‹ GuizotChapitre 8 sur 13 · COMMENT IL S EST FORMÉ · texte numérisé non relu

COMMENT IL S EST FORMÉ

L’idée, à ses yeux, perdait de son prix, si elle ne préparait l’action ; la théorie ne valait un regard que s’il y avait en elle assez de raison pour soutenir l’épreuve du fait.

Mais dans ce mouvement continuel d’idées, d’opinions, de croyances, que la conversation agitait sans arrière-pensée de profit ou de danger, comme une joûte entre de purs esprits, cette intelligence encore rude dut émousser ses angles et polir ses surfaces. Privé du commerce de Suard et de M“e d’Houdetot, on s’imagine volontiers Guizot plus disposé encore à s’enfermer dans un cercle d’idées raisonnables, comme dans un réduit sacré ; à nier tout ce qu’il ne comprenait pas; à détester tout ce que, d’instinct, il ne se sentait pas porté à aimer.

A coup sûr, il profita largement à cette école de tolérance intellectuelle ; il vit, par un continuel exercice sous ses yeux, ce qu’était l’ouverture, l’aisance, le désintéressement de la pensée, et qu’il y avait, dans le libre jeu des idées, en dehors de toute application politique, un principe de beauté qui avait suffi à charmer de plus grands que lui. Sous le regard de ces gentilshommes de lettres, débris d’un autre âge, il eut la bonne fortune de faire son académie.

Guizot eut ce bonheur, de connaître le xviii* siècle sous son double aspect : le scepticisme et la variété infinie de la pensée ; le sérieux dans la grâce et la passion dans le devoir. Chez Suard et M'"® d’Houdetot, dans ce milieu que Ton eût pu croire frivole, il trouva son roman (1), mais le plus grave et le plus noble de tous les romans ; à Torigine, le sacrifice et le dévouement y tiennent la place de la fantaisie et du caprice ; un long apprentissage des caractères et un effort pour se mériter y remplacent la galanterie ; une union parfaite le couronne.

On veut des romans ? que ne regarde-t-on de près à l’histoire ! (L'Amour dans le mariage, p. 1.)

et à la vie. Guizot a eu le sien, et à son heure exacte, à vingt ans.

Suard avait fondé un recueil périodique, le Publiciste^ dans lequel Guizot fut admis à faire ses premières passes d'écrivain(2). Suard y offrit courtoisement rhospitalité à une jeune fille, Pauline deMeulan, qui avait cherché dans Pexercice de son talent d’écrivain le moyen de soutenir la vie de sa mère et la sienne.

(1) Guizot lui-même n’eût pas désavoué ce mot de roman. Il parle dans une de ses lettres à M. de Rémusat de la cc romai%esque ambition » qui lui a fait obtenir son bonheur (9 oct. 1827).

(2) Guizot avait à gagner sa vie, et, dans toute la force du terme,

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Fille d’un receveur général de la généralité de Paris, elle avait connu l’opulence et grandi au milieu de la société la plus élégante de la fin du xviif siècle. La mort de son père en 1790 et les débuts de la Révolution tranchèrent net sa jeunesse ; elle avait alors dix-sept ans. La ruine, les préoccupations d’argent, la liquidation d’une grande fortune assombrirent les années suivantes et mirent de Meulan aux prises avec les plus douloureuses réalités de la vie. Son esprit que la prospérité avait entretenu dans une frivolité enfantine, mûrit tout à coup, s’appliquaà de sérieux objets et connut la fascination du devoir. Vivre avec dignité et travailler pour soutenir sa mère devint le but de cette existence, ennoblie par le malheur.

Un talent littéraire se révéla que nul n’avait soupçonné ; et les amis de M. de Meulan, qui jadis avaient connu Pauline effacée, languissante et maladive, virent s’épanouir en elle un esprit délicat, ingénieux, capable d’observation, mieux fait pour la critique que pour l’invention, avec une âme forte qui avait gardé seulement de ses

il écrivait pour vivre. Une lettre à sa mère (23 oatobre 1810) nous apprend qu’il touchait au Publicigte 150 francs par mois pour faire six articles. Les quatre premières livraisons de Gibbon lui rapportèrent 1200 fr., et la traduction du Voyagé en Espagne, 50 louis,

c( Je suis d’une économie si stricte que tu en serais étonnée. Je sais que i’en ai besoin et cela me suffit. Il est probable, et très probable, que je ne ferai jamais fortune ; peut-être même aurai-je des moments de gêne , mais il est certain que j’arriverai, en travaillant, à une douce aisance, v

malheurs la faculté de sentir le malheur d’autrui. La réputation littéraire de de Meulan dépassa rapidement les limites du cercle d’amis où elle avait essayé son talent ; elle était comptée comme critique et moraliste; sa collaboration au Publiciste était régulière, et sa vie noblement assurée par son travail.

Un jour, en 1807, la maladie l’arrêta. de Meulan dut cesser d’écrire. Ce pouvait être un retour offensif de la pauvreté. Elle reçut alors d’un anonyme la proposition d’une mystérieuse suppléance. On s’offrait à écrire à sa place des articles dont le profit serait pour elle. Le caractère chevaleresque de l’offre, le mystère qui Ventourait, tout cela eut raison des résistances de M^^®de Meulan, et le publiciste voilé commença son œuvre de délicate bienfaisance. 11 signa F. C’était François Guizot.

Les conditions de cette rencontre devaient créer entre ces deux natures élevées d’étroits rapports ; la reconnaissance, l’estime ouvrirent la porte à un sentiment plus vif et plus plein.

« J’ai besoin de te parler de Pauline, écrivait Guizot à sa mère (1), comme du bonheur le plus grand et le plus sûr de ma vie. J’ai peine à imaginer que tu ne connais pas comme moi ce caractère si élevé et si simple, cette âme si tendre et si forte, cette humeur si active et si douce... Depuis que je la connais, et il y aura bientôt

(1) 22 août 1811. Lettres de Guhol à sa famille el à ses amis (Hachette, édit.), p. 7,

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cinq ans, j’ai senti chaque jour mon estime et mon affection pour elle s’accroître à mesure que je- la voyais davantage. Elle est de ce petit nombre d’êtres dont on ne peut jamais épuiser, en vivant avec eux, les qualités et les vertus. »

En 1812, malgré la différence des âges, le mariage unit Guizot et de Meulan. Elle avait alors trente-neuf ans, et lui vingt-cinq.

Celte union, que la mort devait rompre en 1827, fut parfaitement heureuse. Ils y gagnèrent l’un et l’autre de se communiquer leur expérience de la vie^ leur chaleur d’espérance et de foi, de fortifier par l’émulation leur dévouement au devoir. M™® Guizot acheva de dépouiller ce que le XVIII® siècle avait laissé en elle de scepticisme ou d’hésitation intellectuelle devant les grands problèmes de la destinée; préoccupée d’une façon moins exclusive de découvrir le vrai, elle voua son âme au triomphe du bien^ et le souci de l’éducation d’un fils concentra ses pensées sur ce grand objet de la réforme des hommes par la discipline morale de l’enfance.

Associée à la vie laborieuse de son mari, confidente ou collaboratrice, elle donna sans doule autant qu’elle reçut. Il lui appartint peut-être de tempérer par son aimable tolérance ce qu’il y avait alors chez son mari de trop rigide ou de trop hautain dans la raison. C’était une de ses maximes que ce la raison et la vérité n’ont presque jamais convaincu personne. » Elle croyait

pourtant avec passion à l’une et à l’autre ; mais elle les voulait servies par la bonne grâce et tempérées par l’expérience. Le calviniste s’humanisa au commerce de ce libre esprit, qui fît lui-même à son école une conversion décisive, de l’indifférence religieuse vers un spiritualisme chrétien sincèrement avoué et accepté comme une consolation.

Les années passaient et semblaient ajouter à cette commune tendresse, que l’âge exaltait au lieu de la déprimer. Après neuf ans de mariage, M'’'® Guizot écrivait à son mari :

« Oh ! combien peu de gens savent ce que c’est que le bonheur ! mon ami, que je t’aime ! comme mon âme vole à chaque instant vers toi ! comme j’ai besoin de retenir continuellement cet essor qui me laisserait ici à terre sans force et sans vie ! Ah ! il n’y en a plus de véritable pour moi que dans mon union avec toi ; tout ce qu’il y a en moi de meilleur s’est assimilé à toi : Rome nest plus dans Rome. Allons, finissons ; il faut s’imposer silence à soi-même ; quand on a commencé sur tout cela, le moyen de s’arrêter naturellement (1) ! »

Pendant ces quinze années de bonheur intime, Guizot passa de l’obscurité à la pleine lumière de la vie publique. Depuis son arrivée à Paris, chaque année était marquée par d’importants travaux et par des succès. Il ajoutait sans trêve à la

(1) Lettres de Guizot à sa famille et à ses amis (Hachette, édii.), p.23.

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liste de ses ouvrages : après la publication, en 1809, de son Dictionnaire des synonymes, où il avait classé et mis à profit, avec la netteté supérieure de son esprit, les notes prises pendant son préceptorat chez M. Stapfer, il publiait une nouvelle édition de V Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain, de Gibbon, avec des notes qui en rehaussaient le prix ; il mettait son médaillon au piédestal de cette œuvre monumentale. Les Annales de l’éducation^ continuées jusqu’en 1815, témoignaient de la volonté d’agir par la plus noble des forces, la culture des âmes, sur la génération qui arrivait. Le comte de Lally Tollendall lui écrivait à ce propos :

« Ma génération passe ; la vôtre vient d’arriver ; une autre naît ; je vous vois placé entre les deux pour consoler la première, honorer laseconde, former la troisième. Tâchez défaire celle-ci à votre image, ce qui ne veut pas dire que je souhaite à tous les petits garçons d’en savoir un jour autant que vous, ni à toutes les petites filles de ressembler en tout à votre plus qu’aimable collaboratrice (M'*° de Meulan). Il ne faut désirer que ce qu’on peut obtenir, et j’aurais trop de regret de me sentir sur mon déclin quand un si beau siècle serait près de se lever sur la terre. Mais renfermez ma pensée dans ses justes bornes, et dictez, comme Solon, les meilleures lois que puisse supporter ou recevoir l’enfance du xix® siècle; ce sera bien encore assez. Aujourd'hui le mox progeniem daturos vitiosiorem ferait dresser les cheveux. » {Lettre à Guizot, ^7 avril i 8i i .)

Guizot eut le bonheur d’assister au pre-

mier essor de la double fortune littéraire et politique de son mari. Elle le vit, à deux reprises, secrétaire général des ministères de l’intérieur et de la justice, conseiller d’Etat, professeur écouté en Sorbonne, publiciste influent sur l’opinion, historien éminent. Elle ne vit pas son entrée à la Chambre des députés. Le 1®’’ août 1827, un mal douloureux dont les ravages l’avaient lentement minée, l’enleva en pleine conscience, et prête au suprême sacrifice.

La scène de sa fin est marquée du sceau de la grandeur. On causait autour d’elle, à sa prière ; la solennité des circonstances ramenait toutes les pensées au problème de l’immortalité de l’âme. La mourante, retrouvant un instant toutes ses forces, affirma sa confiance que l’âme individuelle devait persister au sein de Dieu. Elle pria son mari de lui faire, comme viatique suprême, une de ces lectures qui fortifient l’âme. Guizot lui lut une lettre de Fénelon pour une personne malade; puis un sermon de Bossuet sur l’immortalité de l’âme. Pendant qu’il lisait, elle expira. Elle avait exprimé le désir d’être ensevelie selon le rite de l’église réformée. Préoccupée de rendre à son mari le bonheur domestique que son absence allait détruire, elle lui avait désigné celle qui devrait un jour occuper sa place, sa propre nièce, Eliza Dillon. « Si je meurs, je veux qu’il soit malheureux le moins et le moins longtemps possible. »

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Guizot a toujours répugné aux indiscrétions qui auraient découvert à l’indifférence publique les secrets de son cœur et le spectacle de son bonheur domestique. Il y a de la grandeur dans cette réserve. C’est à peine si, çà et là, un mot lui échappe qui le trahit à demi.

« Il en est du malheur intime comme du bonheur ; on ne peut ni en parler, ni s’en taire absolument. (M. III, 32.)

G Je n’ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée ; .plus les sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment à se montrer ; car il leur est impossible de se montrer tels qu’ils sont. Les rois livrent aux regards des envieux les diamants de leur couronne : on n’étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent le prix. Mais quand arrive le jour fatal où ces trésors nous sont ravis, ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser voir ce qu’ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent. » (M. III, 49.)

De cette vie «c douce et pleine » qu’il mena de 1812 à 1827, nous trouvons dans ses Mémoires un témoignage, mais combien discret ! Guizot vient d’être éliminé du Conseil d’Etat (en 1820), et il accepte de M™® de Condorcet la jouissance d’une maison de campagne qu’elle possédait à dix lieues de Paris, près de Meulan. /

« Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut. Placée à mi-côte, elle avait vue sur la petite ville de Meulan, avec ses deux églises ; à droite de la villa, les

regards lomljaient '&\iy\' Ile-Ihlle^ toute en vertes prairies et entourée de grands peupliers ; en face, sur le vieux pont de Meulan, et, au delà du pont, sur la verte et fertile vallée de la Seine. La maison, point trop petite, était modeste et modestement arrangée ; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, de grands arbres et des massifs d’arbustes ; sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d’autres maisons de campagne, d’autres jardins dispersés sur un terrain inégal. J’étais là avec ma femme et mon fils François, qui venait d’avoir cinq ans. Mes amis venaient me voir. Il n’y avait, dans tout ce qui m’entourait, rien de beau ni de rare; c’était la nature avec ses plus simples ornements, et j’y menais la vie de famille avec ses plus paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait : ni l’espace, ni la verdure, ni l’affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J’étais heureux, o (M. I, 291, 292.)

Quand ce bonheur fut brisé, il souffrit cruellement, et cet homme si contenu laissa un jour échapper un cri. Une lettre à M. de Rémusat nous le livre dans un de ses rapides moments d’abandon. Il préparait la publication d’un ouvrage de sa femme, Conseils de morale, et voulait le faire précéder d’une notice sur l’auteur.

« J’ai voulu la faire (cette notice) ; j’ai écrit, réécrit, j’ai essayé de toutes les manières.. . je ne peux pas, je

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ne peux absolument pas. Je tombe sur-le-champ dans une intimité, une souffrance qu'il est impossible de laisser voir... Depuis six semaines, ce supplice-là s’est ajouté à mon supplice et je ne suis pas plus avancé... Ce que j’écrirais, je le sais à présent, il n’y a qu’elle qui puisse le lire. Quand je veux dire d’elle autre chose que quelques mots, c’est à elle seule que je puis parler... J’ai vraiment trop souffert à ce que j’ai tenté (1). »

L'homme privé tient dans la vie connue de Guizot une très petite place. On sait pourtant par le témoignage de ses amis et* de tous ceux qui Pont approché avec quelle jalouse ardeur il jouissait des joies de la famille. Il réservait ce monde sacré comme un sanctuaire de consolation et de paix,

a Je ne connais que la vie domestique qui donne, après les violences et les fatigues de la vie publique, un vrai délassement et le bonheur dans le repos. » (M. II, 243.)

Le regard indifférent, la curiosité banale de la foule eût profané ce mystère.

Nous mettons à haut prix cette fière discrétion qui est un des traits originaux de l’homme. Le nombre des vanités qui, en ce sièclo, se sont complaisamment étalées au regard de tous, met encore en valeur cette réserve. N’y a-t-il pas, dirat-on, quelque orgueil à se dérober ainsi ? Peut-

(1) Lettres de Gui7,ot à sa famille et à ses amis (Hachette, édit.), p. 75,76,

être ; mais Torgueil, appliqué à un tel objet, est un principe de grandeur.

Il y a plus encore. Dans Tordre des joies et des sentiments domestiques, Guizot fut certainement un passionné, et il connut, lui aussi, cette douloureuse impuissance de rendre par la parole ce qui était en lui. 11 parle dans une lettre intime (1) de son (( mépris inexprimable pour les paroles. »

« Elles sont toujours si faibles, si froides, si courtes, si grossières ! »

De certaines choses, il aimait mieux se taire que de n'en point parler comme elles le méritaient. C’est donc une tâche vite remplie de réunir ici, sous un même coup d’œil, tout ce que nous savons d’essentiel, par Guizot lui-même , sur sa vie domestique.

Il avait de son premier mariage un fils, François, né en 1815. A la fin de 1828, il épousa en secondes noces M"® Eliza Dillon. Il eut, dans cette nouvelle union, une reprise de bonheur. M™® Eliza Guizot avait l’esprit distingué, et, au jugement même de Royer-ColJard, qui s’y connaissait, « une nature héroïque. »

Ce fragment d’une lettre à sa sœur la peint au naturel :

a Avant notre mariage, mon mari me demanda un jour si je ne serais jamais effrayée des vicissitudes de sa des-

(1) Lettre à de Gasparin, 7 octobre 1835.

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tinée ; je vois encore ses yeux briller sur moi en m’entendant lui répondre qu’il pouvait être tranquille, que je jouirais passionnément de ses succès et n’aurais pas un soupir pour ses revers... Que Dieu me laisse à lui et lui à moi ; je serai toujours, même au milieu de toutes les craintes, et de toutes les épreuves, la plus heureuse des créatures. » (M. III, 52.)

Ce bonheur dura cinq années. Çà et là, dans Tœuvre de Guizot, une furtive échappée :

« M. Rossini me quitta. Je restai avec ma femme que sa personne et sa conversation avaient intéressée. On amena dans le salon ma fille Henriette, petite enfant qui commençait à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano et joua quelques passages du maître qui venait de nous quitter. Nous étions seuls ; je passai ainsi je ne sais quel temps, oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma fille qui s’essayait à courir, parfaitement tranquille et absorbé dans la présence de ces objets de mon affection. 11 y a près de trente ans, il me semble que c’était hier. » (M. II, 74, 75.)

Pendant la terrible épreuve du choléra de 1832, l’activité de M"*® Eliza Guizot, sa jeunesse, sa sérénité, son facile courage, « sa bonté à la fois sympathique et fortiQante » lui gagnèrent tous les cœurs ; elle se rappela et mit en pratique les préceptes qu’elle avait recommandés, quatre ans plus tôt, dans son écrit : De la charité et de sa place dans la vie des hommes.

Moins d’un an après, elle donnait le jour à un fils (11 janvier 1833). Elle parut se .rétablir

rapidement ; et tout le monde s’y trompa. Royer- Collard dit à Guizot: « Elle est très bien; veillez-y pourtant ; Tâme est plus forte que le corps. » Il avait vu juste ; six semaines après, Guizot était veuf pour la seconde fois. Il écrivait plus tard :

« On ne s’inquiète jamais assez, ni assez tôt. » (M. IV, 231.)

Il voila sa douleur; ses plus intimes amis eux-mêmes ne la connurent point tout entière. Elle s’échappa pourtant dans une lettre à Royer- Collard ; nous retrouvons dans la réponse de ce stoïque ami l’écho de ce désespoir :

« Votre lettre ne m’a pas seulement ému ; elle m’a fait descendre avec vous dans cet abîme où vous êtes tombé. Je ne le crotjais pas si profond ; l’empire que vous avez sur vous et qui semblait régler votre âme comme vos paroles, sans me tromper tout à fait, ne m'avait pas laissé pénétrer assez avant... Vous a\ez devant vous une longue vie, l’éducation de vos enfants, une carrière à peine ouverte que vous êtes sûr d’honorer par des services rendus à l’humanité. Ce sont de puissantes distractions ; vous les recevrez peu à peu et vous les laisserez agir. * {Citée M. III, 53.)

Guizot se consola par le devoir; il se reprit à la vie publique et à l’action. Quand il quitta le pouvoir en 1836, il sentit plus vivement l’amertume de l’irréparable absence :

« Une profonde tristesse me saisit quand, le 22 fé-

COMMENT IL s’eST FOUMÉ.

vrier 1836, je rentrai dans cette petite maison où je ne ramenais pas celle qui, naguère, la remplissait de bonheur ; mais c’était notre maison, elle était pleine de chers souvenirs. » (M. IV, 120.)

L’année suivante, une nouvelle épreuve l’attendait. Le 15 février 1837, son fils aîné lui était enlevé par un mal soudain. Guizot en a parlé avec une tendresse contenue, mais profonde.

«... Mon fils aîné, excellent et charmant jeune homme, déjà un homme. Il avait près de vingt-deux ans, et me promettait un compagnon aussi aimable que sùr. Non qu’il témoignât pour la carrière politique beaucoup de penchant; doué d’un esprit très distingué, il avait fait toutes ses études scientifiques comme littéraires, avec un rare succès. Mais c’était un naturel aussi modeste que fier, délicat, un peu renfermé en lui-même, plus jaloux d’intimité que d’éclat, et enclin à goûter sans bruit les joies nobles de la vie plutôt qu’à en chercher les triomphes. Il eût été, à coup sûr, une de ces créatures d’élite qui charment la vie domestique et honorent la vie humaine. » (M. IV, 231.)

Si les grandes affaires paraissent avoir occupé la vie de Guizot tout entière, elles n’ont certainement pas suffi à contenter son cœur. Il se défend, comme d’un outrage, d’avoir été possédé d’une seule et même passion, l’ambition politique. C’est bien mal connaître l’âme humaine, pense-t-il, que de n’admettre pas, chez celles qui sont vraiment nobles, ce voisinage des passions les plus diverses. L’ambition a ses jours et le

détachement a les siens; les grandes luttes animent et plaisent ; les forces de Tesprit et du caractère s’y dé| 1 )ient ; c’est un magnifique exercice des plus hautes facultés de l’homme ; mais ce n’est pas l’homme tout entier ; ce n’est peut-être pas le meilleur de l’homme.

Guizot a connu le prix et goûté la douceur de ces joies intimes qui ajoutent à l’enchantement des succès politiques et que les disgrâces du dehors ne sauraient altérer.

« J’ai beaucoup aimé la vie politique ; je m’y suis adonné avec ardeur ; j’ai fait, sans compter les sacrifices et les efforts qu’elle m’a demandés ; mais elle a toujours été bien loin de me suffire. C’est dans les plus heureux jours et au milieu des meilleurs succès de ma carrière que j’ai toujours trouvé la vie politique insuffisante ; le monde politique est froid et sec ; les affaires des sociétés humaines sont grandes et s’emparent puissamment de la pensée ; mais elles ne remplissent point l’âme ; elle a des ambitions autres et plus variées, et plus exigeantes que celles des plus ambitieux politiques ; elle veut un bonheur plus intime et plus doux que tous les travaux et tous les triomphes de l’activité et de la grandeur sociale n’en peuvent donner. Ce que je sais, aujourd’hui, au terme de ma course, je l’ai senti quand elle commençait et tant qu’elle a duré; même au ^milieu des grandes affaires, les affections tendres sont le fond de la vie ; et la plus glorieuse n’a que des joies superficielles et incomplètes si elle est étrangère au bonheur de la famille et de l’intimité. » (M. III, 50 à 51.)

Peu de temps après la mort de son fils, Guizot,

COMMENT IL s’eST FORMÉ.

accusé, dans un débat public à la Chambre des députés, de se cramponner au pouvoir, ripostait par ce cri d’une âme blessée au plus intime de ses sentiments:

« Plusieurs fois déjà en ma vie, j’ai pris et quitté le pouvoir; et je suis, pourmon compte, pour mon compte personnel, profondément indifférent à ces vicissitudes de la fortune politique. Je n’y mets d’intérêt que l’intérêt public, l’intérêt delà cause à laquelle j’appartiens. Vous pouvez m’en croire. Messieurs : il a plu à Dieu de me faire connaître des joies et des douleurs qui laissent Pâme bien froide à tout autre plaisir et à tout autre mal. » (M.IV, 232.)

Il fut donné à cet homme de goûter, jusqu’à l’extrême limite permise à l’homme, la douceur de s’entendre dire : o mon fils. » Il avait plus du soixante ans quand il perdit sa mère. La noble femme qui avait dirigé son enfance vers le bien et le travail assista à tous ses triomphes, consola ses douleurs et lui garda un foyer. Elle mourut quelques semaines trop tard, au mois de mars 1848, sur la terre étrangère, mais dans les bras de son fils. Les contemporains la représentent paisible et bonne, aimable, avec son petit bonnet et une fleur piquée d’une grande épingle. (1) Elle avait été pendant soixante années pour son fils la règle vivante, l’exemple, l’autorité.

Mélange de grandes joies et de cruelles douleurs, la vie domestique devait être pour Guizot,

(1) Doudan, Lettres, I, 288.

avant comme après 1848, un principe de consolation et d'énergie. Par un heureux privilège de celte âme, pacifiée par un sens droit et une volonté forte, le bonheur y laissait plus de joies en réserve que le malheur n’y amassait d’amertume. Aussi Guizot ne fut-il, à aucune heure, de ceux que l’adversité désespère ou aigrit.

« Je ne suis pas de l’avis de Dante :

Nessun maggior dolore Ghe ricordarsi del tempo felice Neila miseria (1).

Un grand bonheur est, au contraire, à mon sens, une lumière dont le reflet se prolonge sur les espaces même qu’elle n’éclaire plus. Quand Dieu et le temps ont apaisé les violents soulèvements de l’âme contre le malheur, elle s’arrête et se complaît encore à contempler dans le passé lesbiens charmants quelle a perdus. » (M. II, 75.)

Peu d’hommes ont écrit plus que Guizot. M. Jules Simon, prononçant son éloge à l’Académie des sciences morales et politiques (2), a pu dire en toute vérité : « Si je faisais placer devant moi tous les livres auxquels M. Guizot a attaché son nom, cette tribune disparaîtrait à vos yeux. »

(1) « Il n’y a point de douleur plus amère que de se rappeler le temps heureux quand on est dans le malheur. ®

(2) Le lOnov. 1883.

CE qu'il fut.

La variété des sujets traités le* dispute au nombre. Avant de suivre son penchant décidé pour rhistoire, Guizot exerça son talent dans les genres les plus divers ; et dans le dernier quart de sa vie, il partagea ses loisirs entre les questions historiques et les problèmes de religion et de morale. La poésie exceptée, il a touché à tout: philologie, critique littéraire, critique d'art, pédagogie, histoire philosophique, publication de textes, traductions, commentaires, polémique, biographie, roman historique, morale et religion (1). S’il n’avait été un historien de premier ordre, et siTéclat de ses mérites dans ce genre ne faisait pâlir ses autres titres, la postérité l’eût mis avec justice à son rang, parmi les polygraphes. Professeur, il compte parmi les plus illustres ; la gloire l’avait visité dans sa chaire même ; son enseignement seul eût sauvé son nom de l’oubli.

Mais si, à travers les manifestations multiples de cette activité de plus de soixante années, on cherche l’idée ou la passion maîtresse de cette vie, le principe de son unité, oû le trouvera- t-on? Dans l’amour des lettres, l’enseignement ou la

(1) Nous donnons ici, en les rapportant aux genres indiqués, le titre des principales œuvres de Guizot.

Philologie. ■— Dictionnaire des synonymes français (]S09).

Critique littéraire. — Vie des poètes français du siècle de Louis XIV (1813) ; rééditée, avec changements, sous le titre: Corneille et ioa temps (1852).

Critique d’art. — De Vétat des beaux-arts en France (1810).

Pédagogie. — Annales de V éducation (\%\2 à 1815).

Histoirî. — Histoire du gouvernement représentatif (1821-22) ; -- Essai sur Vhistoire de France de Mably (1823) ; — Essais

politique ? La réponse n’est point douteuse. Guizot voulut être et tut avant tout un homme politique. Le reste ne fut à ses yeux qu’un exercice, une consolation ou un accident. Il s’est appelé lui-même un jour homme de lettres, comme s’il n’eût voulu être que cela; mais il parlait alors pour la première fois devant l’Académie française, et sa reconnaissance lui a fait illusion (1).

sur l'histoire de France du v® au x« siècle (1823) ; — Histoire de la Révolution d'Angleterre (1827) ; — Histoire générale de la civilisation en Europe ; — Histoire de la civilisation en France (1828-30) ; — République d'Angleterre ; Olivier

Cromwell ; — Protectorat de Richard Cromwell ; — Monk ; — Histoire de France racontée à mes enfants ; — Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps.

Publication de textes. — Mémoires relatifs à la Révolution d'Angleterre ; — Collection de mémoires relatifs à l'histoire de France ; — Vie, correspondance et écrits de Washington.

Traductions. — L'Espagne en 1808, de Rehfues, trad. de l’allemand ; — Révision de la traduction de Shakespeare, par Letourneur (1821).

Commentaires. — Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain de Gibbon (1812) ; — Edition annotée des Œuvres de Rollin (1821).

Polémique. — Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel il820) ; — Des conspirations et de la justice politique (1821') ; — Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état aciud de la France (1821) ; — De la peine de mort en matière politique (1822) ; — De la démocratie en France (184:9).

Biographie. — Notice sur Calvin ; — Guillaume le Conquérant ; — Edouard III, etc.

Roman historique. — L'amour dans le mariage (1855).

Morale et religion. — Méditations et études morales (1852) ; — Méditations sur l'essence de la religion chrétienne (1865) ; — Mélanges sur l'état actuel de la religion chrétienne {18&ô).

(1) (( Quelquefois, m’abandonnant à ces espérances qui charment la vie d’un homme de lettres... » — C’est la première phrase de son discours de réception à l’Académie française (22 décembre 1836).

CE Qü’lL FUT.

On ne saurait se méprendre à l’accent de certaines paroles :

« J’aime cette vie et ce spectacle [V agitation des pays libres) ; cela vaut la peine de vivre ; si peu de choses méritent qu’on en dise autant ! »

— « C’est l’attrait et le péril de la vie publique que les intérêts qui s’y agitent sont si grands et si pressants que tout s’abaisse et s’efface devant leur empire ; la paix ou la guerre à décider, des lois à donner aux nations, leur prospérité ou leur gloire à assurer ou à compromettre, ces nobles travaux absorbent toute l’âme, et portent si haut la pensée que tout ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient indifférent auprès de l’œuvre supérieure qu’elle poursuit. » (M. VI, 6.)

Avant de contracter son second mariage^ Guizot demandait un jour à celle qu’il devait épouser si elle ne serait jamais effrayée des vicissitudes de sa destinée. M‘^®Dillon lui répondit qu’il pouvait être tranquille, « qu’elle jouirait passionnément de ses succès, et n’aurait pas un soupir pour ses revers ». C’était bien la femme qui convenait à ce grand lutteur. Cette réponse, qui permettait à Guizot de s’abandonner sans réserve à son penchant le plus décidé, lui causa une joie profonde.

a Je vois encore ses yeux briller sur moi, écrivait plus tard Elisa Guizot, en m’entendant lui répondre, w (M. III, 51.)

A cette époque pourtant, Guizot n’avait pas encore goûté le charme de la vie publique dans

sa pure essence ; il ne connaissait des affaires que l’administration, c’est-à-dire le maniement en sous-ordre des hommes et des choses, sans l’initiative visible et la responsabilité déclarée. Il ne devait être député et ministre que deux ans plus tard. Même ainsi limitée, l’activité politique le passionnait et lui paraissait un motif suffisant de vivre.

Dès le premier jour en effet, il s’était laissé prendre à la politique parce qu’elle peut offrir de plus noble, par les principes. L’esprit tout entier se laisse enlacer par ces invisibles et tout-puissants liens que rien ne saurait rompre. Celui qui n’aime de la politique que les grossières satisfactions de la vanité, du plaisir, du commandement, est certes difficile à guérir ; on le ramène malaisément à la modestie des conditions moyennes du troupeau humain; pourtant il n’est pas sans exemple que de multiples disgrâces ne découragent ces ambitions grossières et ne leur fassent préférer, un certain jour, l’inaction, l’oubli et l’impuissance.

A celui que la politique prend par les pures et nobles conceptions de la pensée, toute voie de retour est fermée. Les mesquineries de la personnalité disparaissent; le pouvoir n’étant plus recherché pour les jouissances qu’il donne, s’élève à une sublime hauteur, parce qu’il est la source d’où le bien peut descendre pour les générations d’hommes. En le souhaitant, on sert l’idée que

Ton veut faire triompher ; c'est elle-même, elle surtout que l’on avance en s’avançant. L'égoïsme se voile des préoccupations de l'intérêt public ; l’infirmité de la personne disparaît devant la grandeur du but à atteindre.

Vainqueur ou vaincu, l’absorption de l'être entier par l’idée n’est pas moins complète ; l’obsession fatale est devenue un démon familier et implacable. Vainqueur, on doit aller jusqu’au bout pour réaliser son , œuvre ; vaincu, tenter de nouveau l’escalade du pouvoir qui seul permet le triomphe de l’idée. Aussi les politiques de principe sont-ils, de tous, les plus complètement possédés. La noblesse de leurs intentions est une excuse à la violence de leurs désirs ; ils ont déjà l’ambition de leurs théories à un âge où la vie publique est encore fermée à la plupart des hommes; et comme, au cours des ans, l’esprit s’use moins vite que l'énergie du vouloir, ce goût des choses de la politique survit jusqu’à la fin à la vulgaire ambition elle-même, comme le dernier vestige de leur personnalité, la lueur suprême de leur intelligence. Guizot lui-même l’a dit quelque part :

a On ne se sépare pas de son intime et longue pensée. » (M. IV, 312.)

Dans ce mélange qui est l’homme, l’excellent est voisin du pire. Chez ceux même que l'idée

préoccupe avant toute chose, la fermentation des passions a son heure, et nul n’est complètement pur de toute souillure de l’intérêt. Quand il fait un retour vers la seule période de sa vie où la politique d’intrigues, dans la chaleur de la lutte, déshonora son propre système, Guizot en fait humblement l’aveu :

« Que des sentiments personnels se fussent mêlés à ces vues d’intérêt public, je connais trop les faiblesses humaines, y compris les miennes, pour le contester. La personnalité est habile à se glisser au sein du patriotisme le plus sincère. Même pour les plus honnêtes gens, la politique n’est pas une œuvre de saints. » (M. IV, 286- 287.)

Malgré cette défaillance avouée, et mainte autre sans doute tenue secrète, Guizot n’en reste pas moins un exemple de ces hommes au caractère fier et à la raison passionnée que la politique prend par la tête. Tout jeune encore, c’est au nom du droit et de la liberté qu’il condamne l’Empire. Il se trompe quand il dit:

« Ce n’est pas que je fusse, à cette époque, très préoccupé de la politique. » (M. I., 5.)

Il vivait dans la société de l’opposition ; opposition toute intellectuelle, d’autant plus vive et générale que, ne songeant point à passer aux actes, elle ne se limitait pas et gardait sa liberté d’allures.

CE qu’il fut.

« Pure opposition de pensée et de conversation, sans dessein précis, sans passion efQcace, grave pour la longue vue du philosophe, mais indifférente à l’action du politique, et disposée à se contenter longtemps encore de l’indépendance des idées et des paroles dans l’inaction de la vie. » (M. 1, 17.)

Tenir son esprit dans une habitude d’opposition, fût-elle théorique, refuser l’adhésion de sa pensée à un régime que l’on condamne, parce qu’on le croit incapable de fonder^ « le bonheur ou la grandeur durable de la France, » si ce n’est point encore de la politique, c’en est du moins comme la veillée des armes.

Quand de puissants amis s’entremirent pour ouvrir à Guizot les rangs de l’administration impériale, il n’accueillit pas « sans quelque trouble d cette proposition. Mis à l’essai, au ministère des affaires étrangères, et cc chargé de rédiger un mémoire sur une question dont l’Empereur était ou voulait paraître préoccupé, l’échange des prisonniers français détenus en Angleterre contre les prisonniers anglais retenus en France, » Guizot ne put échapper à la tyrannie de son propre esprit. S’élevant du fait aux principes, préoccupé de satisfaire le droit des gens et non le caprice du maître, il remit au duc de Bassano un long mémoire qui concluait à des concessions mutuelles. Jamais il n’entendit parler ni de son mémoire, ni de sa nomination. On trouverait aisément, en tout

temps, dans tous les ministères, des surnuméraires plus souples et mieux avisés.

Appelé à la Sorbonne par le libre choix de Fontanes, alors Grand Maître de FUniversité, ami des lettres et bon juge des mérites littéraires, Guizot accepte son rôle de professeur comme une haute tâche de probité intellectuelle, et de travail désintéressé, non comme une fonction de gouvernement. Il réserve ses sentiments politiques, refuse de mêler la politique à la science. Fontanes ne peut obtenir de lui qu’il mette dans son discours d’ouverture une ou deux phrases à l’éloge de l’Empereur : (c Faites comme vous voudrez, dit enfin Fontanes, avec un mélange visible d’estime et d’embarras; si on se plaint de vous, on s’en prendra à moi ; je vous défendrai, vous et moi, comme je pourrai. »

On n’est pas si décidé dans une opinion politique, même négative, sans aimer passionnément les choses de la politique, et sans y être propre. Ce fut l’avis de lioyer-Gollard, qui, à la fin de mars 1814, rappelait en toute hâte Guizot de Nîmes, le présentait à l’abbé de xMontesquiou, ministre de l’intérieur de la première Restauration, et le faisait nommer secrétaire général de ce ministère. Ce fut la première étape de la carrière politique de Guizot.

De ce jour, on peut dire que les grandes questions de la politique furent conime la trame de ses pensées. Il exerça, dès qu’il parut, sur son chef

CE QU'IL FUT

immédiat lui-même, une action réelle ; il fît la conquête de Tabbé de Montesquieu qui lui donna son entière confiance. On en prit même ombrage dans la coterie intime du ministre, et une petite cabale se forma. L'abbé ministre creva d'un mot ce nuage : c( Croyez-vous donc que je veux le faire Pape ? D II eût volontiers laissé prendre à son jeune secrétaire général une bonne part de son pouvoir, et dans trois circonstances importantes, Guizot intervint avec succès.

Il fît proposer au R#i de mettre sous les yeux de la Chambre un exposé de la situation dans laquelle, à l’intérieur, il avait trouvé la France ; constatant ainsi les résultats du régime précédent et faisant pressentir l'esprit du nouveau règne. L’idée plut au Roi et au ministre Guizot fut chargé de rédiger ce document. Les gens de sens y louèrent l’esprit libéral, le sentiment moral et l’absence de « toute charlatanerie », qui en faisaient une œuvre forte et vraie : mérites insuffisants toutefois pour un public accoutumé au fracas éblouissant du pouvoir qui venait de tomber.

Guizot prit aussi une part active à la préparation du projet du Roi sur la presse du 21 octobre 1814. Ce projet devait, dans sa pensée, donner une égale satisfaction a la théorie et aux nécessités pratiques du moment ; consacrer législativement la liberté de la presse comme droit général et permanent du pays, et lui imposer, au lendemain

d’une grande révolution et d’un long despotisme, quelques restrictions limitées et temporaires.

Enfin il fit le premier apprentissage de son futur ministère de l’Instruction publique, en proposant une réforme générale du système universitaire impérial. Ce fut l’ordonnance royale du 17 février 1815. Deux idées avaient inspiré cette réforme : la première, le désir de créer hors de Paris, dans les départements, de grands foyers d’étude et d’activité intellectuelle ; la seconde, le dessein d’abolir le pouvoir absolu qui, dans l’Université impériale, disposai! seul, soit de l’administration des établissements, soit du sort des maîtres.

L’abbé de Montesquieu reconnaissait avec une aimable franchise les services de Guizot, quand il lui écrivait, peu de jours après la chute de Louis XVIII :

« (A mon âge) on ne peut que montrer au public les objets dignes de sa confiance ; et je me félicite de lui avoir laissé un souvenir de vous qui ne doit point s’effacer. » {Lettre du 31 mars 1815.)

Pendant les Cent jours, Guizot reprit son cours à la Faculté des lettres ; mais la politique allait le ressaisir. Dans le petit groupe de royalistes constitutionnels dont Royer-Collard était le centre, on suivait avec une attention passionnée les mouvements de l’opinion publique. L’heure vint oii la chute de Napoléon ne parut plus qu’une

CE qu’il fut.

question de jours ; il s'agissait, au terme de cette terrible lutte entre l’étranger et l’Empire dont la France était l’enjeu, de ménager à la patrie un gouvernement régulier au dedans, la paix au dehors et un rang digne d’elle dans Fordre européen. On résolut d’éclairer Louis XVIII, alors retiré à Gand, sur les nécessités d’une politique libérale ; une mission secrète futjugée nécessaire.

« J'étais, dit Guizot, le plus jeune et le plus disponible de cette petite réunion. On m’engagea à me charger de cette mission peu agréable en soi. Je l’acceptai sans hésiter. » (M. I, 82.)

Sous la seconde Restauration, Guizot occupa pendant quelques mois le poste de secrétaire général au ministère de la justice. Il se retira au mois de mai 1816, avec son ministre M. de Marbois, et entra, comme maître des requêtes en service extraordinaire, au Conseil d’Etat.

« Je craignais que votre goût pour vos premiers travaux ne vous fît abandonner les affaires pour lesquelles vous avez montré une si heureuse facilité. » [Lettre du S juin 1816.)

Cette crainte, délicatement exprimée par l’abbé de Montesquieu, était une illusion de l’amitié. En fait, la Sorbonne n’apparaît alors à Guizot que comme un noble et paisible refuge où il se repose, par d’autres travaux, des agitations de la politique, où il se console de ses mécomptes. Il

oublie le chemin de la montagne sacrée aussi longtemps que les ministères lui sont ouverts ; c’est l’opinion de ses amis qu’il n’est plus professeur que par accident ; c’est aussi leur désir qu’il se donne tout entier aux affaires.

« Que mon exemple vous profite un jour, lui écrit l’abbé de Montesquieu. Donnez aux affaires le temps de la force, et non pas celui qui ne laisse plus que le besoin du repos ; l’intervalle est assez grand à votre âge pour que vous puissiez vous faire beaucoup d’honneur. » (Lettre du'M mars 1814.)

« Vous ne renoncez point aux affaires. Je suis fort aise d’être rassuré sur ce point ; nous ne sommes pas assez riches (en hommes) pour faire des sacrifices. J’abandonne k reste aux caprices du sort qui ne peut être rigoureux pour vous. Vous serez distingué au Conseil d’Etat comme vous l’avez été partout, et rien ne peut faire qu’étant plus connu, votre carrière n’en soit pas plus brillante et plus assurée. La jeunesse qui sent ses forces doit toujours dire comme le cardinal de Bernis : a Monseigneur, j’attendrai. » {Lettre du S juin 1816.)

Montesquiou ne se trompait pas. Dans ses nouvelles fonctions, Guizot ne se laissa point oublier. Publiciste, il défendit contre M. de Vitrolles le principe des institutions constitutionnelles par sa brochure : Du Gouvernément représentatif et de Vétat actuel de la France, Maître des requêtes et conseiller d’Etat, il prit part à l’élaboration de la célèbre loi électorale du 3 février 1817, à la loi sur le recrutement de l’armée, aux lois qui abo-

CE qu'il fut.

lirentla censure et confièrent au jury le jugement des procès de presse. Nommé par M. Decazes, en 1819, directeur général de l’administration communale et départementale, il revenait à l’action, lorsque le triomphe de l’ultra-royalisme, après l’assassinat du duc de 'Berry, l’arrêta en plein mouvement d’ascension. Il allcTau-devant de la disgrâce (juillet 1820) en se solidarisant avec tous les membres du parti doctrinaire, ses aînés et ses protecteurs : Royer-Collard, Camille Jourdan, Barante. Le garde des sceaux, M. de Serre, en annonçant à Guizot sa révocation, lui écrivait :

a Vous jugerez combien cette mesure m’estjparticulièrement pénible. Mes sentiments pour vous me font vous exprimer le désir que vous vous réserviez pour l’avenir, et que vous ne compromettiez point par de fausses démarches des talents qui peuvent encore servir utilement le roi et le pays. » (17 juillet 1820.)

Guizot lui répondit le jour même :

« J’attendais votre lettre, j'avais dû la prévoir et je l’avais prévue, quand j’ai manifesté hautement ma désapprobation des actes et des discours du ministère. Je me félicite de n’avoir rien à changer à ma conduite. Demain comme hier, je n’appartiendrai qu’à moi-même, et je m’appartiendrai tout entier. »

Il devait s’appartenir dix années. Cette période de prétendue retraite politique correspond à la plus intense activité littéraire de Guizot ; elle

est marquée par ses plus éclatants succès d'enseignement. Il reprit son cours à la fin de 1 820, et le continua jusqu’au jour où M. de Frayssinous le suspendit (12 octobre 1822). Eloigné de sa chaire pendant près de six ans, il remplit ces laborieuses années par la publication des Mémoires relatifs à Vhistoire de la Révolution d' Angleterre, et les Mémoires relatifs à Vhistoire de France ; monument grandiose de cinquante-sept volumes. Il donnait en outre les deux premiers volumes de son Histoire de la Révolution d^ Angleterre (1827), sans compter de moindres œuvres, dans lesquelles il trouvait un délassement par la variété. En 1828, il reparut dans sa chaire de la Sorbonne et mit le sceau à sa réputation de professeur.

A considérer cependant le titre que donne Guizot à cette partie de sa vie dans ses Mémoires^ un doute vient à l'esprit. S’était-il donné, sans esprit de retour, aux lettres et à l’enseignement ? Non sans doute. « 1820-1830. Mon opposition ». Et ce titre est exact. Ces occupations si diverses, et d’un caractère si haut, ne sont que la distraction d'un politique en disponibilité, l’exercice de ses facultés par un noble labeur, l'épreuve de son système par la vérification expérimentale de Fhistoire. Quand le gouvernement suspend son cours, il ne peut se tenir de dire :

« Je regrette un peu cette petite tribune, d’où j’exerçais encore quelque action directe sur des hommes qui

CE qu’il fut.

se mêleront de l’avenir. » [Lettre à Bavante, 20 octobre 1822.)

C’est en vain qu’au premier moment, il éprouve

« Un sentiment de bien-être, mêlé à son regret (de la vie publique), comme un homme qui passe d’une atmosphère chaude et excitante dans un air léger et rafraîchissant. » (M. I, 291.)

Il revient vite à son intime pensée. Il ne peut agir; mais il songe à diriger le mouvement des esprits ; et, pour cela, il faut deux choses : des praticiens dans les Chambres ; des philosophes et des « régénérateurs » auprès du public; parlant aux uns blés et impôts; aux autres, principes. Il sera de ceux-ci, convaincu qu’il y a là « des moyens de force pour l’avenir (1). »

La préparation de ces belles leçons d’histoire, qui auraient suffi à la renommée de tout autre, ne tenait pas dans sa laborieuse existence la principale place :

« Je vais commencer sérieusement à préparer mon cours ; j’espère qu’il ne me donnera pas beaucoup de peine; ille faut; car j’aipeude temps. » [Lettre à J/me Pauline Guizot, 1821.)

A peine sorti du Conseil d’Etat, il se retire à la Maisonnette pour s’y recueillir et méditer ses leçons du prochain automne. Mais aussitôt l’envie lui

(1) Lettre à Barante, IG décembre 1833.

vient de dire tout haut ce qu’il pense du nouveau régime de la France^ de ce qu’il est depuis 1814, de ce qu’il doit être pour tenir sa parole et atteindre son but.

« C’était pour moi le seul moyen d’entrer en personne dans l’arène politique et d’y marquer un peu ma place. » (M. I, 294.)

De cette pensée sortit le livre : Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel (1820).

L’esprit d’opposition avait inspiré ces pages ; il était opportun de prouver que l’auteur n’avait pas dépouillé tout esprit de gouvernement. Il y avait dans la Charte les moyens essentiels de gouvernement régulier et d’opposition efficace que pouvaient souhaiter les amis sincères du pouvoir et de la liberté. Telle fut la thèse soutenue, en 1821, dans le livre : Des moyens de gouvernement et d’ opposition dans V état actuel de la France,

Le spectacle des nombreux complots politiques où s’usait la passion des libéraux et la répression souvent sanglante qui en était la suite, amenèrent Guizot à la conviction que rien n’affaiblit et ne déshonore un régime comme la fréquence des procès et des exécutions politiques. En 1821 et 1822, deux écrits précisèrent sur ce point sa pensée : Des conspirations et de Injustice politique — De la peine de mort en matière politique.

Les hommes d’action ne s’y trompèrent point;

CE OU IL FUT

bien qu’il ne combattît point à leurs côtés, ei avec les mêmes armes, Guizot était, du fond de sa retraite, un allié décidé. « Vous gagnez sans nous des batailles pour nous, » lui disait le général Foy, en 1820, après l’apparition du premier de ses traités politiques.

Quand il ouvre son cours, le 7 décembre 1820, il n’a garde de prendre pour sujet une de ces questions mortes, sans lien avec le présent, dont l’intérêt est évaporé et l’action perdue dans un lointain de plusieurs siècles. Il est « décidé à user des deux moyens d’influence qui s’ofïrent à lui, l’enseignement public et la presse » ; il s’interdit avec une sévère dignité toutes ces allusions aux choses du jour qui diminuent l’autorité du professeur; il se renferme scrupuleusement dans le domaine des faits anciens et des idées générales.

Mais sa pensée portait plus loin que lui-même ne le laisse entendre ; et les contemporains ne s’y trompèrent pas. Quand il passait en revue les grandes expériences d’organisation ‘sociale des temps passés, et qu’il suivait la fortune de principes tels que la souveraineté du peuple et le droit divin, la monarchie et la république, l’aristocratie et la démocratie, l’unité ou la division des pouvoirs, il ne pouvait supprimer le rapport de ces hautes questions avec le temps présent ; si l’allusion n’était ni dans sa parole, ni dans le tour de sa pensée, elle était dans la logique même des

choses. Il agissait ainsi sur un public dont il réglait l’ardeur, et qu’il formait par le spectacle de la lenteur des mouvements historiques, aune opposition patiente et légale. C’était encore une forme de la politique.

Pendant ses six années de silence, l’ardeur de Guizot se retrempa dans une intensité de labeur surprenante. Il savourait, en vaillant qu’il était, les joies austères de cet eflort sans rémission.

« J'ai repris tous mes travaux ; et à présent le temps manque à ma force, presque autant que ma force à mon désir. C’est le meilleur état où l’homme puisse se trouver ici-bas. » à 28 juillet 1825.)

Il nous livre d’ailleurs lui-même le secret de ses pensées :

(( Mon cours fermé, toute influence politique un peu prochaine me devenait impossible. Pour lutter, hors de l’enceinte des Chambres, contre le système qui prévalait, ilfallait ou conspirer, ou descendre à une opposition aveugle, taquine et vaine. Ni l’une ni l’autre conduite ne me convenait ; je renonçai complètement aux luttes de parti, meme philosophiques et abstraites, pour chercher ailleurs des moyens de servir encore ma cause dans les esprits et dans Vavenir.

« Ce qu’il y a de plus difficile, et pourtant de plus nécessaire dans la vie publique, c’est de savoir, à certains moments, se résigner à l’immobilité sans renoncer au succès, et attendre sans désespérer, quoique sans agir.

« Ce fut à cette époque que je m’adonnai sérieusement à l’étude de l’Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont fondées. Passionnément préoc-

CE qu’il fut.

cupé de l’avenir politique de ma patrie^ je voulais savoir avec précision à travers quelles vérités et quelles erreurs, par quels efforts persévérants et quelles transactions prudentes un grand peuple avait réussi à conquérir et à conserver un gouvernement libre. » (M. I, 317-318.)

Il y a donc, à travers les vicissitudes de cette existence et dans l’extrême variété de ces travaux, un principe d’unité : la pensée politique. Non certes l’obsession avilissante d’une ambition vulgaire ; mais quelque chose de haut, de fier, d’arrêté, qui ne permet ni à l’âme de s’amollir dans les satisfactions de l’intérêt, ni à l’esprit de se contenter de systèmes mal étudiés, incomplets ou faux. En 1842, l’auteur du Livre des orateurs se croyait en droit d’écrire :

« M. Guizot, ministre ou non, ne vit uniquement que de la vie politique. Il a la force, la résolution, Tobstination, l’expérience d’un homme qui ne songe, à chaque instant de la Journée, qu’à la même chose. Pour lui, le pouvoir est une aflàire de tempérament presque autant que d’ambition. » .

Purifions ces paroles du fiel que Cormenin y a distillé ; elles nous paraissent convenir à la période qui a précédé 1830, comme à la période qui a suivi.

C’est en vain que, par accès, Guizot parle de s’affranchir :

« Je ne veux pas mal parler de la politique, et je n’en pense point mal-; ma vie lui appartiendra probablement

beaucoup ; mais mon esprit a quelquefois un inexprimable besoin d’en secouer les chaînes. » {Lettre à la duchesse de Broglie^ 3 juin 1836.)

Fl ne faut voir là qu'une de ces plaintes comme il en échappe à tout homme qui, du fond de sa passion, rêve de liberté. Au vrai, Guizot avait reçu de la nature le tempérament sans lequel la vie publique n'apporterait à l’ame que contusions et meurtrissures, lll'accepte résolument avec ses conséquences, et, au premier rang, le sacrifice des amitiés que ses chocs ne peuvent manquer de rompre.

a Quel homme, en prenant part aux affaires publiques, n’a été amené plus d’une fois à considérer avec tristesse cette fluctuation des sentiments, des existences, des relations, des liens hasardés sur cette mer orageuse? Vraiment le cours du monde nous en offre chaque jour le pénible spectacle ; quand une nouvelle épreuve de ce peu de solidité des choses les plus sérieuses vient saisir l’âme et la pousse à se replier sur elle-même, elle n’est plus ten tée d’abord que de s’affliger et de déplorer avec Bossuet ces volontés changeantes, et cette illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts.

Cependant, lorsqu’elle échappe à ce premier trouble et se relève de son propre mal; lorsqu’elle reporte sa vue sur les causes innombrables de nos erreurs et la faiblesse de notre nature; tant de convictions opposées et sincères, tant de conduites pures et ennemies, tant d’hommes engagés par l’arrêt du sort, ou sur la foi d’une idée à s’ignorer mutuellement, à se combattre, â se détruire ; et, au milieu de ces naufrages individuels, dans cette éternelle mobilité pleine d’une éternelle incertitude,

CE qu'il fut.

la droiture du cœur conservant seule, mais conservant toujours ses droits à l’estime alors, si elle ne se console, l’âme se rassure; elle reconnaît notre condition, apprend la justice sans abandonner ses croyances, et se décide à poursuivre dans l’obéissance à ce qu’elle juge la vérité, acceptant avec résignation tous les mécomptes, même toutes les luttes qu’il plaît à la Providence (fimposer à la bonne foi. » [Du gouvernement de la France depuis la Restauration^ p. 104.)

Cette page n’est pas de circonstance ou de hasard. A quarante ans d’intervalle, Guizot en reprend les principaux termes pour les enchâsser, presque textuellement, dans ses Mémoires (1) ; il n’en fait pas une citation ; car ces termes lui paraissent répondre alors encore à ses sentiments, et il se contente d’en rajeunir la date par une application nouvelle.

Cependant, le temps a fait son œuvre, .et Texpérience a tempéré les jugements. 11 y a moins de sécheresse dans les sentiments du vieillard que dans ceux de l’homme de trente ans. On cherche en vain dans le premier texte un mot comme celui-ci :

« Je regrette vivement la tristesse de ces séparations. » / (M. VI, 6.)

Mais, au fond^ le sentiment ne change pas. Il y a même, en plus, comme une absolution générale donnée aux politiques :

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