SCÈNE ni
DCmMECJIL, GERMAIN.
DORMEUIL
Germain , je t'ai fait avertir de te rendre ici avant de sortir.
GERMAIN
Et j'ai été exact , comme vous voyez , Monsieur.
DORMEUIL
Nous y serons seuls ?
OERMAIN.
Les ordres sont donnés pour cela.
DORMEUIL
Et je pourrrai te parler en liberté f
GERMAIN
Me voilà prêt à entendre tout ce que vous voudrez me dire;
«)RMEITIL.
ly abord , depuis dix ans que tu me sers, je t'ai toujours trouvé honnête.
a44 LÉONCE,
DORMEUIL
Affectionné.
GERMAIN
C'est mon plaisir.
DORMEUIL
Tu aurais pu . cent fois abuser de ma confiance que je ne l'aurais pas su.
GERMAIN
Je Taurais sii, moi ^ et cela suffisait pour m'en empêcher. / .
• DORMEUIL
Aussi, 'tu ne me quitteras jamais.
GERMAIN
C'est la grâce que je demande au ciel tous les jours.
DORMEUIL
Je veux que tu sois heureux.
GERMAIN
J'espère qu'il vous conservera long-temps. .
DORMEUIL
Et puis , après moi > tu trouveras sur nçon testament. . . ^.
G¥:r.main.
Voilà une belle manière de me rendre heureux î... Tout mon bonheur est de vivre au service d'un boa maître , et non d'avoir à le pleurer.
DORMEUIL
Eh! parbleu! crols-tu que je ne ple^irerais pas aussi un bon serviteur que la mort m'aurait enlevé ?... Celui qui restera; regrettera l'autre , c'est juste ! Ce sera toi , ce sera p\oi , ce sera l'un de
OPÉR A-COM IQU E. a45
nous deux , c^est égal ! ça doit être comme cela ^ et il n'en faut plus parler. Revenons: je vais te donner une grande preuve de mon estime ; il s^agit de Léonce.
GERMAIN
Monsieur votre fils ?
DORM£UlL.
Adoptif ! malheureusement il ne Test que comme cela.
GERMAIN
L'on a cru long-temps...
DORMEIJIL.
L'on avait tort!... Je le voudrais bien... mais enfin il n'est pas mon fils , et j*ai cru inutile d'expliquer à tout le monde... Mais il faut bien aujourd'hui , mon cher Germain, que je te dise comment je l'ai adopte; avant de t' apprendre ce que j'exige de toi. Je venais de voyager pour les affaires de mon commerce ; ma fortune, assez considérable, pouvait s'augmenter; je n'avais point de parens ; je voulais laisser mon bien à quelqu'un qui le méritât.
GERMAIN
Vous étiez jeune encore, vous pouviez prendre . . .
DORMEITII4.
Une femme?... Il n'en était plus pour -moi.
J'avais été marié... Un ange, Germain, que le ciel m'avait accordé , de ces âmes qu'on ne peut espérer de rencontrer qu'une fois ; la mort , la cruelle mort , me l'a enlevée dans son printemps...
TOM. IJ. . l6
246 LÉONCE
Son enfsHat fut la èftuse... tousd^ux le méitie jour... Je jurai àe la regretter toute ma Tie, et de ne la remplacer jamais... Je voulais cependant un héritier, un fils qui m'aimât uniquement... qui prit soin de ma vieillesse , à qui je pusse laisser ma fortune , s'il en était digne... Je me trouvai alors en Hollande , près d'Aïnsterdam... J'entrai dans un de ces asiles respectables ouverts à l'indigence... Je demande s'il n'y a pas là un petit garçon abandonné, gentil!... Il y en avait trente!... J'en pleurai, car je n'en pouvais prendre qu'un!... Un petit drôle, tout-à-fait gentil... me .sourit, m'ouvre ses petits bras... C'est celui-là , m'écriai-je ; voiis voyez bien que c'est lui le preihier qui m'adopte, et j'y souscris !... J'allais l'emporter ( il y avait quelques formalités d'usage à remplir).
GERMAIN
Sans doute , il fallait bien ...
DORMEIUL.
Ce fut pédant ce temps que j'appris que ce pauvre enfant était le fils d'un paysan devenu soldat , et qui était forcé d^ pa^rtir pour Batavia;... que sa mère, quoique mourante, s'obstinait à suivre son époux ; que quelques habitans du village , touchés de l'affreuse liiisère de cette famille , qui allait rei^ët' e>rphelit)e , s étaieM' partagé les autres enfans plus forts , plus âgés*; que celui -- ia seul était redté sans nôurrtce, sans appui... lié ciel me le destinait , leur dip-je ; mais écoute* : d'a-^ bord , voilà douze cents florins pour le père de cet
enfant. De plus , je ne veux pas que les frères de mon fils adoptif manquent de rien ; une pension fiuflisante pour leurs besoins sera payée a ceux qui a^en sont charges* Mais retenez bien mes conditions 9 et j'en prends à témoin rhonnéle administrateur qui régit cette maison... Pour prix de mes dons , de rengagement sacre que je prends de Fadopter pour fds» j'exige qu'on lui laisse à jamais ignorer son origine , sa famille. Je demande que personne ne partage ses affections ; qu'enfin je sois tout pour lui , afin qu'à son tour il ne vive plus que pour moi. Le père , qui n'espérait plus revenir en Europe , peu attaché à cet enfant qu'il avait vu à peine, décidé par l'offre séduisante que je lui faisais, s'engagea par serment... L'administrateur lui-même fut sa caution, et je partis, fier du dépôt qui m'était confié, et déjà heureux du bonheur dont j'allais le faire jouir.
Et depuis ce temps vous n'avez entendu pai4er ni du père ni d'aucun des en£ains?
nORMEUIL.
Noiif jusqu'ici les conditions de part et d'autre ont été. religieusement suivies, et mon bonheur n'a point été trgi^blé ; J€! dois reconnaître cette déférence , cette fidéUlbé à wivre les clauses que j*ai •prescrites. Je nvarie Lépiic^ » et je veu?c que ce jour, qui embellit mon existence,. ajoqteaus^ au bienêtre de son père et 4^ 9^l( frères... s'ils vivent "encore î... Germain, c'est toi que je veux charger
2^8 LÉONCE
de celte douce et honorable commission. Dans deux jours tu partiras pour Amsterdam, avec des lettres sur mes correspondans ; tu verras avec eux ce qu'on peut faire pour obliger cette famille. Je ne fixe ni la somme ni les moyens ; souviens-toi seulement que je suis riche et que je dois à leur silence les momens les plus doux de ma vie.
G£RMAIM«
Je. tâcherai de remplir vos intentions.
DORMEUIL
Parlons à présent du. mariage de Léonce.
GERMAIN
C^est demain que vous lui donnez cette aimable Clairine... dont il est bien épris... et vous la dotez ; c'est encore un trait de générosité...
DORMEUUL.
Dis donc un devoir de reconnaissance... La filte de mon honnête caissier, qui , pendant vingt ans, m'a consacré ses veilles , a soigné , bonifié mes affaires , et négligé les siennes... qui est mort pauvre !..• et m'a estimé assez pour me nommer tuteur de sa fille... Jf'en se^ai digne , je le suis! car, je lui donne pour époux celui que j'aime le plus au monde , celui à qui je crois toutes les vertus !... N'est-ce pas ià remplît Ifes intentions de son père , et m'acquitterdéjà^nvefs un ami?;.. Oui, demain, sans retard , je fais cei mariage... Préparé donc tout |K>ur notre petite fête. . i • . î. i
-. ') ; / • ' aERMAlN. ' . - . . .
; J'y vais. '••'*.
DORMETJIL.
A propos » Germain , en faveur de ce jour , si tu peux découvrir dans le quartier quelque famille indigente... Mais là... sans bruit , sans faste... Je de' teste cette affectation de bienfaisance qui est devenue une mode , et qui annonce souvent plus d'orgueil que d'humanité... Pourtant j'aime à faire par- ci par -là quelques bonnes actions, cela m'égaye... Ainsi , informe-toi...
GERMAIN
C^est déjà fait.
DORMEUIL
Hé bien ! la matinée a-t-elle été bonne ?
GERMAIN
Assez... J'ai trouvé d'abord d honnêtes ouvriers qui ont été long-temps sans ouvrage.
DORMEIJII„
Bien ! bien ! .
Ensuite j'ai remarqué , depuis quelques jours , un vieillard dont la figure m'a tout-à^fait intéressé. Je soupçonne qu'il n'est point heureux et qu'il n'ose peut-être exposer ses besoins.
, DORMEUIL
Il faut le prévenir.
GERMAIN
C'est ce que je compte faire si je le rencontre encore! je le questionnerai pour savoir si vraiment il mérite des secours... car enfin , il ne faut pas être dupe.
DORMEUIL
Oui , quand on le peut, cela vaut mieux. Mais
a5o LÉONCE,
tiens , mon ami , le del m'a accordé de quoi être dupe... Ainsi , donne toujours à ceux qui demandent... et porte à ceux qui n'osent pas demander...
<^ERMAIN.
J'y cours.