’avoir complètement échappé ; et quiconque n'est pas décidé à porter sans trouble le poids de ces complications et de ces imperfections inhérentes à la vie publique la plus droite, fera bien de se renfermer dans la vie privée et dans la spéculation pure. » (M. IV, 287.)

C’est un devoir de rappeler que ce passage a été écrit à propos de la fâcheuse Coalition., et au souvenir de cette défaillance ; il y a dans cet aveu de l’outrance du plaidoyer. Mais l’aveu n’en reste pas moins, et le voici dans sa franchise : même agitée, bouleversée jusque dans ses vases de fond parles passions humaines, la vie publique garde son prix et vaut la peine d’être vécue.

Mais, il faut le redire (car c’est notre intime pensée), les éléments de cette activité politique

CE qu’il FUT-

furent purs. Il y eut, à l’origine, une profonde sincérité intellectuelle dans le choix des idées à défendre, un constant mépris des moyens déloyaux, une ardeur désintéressée dans la lutte.

Deux dispositions naturelles semblaient prédestiner Guizot à la vie publique : Tune de Tordre de Tesprit, Tautre du caractère.

Il était profondément convaincu que Tidée exerce sur les événements humains une action directrice. Il accordait dolTc aux idées qu’il croyait justes, plus qu’une adhésion de Tintelligence seule; il y donnait le plus complet assentiment de l’intelligence et de la volonté. Croire à l’excellence sociale d’une idée et ne rien faire pour amener son triomphe lui semblait une trahison envers l’humanité et une lâcheté vis-à-vis de soi-même.

Il y avait en Guizot de Tapôtre et du soldat. Sa philosophie tendait tout entière à l’action ; la valeur d’un système se traduisait à ses yeux par son utilité politique ou sociale. Il était convaincu que rien ne tue plus sûrement une société qu’une t idée politique fausse. Entrevoir une vérité nou-fl velle, une vérité de Tordre humain, grosse d’avantages pour une société politique, et lutter pour son succès (1 ) : tel est, aux yeux de Guizot, le plus noble et le plus intense des plaisirs. Il défend cette vérité, encore méconnue ou mise en péril, parce que cette vérité lui est chère avant tout, et

(1) Mémoires, vi^ 11.

que son âme entière est comme intéressée à son triomphe.

Par cette conviction profonde et par une ardeur naturelle du tempérament s’explique ce goût de la lutte, qui est un des éléments essentiels de la vie publique, et que Guizot connut à un degré élevé.

« J’ai beaucoup lutté dans ma vie et avec ardeur. » (M.I, 1.)

« La lutte m’attire plus qu’elle ne m’inquiète. » (M. II, 46.)

Une sorte de fatalité intellectuelle tournait donc cet homme, au seuil même de la jeunesse, vers les choses de la politique et la préoccupation des grandes affaires. Quand il y fut engagé, il ne put, ni ne voulut se reprendre. Ce noble souci resta comme le centre de rayonnement de toutes ses pensées, le pivot de toute sa vie

A vouloir dégager le trait saillant du caractère de Guizot, on risque peu de se tromper si l’on met en première ligne la vigueur de la personnalité. Un jour, chez Fontanes, dans un repas familier à la campagne, la conversation s’engagea sur les poètes latins et leurs commentateurs. Guizot vanta les mérites de la grande édition de

CE qu'il fut.

Virgile, du professeur de Gœtlingue, Heyne ; Fontanes tenait pour le père La Rue, auquel il sacrifiait sans merci tous les érudits allemands. Guizot se fit le défenseur de la science d’outre -Rhin ; il disputa avec toute la passion de la jeunesse, et ne semblait pas près d’abandonner la partie aussi longtemps qu’il trouverait devant lui un adversaire. Fontanes baissa pavillon, et se tournant vers son voisin de table: « Ces protestants, dit-il tout haut en souriant, on ne les fait jamais céder. »

Qu’il l’ait due, ou non, à son origine calviniste et au tour de pensées familier à son parti, Guizot garda toute sa vie cette rigidité du caractère et cette fermeté dans le vouloir; il fut jusqu’au bout le « protestant » de Fontanes.

Mais il faut adoucir, sans retard, ce trait de caractère et tempérer cette rigueur en l’expliquant. Passionné pour la raison et la vérité, Guizot manquait de cette largeur d’esprit qui permet de voir, par intervalle, combien la raison est fragile et la vérité incertaine. Dans le monde infini des idées, il ne va pas au hasard, en curieux et en dilettante, au risque de s’égarer ; préoccupé du but à atteindre, et soucieux de jalonner sa route, il la marque de principes. Il ne sort jamais de l’avenue froide et droite que sa volonté s’est tracée. Peu de sentiers, point d’ombre, point de mystères; aucune fantaisie ne le tente vers les régions charmantes du doute ou du possible. La voie droite, l’idée claire, ou qui s’ofïre comme

telle ; l’idée simple, parce qu’on l’ébranche de toutes ses pousses : voilà ce qu’aime Guizot.

Ces idées simples, claires, dans lesquelles on voit loin devant soi, où le regard porte sans fatigue et se pose satisfait, si elles s’appliquent au gouvernement de la vie, deviennent la réglé ; et rien ne contente un esprit bien fait comme la réglé. Il faut voir de quel ton il parle du contraire de la règle et ce que devient sous sa plume le « dérèglement de la pensée. » A propos de Lamennais, il couvre de sa pitié ces « anges déchus, » qui ont eu, eux aussi, comme Lamennais, leur part dans leur chute.

« Ils ont assisté à des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vécu au milieu d’un tel dérèglement de la 'pensée^ de l’ambition et de la destinée humaines! ... Pour moi, en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes contemporains, je ressens plus de tristesse que de colère, et je demande grâce pour eux, au moment même où je ne puis m’empêcher de prononcer dans mon âme, sur leurs œuvres et leur influence, une sévère condamnation. » (M. III, 83.)

Quand il juge son temps, quels sont ses griefs contre lui?

« Notre temps est atteint d’un mal déplorable ; il ne croit à la passion qu’accompagnée du dérèglement . toute règle est à ses yeux un joug qui paralyse, toute soumission une servitude. » {L’amour dans le mariage^

Ce qu’il loue le plus volontiers chez un homme,

CE QU IL FUT

c’est de mériter de devenir un des « guides les plus sévères » de sa génération (1). Trouver la vérité et la servir, voilà l’honneur suprême.

« Le plus bel honneur que je puisse obtenir, à mes propres yeux, serait de prêter par mon nom quelque , force à la vérité; un homme est si peu de chose, qu'il n'a plus grand'chose à prétendre, quand il est parvenu à entrer, de sa personne, pour une part dans le succès de la vérité. » {Lettre à Pauline Guizot^ 1821.)

Ce ministère de vérité que Guizot regarde comme la plus haute application de l’homme, réclame des caractères fiers et des volontés fermes ; il entretient par l’exercice cette fierté et cette énergie, et il y ajoute. L’indépendance du caractère est une indispensable garantie de la liberté de l’esprit.

«Dire au public et au pouvoir ce qu’on juge la vérité, c’est, dans tous les temps, un devoir de l’honnête homme... (Dans un gouvernement libre) les hommes ne se vouent point aux hommes ; ils se rangent sous la bannière de certains principes et de certains intérêts généraux qu’ils ne doivent pas cesser de défendre... Si, en entrant dans les affaires, j’avais dû contracter l’obligation de parler ou de me taire au gré d’un ministre, j’y serais demeuré constamment étranger. {Du gouvernement delà France... Préface.)

Le courage, sans lequel les dons les plus heu-

(1) Mémoires, iii, 82.

reux de l’esprit seraient stériles, n’a jamais manqué à Guizot; il en adonné les preuves les plus éclatantes et de la forme la plus rare. Il a toujours revendiqué tout entière la responsabilité de ses actes et n’a jamais cherché « à se soustraire au fardeau de ses œuvres. » Jusqu’à la fin, il garde cette fîère attitude. S'il publie ses Mémoires de son vivant, c’est qu’il trouve plus de dignité à parler, tant qu’il peut encore répondre de ses paroles.

« Voulant parler de mon temps et de ma propre vie, j'aime mieux le faire du bord que du fond de la tombe... Si des plaintes s’élèvent, on ne dira pas du moins que je n’ai pas voulu les entendre. » (M. I, 2.)

Si la solidité des convictions soutient le courage, le courage à son tour, quand il s’exerce dans des luttes âpres, violentes, nombreuses, mène aisément à une certaine obstination de croyance pleine de périls. On arrive à la lisière fatale où défauts et qualités s’avoisinent et se transforment ; la fermeté devient entêtement et le courage, témérité.

Comme, chez Guizot, l’intention est toujours droite, il s’efforce d’appliquer à ses adversaires la plus complète « équité ». Pour juger leurs actes, il n’oublie pas que « dans les opinions et les conduites les plus diverses, il y a plus de sincérité et plus de désintéressement qu’on ne croit ; que la part de l’erreur est immense, plus

CE qu’il fut.

grande que celle des mauvais desseins ; que la vérité (( se brise en fragments épars; » et que chacun en ramasse un éclat.

Mais, lorsqu’il juge ses propres actes, l’expérience ne lui prête aucune lumière: le démenti brutal des faits ne lui apporte aucun trouble. Près de vingt ans après sa chute, il peut écrire ;

« Spectateur tranquille du passé comme du présent, je reste aussi fermement attaché que jadis aux convictions qui ont dirigé ma conduite. » (M. VIII, 520.)

De ce calme intellectuel, on ne peut donner qu’une explication ; c’est le calme de la certitude, l’état d’un esprit qui se repose dans la possession du vrai. Comme la fantaisie, le caprice, l’accident, l’intérêt même, n’ont joué aucun rôle dans la formation de sa doctrine politique, de sa conception de la vie humaine, comme il croit en avoir établi les assises éur d’inébranlables principes, les démentis de l’expérience ne lui paraissent que des troubles passagers, indignes et incapables de troubler l’harmonie générale du système. Tel un homme dont les doctrines religieuses sont rigoureusement arrêtées, et dont la foi plane, hors de toute atteinte, au-dessus des événements et de leurs redoutables inconséquences.

Fermeté du caractère, raideur du vouloir, servitude volontaire à l’égard du vrai, calme intel-

lectuel né de la conscience où Ton est de le tenir: voilà autant de traits propres à Guizot. Ajouterons-nous : mépris de la popularité ? on l’a dit ; mais ceci veut être expliqué.

On a beau être le plus raisonnable des hommes, le sentiment, par intervalles, réclame ses droits ; et pour mettre en jeu toute la machine humaine, il faut quelque chose de plus que des idées abstraites. Vouez votre vie au triomphe de nobles principes, à merveille ! Mais, vous allez à votre but à travers une foule humaine ; vous agissez dans une cohue animée d’êtres semblables à vous, dont la passion est contagieuse, dont l’estime et le mépris ne peuvent manquer d’exalter ou d’affliger votre âme. L’écho des applaudissements ou des outrages retentit inévitablement en vous ; il ne dépend pas de vous d’en être affecté ; la volonté la plus forte n’intervient que pour régler ces mouvements tumultueux, discipliner ces joies ou ces tristesses produites par le dehors et rendre au jugement une part légitime de son empire.

Comme il n’est pas d’action sans mobile, il n’est pas de vie publique sans l’attrait de ce noble sentiment, si curieusement analysé par les anciens, l’amour de la gloire ; et la popularité n’est qu’une forme inférieure, une esquisse, un premier dessin de la gloire.

Quand Lafayette parlait de « cette délicieuse sensation du sourire de la multitude», il décou-

CE QU IL FUT

vrait sa faiblesse et laissait deviner qu’il serait aisément l’esclave de cette enchanteresse. Quand Guizot écrit :

« Je connais tout le prix, comme tout le charme, de cette sympathie générale qu’on appelle la popularité. » (M.VIl, 3.)

On voit quel abîme sépare ces deux hommes. Où l’un se laisse enivrer, l’autre arrive tout au plus à être ému. Mais cette émotion capiteuse des succès de la vie politique, Guizot l’a connue; il en a joui, il l’a aimée.

a Ma part de popularité était, dans ce moment (janvier 1830), assez grande, surtout auprès des jeunes gens et des libéraux ardents, mais sincères ; j'en jouissais. » (M. 1,347.)

Et à la tribune, dans un de ces moments d’abandon oratoire où l’âme se découvre :

a Ma politique !... J’y ai risqué ce que l’homme peut avoir déplus cher dans la vie publique ; j’y ai risqué la popularité. Elle ne m’a pas été inconnue ; il fut un temps où j’étais populaire ; j’ai vu les applaudissements populaires venir au-devant de moi ; j’en jouissais beaucoup, beaucoup; c’était une belle et douce émotion ; j’y ai renoncé;... oui, j’y ai renoncé, b (Discours à la Chambre des députés, 5 mai 1837.)

Mais celte popularité « séduisante, charmante, qu’il a connue », ne mérite de satisfaire un homme que s’il y voit une force. C’est une chose pré-

cieuse qu’une force, et toujours digne d’être ménagée, si la volonté ne manque pas pour la bien conduire.

Et Ton voit ainsi cet homme, capable comme un autre (on en a reçu Taveu tout à Fheure) de passions rapides et vives, dépouiller la popularité elle-même de tout son charme passionnel, démasquer ses artifices qui peuvent égarer, amputer tout ce qui en elle est suspect de corruption; il en garde seulement le principe de force, capable de contenir et de diriger cette foule grossière dont elle émane. Cette volonté saine ne s’abandonne pas longtemps à une émotion qui peut la troubler ; immédiatement après l’ébranlement passager de la passion, il prend l’engagement de maîtriser cette passion même pour s’en bien servir.

«(Cette popularité)... j’en jouissais; et je me promettais d’en faire un bon usage, quel que fût l’avenir. » (M. I, 348.)

Aussi, à mesure que l’expérience de la vie publique montre à Guizot tout ce qu’il y a dans la foule de mobilité, d’aveuglement, de principes d’erreur, il en vient à ne plus rechercher que l’approbation et l’estime d’une élite ; ce n’est pas seulement là autre chose que la popularité, c’en est la négation même.

« Il y a une autre popularité : c’est la confiance qu’on

CE qu’il fut.

inspire aux intérêts sociaux et moraux d’un grand pays. » {Discours du 5 mai 1837.)

Sur cette pente, on glisse aisément de rindifférènce au mépris des hommages de la foule. Quand la conviction s’est formée que la foule est un juge corrompu, on se garde mal du dangereux travers de ne plus jamais rien faire dans le sens du plus grand nombre ; et l’on prend volontiers pour mesure de l’excellence de ses actes leur défaveur même.

Ainsi entendu, le goût de Guizot pour l’impopularité fut peut-être vrai et put passer, dans la seconde partie de sa carrière politique, pour un trait de son caractère. Tout était lié dans cet homme ; il ne voyait de dignité que dans une vie gouvernée par des principes ; et il ne pouvait accorder d’action sur lui-même à cette masse ignorante, dont les poussées instinctives infligent aux principes de continuels désaveux.

Marcher sans défaillance vers le but que la raison a fixé, et l’atteindre, telle est la règle, telle la récompense.

« L’éloge vaut beaucoup, quand il donne la certitude du succès. » (M. I, 308.)

Hors de là, l’éloge est inutile et doit rester sans attraits ; un peu de puérilité s’y mêle toujours ; la sympathie sans phrases a seule un charme digne et vrai.

Ainsi défendu contreTopinion de ceux qui n’ont pas autorité pour juger, Guizot ne doit pas connaître cette forme particulière de la faiblesse, qui est la crainte du ridicule.

« Je suis peu sensible au ridicule du dehors, quand le dedans ne Test pas. » (M. V, 11.)

Même pour ceux qu’ils servent avec un dévouement passionné, de tels hommes ne sont pas toujours des conseillers commodes. Le roi Louis- Philippe eut de la peine à s’accoutumer à ces manières un peu tendues, à ces conditions toujours en avant, à celte opposition du moi ministériel au moi royal. Lui qui disait de Casimir Périer : « 11 m’a donné du mal ; mais j’avais fini par le bien équiter » ; il porta longtemps d’un cou raide l^jouy de Guizot. Le mot est de lui.

« Le roi, me regardant avec un mélange d’humeur et de bienveillance, continua : « J’essayerai avec le maréchal Soult ; si j’échoue, il faudra bien subir votre joug.

— « Ah ! Sire, que le roi me permette de protester contre ce mot ; nous disons franchement au roi ce qui nous paraît bon pour son service ; nous ne pouvons le bien servir que selon notre avis. — Allons, allons, reprit le roi en riant, quand nous ne sommes pas du même avis et qu’il faut que j’adopte le vôtre, cela ressemble bien à ce que je vous dis là. » (M. III, 289.)

Ce n’est point nécessairement par la discussion que des hommes ainsi faits contiennent et écartent leurs adversaires : ils ont en eux cette force

CE qu'il fut.

secrète et mystérieuse de l’autorité qui fait autour d’eux un cercle de respect. Victor Cousin, dont la tyrannie s'exerçait dans les relations privées comme dans l'administration, se fût vanté volontiers de ne subir l’ascendant de personne. Deux ou trois hommes avaient pourtant le privilège de l'intimider : Royer-Collard, le duc de Broglie, et surtout Guizot. « Si M. Guizot ouvrait la bouche, à l’instant M. Cousin s’observait, se contenait, rassemblait ses forces et très souvent se dérobait (1). » Il fallait qu’il y eût autour de lui comme un rayonnement de force, pour qu'un despote tel que Cousin en fût réduit à s'effacer et à disparaître.

L’amour de la certitude, le mépris des hésitations intellectuelles s’associe naturellement à Ja passion de l’ordre, et ce fut encore un des traits de Guizot. Il pardonne beaucoup même à ceux qu’il n’aime pas, quand ils ont eu le génie de l'ordre ; tel. Napoléon. Il le qualifie

« d’admirable par son horreur du désordre. » (M.I, A.)

« Par instinct, comme par réflexion, le désordre m’est antipathique ; . . . mon esprit ne se résigne pas à l’incon séquence. » (M.II,41.)

La réflexion ne fait que fortifier les données de l’instinct ; c'est la nature elle-même qui a armé cet esprit contre le désordre. Il lui eût été doux

(1) Jules Simon, Eloge de Mignet,

de vivre dans une de ces époques où l'histoire a établi, pour une ou deux générations, le rare équilibre entre les principes et les goûts ; la malignité de son destin Ta jeté « dans une époque de confusion et d’obscurité morale et sociale » ; il se trouve n’aimer rien tant que

« l’harmonie et la clarté dans les âmes, comme dans les sociétés humaines. » (M. I, 304.)

11 est rare que ces natures gouvernées par une volonté forte et vouées au triomphe d’une idée aient assez de souplesse pour tout embrasser, assez de curiosité pour s’intéresser à tout. Ce qui les passionne par-dessus toutes choses, c’est l’homme lui-même, c’est-à-dire la précieuse, et parfois dure matière, sur laquelle ils doivent agir. L'homme, voilà ce qu’il faut pousser en avant, ou contenir, toujours diriger et élever : source d’intenses joies, de nobles désirs, d’incurables tristesses; malgré tout, supérieur à tout. Il n’est pas de spectacle qui ne cède devant ce spectacle ; l’œil de l’homme qui révèle une âme fait oublier le monde.

« Les hommes m’intéressent toujours plus que les choses; et j’oublie tous les spectacles du monde pour des yeux qui s’animent en m’écoutant. » (M. V, 123.)

On ne peut pas agir sur la nature ; et c’est pour cela même que, « toujours égale et inépuisable

CE qu’il fut.

dans sa monotonie », elle contraint au repos notre activité découragée, et ménage à Tâme le délassement par excellence. En présence de l’homme au contraire, on éprouve « ce besoin d’aller en avant » qui fait qu’on s’impatiente ou qu’on se lasse devant toute résistance ; où la nature calme, l’homme exalte ; mais

« l’homme est infiniment supérieur à la nature. » (M. I, 293.)

Il faut ajouter à cet ensemble la qualité maîtresse sans laquelle il y aurait outrecuidance à vouloir conduire les hommes : la passion du travail. Guizot fut un grand laborieux. On est confondu de voir tout ce qu’il a fait, écrit, pensé, développé par la parole ; et la continuité de l’effort n’est pas moins admirable que sa puissance. On songe à la dignité de ces paroles de Louis XIV : (( Quant au travail, mon fils, c’est par là qu’on règne, pour cela qu’on règne ; il y a de l’ingratitude et de Taudace à l’égard de Dieu, de l’injustice et de la tyrannie à l’égard des hommes de vouloir l’un sans l’autre ».

Guizot se compare quelque part lui-même à un honnête ouvrier qui fait sa journée ; c’est dans l’activité seule qu’il se retrouve et se plaît. Mais, si pleine d’événements que soit sa vie, la préoccupation morale n’en est jamais absente. Dans les petites comme dans les grandes choses, la grande affaire est de garder à la volonté son em-

pire. Un mot qui peint bien cette Time est celuici, que nous relevons dans une lettre intime à sa vieille mère : « 11 faut se dompter, même sur des misères » (1).

On ferait à Guizot un tort infini si on retranchait de son histoire sa vie privée et la longue période de recueillement qui suivit sa chute et dura jusqu'à sa mort. Cet homme que ses adversaires politiques voyaient toujours armé d'un dédain superbe, était, dans l’intimité de la vie de famille, simple, tendre et d’une affection toujours exacte.

L’éloge peut paraître mince ; il est grand, si Ton songe que dans la distraction de la vie publique et la préoccupation des grandes affaires, il réserva toujours aux siens une large part de sa vie. Ministre, il écrivait à ses enfants absents de longues lettres où l’on pourrait trouver les éléments d’une pédagogie très pratique et très élevée ; on le voit s’intéressant à tout, au redressement du caractère, à l’emploi du temps, à la ponctuation même des lettres enfantines. Le 23 juin 1839, il « fait la guerre » à sa fille Henriette sur la ponctuation ; l’enfant, d’esprit très prompt, écrivait « comme l’eau coule, comme la

(1) Lettres, recueillies par de Witt, p. 179.

CE qu’il fut.

flèche vole ». Le père ne veut pas que toutes les idées exprimées soient « intimement liées les unes aux autres comme des gouttes d’eau ». Il insiste sur les différences, les distances inégales mais réelles qui séparent les idées, et dont la ponctuation est le signe visible.

L’autorité de ces leçons données à distance était grande ; et quelques jours plus tard, l’enfant, ralliée à la théorie des différences à marquer entre les idées, avait soupoudré sa lettre de signes de ponctuation avec plus de zèle que de discrétion. « Ma chère enfant, écrivait le père, tu me trouveras bien contrariant ; mais je t’en prie, ne me jette pas à la tête tant de virgules. Tu m’en accables comme les Romains accablèrent cette pauvre Tatia de leurs boucliers. »

Pendant que ses entants sont dans la paisible retraite du Val-Ricber, l’austère ministre leur conte par le menu les incidents de la vie parisienne capables de les intéresser, la ménagerie de M. Van-Amburg et la a merveilleuse puissance de ce dompteur sur les lions, les tigres et les panthères » ; et tout de suite après cette satisfaction donnée à leur curiosité, le sentiment de la responsabilité du père qui ne trouve pas de telles émotions bonnes pour de jeunes âmes : « Je ne vous mènerai cependant pas voir ce spectacle-là. » A lire de telles lettres, on penserait volontiers que les soins d’une éducation domestique absorbaient le père et ne lui laissaient pas une heure

pour d'autres objets. Son attention est minutieuse et ses recommandations descendent aux infiniment petits^ à des choses du moins qui semblent telles à ceux qui ne voient pas dans l’ordre seul, en tant qu’il est l’ordre, un principe de noblesse : (( Ne vous servez donc pas d’encre si blanche. Bonne maman a conservé son ancienne habitude de faire de l’encre avec de l’eau ».

Un autre sentiment que la responsabilité paternelle vivifiait la tendresse de Guizot pour les siens : il se sentait seul à porter ce poids que la nature divise sur deux, et il voulait remplacer l’absente dont son cœur garda toujours le deuil. Par là se féminisait quelque peu cette affection profonde, et se tempérait l’austérité d’une éducation toujours élevée vers les sommets par la pensée continuellement présente du devoir.

Dans ces relations qui font à la famille un prolongement au delà de ses frontières naturelles, dans l’amitié, Guizot apporta u-ne sûreté rare ; il en goûta le charme avec le sentiment très profond de ce que vaut un ami éprouvé. Pour n’en citer qu’un exemple, on sait les étroits rapports qui Punirent au duc de Broglie ; il y a dans le testament de ce dernier une phrase qui honore hautement Guizot.

« Je lègue à mon ami M. Guizot un ouvrage à prendre dans ma bibliothèque de Broglie. Je regarde notre longue amitié comme l’un des biens les plus précieux que Dieu m’ait accordés. »

CE qu’il fut.

A la vie de famille, intense et ramassée, comme Guizot la comprenait et l’aimait, il faut un centre hors du grand mouvement parisien. Dès les premières années de sa vie politique, Guizot avait songé à chercher, au milieu de ces populations normandes qui avaient fait de lui leur représentant, (c une habitation qui pût devenir son lieu de vacance tant qu’il serait engagé dans l’arène, et de retraite quand il en serait sorti ». En 1836, l’abbaye et la ferme du Val-Richer, à trois lieues de Lisieux, furent en vente. Guizot les acheta

« Il ne restait de l’ancien monastère que la maison de l’abbé, point ancienne elle-même, car elle avait été reconstruite vers le milieu du siècle dernier. L’église attenante à Tabbaye et les bâtiments claustraux qui en dépendaient avaient été détruits pendant la Révolution. La maison, {Solide et spacieuse, était au dedans très imparfaitement terminée et déjà fort délabrée ; des murs, restes des anciennes constructions, de vieux pommiers plantés çà et là, des cultures potagères, de petits lavoirs pour les usages domestiques l’entouraient de toutes parts et jusque sous les fenêtres; tout avait Pair grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs.

« Mais le lieu me plut ; la maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue ; des prés très verts, des bois touffus, semés de grands arbres ; un cours d’eau serpentant dans la vallée ; une source vive et abondante à côté de la maison même ; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant. Je me promis d’arranger

commodément la maison, d’abattre des murs, de faire des plantations, des pelouses, des talus, des allées, des percées, des massifs, d’obtenir que l’administration ouvrît des chemins dont le pays avait besoin au moins autant que moi, et j’achetai le Val-Richer.

« Ce ne fut pas le seul aspect du lieu qui me plut ; il avait une histoire et de grands noms se mêlaient aux traditions de l’abbaye. Elle avait été fondée vers le milieu du XII® siècle, d’abord près de Vire, par des donations faites à saint Bernard et à Nivard son frère ; quelques années après, les moines trouvant cette première résidence étroite et malsaine, le monastère, en vertu de nouvelles donations, fut transporté au Val dit de Richer. .. Thomas, moine de Clairveaux, en fut le premier abbé.

« Lorsque, sept cents ans après, je devins propriétaire de cette terre et de cette maison qui n’avaient plus ni seigneur, ni moines, un vieux paysan me dit un jour : « Si vous voulez, Monsieur, je vous mènerai dans les bois du Val-Richer, à l’endroit où le saint allait faire ses prières. — Quel saint ? lui dis-je. — Ah ! je ne sais pas son nom ; mais il y a eu un saint qui a demeuré au Val-Richer, et qui allait faire ses prières dans le bois, à un endroit dont on se souvient. »

« Je fis des questions à de mieux instruits que mon vieux paysan, et j’appris bientôt, par les plus savants archéologues normands, que le célèbre archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, pendant son exil en France, de 1165 à 1170, était venu à Lisieux et de là au Val-Richer, dont l’abbé Robert I®’' était de ses amis ; qu’il y avait séjourné plusieurs mois, menant la vie des moines, se livrant aux mêmes travaux comme aux mêmes exercices pieux, et qu’on y avait longtemps conservé les restes des ornements ecclésiastiques sous lesquels il y avait célébré la messe. De tels souvenirs ne pouvaient être indifférents à un historien devenu propriétaire en Norman-

CE qu’il fut.

die ; et ils donnèrent pour moi, à mon établissement au Val-Richer, un petit charme de plus. » (M. IV, 139.)

C’était un des traits de la nature morale de Guizot, d’avoir « horreur de l’oubli, de ce qui passe vite ». Rien ne lui plaisait tant que ce qui porte un air de durée et de longue mémoire.

« Je puis prendre plaisir aux choses agréables du moment et qui fuient sans laisser de traces ; mais le plaisir qu’elles me donnent est petit et fugitif comme elles. J’ai besoin que mes joies soient d’accord avec mes plus sérieux instincts, qu’elles m’inspirent le sentiment de la grandeur et de la durée ; je ne me désaltère et ne me rafraîchis réellement qu’à des sources profondes. » (M. V, 134.)

Le Val-Richer devint ainsi peu à peu un centre familial où l’homme d’Etat trouvait à certaines heures le repos et la détente d’esprit nécessaires, et qui lui ménagea, dans la longue période de la disgrâce, une studieuse retraite. R en fut séparé par'un exil de seize mois après la Révolution de février. Quand il y rentra, en juillet 1849, quelques mois après l’ordonnance de non-lieu qui lui avait rouvert les portes de sa patrie, ce fut pour en faire le séjour préféré et presque continuel, le « tabernacle », posé sur la hauteur où habite la paix.

Guizot a traversé avec un égal honneur la double épreuve, souvent fatale aux caractères médiocres, de la bonne et de la mauvaise fortune. 11

n’est pas inutile, même après un demi-siècle, de le faire remarquer : ce chef d’un parti flétri par ses adversaires politiques du nom de parti de la corruption électorale, fut l’intégrité même; et le soupçon ne l’effleura jamais. Dès 1 835, il avait fait comme sa théorie d’économie domestique, et il y resta fidèle jusqu’à la fin.

« Ma fortune est petite, mais elle est en bon ordre. J’aurais pu bien souvent, pendant que j’ai été dans les affaires, l’augmenter beaucoup, sans manquer à ce que le monde appelle la probité ; mais en toutes choses, et pour ma vie privée comme pour ma vie publique, c’est moimême que je consulte et que je crois, et non pas le monde. Je n'ai donc jamais voulu d'autre moyen de fortune que Vordre. Je me suis promis une fois pour toutes de ne jamais tenir compte dans ma vie publique d’aucune considération d’intérêt privé. J’ai agi de la sorte jusqu’à présent, je ne changerai certainement pas... Je pense à mes affaires, surtout à cause de mes filles, et je suis très décidé à faire pour elles, en ce genre, tout ce qui se pourra accorder avec la façon d’être et d’agir que j’ai choisie, et qui me convient telle que je l’ai choisie. Mais je ne .dois rien déplus, pas même à mes enfants ; et en tout cas, je suis bien sûr que, quand je mourrai, je n’aurai pas fait tort à leur fortune. » [Lettre à M™® de Gasparin^ juillet 1835) (1).

(( Je me suis promis une fois pour toutes. » En effet, cette terrible volonté ne capitulait jamais, et au lendemain de la Révolution de février,

(1) Lettres de il/. Guizot à sa famille et à ses amis, 145. Hachette.

CE qu’il fut.

Guizot connut la ^êne, la vie étroite sur le sol étranger. Comme au début de sa carrière, il dut redemander au travail les ressources nécessaires. C’est quelque chose de quitter le pouvoir les mains nettes : les anciens n’ont rien demandé de plus à Aristide pour immortaliser sa mémoire.

Guizot se tenait sur la brèche depuis huit années ; et, à ne voir que le dehors des choses, il paraissait avoir organisé sur tous les points la plus solide défensive. Mais le sol allait tout d’un coup manquer sous ses pas. Il a dit lui-même du roi Louis Philippe :

« Dix-neuf ans se sont écoulés, et aujourd’hui comme il y a dix-neuf ans, je ne puis penser sans une émotion douloureuse à l’état d’âme (1) où j’ai vu le roi Louis-Philippe pendant cette crise si tragiquement terminée. Jamais prince n’a été plus sincèrement convaincu que la politique qu’ilavaitadoptée était la meilleure, la seule bonne pour son pays. » (M. VIII, 594.)

Au moins autant qu’au souverain ces paroles conviennent au ministre. Guizot ne crut jamais s’être trompé en persévérant, jusque sur le bord de l’abîme, dans la politique de résistance. Il fut profondément affligé pour son pays des périls de la double anarchie sociale et politique déchaînée par la Révolution ; mais il ne crut jamais à sa

(1) On ne se fût guère attendu à trouver sous la plume de Guizot, et à la date de 18G7 (sans aucun soupçon de plagiat), cette expression si étrangement profanée par les soi-disant analystes du jour.

propre responsabilité. Il en eût fait plus volontiers porter le poids à son propre parti :

« J’ai plus que personne porté la peine des défauts de l’ancien parti conservateur. Trop étroit de base, trop petit de taille, trop froid ou trop faible de cœur. Voulant sincèrement l’ordre dans la liberté et n’acceptant ni les principes de l’ordre, ni les conséquences de la liberté. Plein de petites jalousies et de craintes. Etranger aux grands désirs et aux grandes espérances ; les repoussant même comme un trouble ou un péril pour son repos. J’en dirais trop si je disais tout (1). »

Celte imperturbable quiétude intellectuelle ne l’abandonna jamais. «. Il lui est arrivé deux ou trois fois, en parlant d’autres époques, de dire : ((Je me suis trompé ». Il ne Ta jamais fait et ne l’a jamais pensé pour ce moment-là.

La vie politique lui était àjamais fermée. Après une velléité de rentrée en scène, en 1849, il se réserva toujours pour une circonstance qui donnât à sa réélection comme député l’importance d’un événement public. Il disait lui-même : « Il a fallu un grand flot pour m’emporter : il faut que ce soit un grand flot qui me relève ». Le relèvement ne se fît pas. Mais le ressentiment n’effleura jamais cette âme noble ; il ne bouda point ; il se recueillit. Dans les travaux historiques, repris avec l’ardeur d’un homme qui ne les eût jamais interrompus, dans ses études sur les questions

(1) Lettre à M. Lenormant^ citée par M. Jules Simon, dans sa Notice historique sur Guizot.

CE qu’il fut,

religieuses et morales, il chercha et trouva la seule consolation qui pût satisfaire un esprit aussi haut.

Toujours passionné pour la liberté politique, il en suivait d’un œil inquiet la fortune douteuse pendant les années qui suivirent son retour en France. L’Empire trouva en lui un juge sévère ; sa vie entière était une protestation si éclatante contre les dangereux principes du régime impérial, qu’il ne s’indignait même pas en entendant raconter qu’il lui avait donné son adhésion.

a J’ai souri du bruit dont vous me parlez de ma prétendue approbation de ce qui se passe ici;... le mensonge en fait de royauté et en fait de liberté m’est insupportable. » [Lettre à Austin^ 2 décembre 1852.)

Les tragiques événements de 1870 affligèrent son cœur de patriote. Au moment de la déclaration de la guerre, il écrivait:

« Ce peut être la conflagration de l’Europe... Les croisés du XI® siècle n’étaient pas plus aveugles, et ils avaient de bien meilleures excuses de n’y pas voir clair. »

Cette guerre fatale lui paraît tout remettre en question et en péril ; non pas seulement le sort de la France, mais les intérêts essentiels de la civilisation. Sa lettre à l’évêque de Winchester est un éloquent appel à l’opinion anglaise, pour s’efforcer de mettre du côté de son pays des sympathies à défaut d’alliances.

La paix conclue, Guizot ferma résolument son âme au désespoir. 11 savait tout ce qu’il y a de ressort dans le génie de la France et combien de fois, au cours des siècles, sa fortune a été portée aux cimes et rejetée dans les profondeurs. 11 ne douta ni de la perpétuité de son génie ni du relèvement de sa force. L’histoire qu’il avait tant aimée, lui fut bonne, en fournissant à son âme patriotique de solides raisons d’espérer.

Même en dehors des affaires, Guizot ne pouvait se mêler aux hommes sans les dominer. Pendant sa retraite, il régna à l’Académie française, où son influence devint vite prépondérante et ne s’exerça que pour l’honneur de la grande Compagnie.

11 y eut toujours chez Guizot une tendance déclarée vers Poptimisme. Les coups répétés qui l’avaient frappé dans ses affections de famille, dans sa fortune politique, ne l’avaient pas découragé ; il gardait sa sereine confiance en l’avenir. Devant le problème de la destinée future, il était aussi peu hésitant que sur les meilleurs moyens de fonder un gouvernement libre. Cet esprit fait pour la certitude s’en était fait une sur ces matières et s’y reposait dans une absolue quiétude.

Chrétien profondément convaincu, protestant, calviniste, il s’occupa toujours activement des affaires de son église, et pratiqua jusqu’à la fin son culte avec une exactitude de catéchumène. 11 fut l’âme du Synode national tenu en 1873. Il

CE qu’il fut.

avait peu h peu dépouillé son calvinisme de sa sécheresse originelle et il l’avait tempéré par le grand esprit de la douceur chrétienne.

Sa fin fut simple et grande. Arrivé sans infirmité aux limites extrêmes de l’âge, il gardait intactes toutes ses facultés, aucune plus que le vouloir, qui chez lui resta toujours entier. Ce grand laborieux qui avait le tour des connaissances humaines en sentait le vide, à mesure qu’il se rapprochait de la mystérieuse région où il plaçait la source de toute connaissance. — « Ah ! mon enfant, disait-il à sa fille, que nous savons peu de choses !... Enfin je serai bientôt dans la lumière ! »

Le dernier jour, maître de sa pensée, il regardait sa fille agenouillée auprès de son lit : elle aurait pu se tromper sur la séparation qui l’attendait, tant ce regard était encore pénétrant et tendre. « Adieu, ma fille, adieu ! » répélait-il. — Une seule espérance soutenait alors les cœurs. « Au revoir, mon père », dit-elle. Guizot, si faible quelques instants auparavant, se releva seul sur ses oreillers ; ses yeux brillaient ; sa voix avait repris sa force : « Personne n’en est plus sûr que moi ! » dit-il, et son accent retentit encore dans l’âme de ceux qui l’entendirent. Ce furent ses dernières paroles. Il mourut au Val-Richer, le 12 septembre 1874.

Certitude^ ce fut le dernier mot de cet homme de bien, affamé de vérité, de ce lutteur infatigable dont la volonté ne fléchit jamais pendant une

,vie de qualre-vingt-sept années, parce que son esprit ne connut jamais le doute. Peu de jours avant sa mort, il se faisait relire par sa petite-fille le portrait de Coligny, du IIP volume de son Histoire de France. De secrètes et naturelles affinités le ramenaient vers ces héros fortement trempés du xvp siècle, qui étaient, avant tout, vertu, volonté, certitude. Un jeu de la nature paraît avoir détaché Guizot de cette grande époque, pour l’offrir à notre âge comme un rare exemplaire du passé

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