‹ Gustave Courbet, peintreChapitre 10 sur 18 · LA SOURCE · texte numérisé non relu

LA SOURCE

Procédé Foi fier Marotte

dévoyait par le fait le public sur mon compte, parce qu'on me croyait attardé. » Le plus grand coupable dans cette affaire est Max Buchon, qui est resté dans la sentimentalité, une « maladie qui éloigne de la réalité », alors que, ayant tout ce qui manque à Champfleury : l'esprit de critique, la « rationalité » franc-comtoise, le style, l'éducation nécessaire, la faculté généralisatrice, la fortune, il aurait pu venir à Paris, au lieu de rester à Salins, écrire sur l'art, être utile de son vivant et dans l'avenir, jouir de la vie dans le présent, et former avec Proudhon et lui le groupe des « trois montagnons franc-comtois, qui auraient succédé avantageusement aux trois montagnards de la Suisse ».

A défaut du salinois, le bisontin Proudhon s'est exécuté. Courbet lui a suggéré d'écrire un résumé de l'art contemporain, et, comme le philosophe est ignorant, ou à peu près, de ces matières, il s'est fait son professeur : « Jamais je n'ai tant écrit de ma vie. Si tu me voyais, c'est à crever de rire. Je suis noyé dans les paperasses; j'écris à Proudhon, chaque jour, 5 ou 10 pages d'esthétique sur l'art qui se fait, et l'art que j'ai fait et que je veux établir... Nous allons enfin avoir un traité de l'art moderne arrêté, et la voie, indiquée par moi, correspondant à la philosophie proudhonienne ». Si L'ouvrage n'est pas très brillant, comme il est assez de coutume dans les livres de ce genre, du moins sera-t-il fortement raisonné, et il ne sera, sans doute, guère possible d'y répondre sérieusement. En attendant, ce travail a fatigué Courbet à tel point, que Proudhon lui a donné dix jours de « vacances .> ; il est allé les passer aux bains de mer de Fouras, près de Rochefort, où il a retrouvé des amis : « J'ai profité de cela, car j'étais éreinté. J'avais un échauffement et des hémorroïdes à crever ». Cette indisposition n'était pas nouvelle; Courbet s'en est toujours plaint dès le collège; il s'en plaindra jusqu'à sa mort.

Le traité de Proudhon, qui ne devait avoir que 12 pages, puis 160, en compta 376, et fut publié dans ses Œuvres Posthumes, avec le titre : Dit Principe de l'Art et de sa destination sociale, sous la surveillance de ses exécuteurs testamentaires : J.-A. Langlois, G. Duchêne, G. Chaudey, A. -A. Rolland, F. -G. Bergmann, V. Déifiasse, et de sa fille aînée, Catherine. Il comprend 25 chapitres, dont 15 avaient été complètement rédigés par l'auteur : ce sont les 17 premiers, moins les chapitres VII et xvi ; les autres ont été « agencés » et mis en ordre d'après les indications de Proudhon.

A la suite du refus du Retour de la Conférence , une partie de l'opinion n'a pas été favorable au peintre. Les uns ont dit que Courbet avait recherché ce scandale; les autres lui ont reproché de n'avoir pas formulé son esthétique, et d'être un sphinx. Proudhon va répondre à ceux-ci et à ceux-là, en établissant les principes généraux d'une critique, qui permettront de juger et de classer, non seulement Courbet, mais encore les artistes quels qu'ils soient, et marquer la voie.

L'homme seul est capable d'apprécier le beau ; il possède V esthétique ou faculté d'apercevoir le beau et le laid en sa personne et dans les choses, et de se faire de cette perception un nouveau moyen de jouissance, un raffinement de volupté; c'est le sens poétique. On y discerne un sentiment, une vibration ou résonnance à l'aspect de certaines apparences belles ou horribles, sublimes ou ignobles. L'homme en reçoit l'impulsion de Yestime de soi ou de Y amour-propre. Et de ces sentiments résulte la faculté & imitation, qui permet de reproduire un objet qui plaît.

Telle est la triple base de l'art. Il faut ajouter que l'idée du beau a une réalité objective, n'étant pas une pure conception de l'esprit; que l'art, objectif d'essence, n'en demeure pas moins personnel, libre et mobile; que l'impression du beau est fugitive et qu'il faut donc fortifier l'image du beau contre la défection et les observations de l'idéal ; enfin que la sensibilité esthétique de l'artiste est en raison inverse de l'esprit philosophique. D'où il suit que le progrès de l'art recevra son accroissement du dehors, et que l'art, purement fantaisiste, serait condamné à l'immobilité.

Voilà le principe de l'art. Son objet, c'est Yidéal. Réalisme et idéalisme sont devenus des mots presque inintelligibles. Le réel et l'idéal, chez l'artiste, sont inséparables. L'idéal est ce qui est conforme à l'idée, ou y a rapport. L'idée est la notion typique, spécifique, génésique que l'esprit se forme d'une chose, abstraction faite de toute matérialité. Donc, l'idéal indique une généralisation, non une réalité, le contraire de l'individu observable, par conséquent une antithèse du réel. De plus, l'idée est le type pur, parfait, la perfection, l'absolu. L'idéal est donc la forme parfaite qui se révèle à nous en tout objet, et dont cet objet n'est qu'une réalisation plus ou moins approchée. Cet idéal n'existant pas, ne peut être représenté et se peindre. Mais alors quel sera l'emploi de cet idéal dans l'art, dont il est l'objet?

L'artiste fera comme la nature, qui donne des réalisations particulières d'après des types ou idéaux, qui sont en elle; il la continue en produisant à son tour des images d'après certaines idées à lui, qu'il désire nous communiquer. L'art, ainsi, est essentiellement concret, particulariste et déterminatif comme la nature; c'est grâce à ces formes concrètes qu 'il inculque plus profondément le sentiment du beau et du sublime, l'amour de la perfection, l'idéal. Il est donc une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce. La revue des principales manifestations de l'art démontrera la justesse de cette définition, donnée par la théorie.

Tant que l'art a été subordonné à la justice et à la science, il a été florissant Quand il a voulu être l'art pour l'art, il a commencé la décadence et la démoralisation d'un peuple. Telle est la leçon qui se dégage de l'histoire. Ainsi, en Egypte, l'art avait reçu, dès l'origine, une mission sociale, politique et religieuse; il s'est éteint lorsque cette mission a disparu du fait de la conquête, et de la mainmise d'une autre civilisation. Ainsi en Grèce où la décadence a commencé du jour où l'art cessa d'être religieux. A la Renaissance, où la foi n'existait plus, l'art aboutit au culte idolàtrique de la forme, par conséquent à la dissolution.

Alors, la Réforme fait échec à cette nouvelle idolâtrie, surnaturaliste et symbolique. Elle la supprime; il ne reste plus que la roture, la vie laïque, dont l'étude va de nouveau féconder l'art Rembrandt survient; c'est le Luther de la peinture. La Révolution a failli tout bouleverser, car elle n'avait pas le loisir de s'occuper d'esthétique, qu'elle ajourne à des temps meilleurs; pour le moment, ses préférences vont à l'antiquité.

Ensuite se posa la question : Pourquoi n'y aurait-il pas un art français, au lieu d'un art inspiré de l'antiquité depuis la Renaissance? C'est là dessus que se battirent les romantiques et les classiques, sans arriver à s'entendre, car les romantiques commirent une faute comparable à celle des classiques, puisque, si ceux-ci ne juraient que par l'antiquité, ceux-là n'admirent en art que l'évocation du moyen âge, ne se doutant ni les uns ni les autres que l'art, pour ne point tomber en décadence, doit interpréter la vie contemporaine. Cette irrationnalité, que M. Chenavard attribue à l'affaiblissement, déterminé

par l'âge, du sens esthétique, l'école réaliste ou naturaliste veut la faire cesser.

En quels termes s'est-elle affirmée? Par des chefs-d'œuvre qui sont le Retour de la Foire, la Fileuse, Y Enterrement à Ornans, la Baigneuse, où Courbet a peint les hommes comme ils étaient, dans le « déshabillé de leurs consciences, non simplement pour le plaisir de railler, mais comme but d'éducation générale, et à titre d'avertissement esthétique ». Voilà le vrai point de départ de l'art moderne; la peinture doit être contemporaine et moralisatrice. Contemporaines, les toiles, plus haut citées, le sont sans conteste dans leur sujet.

Voici pour la morale : le Retour et la Fileuse montrent la bonne vie paysanne de Franche-Comté et de France, faite de calme, de simplicité et d'honneur. On a accusé X Enterrement de présenter une cérémonie grotesque ; c'est qu'elle l'est, en effet, et, en la montrant, le peintre a entendu réagir pour faire revivre la religion des morts, comme en exhibant une Baigneuse, charnue et cossue, bourgeoise déformée par la graisse et le luxe, il met en garde contre la sottise et l'égoïsme, qui l'ont poussée à aimer trop la cuisine et à ne pas se donner de mouvement. Ainsi, l'art de Courbet n'est point une caricature, ni une charge, ni une satire, ni du genre, mais un miroir de vérité, un art réaliste, et, de plus, criticiste, en ce sens qu'il discerne, discute, blâme ou approuve, auxiliaire de la raison, éducateur, rationnel et raisonneur, art d'observation, non plus seulement d'inspiration.

Cette théorie criticiste de l'art, Courbet l'a confirmée par ses nouvelles œuvres. Les Casseurs de pierres montrent la servitude de la misère, d'une misère qui devrait être répartie comme un service public, corvée ou prestation, entre tous les membres valides de la société ; ils valent une parabole de l'Évangile; c'est de la morale en action. Les Demoiselles de la Seine en sont l'antithèse ; élégantes de l'Empire, pensives, rêveuses, suant l'orgueil, l'adultère, le divorce et le suicide, elles paraissent horribles à la longue, et ce spectacle seul détournerait du vice. Courbet continue la leçon par Vénus et Psyché où il montre la lubricité particulière de l'époque et son hypocrisie. Enfin les Curés ou le Retour de la Conférence attestent « l'impuissance radicale de la discipline religieuse à soutenir dans le prêtre la vertu sévère qu'on exige de lui » ; car ce tableau n'a pas été fait pour représenter uniquement une scène d'ébriété ; loin de là.

Telle est l'œuvre de Courbet. Elle n'est pas sans défauts : on y constate des manques de perspective et de proportions, des teintes noires, uniformes, des exagérations, du débraillé, une certaine tendance à la charge, parfois de la brutalité. Courbet est plus peintre que penseur; il n'a pas pensé sans doute tout ce que Proudhon lui a supposé, mais le résultat est le même, et c'est ce qui importe. Il n'est que peintre; son idée est courte; mais il est trop orgueilleux pour le reconnaître. La théorie qu'il ne faut pas peindre sur commande est trop absolue; un artiste doit comprendre, sentir et reproduire ce q ni plait aux autres. Il a tort aussi de faire abstraction de l'art passé, qui. dans son esprit ne doit servir qu'à l'éducation, alors que l'humanité à intérêt à ne rien perdre de ses créations, de s'occuper trop de lui, au point de se représenter dans son Atelier, qui ne vaut pas cher, et enfin de croire qu'il a été un initiateur absolu du réalisme, lequel descend du paysage de 1830 sans nul doute possible.

Ces réserves faites, il convient de dire aussitôt que l'école réaliste ou critique est humaine, philosophique, analytique, synthétique, démocratique et progressiste, et qu'elle existe. Mais elle n'a pas encore l'entière conscience d'elle-même; elle manque de théorie. Elle devra se rendre compte qu'une école purement réaliste est impossible; elle sera idéaliste en même temps, son idéal étant subordonné à la conscience, à la science, à la vérité et au droit. 11 faut bien se rendre compte, en outre, qu'elle n'est qu'un moment dans l'évolution historique de l'art ; une nouvelle phase viendra, qui alliera la beauté morale à la beauté physique, et créera la beauté lui mai ne, en même temps que la vertu humaine, indépendante du dogme et de la religion.

Courbet est le facteur essentiel de cette évolution ; honneur donc à lui « qui, le premier parmi les peintres, imitant Molière, et transportant la haute comédie du théâtre dans la peinture, a entrepris sérieusement de nous avertir, de nous châtier, de nous améliorer, en nous peignant d'abord tels que nous sommes; qui, au lieu de nous amuser avec des fables, de nous flatter avec des enluminures, a eu le courage de faire voir notre image, non telle que l'a voulue la nature, mais telle que la font nos passions et nos vices ». Que les artistes l'imitent; ils doivent être de leur temps, de leur pays, de leur opinion, et que, concrets dans leur idée, ils réconcilient l'art avec le juste et l'utile.

Ainsi se termine ce Principe de L'art, où il y a, certes, des aperçus ingénieux, un sentiment profond du passé, une psychologie pénétrante de Courbet, mais dont le fondement est d'un exclusivisme outré, et dont la tendance est néfaste. Or, le premier vient de Courbet, la seconde de Proudhon. Penser avec ce dernier que l'artiste doit être un professeur de morale, serait vouloir sa mort; estimer, comme le veut le peintre, que l'art ne doit être que l'expression du présent, et que les rêves, la fantaisie, l'évocation du passé, et même de l'avenir, lui sont interdits, inclinerait, sinon au même résultat, du moins à un très nuisible amoindrissement de son activité. Il faut éviter l'un et l'autre en laissant à l'artiste toute sa liberté ; son goût seul, et le sentiment de discrétion, que celui-ci suppose, lui éviteront les écarts sur la route du beau.

Telle est l'esthétique du réalisme que composaient Courbet et Proudhon durant ces mois d'été de 1863. Cela n'empêcha pas, d'ailleurs, le peintre de commencer, de continuer ou de finir certaines toiles, pour s'entretenir la main. Ainsi exécuta-t-il la Dame au chapeau noir, étude d'après une femme d'origine wallonne, debout dans la campagne, et tenant un bouquet dans sa main gantée de clair ; le Halage, bords de la Loue ; le Cheval de chasse sellé et le boule-dogue, en forêt, dont l'histoire est assez compliquée. Le tableau s'appelait la Chasse au renard, au Salon de 1863, et il a été étudié plus haut sous ce titre. Assez malmené par la presse, Courbet le modifia ; de même qu'il l'avait fait pour le Cheval dérobé, il supprima le cavalier, et ne laissa que le cheval, merveilleusement peint, qui baisse la tête pour flairer le sol, tandis qu'un boule-dogue devant lui, s'approche, et jappe, sur un chemin de forêt bordé de hêtres magnifiques. C'est le tableau qui reparut à l'exposition particulière de 1867, sous le titre : le Cheval du Piqueur, et avec la fausse mention : Salon de 1864. Une Femme à la Source, vue de dos, d'une élégance de formes, que l'on n'attendait pas du peintre des Baigneuses, à la longue taille souple, aux hanches fuyantes, à la peau satinée, et qui est assise auprès d'une cascade, dans un frais paysage, marque l'évolution qui se faisait, en ce moment, dans les idées de Courbet, et qui, d'ailleurs, avait déjà commencé depuis plusieurs années.

Il s'en fut se reposer à Ornans, au commencement de l'automne. « Si vous le voyez, écrit fort sagement Champfleury à Buchon (14 novem-

bre 1863), tâchez de le retenir dans le pays le plus longtemps possible. Il a besoin de se retremper en pleine nature. Il veut, disait-il à Sainte- Beuve, exécuter encore un tableau de Curés. A mon sens, il se trompe, et vous savez que je ne fais pas partie de la Société de Saint- Vincent de Paul. Les malices contre les prêtres sont bien dans l'esprit français, mais non pas à l'état d'épopées. Courbet veut-il devenir le Kaulbach d'une série de fresques antireligieuses ? Cela ne prendra pas. Quoi qu'il en dise, le Retour de la Conférence est un échec. Que Courbet peigne des paysages de sa province, des sujets domestiques, là est son véritable rôle ; mais, grands dieux ! qu'il se garde du symbolisme et de la satire pour lesquels son esprit n'est pas fait! » Il s'en fallut, certes, de bien peu que le peintre ne donna un nouvel échantillon de symbolisme et de satire, tels qu'il les comprenait.

Dans une lettre datée du 16 janvier 1864 et écrite d'Ornans, il explique à Castagnary ce qu'aurait été cette œuvre, en des termes pleins de verve et de gaieté : « Ma vie est un tissu d'accidents. J'avais entrepris pour l'exposition prochaine un tableau épique, c'est-à-dire un sujet de ma façon. J'étais aux deux tiers de mon œuvre, quand, hier, moi absent, quelqu'un entre dans mon atelier par une porte contre laquelle s'appuyait mon chevalet, et que je croyais avoir condamnée. Cette porte, en s'ouvrant, repousse le pied du chevalet ; la toile perd son équilibre, et tombe sur ma chaise, qui passe au travers, dans le beau milieu. Adieu, le tableau ! je n'ai plus le temps de le recommencer. Ce tableau était une allusion à l'état de la poésie contemporaine, — critique sérieuse, d'ailleurs, quoique comique. J'avais rassemblé les poètes dans le sacré vallon, arrosé par les eaux de Castalie et du Permesse, et je les faisais boire à la Source d ' I lippocrène. Adieu, Apollon ; adieu, les Muses ; adieu, le superbe vallon que j'avais déjà fait; adieu, Lamartine avec sa besace et sa lyre; adieu, Baudelaire avec ses notes à la main ; Pierre Dupont, qui buvait ; (iustave Mathieu avec sa guitare et son chapeau de marin ; Monselet qui les accompagnait, et gardait son air sceptique. La source, invisible pour la moderne armée d'Apollon, était visible, au premier plan, pour le public. C'était une bien jolie femme toute nue, comme les sources de M. Ingres : un beau modèle venant de Paris. Couchée sur son rocher de mousse, elle crachait dans 1 onde, qui empoisonnait tous les malheureux buveurs. Déjà les uns étaient pendus, les autres étaient noyés.

— Théophile Gautier fumait un chibouck, assisté par une aimée. Je ne puis tout vous dire ; car, si on pouvait expliquer les tableaux, les traduire en paroles, il n'y aurait pas besoin de les peindre. Que de choses je perds d'un seul coup ! Adieu, les récriminations des amis ; adieu, les invectives de la critique; adieu, les fureurs des poètes contre l'odieux réalisme. L'Exposition prochaine manquera encore une fois de gaieté. Mais on m'accordera ceci : c'est que si j'enlève une belle occasion à mes détracteurs, ce n'est pas de ma faute, la bonne volonté y était. Pourtant, je ne renonce pas à l'Exposition. Si le temps me manque pour faire un tableau de figures, je veux avoir quelque grand paysage. Nos monts sont couverts de neige ; l'hiver est charmant, et je me sens plein d'ardeur au travail ! » Le « quelqu'un », auteur du désastre était M"e Juliette Courbet, qui se mit à fondre en larmes, et que son frère consola de son mieux, lui affirmant même qu'elle lui avait rendu service.

Il se remit à la besogne sans retard, et composa un grand tableau de figures : « ce sont deux femmes nues, écrit-il à M. Luquet, grandes comme nature, peintes d'une façon que vous n'avez jamais vue de moi. Dites-moi s'il est possible de n'envoyer que le 30 mars ». Hélas! Le Réveil, ou Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie, ou Vénus et Psyché (collection Georges Petit), ne parut pas plus au Salon, que le Retour de la Conférence, mais enchanta les Belges à l'Exposition de Bruxelles de cette même année. Emile Leclercq, qui en écrit à la Galette des Beaux- Arts, trouve que ces deux femmes sont laides ; mais il semble bien que ce soit au simple parti pris. On sait le sujet : sur un vaste lit à montants de bois, tournés en vis, et recouvert d'un drap blanc, une jeune fille blonde est étendue et dort : sa magnifique chevelure est éparse en longues boucles soyeuses ; sa main droite s'allonge à droite, tandis que sa gauche retient le drap sur son sein. A droite, une Vénus brune, chaussée de sandales, la regarde avec admiration, d'une main ramenant une draperie sur sa nudité, de l'autre soulevant un rideau, pour laisser la pleine lumière caresser le corps divin de sa compagne. La toile est d'une harmonie chaude, lourde, voluptueuse, et la beauté d'un paysage entrevu par un coin de fenêtre en augmente encore la splendeur, digne de Titien. C'est ce tableau que Proudhon, présentait dans le Principe de Fart, on se le rappelle, comme une protestation de Courbet contre la lubricité de ses contemporaines. Le peintre avait fait pour cette œuvre, d'après

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un modèle venu de Paris, une étude qui a été exposée près du tableau, en 1882. On sait qu'il en exécuta aussi une réplique pour un amateur étranger.

A peine ce tableau terminé, le printemps convia le peintre à reprendre dans la vallée ses excursions, qui furent toujours fécondes. « Je suis allé à la source de la Loue, ces jours passés, écrit-il à M. Luquet, et j'ai fait quatre paysages de im,40 de longueur à peu près comme ceux que vous avez, et un de Mouthier, la Cascade de Siratu. J'ai trouvé en passant à Mouthier ce pauvre Ponchon, le peintre vigneron. Ce malheureux a un talent curieux ; c'est comme llolbein pour la naïveté. Je lui ai acheté deux petits tableaux de fruits, quoique je n'aie pas besoin de peinture. On ne peut pas laisser mourir de faim un de ses confrères, de son pays surtout. Je vais vous les envoyer pour que vous les vendiez; je vous les recommande spécialement. Pour faire honte aux gens riches de la vallée, je lui ai payé 300 francs... C'est une très belle action que vous ferez, et soyez certain que M Ingres ne pourrait pas faire cela, et que M. Flandrin ne pourrait pas faire les portraits qu'il fait. Seulement, cet homme vit de charité, et de pain et d'ail et de noix qu'il trouve, quand il se paye son dîner. » Les lionnes actions de ce genre ne sont pas rares, quoi qu'on en ait dit, dans la vie de Courbet.

Les toiles, dont il s'agit dans cette lettre, sont deux Bords de la Loue; lagrotte de la Loue avec rochers\ les Bords de la Loue avec rochers à gauche; et les Bords de la Loue avec rochers à droite, auxquelles il faut joindre le Val de Chauveroche, près Ornans; des Braconniers dans la neige, recherchant la piste du gibier; le Chêne de Flagey; \ePonl du Moulin, source de la Loue, la Vache perdue, à Maizières (aujourd'hui collection Gaudy, à Vuillafans) ; une Tête de jeune fille, d'Ornans; la Roche pourrie, étude géologique, à Salins.

Le sculpteur salinois, Max Claudet, qui alla voir Courbet dans son atelier de la route de Besançon, en cette même année 1864, trouva celui-ci encombré de ces nombreuses toiles ; il en a donné une amusante description : « Le plus beau désordre y régnait : toiles empilées contre les murs, journaux et livres à terre, bocaux remplis de reptiles sur des rayons, armes de sauvages, données par le géologue Marcou suspendues aux cloisons, boîtes de peinture, habillement, etc., tout cela pèle-mêle. L'atelier était vaste ; sur un grand méplat, qui reliait le mur

au plafond, Courbet avait peint deux superbes fresques : une Vue de l'Escaut, le fleuve se jetant à la mer, et la Seine à Bougival, avec de beaux arbres se mirant dans l'eau. Que sont devenues ces deux belles choses ? » Nous les avons vues encore en place, et quant à la toile blanche, à peine commencée, que vit Claudet sur laquelle était peint un cerf magnifique ce devait être le Hallali, qui a été attribué par l'Etat au musée de Besançon.

Le même artiste, raconte comment il assista à l'exécution de la Source du Lison, aujourd'hui dans la collection de M"e Courbet. Buchon et lui, ayant appris à Salins que le peintre se trouvait à Nans-sous-Sainte- Anne, petit village situé à un kilomètre de la source du Lison, ils résolurent d'aller le voir et de le ramener dans leur ville pour y passer quelques jours. Ils trouvèrent Courbet installé dans un champ, devant le panorama splendide que forment la rivière jaillissant d'un cirque de rochers, la grotte sarrasine et le couronnement feuillu du creux Braconniers dans la neige. Billard. Auprès de lui broutait l'âne

Jérôme; la petite voiture, dont il se servait pour aller paysager aux environs d'Ornans, était rangée sous un arbre avec tout son attirail.

— Vous venez me chercher ! s'exclama le maître. Diable ! c'est que j'ai un tableau à faire, et vous parlez de repartir à cinq heures... Enfin, j'y arriverai peut-être, quoique je n'aie plus que deux heures. A l'ouvrage !

A peine finissait-il de parler, qu'un coup de vent bouscula la toile, qui se creva sur une branche du chevalet. Sans se troubler, Courbet appliqua du papier sur la déchirure, le colla avec de la couleur, et se mit à peindre, comme si de rien n'était. « Il prenait avec son couteau, dans une boîte où il y avait des verres remplis de couleur, du blanc, du jaune, du rouge et du bleu. Il en faisait un mélange sur sa palette, puis, avec son couteau, il l'étendait sur la toile et la raclait d'un coup ferme et sûr », tout en expliquant ses théories.

— Vous vous étonnez que ma toile soit noire. Cependant, la nature, sans le soleil, est noire et obscure; je fais comme la lumière ;

j'éclaire les points saillants, et le tableau est fait... le couteau est mon meilleur instrument. Faites donc avec un pinceau des rochers comme cela, que le temps et la pluie ont rouillés, par de grandes veines de haut en bas !

A l'heure dite, le tableau était achevé. On plie bagages, et Jérôme, aidé d'un doublier, monte au pas la côte, qui a six kilomètres, suivi des trois amis, causant, riant, fumant. Arrivés en haut, ils s'installent « sur la banquette, serrés comme des harengs, car maître Courbet tenait bien sa place », et l'âne file en bas de la charrière, au pied de laquelle brillaient les lumières de Salins. Soudain, une voiture de vendange effraie Jérôme, qui prend le mors aux dents; une bride se casse, et l'attelage roule vers le précipice. « Heureusement pour tous, les deux roues de derrière restèrent accrochées au parapet de la route, et nous retinrent suspendus dans le vide. On se dégagea comme on put, et nous retirâmes l'âne, la voiture et le tableau : personne n'avait de mal ».

Avec sa belle insouciance, Courbet qui ne devait rester que huit jours à Salins, y était encore trois mois après, n'ayant pour tout bagage qu'une chemise de rechange et deux paires de chaussettes. Quand les froids survinrent, il acheta une couverture â un juif, sur la foire, en perça le milieu d'un trou circulaire, pour y passer la tète; et ce fut son pardessus pendant tout un hiver.

Mais son travail n'a pas souffert. Une Plage de Provence : une plage blanche, devant la mer bleue, avec des chevaux de Camargue, sous un ciel qui s'emplit de ces nuages blancs déchiquetés, surnommés barbes de chat, le représentait cette année à l'Exposition de la Société lorraine des amis des arts de Nancy, les Saules à l'Exposition de la Société des amis des arts du Limousin, à Limoges; et Vénus et Psyché, à l'Exposition de cartons, â Bruxelles.

Il a fait de nombreux paysages pour de nouveaux amis, qui l'ont reçu « admirablement » : le Saut du Doubs, â Morteau; la Source du Lison, et une « réduction » pour M. Meyer; le paysage du /•'<>/// des Congés, â M. Bouvet; d'autres à M. Basset, d'Arbois ; à M Jars; des portraits, celui de Lydie, à Pontarlier; celui de M'" Bouvet « la chose la plus difficile qu'il soit possible de voir : une enfant de trois ans, blonde comme de la filasse, blanche comme du lait. et. ma foi. très jolie » ; et un médaillon en plâtre de M"" Max Buchon (depuis

Mme Dufay), « le premier » qu'il ait fait de sa vie, où il a su tirer un joli parti décoratif de la résille, qui enserre les cheveux. Il vient de recevoir de Victor Hugo « une lettre magnifique », où le grand poète lui demande de faire son portrait : « sa maison m'est ouverte à deux battants, et il me livre sa tête et sa pensée ».

Champfleury écrit à Buchon le 29 octobre : « Je suis enchanté que Courbet travaille. Cet attirail de campagne lui sera bon et plus salutaire que les brasseries de Paris. La campagne doit lui faire oublier, je l'espère, le rôle de sauveur du monde par la peinture. Il est peintre robuste, excellent peintre. Qu'il reste donc ce que la nature l'a créé, excellent peintre... » La suite de la lettre montre l'auteur désenchanté de la vie : plongé dans « d'immenses travaux d'érudition », écarté du monde parisien, mécontent de voir sa génération étouffée aux trois quarts par « de vieux nègres comme ce Dumas, qui emplirait tous les journaux de prose qu'il n'écrit pas », et par « des jeunes gens alertes (pensait-il à Castagnary ?) comprenant leur époque, qui sont

Proudhon sur son lit de mort. entrég dang la vig armég et gur la défen.

sive, sachant ce qu'ils avaient à faire », alors que lui et sa « bande » n'ont pensé qu'à écrire pour leur plaisir, sans s'inquiéter du reste. La rupture complète était proche; ce fut le tableau de Proudhon, qui la provoqua.

Courbet avait été ramené à Ornans par son père et Castagnary, inquiets de cette longue absence. Peu après ce retour, Proudhon mourut, le 20 janvier 1865. Le peintre put assister à ses derniers moments, dont il a voulu garder le souvenir en dessinant la tête inanimée du philosophe, mate et noire sur son oreiller. Ce dessin, daté... 68, a été photographié par Carjat. Dans une lettre à Luquet, où il le prie de « rattraper » le Cerf à Veau, engagé chez M. Hesse, banquier, pour la somme de 2.000 francs par un individu, auquel il l'avait livré pour « lui rendre service », et qui ne l'a pas payé, Courbet écrit qu'il est « accablé de toute manière. Cette mort de mon ami Proudhon m'a rendu malade, et justement dans un moment où j'avais le plus à travail-

1er. Je vais faire pour l'exposition un tableau historique de Proudhon, que je lui ai promis ». Il lui demande de lui envoyer, à cet effet, une photographie de Proudhon, et annonce, enfin, qu'il ne rentrera que deux mois plus tard, à Paris, étant obligé de rester au pays à cause du conseil de famille de Proudhon, dont il fait partie, et pour terminer avec les délégués du philosophe le volume sur le Principe de l'Art.

Courbet, nous l'avons dit plus haut, avait esquissé cette toile dès 1853. Il la reprit, et s'y appliqua durant les premiers mois de 1865, en même temps il achevait Y Entrée du Puits Noir, avec une prairie verte où une bergère fait paître ses vaches, devant les deux éperons de rochers où s'engage le ruisseau de Plaisir-Fontaine, par un effet de crépuscule; le splendide Ruisseau Couvert, que le Luxembourg, puis le Louvre ont appelé le Puits Noir, et qu'il ne faut pas confondre avec le Ruisseau Couvert de M. de Xieuwerkerque, magnifique poème de nature, verte et solitaire; le Val de Chauveroche, près Ornans. L'Entrée du Puits Noir était destinée au Salon, comme le Proudhon .

Courbet resta encore en Franche-Comté pour participer à l'Exposition de Besançon, où figura aussi un tableau de fleurs, envoyé par une « demoiselle » de Lons-le-Saulnicr, ML"* Céline N..., qui eut l'heur de plaire à Courbet. Un mariage fut même négocié par l'intermédiaire d'une de ses amies de Pontarlier, M'"' Lydie Joliclerc, à laquelle il écrivit des lettres idylliques, du genre de celle-ci : « J'avoue que je vois des horizons tout bleus. Vous qui êtes. . la dispensatrice de mon bonheur, vous qui tenez mon avenir entre vos mains, vous qui d'un mot ou d'une démarche pouvez changer le cours de mon existence, volez, bel oiseau voyageur, volez à tire-d'aile du côté de Lons-le-Saulnier, et rapportez-moi un oiseau de paradis semblable à vous La saison y prête, chacun fait son nid. J'ai vu, à l'Fxposition de Besancon, les (leurs que sème l'oiseau, qui m'enchante le jour, qui m'enchante la nuit; je plante des bocages tant que je peux à Ornans pour qu'il désire y faire son nid. L'activité, que nécessite le genre de vie, que je me suis crée, me fatigue; je voudrais quelqu'un qui m'aide et me soutienne... Mais allez donc, mais allez donc, belle dame; il me semble dans mon impatience que vous ne vous remuez pas... » En juin 1865, il déplore d'avoir oublié de demander le portrait de Céline et envoyé le sien ; « il faut croire que je suis déjà toqué ». Aux objections qu'<>// a

faites qu'il était trop gros et trop vieux, il répond : « Voilà des points terribles! Pourtant..., je suis un des plus jeunes de mes contemporains, dans les hommes connus ou célèbres... Quant à la grosseur, hélas! le mariage réglera bien tout cela; les devoirs de mari et le peu de liberté qu'il ont de boire de la bière suffiront... » Voilà un Courbet assez imprévu ; mais le naturel reprit bien vite le dessus et le 17 novembre, l'artiste écrit à son père qu'il est las de toutes les « balivernes »

qu'on lui a contées, et qu'il a tout envoyé au diable.

Dans une lettre d'affaires, écrite à Luquet, peu après cette aventure, le maître fixe d!abord le prix de certains tableaux : une petite marine, 250 francs, semblable à celles qu'il a vendues 400 et 300 à un peintre de paysage du quai Voltaire et à M. Goudin, de Saintes : le Dessous de Bois, 250; et le Cerf à Veau, 300; son Portrait, « tête sombre sur une toile partagée d'une couture et rentoilée », 1.000 francs; (sinon il faut l'envoyer à M. Aurelio Gotti, directeur des Offices, à Florence, pour sa galerie de porlete d nomme. traits de peintres peints par eux-

mêmes, qui l'a demandé déjà deux fois) ; puis il annonce qu'il a reçu des nouvelles du Proudhon et de VEntrée du Puits Noir.

Il s'étonne que ce paysage ne soit pas apprécié à Paris comme il l'a été par les gens d'Ornans et de Besançon, qui ont pu le voir dans son atelier. « On l'avait considéré par ici comme le plus beau que j'aie fait de ma vie. Si celui-là n'est pas beau, et s'il n'a pas une impression profonde, ce n'est plus la peine d'en faire. Tout cela tient, je crois, aux différentes manières de voir. Quant à moi, je ne saurais pas dépasser ce degré de façon ». Il prouva, l'année suivante, qu'il se calomniait.

Quant au Proudhon, Carjat vient de lui écrire qu'il en est ravi. « Il n'y a que la femme qui laisse à désirer pour la ressemblance; les enfants l'enchantent. Je ne puis vous dire tous les éloges qu'il me fait, et qu'il est chargé de me faire par les amis qui l'ont vu. Pour la femme, c'était convenu d'avance : la femme, qui y est, est un personnage provisoire, qui pourtant est dans le caractère de Mme Proudhon. Je tenais à ne rien demander à l'administration, qui s'est toujours et en toute occasion si mal conduite vis-à-vis de moi. Pourtant si, comme vous me l'assurez, on pouvait, sans trop de salamalecks, travailler, un jour ou demijournée, à l'Exposition, avant l'ouverture, j'irais faire sur un bout de toile et sur nature le portrait de M'"' Proudhon, en arrivant à Paris, et je le transporterais sur mon tableau. C'est l'affaire de trois heures. » Il est tout disposé à vendre le Proudhon à Luquet pour 6.000 francs; si le marchand le revend plus de 12.000, il entend être de moitié dans le surplus, et, de même, si on l'exhibait en Belgique, en Suisse, et en Allemagne, où le succès serait grand

Telle n'était pas l'idée de Champfleury. qui ayant été accusé douce ment par Max Buehon de vouloir régenter Courbet, réplique non sans vivacité le 23 avril 1865. Il faut qu'il s'explique à co«ur ouvert, d'autant plus que le Proudhon va être « une défaite », qui mettrait en garde Courbet contre lui-même, s'il était possible de le désillusionner : « On n'a pas été lié avec un homme, vivant près de huit heures par jour avec lui, sans l'aimer et le connaître. Quand j'ai perdu Courbet de vue, ç'a été pour m'isoler, réfléchir, étudier, travailler, et tâcher de m'améliorer Courbet a continué sa vie noctambule, que, du reste, je n'avais pas partagée, et je suis arrivé à reconnaître ceci : que, doué de qualités considérables de peintre, il les avait laissées s'endormir dans la bière. Je sais combien le tempérament vous pousse ou vous accroche dans la vie. Courbet avait un trop riche estomac, moi un trop faible. » Les aspirations de début étaient excellentes, mais il fallait les renforcer par un « énorme travail », se replier sur soi même, écouter ses confrères, « sonder ses amis ». Sa vie, ses habitudes, ses conversations, son manque de respect pour les autres et pour lui même l'ont conduit d'insuccès en insuccès. « J'en arrive quelquefois à douter du parfait équilibre de son cerveau. » Il ressemble à Pierre Dupont pour « la fièvre des admirations banales et l'amour de la canaille », et c'est même pour les avoir comparés tous deux que La

brouille est déjà survenue entre Courbet et lui, leur faisant perdre une partie de leur force, alors que leur intérêt réciproque leur commandait de continuer à lier partie, comme le voulaient leur âge commun et leur lutte commune. Maintenant, c'en est fait : Courbet, « ayant au fond de lui-même l'instinct de la décadence de son exécution, cherche à se rattraper par des motifs tapageurs », comme la Baigneuse, les Curés, Proudhon. Aussi, ses amis, qui ont un intérêt matériel à le défendre, comme Luquet, ont été dans la consternation en regardant cette dernière toile. « Je ne vois pas de remède à cette triste situation : mais je voulais vous donner une idée de l'opinion parisienne, qui ne se fonde pas sans raison... » Comme on le voit, le ton de cette lettre est dépité et amer. L'amitié de Champfieury, très vive au début du réalisme, s'offensa de ne. pas rester exclusive; une pointe de jalousie s'y insinua, quand fut manifeste pour tous l'incontestable supériorité du peintre sur l'écrivain. Entre ces deux mésintelligences, désormais irréconciliables, Max Buchon prit le parti du génie.

A de très rares exceptions, sans valeur, la presse maltraita fort l'exposition de Courbet, qu'il n'avait pas pu retoucher au Salon même, comme il l'avait espéré, et la femme de Proudhon lui valut, surtout, mille avanies. Paul Mantz {Galette des Beaux- Arts, xviii, 517) ne cacha pas les « désenchantements amers », que lui cause cet « art ennuyé » ; Jules Claretie (V Artiste, 1865, I, 425) traite le Proudhon de « caricature », et reproche au peintre d'avoir représenté Mme Proudhon bossue. Pour Challemel-Lacour [Revue moderne, p. 90). Courbet a idéalisé « le philosophe colérique, qui a pris plaisir à épouvanter les bourgeois », et son tableau n'est « ni vrai, ni beau, ni agréable ». Charles de Mouy, dans la Revue Française (p. 197) estime qu'il n'y a rien en cette œuvre que « teintes grisâtres, composition entassée, cadre écrasant la tête des personnages, dessin débile, expression nulle, perspective oubliée. » Louis Auvray note, sans ambages, la « répulsion » évidente du public devant cette pauvreté, et Paul de Saint- Victor (La. Presse, 28 mai 1865) est particulièrement sévère : « L'exemple de M. Courbet devrait servir aux excentriques et aux chimériques. Les tableaux du peintre d'Ornans n'ont plus la force même de faire du scandale. D'énergique qu'elle était, leur laideur est devenue plate et mollasse. Le talent est parti, la vulgarité seule est restée. Ce n'est pas impunément qu'on s'applique à avilir la forme et à rabaisser

l'expression. La nature, insultée dans son âme et dans son esprit, se venge en ôtant à ses détracteurs jusqu'au sens des réalités matérielles. Ceux qui dégradent l'art, finissent tôt ou tard par ne plus même savoir leur métier. »

Toutes ces violences font sourire aujourd'hui qu'avec le recul des années, on peut étudier au Petit Palais, dans les collections de la Ville de Paris, le portrait de Proudhon et de ses enfants, Mmc Proudhon ayant été effacée depuis 1865. L'œuvre, conçue dans une harmonie de tons gris, frappe par sa sérénité ; certes, ce n'est point le révolté qu'elle présente, mais le bourgeois tranquille et familial qu'était Proudhon à son foyer, au témoignage de tous ses intimes. Et il est étrange qu'on ait voulu imposer à Courbet la peinture de l'un plutôt que de l'autre. Mais l'opinion, en France, est simpliste. Elle eût admiré un Proudhon sur les barricades ou dans une réunion publique; elle rit de le voir rêvant en un jardin.

Or, tandis qu'on vendait ainsi la peau de l'ours, Courbet entrait dans la période la plus glorieuse de sa vie.

Paysage de Franche-Comté.

1 865 : SAISON A TROUVILLE. — SALON DE 1866 : LA « REMISE DES CHEVREUILS » ; LA « FEMME AU PERROQUET ». — COURBET ET MILLET. — POLÉMIQUE AVEC M. DE NIEU WERKERQUE. — SAISON A DEAU VILLE. — 1867 : SALON ET EXPOSITION PARTICULIÈRE. — 1868. SALON : L' « AUMÔNE DU MENDIANT ». — EXPOSITION DE GAND. — 1869. SALON : LE « HALLALI DU CERF », LA « SIESTE ». — SAISON A ETRETAT. — EXPOSITION DE MUNICH. — 1870. SALON : LA « MER ORAGEUSE », LA « FALAISE D'ÉTRETAT ». — COURBET REFUSE LA DÉCORATION. — LA GUERRE.

Une lettre du ig juin 1865, écrite de Paris à ses parents, peu après son retour, montre le maître fort peu ému de toutes ces attaques.. Il revient des courses de Fontainebleau, où « il conduisait le tilbury de Furnes : les amateurs montaient eux-mêmes leurs chevaux pour le steeple, franchissant des fossés, des rivières, des murailles, des haies. » A peine arrivé d'Ornans, il a vendu pour 4 000 francs de peinture, « le paysage de Bois-Mort, fait, en hiver, au-dessus de l'Essart Cendrin, il y a longtemps, un petit... de la papeterie un plus grand, du ruisseau delà papeterie, vue depuis le Pontot, une copie de Y Homme blesse ». Les affaires vont très bien : M de Nieuwerkerque cherche de nouveau à « s'arranger » avec lui, impressionné sans doute par la lecture du livre de Proudhon. Courbet ne cache pas la joie que lui a produite ce volume, et il espère que ses parents en éprouveront une semblable : « C'est la chose la plus merveilleuse qu'il soit possible de voir, et c'est le plus grand bienfait et le plus grand honneur qu'un homme puisse désirer dans son existence. Une chance pareille n'est jamais arrivée à personne : un volume semblable par un homme sem-

blable, à propos d'un individu ! C'est renversant; tout Paris est jaloux et consterné. Cela va augmenter mes ennemis, et faire de moi un homme sans pareil. Quel malheur que Proudhon soit mort et qu'il n'ait pu soutenir les principes qu'il avance ! ».

Pour la première fois il passa la saison à Trouville. Ce séjour, qui fut des plus laborieux, eut une importance capitale pour lui ; en effet, il se retrempa dans la contemplation de la mer, qu'il aimait tant, et il s'imposa à l'attention des habitués mondains de la plage, qui lui firent fête, soit pour fronder le pouvoir, soit parce que ses œuvres avaient eu raison de leur froideur, soit pour ces deux raisons à la fois. Son succès fut très réel et rémunérateur, ses portraits et ses marines ayant trouvé facilement acquéreurs. « J'ai grandi ma réputation du double, écrit-il à son père, le 17 novembre, et j'ai fait la connaissance de tout le monde, qui peut m'être utile. J'ai reçu plus de deux mille dames dans mon atelier ; toutes désirent faire faire leur portrait, après avoir vu celui de la princesse Karoly et celui de M"e Aubé... Indépendamment de ces portraits de femmes, j'en ai fait deux d'hommes et des paysages de mer; en un mot, j'ai fait trente-cinq toiles, ce qui a étourdi tout le monde... J'ai pris 80 bains de mer. Il y a six jours, nous en prenions encore avec le peintre Whistler, qui est ici avec moi ; c'est un Anglais qui est mon élève ». L'élève, qui s'était attaché à lui depuis 185g, a même dessiné le portrait de Courbet sur une de ses marines. Une lettre, recueillie par Sensier, et qui est datée du 8 septembre, ajoute quelques détails : « J'ai fait par hasard, le portrait d'une princesse hongroise. Il a un tel succès que je ne peux plus travailler, tant j'ai de visiteurs. Toutes les autres dames me demandent les leurs. J'en ferai encore deux ou trois pour contenter les plus pressées. »

Les portraits de Af"e A. de Z., « la dame à l'ombrelle », et de la Comtesse K..., ainsi que les désigne le catalogue de 1867, restent parmi les meilleurs de Courbet, comme celui de la Duchesse Colonna, aujourd'hui conservé au musée de Fribourg. Il faut y joindre la Jô, femme d'Irlande, appelée souvent à tort la Belle Hollandaise, notamment dans le catalogue de la vente de 1881, au lieu de la Belle Irlandaise. Elle était la maîtresse de Whistler, avec lequel elle resta cinq ans, et dont elle eût un fils. Courbet l'a représentée en buste, de profil à gauche, la gorge voilée d'une chemisette blanche ; de la main gauche elle tient un miroir, où elle admire son magnifique teint clair de

rousse, tandis que de la droite elle soulève les boucles de son opulente chevelure. Ce splendide portrait est daté de Trouville, 1866. La lettre, plus haut citée, peut faire supposer qu'il a été commencé en 1865, et achevé l'année suivante. Il en existe une réplique légèrement différente. Dans une lettre à Bruyas janvier, 1 866), Courbet décrit ses marines

La belle Irlandaise.

de Trouville : ce sont « 25 paysages de mer dans le genre du vôtre et de ceux que j'ai faits aux Cabanes, 25 ciels d'automne, tous plus extraordinaires et libres l'un que l'autre ; c'est amusant ». Ce sont, en effet, surtout des ciels, à la manière des vieux hollandais, des ciels clairs, profonds, purs ou chargés, toujours « plafonnant ». qui s'allongent sur la mince bande vert glauque, cette fois, et non plus bleue comme à Palavas et à Maguelonne, le premier plan étant souvent occupé par une langue de terre étroite, roussie par les lichens, qui y

rampent. La plupart du temps, ces marines sont désertes, à peine meublées, parfois, par une barque échouée sur la grève ou indiquée dans le lointain. Courbet n'est point, en effet, des marinistes, qui montrent l'homme aux prises avec les éléments, dans les drames terribles de la tempête, comme faisait Joseph Vernet, ni de ceux qui s'ingénient à représenter les scènes de la vie élégante et mondaine sur la plage, ainsi que l'essayait son ami Boudin. La solitude de ses « paysages de mer » leur communique une impression de terreur ou de sérénité, obtenue avec une grande simplicité de moyens, et qui les rend plus admirables encore. Ils sont, en général, très clairs ; la palette du maître n'est plus charbonneuse, comme on le lui avait tant reproché ; et, à les contempler, on comprend quelle influence ils exercèrent sur le développement de l'impressionnisme.

Le catalogue de 1867 contient une liste de ces marines, datées de 1865 ; on y voit : la villa de A/mc de Morny, à Deanville, appartenant à la duchesse de Morny, femme de l'acheteur des Demoiselles de village ; Deaitville (à Mme Dalloz), Soleil couchant, aux Roches; vue de Trouville, prise de l'ancienne route de Honfleur ; Les Roches Noires (à M. Nodier); Y Orage ; Marine (à Mme de Montalembert) ; le Départ pour la pêche; la Fille aux Mouettes, gracieuse enfant portant des oiseaux sur son épaule ; la Barque de pêcheurs; etc. Il faut y joindre un autre tableau « commencé à Trouville, avec une dame, qui allait sur la mer avec une barque, qu'on nomme podoscaphe. Ce sont deux boîtes, grandes comme des cercueils étroits, et reliées ensemble ». Courbet écrit qu'il appartient à M. de Nieuwerkerque. Celui-ci ne dut point en prendre livraison, car il était dit qu'entre le maître et lui existeraient toujours des malentendus. Le tableau resta d'ailleurs inachevé, et se trouve maintenant à Ornans. La mer est gris bleu, très claire, traversée de mouettes rapides ; on y voit filer la périssoire blanche à filets bleus, sur laquelle rame une femme superbe au teint bruni, à la chevelure châtain rouge flottant au vent, et dont le maillot bleu foncé moule un torse splendide, digne de celui de la Vénus.

A son retour de Trouville, qui eût lieu le 20 novembre, il se décida malgré tous ses regrets, à passer l'hiver à Paris, d'abord, pour achever la plupart de ces tableaux, puis, pour préparer son prochain Salon, enfin parce qu'il comptait vendre beaucoup de peinture. Ce n'était point

de la présomption, puisqu'une note, parue dans la Liberté du 23 mai 1866, apprend aux lecteurs que Courbet a vendu pour 123000 francs de tableaux.

Une lettre du 3 janvier 1866 confirme les espoirs contenus dans celle du 17 novembre. Après avoir demandé à son père de lui expédier

La roche isolé-c.

« de suite, les deux mannequins, celui d'homme et celui de femme, dans la caisse carrée, qui est au grenier, sous le pied, en sapin », dont il a besoin pour ses travaux en cours, il lui assure qu'il a « dans ce moment-ci, un succès, dans Paris, qui est incroyable. Je finis par rester le seul; avec de la volonté, on arrive à tout. Le comte de Choiseul, avec sa sœur, la marquise de Montalembert, sortent de chez moi. Ils ont acheté des paysages de mer... Le Père Hyacinthe a parlé de moi, à Notre-Dame, dans ses conférences ».

On y lit, en outre, le récit d'une visite assez sigulière, à M"e Antoinette Chapuis, une de ses anciennes amies d'enfance. Elle « est, aujourd'hui, sœur sainte Catherine, au couvent Saint-Dominique, avenue de Neuilly, à Paris ; c'est le troisième couvent qu'elle fonde, dans ce genre, sous la direction de M. Lacordaire ; elle est prieure de ce couvent. Je suis allé la voir, aujourd'hui, avant de vous écrire. Elle est aussi grande et aussi grosse que moi ; elle paraît contente de sa position. Elle a été contente de me voir, et se souvient de vous avec ravissement, me disant que nous sommes la famille la plus distinguée qu'elle ait vue de sa vie. Je n'ai pu l'embrasser, parce qu'elle ne peut embrasser les hommes. J'ai pensé que sa position n'était pas naturelle. Elle m'a raconté les mariages qu'on avait voulu lui faire faire, et son peu d'aptitude pour cette chose... Elle enseigne ma peinture à ses élèves, et trouve que je suis l'homme le plus célèbre de ce temps-ci, etc., etc., et me recommande de vous écrire les choses les plus aimables, et, surtout, de la rappeler à votre souvenir à vous... »

Le ton triomphant de cette lettre contraste avec celui d'une missive à Bruyas, qui est à peu près de ce moment, et où il affirme que, malgré ses « mille tableaux, par le mauvais vouloir, par l'ignorance, par un pouvoir ridicule » il est toujours dans la position, où son ami l'a connu. Il semble que le caractère mélancolique de l'amateur le rende luimême mélancolique, chaque fois qu'il lui écrit. Il lui demande d'échanger un paysage de Franche-Comté contre un de ses Troyon, de lui envoyer des photographies de la Rencontre et des Baigneuses, et sollicite de sa bonté un secours pour la veuve de Proudhon. La réponse ne se fit pas attendre : une nouvelle lettre de Courbet remercie Bruyas d'avoir envoyé 500 francs pour Mme Proudhon, et de lui avoir fait pour 2.000 francs de commande. La subvention venait d'autant plus à propos que le gouvernement venait de faire condamner M. Lacroix, l'éditeur des œuvres complètes de Proudhon, à 1.500 francs d'amende et à un an de prison, pour avoir publié les Annotations de l'Evangile du philosophe, « où il n'y avait pas un mot à dire, au dire même des curés... Toutes ces choses sont des infamies, qui servent la Révolution; pour nous, nous n'avons pas à nous en plaindre, si ce n'est que cette famille est à notre charge jusqu'à un temps meilleur ». Heureusement, la réputation de Proudhon est à l'abri de ces outrages ;

elle s'accroît tous les jours, et les articles de « M. Sainte-Beuve », qui a regretté de n'avoir eu « l'honneur » d'assister aux obsèques du polémiste, lui rendent pleine et entière justice. Ensuite, Courbet annonce à son ami qu'il va lui envoyer « un superbe paysage de solitude profonde, fait dans les vallons de son pays, qui est peut être le plus beau de ceux qu'il a peints. » C'est la Solitude, du Musée de Montpellier:

liUide pour la « Femme au perroquet ».

la Loue s'y encaisse entre de vastes blocs de rochers moussus et feuillus sombre, tandis que les frondaisons de l'arrière-plan s'ensoleillent de vert tendre. Enfin, il se dit « très occupé par l'Exposition prochaine Je n'ai qu'un mois et demi ; j'aurai un paysage dans le genre du vôtre et des chevreuils dedans, puis une femme nue. »

Il lui fallait songer en outre à ce qu'il enverrait à la Société des Amis des Arts, de Bordeaux, à celle de Lille, qui le sollicitaient pour leurs Expositions; enfin, Luquet, son compatriote, son ami et son

marchand de tableaux, organisait en même temps une exposition chez Cadart, où figurèrent ses portraits et ses marines de Trouville.

Cependant, en mars 1866, la Remise des Chevreuils et la Femme au Perroquet, destinés au Salon, étaient bien près d'être finis, au témoignage de M. le comte d'Ideville, qui les contempla dans l'atelier de Courbet, tandis que celui-ci, fumant la pipe, y mettait la dernière main, en face du modèle nu, une splendide fille rousse, étendue sur le canapé, et tenant un ara fulgurant. — « S'ils ne sont pas contents cette année, s'écria le maître, ils seront difficiles. Ils auront deux tableaux propres comme ils les aiment, un paysage et une académie, à moins qu'ils n'y voient une société secrète de chevreuils, qui s'assemblent dans les bois pour proclamer la République. »

Ils, traduit le visiteur, c'était l'Institut, les Ingristes, le Jury, le Gouvernement, etc.

La Femme au Perroquet a beaucoup de rapports avec Vénus et Psyché ; le modèle a presque la même pose et l'on retrouve le même lit à colonnes torses, avec une fenêtre qui s'ouvre, à gauche, sur un beau paysage lointain. La première idée de ce nouveau tableau paraît avoir été une étude, qui fut vendue le 20 avril 1875 à la vente de M. IL, et que Waltner grava à l'eau-forte pour la Galette des Beaux-Arts (2e série, XVII, p. 526) ; on y voit une jeune fille nue, au corps élégant et gracieux, étendue sur le dos, à la lisière d'un bois, sur un drap blanc, les cheveux dénoués. Dans la Femme au Perroquet, c'est une magnifique jeune femme, grasse et nerveuse tout à la fois, aux hanches et aux jambes d'un galbe admirable, à la gorge fine et ferme, la tête renversée, qui étale sa luxuriante chevelure rousse, étendue sur un drap blanc, qu'elle retient de la main droite sur le haut de sa cuisse, tandis que son bras gauche se recourbe avec grâce pour soutenir un ara turquoise, ailes éployées au-dessus d'elle. Au fond, tombe une draperie brun verdâtre ; à droite, on aperçoit le perchoir du perroquet ; à gauche, une perspective de paysage, sur le devant, une robe grenat jetée sur un meuble, qui fit crier les académistes, lesquels admettaient le nu, et non le « déshabillé ». C'est un ensemble coloré merveilleux, où les taches claires et sombres, si contradictoires, s'harmonisent cependant au point d'offrir un repos pour l'œil, qui passe sans fatigue du drap blanc, au corps rosé, aux cheveux roux, à la draperie

brune, au paysage émeraude, en une symphonie graduée avec une maîtrise digne de Titien et des plus grands coloristes.

Avec la volupté chaude et capiteuse de cette œuvre contraste le charme frais et reposant de la Remise de Chevreuils au ruisseau de Plaisir-Fontaine (Doubs). C'est au Puits Noir, par une belle journée ensoleillée ; la voûte des arbres s'ouvre çà et là sur le ciel bleu, entre des roches blanches ou grises, aux arêtes verticales, qui encaissent

Li femme au perroquet.

l'eau limpide, glougloutant sur les cailloux à peine recouverts ; à droite, un petit brocard s'y désaltère, tandis qu'un autre la traverse, la tète aux écoutes ; à gauche, un chevreuil broute quelques feuilles de lierre sous un gros chêne, près d'une biche qui se repose, les pattes étendues Ceux qui connaissent le site, ne peuvent regarder cette interprétation sans la plus vive émotion, et il semble que tout le monde doive l'éprouver avec eux pour la sincérité, la beauté, la réalité et la poésie à la foi que le maître peintre y a mises : c'est un morceau hors de pair, qui peut compter parmi les rares chefs-d'œuvre incontestables. Le tableau tîl partie des collections Lepel-Cointet et Laurent- Richard ; et une société dama-

teurs l'acheta 76 000 francs à la vente Secrétan pour l'offrir au Louvre.

Courbet, écrivant à son ami Urbain Cuenot, le 6 avril 1866, pour le prier de planter, autour de l'atelier d'Ornans, 30 cerisiers greffés et 82 pommiers en quinconces, car il veut faire du cidre, cette boisson ayant réussi à Trouville à le soulager de ses indispositions, lui parle de la Remise de Chevreuils, peinte sur la toile de la Source Hippocrène, crevée par Juliette, et que l'âne Jérôme a transportée au Puits Noir, où elle est restée sous un rocher jusqu'à entier achèvement : « C'est un encaissement de ruisseau dans des rochers et des grands arbres ; tout est blond. Cet hiver, j'ai loué des chevreuils^ et j'en ai fait une remise ; il y a, au milieu, une petite chevrette"assise qui reçoit, c'est comme dans un salon. A côté d'elle est son mâle... C'est ravissant, et ils sont finis comme des diamants... » Il ajoute : « Malgré ma maladie, j'ai envie d'envoyer à Londres, à l'Exposition, dans une dizaine de jours. Je continue le portrait de Proudhon ; j'ai enlevé la muraille qui était derrière ; il a gagné de moitié ; je vais faire Mmt Proudhon, que j'ai chez moi, déjà faite... Je vais commencera ne plus pouvoir suffire à la vente... » Il était, en ce moment, en pourparlers avec la Belgique, par l'intermédiaire de M. Arthur Stevens, et de son frère, le peintre Alfred Stevens, lequel désirait lui acheter ses marines de Trouville, pour la vente de Y Enterrement à Ornans, dont avait envie aussi la ville de Lyon, et il ne cache pas qu'il donnerait la préférence à la Belgique, qu'il considère comme son pays. « Il y a vingt-six ans, que j'y vais, écrit-il à Arthur Stevens, et que j'y reçois les ovations et les sympathies de toutes sortes... ; c'est le pays de la peinture et des luttes... Tâchez de réussir... ; mon Enterrement... est l'exposé des principes du réalisme, qui terminera sa réussite, cette année, à l'exposition du Ier mai par les deux tableaux que je viens d'y envoyer... Tâchez de faire cette affaire, car je ne pourrais jamais refaire ce tableau. C'est une chose passée pour ma v[e. » L'affaire ne se conclut pas.

Pendant ce temps, les « deux tableaux » produisaient un effet considérable : « Ils sont enfin tués ! s'écrie Courbet (Lettre à Urbain Cuenot, du 6 avril) ; tous les peintres, toute la peinture est sens dessus dessous. Le comte de Nieuwerkerque m'a envoyé dire que j'avais fait deux chefs-d'œuvre, et qu'il était enchanté. Tout le jury a dit la même chose sans aucune objection. J'ai le grand succès de l'Exposition sans

conteste. On parle de médaille d'honneur, de la croix d'honneur... Les paysagistes sont étendus morts. Cabanel a fait des compliments de la femme ainsi que Pils, que Baudry. Il y a longtemps que je te disais que je leur ménageais ce coup de poing en pleine figure ; ils l'ont attrapé ». Le surintendant des Beaux-Arts même, pour lui prouver que l'administration est charmante, et que tout le mal vient des artistes, lui a montré un tiroir où il y avait plus de trois cents lettres écrites contre lui, Courbet, et « qui ne laissaient rien à dire. »

Il y eut des voix discordantes, comme celle de l'intransigeant Bonvin, qui prétendit que la Femme au Perroquet était du « Dubufe »; et la presse, contre toute attente, fut loin d'être unanime, comme si la prétendue « conversion » de Courbet gênait ses anciens adversaires. Charles Blanc (Galette des Beaux-Arts, 1866, XX, 504, 510), constate qu'on fait un succès disproportionné à la Remise, qui n'est qu'une étude sans profondeur, ni espace, ni perspective, ni poésie, et à la Femme ail Perroquet, qu'on pourrait appeler Paméla ou Thérésa, qui est coiffée de serpents, et dont le corps qui sonne creux est construit « sans respect pour les lois les plus respectables de l'anatomie ». Pour Maxime du Camp (Revue des Deux-Mondes, 1866, p. 511 et suiv.) Courbet reste toujours, et seulement, un « très habile ouvrier », qui copie, mais ne crée pas. Lagrange (Correspondant, p. 195) sonne le glas du réalisme, qui « descendu des hauteurs où d'imprudents amis avaient essayé de le hisser..., se réduit à n'être plus qu'un système de palette. Au lieu d'imposer au bon sens public des sujets impossibles, il reçoit ses sujets tout faitsde la tradition historique, académique ou pittoresque, et c'est seulement dans leur interprétation sur la toile qu'il prétend innover. » Paul de Saint-Victor (Presse, 10 juin ) s'offusque du succès « exorbitant » de Courbet, qui prouve que le public aime ceux qui le bravertt, le narguent et le mystifient, même quand ils n'ont qu'un « talent borné, effroyablement inégal ». La Femme au Perroquet . de l'avis de Challemel-Lacour (Revue moderne, p. 534) n'est qu'une « femme déshabillée », et l'auteur « ne saurait s'offusquer qu'on le réduise aux animaux, chez qui, du moins, la vérité se trouve plus aisément à la surface ». C'est aussi le sentiment de M de Sault dans le Temps (9 et 18 mai 1866).

Mais la grande majorité des articles et des études, publiés à propos du Salon, apportèrent à Courbet une moisson d'éloges, presque sans réserves.

Ainsi ceux d'Olivier de Jalin [Monde Illustré, XVIII 412), A. Baignères (Revue Contemporaine, p. 346), Marc de Montifaud (Artiste, 1866, I, 73). Dans ce même Artiste (1, 206) Ernest d'Hervilly, qui consacre une poésie à la Remise des Chevreuils, conclut :

Peintre, ton œuvre est saine, élégante et robuste.

Théophile Gautier (Journal Officiel, 4 juillet) estime que la Femme au Perroquet est « relativement aux tendances du maître peintre d'Ornans, une œuvre de poésie et de style », et que, dans la Remise, les chevreuils sont « bien des bêtes qui ne se sentent pas regardées. » L'article d'Edmond About est enthousiaste pour Courbet qui, « après une longue éclipse, reparaît plus vif et plus brillant que jamais », et conseille au peintre de vivre désormais de la façon fastueuse habituelle aux artistes de la Renaissance ?

En une étude fort longue, le bon W. Bùrger laisse éclater son contentement : « Allons, mon cher, ton affaire est faite, parfaite, finie. Tes beaux jours sont passés. Te voilà accepté, médaillé, décoré, glorifié, embaumé. » Courbet a enfin réussi à plaire à tous : aux fanatiques de bonne peinture, aux amoureux de la vraie campagne, aux femmes du monde, aux bourgeois et à la foule naïve. Les artistes ont à décerner deux grandes médailles ; il paraît certain à Bùrger que son ami en aura une.

La Liberté, entre tous les journaux, marqua son enthousiasme pour le maître peintre. En mai, M. Verneil note le grand succès obtenu à New York par la Curée, laquelle, achetée par M. Vanisack, d'Anvers, pour 8.000 francs, fut échangée par lui, après l'Exposition de Francfort, contre d'autres tableaux appartenant à M. Luquet, lequel la revendit, comme on l'a vu pour 25.000 francs aux membres de l'Alston- Club de Boston, avec l'engagement de la conserver toujours dans cette ville. En outre, M. Lepel-Cointet, agent de change, a acheté Vénus et Psyché 18.000 francs, et la Remise des chevreuils, 15.000. Khalil- Bey a demandé une copie de la première toile pour 19.000 francs, et un amateur une de la seconde pour 7.000. De sorte que Courbet vient de vendre pour la somme de 123.000 francs.

C'est le même journal qui publia l'article de Castagnary, où il regrettait que le peintre n'ait pu, à cause des règlements, présenter au

public d'autres toiles encore, comme, par exemple, le Départ du conscrit ou le Repas de la morte, compositions où se meuvent beaucoup de personnages. Il constate d'abord que les deux tableaux exposés ne sont pas des abstractions comme le Matin, le Soir, Vénus, la Source, mais des représentations d'un site réel et d'une femme réelle du temps présent; puis il blâme les confrères du peintre de mettre le paysage au-dessus de la figure, afin d'enlever à Courbet la médaille d'honneur, qu'il n'est pas dans les habitudes d'attribuer aux paysages. Enfin, après un magnifique éloge de la Remise et de la Femme an Perroquet, il s'excuse de peu parler « de toute la jeunesse idéaliste et réaliste (le naturalisme comporte les deux termes) qui vient après lui : Millet, Bon vin, Ribot, Vollon, Roybet, Duran, Legros, Fan tin, Monet, Manet. Que ceux-ci tiennent compte du peu d'espace qui m'est réservé, et, pour celui qui le premier leur a ouvert la voie, me pardonnent. J'aurai d'autres occasions de parler d'eux. »

Cette phrase de Castagnary ne fut pas du goût de Millet, qui n'avait figuré au salon que par le Bout du village île Gréville, et que la maladie de sa femme, la mort de sa sœur avaient rendu assez irritable Aussitôt, il envoya à Alfred Sensier un projet de réponse à Castagnary, que M. Henry Marcel a publié, le [" juillet iyoi, dans La Galette des Beaux- Arts. Les dates, écrit l'artiste, ne permettent pas d'établir cette filiation ; en effet, il a exposé dès iS |S un Vanneur, qui a été acheté par Ledru-Rollin, et peint un Repos des faneur S, commandé par le ministère de l'Intérieur. En 1849, 08 fut. au Salon, une Gardense de montons Et ce n'est qu'au Salon de 1S50 que Courbet produisit Y Enterrement à Ornons et les Casseurs </< pierres, Millet exposant, de son côté, les Botteleurset un Semeur.

Ces dates ont leur importance, constate le maître de Barbizon, mais les preuves morales sont encore bien plus fortes : les tendances de l'un et l'autre peintre sont très diverses, et « il est bien clair que La manière résolue, dont ils vont dans leur voie, indique, du reste, que l'un n'a pas besoin de guetter l'autre pour voir comment il marche. Tous deux ont fait des paysans, mais leurs conclusions sont bien différentes, et vous le sentez si bien vous-même qu'il vous serait impossible de dire sur Courbet ce que vous avez dit sur Millet. Ce dernier est plus particulièrement rustique, dans le sens profond de « rus » et il est... surtout touché de l'homme passivement voué au grand travail de la

terre dans le sens du terrible verset biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, etc. » Et la raison en est facile à comprendre, puisqu'il a été élevé à ne voir que ces choses-là, et à en prendre sa part, et il ne peint que le résultat et la conclusion de ses impressions, qu'il a bien eu le temps de recevoir, puisqu'il est resté laboureur jusqu'à vingt et un ans. . . Enfin, et pour en finir, on doit bien penser, quand quelqu'un exprime un sentiment qui lui est particulier, qu'il a cela en lui et ne le tient de personne. On ne tire pas d'un sac ce qui n'y est pas.. . Conclusion : Cet homme ne peut être assimilé à personne, ni marcher à la suite de personne. »

La réponse de Millet était le bons sens même; Sensier pourtant ne la mit point en œuvre. Le maître de Barbizon ne saurait être considéré comme un élève de Courbet, et la réciproque n'est pas moins évidente. Ils ont chacun une conception originale et différente de la vie rustique ; là, passive, monotone, grave; ici, active, variée, et souvent joyeuse ; marquée dans Millet d'un caractère d'universalité, et teintée de philosophie panthéiste; expressive, au contraire, chez Courbet, d'un petit coin de terre, sociale seulement par occasion, et de façon tout extérieure.

La combativité que révèle cette réponse, n'était, chez Millet, qu'une exception, tandis qu'elle fut la règle générale de la vie de Courbet. Dès ses plus jeunes années, il fut en conflit avec ses parents et ses maîtres ; il fallut, au petit séminaire d'Ornans, l'intervention de l'archevêque de Besançon, pour le décider à faire sa première communion ? Depuis, il n'a jamais cessé de « travailler contre » quelqu'un : les académistes, les prêtres, le gouvernement impérial ; il n'a pas goûté une minute cette sérénité, au moins apparente, de Rousseau ou de Millet : il a crié, bataillé de son premier à son dernier souffle. Il semble qu'après le Salon de 1866, il aurait pu retrouver le calme qui suit les tempêtes. Son succès avait été considérable dès les premiers jours, tous les témoignages en font foi : celui de M. Troubat, entre autres, est à retenir. Comme il se promenait, à l'Exposition, avec Sainte-Beuve, ils rencontrèrent l'abbé Coquereau, aumônier delà princesse Mathilde, qui avait accompagné le retour des cendres de Napoléon sur la Belle Poule; très affairé, l'abbé cherchait la Femme au Perroquet dont ils lui firent aussitôt les honneurs. Mais il était dit que Courbet serait toujours brouillé avec cette tranquillité qu'il

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enviait à ses sœurs, et qu'en particulier, ses rapports avec M. de Nieuwerkerque, représentant à la fois l'Empire et le jury, en un mot l'art officiel, ne manqueraient jamais d'acerbité.

Au moment où le Salon s'ouvrit pour la réception des œuvres, Courbet eut des raisons de croire que le surintendant retenait pour luimême la Femme au Perroquet. Toute sa correspondance montre qu'il y comptait; il l'écrit, le 22 mars, à Arthur Stevens ; le 6 avril, il le mande à Urbain Cuenot : « Nieuwerkerque comptait me donner dix mille de la femme; je ne sais s'il s'en tiendra à ce prix » ; il l'a autorisé, par lettre spéciale, à achever une draperie de la Femme au Perroquet qui lui « appartient », Dans la Liberté du 13 mai, Castagnary « félicite hautement. M. le comte de Nieuwerkerque de l'avoir achetée de préférence au paysage ». Vers le mois d'août, Courbet est en pleine activité; il écrit à ses parents, le 6 août, qu'il n'y a rien « d'assommant comme de gagner de l'argent », qu'il doit aller à Trouville, à 1 Abbaye de Jumièges, chez M. Lepel-Cointet, revenir à Paris, pour terminer le tableau de Khalil-Bey, repartir à Vendôme, pour « faire » la meute d'un amateur, recevoir, à leur retour de Hollande, ses tableaux de Francfort, qui lui ont valu la médaille d'or, envoyer la Femme au Perroquet à l'Exposition de Bruxelles, qui, pour l'avoir, a retardé de cinq jours son ouverture, lorsqu'il apprend que M. de Nieuwerkerque a acquis le Ruisseau Couvert, pour 2.000 francs, mais refuse d'acheter la Femme au Perroquet ; car cette peinture, lui écrit le surintendant, « n'est pas de celles que le gouvernement doit soutenir et encourager ». De là, grande explosion de colère.

Courbet riposte que M. de Nieuwerkerque avait acheté le tableau en simple particulier, et il en donne pour preuve l'autorisation de faire une retouche, qu'il a signée. Mais, au témoignage de M. Philippe de Chennevières (L'Artiste, I, 327-330), cette lettre, retrouvée dans les Archives par M. Buon, n'était pas probante, et il devait y avoir eu malentendu en l'occurrence. Une lettre du 6 août à ses parents le montre en pleine bataille, refusant de vendre la Femme au Perroquet à l'Etat, sur lequel M. de Nieuwerkerque avait voulu se décharger, et l'administration offrant 6.000 francs au lieu des 10.000 soi-disant promis par le surintendant. Il annonce qu'il fait avec Castagnary une brochure contre celui-ci; quarante pages en sont déjà écrites, « qui sont des chefs-d'œuvre » ; l'histoire du tableau refusé fait

scandale à Paris ; le surintendant sera peut-être obligé de donner sa démission. Dans une lettre, il lui dit que s'il n'y a pas de juges pour lui à Paris, il y en a à Berlin; dans une autre, que l'avenir se chargera de faire pencher la balance du côté de sa peinture, méprisant « celle que le gouvernement soutient avec des millions et trois kilomètres de bureaux remplis d'employés ». Comme il est inscrit pour la croix d'honneur, le gouvernement est embarrassé : si on ne la lui accorde pas, les journaux feront une violente campagne sur ce déni de justice; si on la lui accorde, il la refusera : « si bien que maintenant, comme que ça tourne, je suis à l'abri par la canaillerie de ces gens-là ».

Le 3 septembre, il proteste contre un communiqué du pouvoir, paru dans les journaux officieux, et tendant à faire croire qu'il est tombé en apoplexie, et il met en garde ses parents contre cette vengeance du gouvernement. Il écrit le 27 septembre à sa sœur Juliette qu'il a « réduit au silence » M. de Nieuwerkerque, et qu'une fois de plus il a échappé à cette « bande », à laquelle on voulait le rallier; mais il ne veut « ni peu, ni beaucoup » en' faire partie, « malgré la fortune énorme » que cela lui rapporterait; « du reste, ils rien ont plus que pour un ou deux ans », prophétie, bien curieuse, à coup sûr, et symptomatique. L'affaire en resta là. Lequel des deux avait raison? Il est certain qu'il dût y avoir un malentendu ; car on a peine à croire que M. de Nieuwerkerque, qui a laissé la réputation d'un galant homme, ait pu revenir avec autant de désinvolture sur sa parole réellement donnée. D'autre part, la bonne foi de Courbet n'est pas douteuse; son imagination si ardente a-t-elle transformé en une promesse ferme ce qui ne fut d'abord qu'un désir? Quoi qu'il en soit, M. de Nieuwerkerque, s'il se montra bon courtisan en la circonstance, n'agit pas en homme d'état; la Femme au Perroquet étant une œuvre de réelle valeur, et le prix de 10.000 francs étant modéré, tout lui commandait d'arriver, coûte que coûte, à un arrangement. « Tapageur, mais peu à craindre », avait, paraît-il, écrit M. Pietri sur l'énorme dossier de Courbet, à la Préfecture de Police. Cette mention ne dénote pas un politique très avisé.

La lettre du 27 septembre était écrite de Deauville. Courbet avait, en effet, accepté l'invitation du comte de Choiseul à venir se reposer dans son chalet. « J'ai cédé à ses instances, parce que ça m'était rude-

ment nécessaire; j'avais le cerveau pris à ne plus voir clair. » ML. de Choiseul est un jeune homme vraiment charmant qui « possède les vraies et grandes manières distinguées des temps les mieux élevés de la France » ; mais son genre de vie est très simple, bien que ses six domestiques soient « en cravate blanche et en habit noir, en escarpins, comme les préfets en soirées ».

Son chalet est un vrai « paradis terrestre ». La table de la salle à

La I-'ilcusc bretonne

manger « est chargée de vaisselle plate, d'ustensiles en argent ciselé. Une corbeille de fleurs, au milieu ., les fruits les plus splendides aux quatre coins de la corbeille; tous les vins imaginables ». Dans les chambres, il y a des lits de milieu, à baldaquins, des « toilettes en marbre blanc, avec deux paires de vases à eau en porcelaine anglaise d'une capacité énorme, des bassins pour l'hydrothérapie, des glaces de toilette, des glaces de cheminées, des portières doubles, etc. » Les antichambres, tendues en soie gris perle sont ornées, à tous les coins. « d'énormes vases en poterie anglaise, avec des plantes exoti-

ques, grandes comme un homme ». Le salon surtout l'enthousiasme : il est tendu de soie gris perle, lamée de roseaux ; deux colonnes en stuc, accostées de cheminées, où des fleurs « montent jusqu'au plafond », et des portières le séparent en deux; il y a un piano à queue, et des divans bas partout. Plusieurs fois par jour, une femme de service brûle des parfums dans toute la maison. L'extérieur n'est pas moins admirable : quatre cordons de géraniums et autres plantes tournent autour des étages, et retombent sur les fenêtres, faisant répliques aux corbeilles du jardin, qui dévalent jusqu'à la mer.

La vie est charmante : tous les matins, au saut du lit, on lui apporte un peignoir et un caleçon, et il prend un bain, sous sa fenêtre. Dans la journée, une voiture, qui est toujours attelée, les conduit faire des excursions, aux ruines de Jumièges, par exemple, qui sont les « plus belles... de France » ; un bateau à vapeur, en location, leur permet d'aller à Yvetot et d'en revenir, sans découcher. Il recevait même ses amis, comme en témoigne ce petit billet : « Mon cher Boudin, sur le désir de M. de Choiseul, je vous invite à dîner ainsi que votre dame, pour demain, mercredi, à six heures du soir. J'ai déjà invité M. Monet et sa dame, qui m'ont promis, hier soir, au Casino. Je ne doute pas que vous nous fassiez le plaisir d'accepter. Tout à vous, G. Courbet, Chalet Choiseul. ■ — Prenez Monet en venant, et venez tous quatre surtout. Je vous attends sans manquer. »

Le 10 octobre, il écrit à Luquet qu'il va rentrer à Paris dans quelques jours, régler ses comptes avec lui, et repartir pour Ornans « faire » ses « tableaux d'Exposition ». 11 lui affirme qu'il ne veut vendre à aucun prix l'Homme blessé, et lui recommande seulement de le laver à l'éponge, de le laisser sécher, sans l'essuyer, et de lui passer une légère couche de vernis. Il en a une copie commandée pour 2.000 francs ; si l'amateur y renonce, on pourra l'envoyer en Amérique, comme ses amis de « là-bas » en ont exprimé le désir, pour qu'il ait une figure dans ce pays.

D'ailleurs, le bien-être du chalet Choiseul ne l'empêchait pas de travailler. Il fit, à Trouville, les portraits de MM. Nodier, fils aîné, et Nodier jeune ; Bords de mer, environs de Trouville (à M. Léon Gallet, de Chaux-de-Fonds) ; les Dunes de Deauville. Il termina, en outre, la Jô ou la Belle Irlandaise, et peignit, sur la plage les Chiens de M. de Choiseul : deux beaux lévriers, noir et gris, attes-

tant une fois de plus le génie animalier de Courbet, qui appartiennent encore à M"c J. Courbet. A la fin d'octobre, il était de retour à Ornans.

C'est sans doute, à ce moment, qu'il composa la Baigneuse, dans un splendide paysage, plus clair que celui des Baigneuses de Montpellier, mais assez semblable. C'est sur les bords de la Loue, qui

Les chiens de M. de Choiscul.

chante en dévalant au bas d'une petite cascade, dans un coin resserré de la vallée, non loin de la source, sous la retombée de trembles et de saules, à travers lesquels sourit le ciel bleu. Une svelte jeune femme s'apprête à entrer clans l'eau fraîche, claire comme du cristal ; de la main gauche, allongée, elle s'appuye à un saule, et de la droite elle retient captive sa chevelure rousse, prête à voiler son corps divin, celui-ci se détache nacré, rosé, frôlé amoureusement par la lumière, sur le fond émeraude sombre du paysage. Pour l'élégance et la souplesse de ses

formes elle rappelle Vénus et Psyché, la Source et la Femme au Perroquet, dont elle est comme la sœur cadette. Paul Mantz critique l'allongement démesuré du bras gauche, le raccourci outré du droit, la tête refaite d'après un autre modèle ou de souvenir, et les jambes hors de proportion avec le torse. Mais si le dessin est contestable, ajoute-t-il, l'exécution est puissante. A vrai dire, ces défauts, s'ils sont réels, disparaissent dans l'ensemble qui est, sans conteste, admirable, et où se confondent, en un harmonieux mélange, la magnificence de la nature et de la beauté féminine. Boudin vit ce tableau à la vente Khalil-Bey, dès en entrant, et il note sur son carnet : « Peinture fine, nacrée solide de ton et de modelé, d'un ton particulier, ni violet, ni rouge, ni gris. » A. Gilbert en a fait un dessin pour la Galette des Beaux- Arts, qui l'avait chargé d'aller l'étudier dans la collection de M. de Sainctelette, à Bruxelles. La Baigneuse, exposée, en 1878, au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, y obtint un succès unanime. La même baigneuse, mais en petit, se retrouve dans un autre paysage de Courbet, comme figure accessoire.

De cette même année sont aussi les Braconniers et la Pauvresse de village; le Départ pour la chasse ; deux vues du Parc de M. le Docteur Ordinaire, à Maizières-en-Varais, sur les bords de la Loue, non loin de cette roche Oragay, qui inspira Courbet de façon si pittoresque ; le Portrait de M. Amand Gautier; le Chasseur à cheval retrouvant la piste, épisode de chasse à courre, où l'on voit un cheval, tête baissée, flairer des traces de pas dans la neige ; la Dame aux Bijoux, une étude de jeune femme rousse, en chemise, poitrine découverte, bras nus, plaçant des bijoux dans un écrin, qui représente sans doute la maîtresse de Castagnary ; enfin, la Filcuse Bretonne, dont il existe une toile définitive et une préparation, toutes les deux dans la collection de M"e Courbet ; sous un arbre, une jeune bretonne est assise et file un fuseau ; à droite un magnifique bois rougeoie sous le soleil couchant; et, au fond, le ciel et la mer se rosenten un ton d'une délicatesse admirable.

Plus importante encore est la Sieste, pendant la saison des foins, dans les montagnes du Doubs, achetée par la Ville de Paris, qui en a commandé une eau-forte à Henri Lefort. C'est à gauche d'une prairie, sous de beaux arbres, qui forment une voûte, au delà de laquelle on aperçoit une voiture de foin. Des paysannes, deux jeunes gars (Marcel

et Olivier Ordinaire) se reposent, étendus dans l'herbe et dormant. Tout près, deux couples de bœufs attelés : celui de gauche debout ; à droite, un bœuf s'est couché, tandis que son compagnon est resté debout, baissant la tête. La nature somnole sous l'ardeur du soleil, qui l'inonde de lumière blonde du haut du ciel bleu. Il est impossible d'exprimer avec plus de vérité ces heures lourdes des moissons, où la terre flamboie et se crevasse de sécheresse : dans les Casseurs de pierres, et dans la Sieste, Courbet a réalisé le type du paysage aride de façon aussi admirable et définitive qu'il l'a fait ailleurs pour le paysage humide ou pour le paysage de neige.

Une lettre à Bruyas, du 18 février 1867, montre le maître très affairé à Ornans pour l'Exposition. Il a l'intention d'envoyer au Salon un tableau de chasse, un portrait de femme : la Voyante, et il voudrait y joindre son Portrait, le Courbet de profil, de la collection de Bruyas, qui « n'a jamais paru à Paris, et qui est, autant que je me souviens, une des meilleures choses que j'aie faites » ; il prie donc son ami de le lui envoyer dans une petite caisse, 32, rue Hautefeuille, avant le 27 février, dernier délai pour la livraison des tableaux. « Vous savez comme je suis toujours pressé ; aujourd'hui, je le suis plus que jamais ; je fais un grand tableau de chasse, qui a 15 pieds de haut sur 18 pieds de longueur, pour le 15 mars. » Il s'agit de Y Hallali du cerf par un temps de neige, acheté par l'État, en 1882, pour le musée de Besançon, au prix de 33.900 francs. On y voit représenté un cerf aux abois, étendu à moitié mort sur la neige, auprès de sapins lourdement chargés de frimas, sous le ciel blême traversé de nuées grises. La meute de chiens blancs et roux entoure la bête ; l'un d'eux même s'est jeté à son cou ; mais un piqueur à grande barbe rousse (M. Jules Cusenier,), coiffé d'un chapeau melon, vêtu d'une veste de fourrures et de culottes guêtrées, lui allonge un grand coup de fouet, tandis que de la gauche il maintient par son collier un autre chien ; sur la droite se cabre un grand cheval gris pommelé monté par un chasseur coiffé d'une casquette de poil (M. Gaudy). C'est un magnifique « paysage de neige », énergique, puissant, comparable au Naufrage et, comme lui, très expressif de l'hiver dans le Jura.

Cette toile est destinée par Courbet à une Exposition particulière, semblable à celle de 1855, et qu'il a l'intention d'organiser au rondpoint de l'Aima, aux Champs-Elysées : il est sur le point de faire cons-

truire, dit-il; mais, « cette fois, ce serait un atelier définitif pour le restant de ma vie, et je n'enverrais presque plus aux expositions du gouvernement, qui s'est si mal conduit vis-à-vis de moi, jusqu'ici ». Le projet prit corps très vite, une lettre du 27 avril annonce que le bâtiment sera livré le 5 mai, et ouvert au public dix jours après. Un compte de Courbet nous donne les noms de ses fournisseurs et le détail de ses dépenses, Julien Belloir, tapissiers, 806 francs; Chéron-Chapoutot, entrepreneur, avenue des Ternes, menuiserie 3.415 francs ; Gaittet, imprimeur, rue du Jardinet, 514 francs; Gustave Grossard, bitume, 1014 francs; Genaille, maçonnerie, 5.500 francs; Galli, fumiste, 195 fr. 30; Leleu, sculpteur, 400 francs; Zuccuella, fumiste, 273 fr- 55; Protat, charpentier, 7.252 francs; Georges Masson, serrurier, 7.000 francs ; Morsaline, peintre, 3.000 francs ; Panière, serrurier, 7 fr. 75; Albert Quart, gardien de l'exposition, 1.684 fr- 55! Prudhomme, 215 francs; Michelet, photographe, 733 fr. 25; Landart, couvreur, 1.800 francs; Laurent, doreur, 66 fr. 30; Desachis, mouleur des Beaux-Arts, 200; Salmon, restaurateur de tableaux, 250; Montaignac, restaurant, 784 fr. 65 ; Richer, fosses mobiles, 220 francs; Trotignon, charbon, 93 fr. 40; Gagin, toiles imperméables, 296 fr. 25; Haro, couleurs, 57 francs; Henri Martin, 2 bâches, 28 fr. 45 ; au total, environ 30.000 francs, avec les menus frais oubliés.

On peut imaginer le tracas que cette construction causa au peintre : « J'ai la tête perdue de travail et d'ennuis, » écrit-il à son ami. Il s'excuse de le dérànger encore en lui demandant le prêt de sa galerie, mais ce sera la dernière fois, car cette position est définitive, et parce qu'il devient « vieux, bien vieux », malgré le ressort qu'il a encore en son esprit. Tous les tableaux de Bruyas seront les bienvenus, sauf la Solitude, qu'il le prie de ne pas envoyer, parce que « l'Impératrice en a un à peu près semblable, qui est à l'Exposition du Champ-de- Mars ». D'après le cours actuel de ses œuvres, Courbet estime que les tableaux qu'il a faits pour Bruyas valent maintenant plus de 100.000 francs ; « ces chiffres-là ne signifient rien pour moi ; mais pour les amateurs et le public, c'est la pierre de touche ». Dans une note, il estime qu'il a déjà produit plus de mille tableaux dans le cours de son existence.

Le 28 mai, Courbet ne se sent plus de joie ; avec son imagination tumultueuse et son orgueil d'une naïveté si candide et touchante, il

jongle avec les chiffres et la renommée : « en 1855, grâce à vous, j'avais 12.000 francs à dépenser au service de ma conception ; je les ai dépensés intégralement, sans crainte de l'avenir... Je viens de dépenser 50.000 francs, toujours dans le même but. Seulement, ce coup-ci est triomphal; j'ai fait construire une cathédrale dans le plus bel endroit qui soit en Europe, au pont de l'Aima, avec des horizons sans bornes.

Le Hallali du cerf.

au bord de la Seine et en plein Paris, et je stupéfie le monde entier. Vous voyez que l'argent peut avoir d'autre produit que placé chez les notaires d'une façon égoïste. Nous sommes aux deux tiers de notre existence ; hélas! que voulons-nous faire de l'argent! soyons des hommes, faisons du bien... Toute la peinture, qui est en Europe, est exposée à Paris, dans le moment. Je triomphe non seulement sur les modernes, mais encore sur les anciens; la question est en équilibre... C'est la galerie du Louvre ; il n'y a plus de Champs-Elysées, plus de Luxembourg, plus de Champ-de-Mars ; nous réglons la question d'autant plus

facilement que c'est déjà fait. J'ai consterné le monde des Arts... »

En réalité, le triomphe fut modéré, et cependant le splendide ensemble, que présentait cette Exposition, explique, s'il ne justifie pas, l'orgueil de Courbet. La liste complète des œuvres est contenue dans un petit livret très grave, à couverture saumon, paru chez Lebigre- Duquesne frères, éditeurs, 16, rue Hautefeuille, et qui compte 30 pages, sans profession de foi. Il comprend neuf divisions : Tableaux, Paysages, Paysages de neige, Paysages de mer, Portraits, Tableaux de fleurs, Etudes et esquisses, Dessins, Sculptures.

Dans la première, on voyait : Y Hallali du cerf {1867); le Combat de cerfs (Salon de 1 86 1 ) ; Un Enterrement à Ornans (Ornans, 1850; Sal. de 1 85 1 ; Exp. de 1855); les Paysans de Flagey revenant de la foire (Ornans, 1850; Sal. 1851; Exp. 1855) ; les Casseurs de pierres (Ornans, 1850; Sal. 1851) ; les Baigneuses (Sal. 1853; Exp. 1855; à M. Bruyas) ; les Demoiselles de village (Ornans, 1850 ; Sal. 1852; à Mmc la duchesse de Morny) ; les Demoiselles des bords de la Seine (Paris, 1856; S. 1857); la Fileuse (Ornans, 1853; Sal. 1853; à M. Bruyas) ; la Femme au perroquet (Paris, 1866; Sal. 1866; « ce tableau, explique le catalogue, a donné lieu à un incident, dont le Nain jaune des 1 8 et 29 août 1866 a entretenu le public. Il avait été exécuté pour M. le comte de Nieuwerkerque, sur sa demande, en même temps que le Ruisseau couvert, paysage qui se trouve en ce moment à l'Exposition du Champ-de-Mars. M. le comte de Nieuwerkerque prit le Ruisseau couvert, qu'il paya 2.000 francs à l'auteur, et qui appartient actuellement à l'Impératrice des Français. Quanta la Femme au Perroquet, M. de Nieuwerkerque ayant déclaré n'avoir jamais fait l'acquisition de cette toile, l'auteur refusa les 6.000 francs que l'administration des Beaux-Arts lui en avait fait offrir ») ; Y Homme blesse (Paris, 1844; refusé aux Salons de 1844, 1845, 1846, 1847 par le jury composé des membres de l'Institut; Exp. 1855); la Dormeuse (Paris, 1849); les Lutteurs (Paris; Sal. 1853; Exp. 1855); le Cheval dérobé, courses de Fontainebleau (Sal. 1863); la Villageoise au chevreau (Ornans, 1860) ; M. Marc Trapadoux examinant un livre d'estampes (Sal. 1849 ; à M. d'Ideville, secrétaire d'ambassade) ; les Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge (Paris, 1844, refusé aux Salons de 1844 à 1847 ; Exp. 1855) , le Cheval du piqueur, épisode de chasse à courre (Sal. 1864).

Les Paysages étaient la Sieste; le Ruisseau du Puits Noir (Exp. 1855, à M. Vauthrin) ; le Château d'Ornans (id) ; la Source de la Loue (1864); l'Ecluse de la Loue (1865); la Roche de Dix heures (Exp. 1855; à M. Francis Petit) ; le Chêne de b'iagey (1864); X Entrée de la vallée du Puits Noir (Sal. 1865, à M. Renoux) ; Chauveroche (1864) ; Vallée en branche-Comté; le Pont du Moulin, source de la Loue (1864); la Fileuse bretonne, environs de Ilonfleur (1867); la Vache perdue, à Maizières (1864; à M. Gaudy); le Rendez-vous de chasse (1862 ;à M. Gaudy); le Parc de M. Etienne Baudry, à Rochemont (1863); le Suicidé (1848; Exp. 1855; à M. de Lancy d'Ideville) ; la Vallée de b'ondc ouverte, Saintonge (1863).

La série des « Paysages de Neige » est représentée par les Braconniers (1867) ; la Pauvresse de village (1867); le Naufrage dans la neige (1860) ; le Change, épisode de chasse au chevreuil (Franche- Comté, 1866); le Départ pour la chasse (1867) ; et les deux vues du Parc de M. le Docteur Ordinaire (1867).

Il y avait 24 « Paysages de Mer »> : La Vue de la Méditerranée, à Maguelonne (1858, à M. Cantin) ; le Jardin de la mère Toutain, à Ilonfleur (1861); la Villa de M de Morny. à Deauville (1865, à Mm,la duchesse de .Morny) ; les Dunesde Deauville (iS6f>, à M. le duc de Choiseul); Deauville (1865; à M",c Dalloz); Soleil couchant, aux Roches, Trouville (1865); Vue de Trouville. prise de l'ancienne route de Ronfleur (1865); les Roches Noires ( Trouville, 1805, à M. Nodier); la Trombe (Trouville, 1865); l'Orage (1865); Marine (1865; à M™ de Montalembert) ; le Départ pour la pèche (1865) ; la Barque de pêcheurs (1865), et dix Marines diverses de Trouville,

Voici les Portraits: />.-/. Proudhon; M" /'.-/. Proudhon a 3T"C Vfi Proudhon); M. Hector Berlio\ (1848; Sal. 1851; Exp. 1855; à M. Basset); M. Champfleuty (1853, Exp. 1855; à .M. Champfleury) ; M. Urbain Cuenot (refusé au Salon de 1847; Salon libre de 1848, et Exp. 1855); M. Suisse (1861; à M. Brivet) ; M. Arnaud Gautier (1867; à M. Amand Gautier) ; M. Alphonse Protnayet (1851 : Exp. 1855) ; M. A. Bruyas (1853; à M. Bruyas) ; le Chasseur Maréchal, à Amancey, Doubs (1853); M. A. Marlet, 1851; M. Nodier fils aîné, M. Nodier jeune (1866, à M. Nodier) ; l'Homme à la pipe (1846 ; refuséau Salon 1846 et 1847; Sal. 1S51 ; à .M. Bruyas; ; l'Auteur

(1852) ; le Violoncelliste ^ 1 847 ; refusé au Salon de 1847 ; Sal. 1848) ;

Y Auteur jeune (1842; refusé aux Salons de 1842 à 1847) ; Une dame espagnole (Exp. 1855); Mne Zêlie C... (1853) ; M"° D. B.... (1850); Mme M... C..., (1857); M™ L... X... (Bruxelles, 1859) ; Af"c A. de L... (Trouville, 1865); M™ la comtesse K... (Trouville, 1865); la Jô, femme d'Irlande (Trouville, 1866).

Les « Tableaux de fleurs » comprenaient la série de Saintes de 1863 : les Magnolias ; Branche de cerisier anglais; Pivoines; Branche de cerisier anglais et autres fleurs.

Les « Études et esquisses » étaient en plus grand nombre : la Mère Grégoire (1855); Une des demoiselles de la Seine (1856); Chasseur à cheval retrouvant la piste (1867) ; la, Dame aux Bijoux (1866); Tête de jeune fille (Ornans, 1864); la. Fille aux mouettes (Trouville, 1865) ; Femme endormie, étude de nu (Paris, 1857) ; la Roche pourrie, étude géologique (Salins, 1864; à M. Jules Marcou, géologue); les Canotiers de la Charente ; les Bords de la Charente; la Garenne de Bussac; la Laitière de Saintonge ; Jeune fille arrangeant des fleurs; le Petit poney écossais, et Emilius, cheval de course du haras de Saintes, tous de 1863.

Trois dessins : le Peintre à son chevalet (1848 ; Exp. 1855) ; les Femmes dans les blés (1855); Jeune fille à la guitare, rêverie (1847 ; Exp. 1855) ; et deux sculptures : Médaillon de M'w B... (1864) ; le Pécheur de Chabots (186 1 ; Sal. 1862) complétaient le catalogue.

Une note le terminait, disant que l'Exposition comprenait à peine le quart des œuvres du maître, les autres étant la Curée (Boston);

Y Après-dîner à Ornans (Lille); les Criblcuscs de blé (Nantes); le Cerf à VEau (.Marseille); la Remise de Chevreuils (à M. Lepel- Cointet), la Biche forcée à la neige; la Baigneuse russe (à M. Khalil- Bey) ; l'Atelier, le Retour de la Conférence ; et près de trois cents toiles disséminées à Paris, Bordeaux, Lyon, Marseille, Saintes, Le Havre, Lille, Arras, Besançon, Bruxelles, Gand, Amsterdam, Londres, Francfort et Dusseldorf.

Courbet ajoutait enfin : « L'exiguïté de la galerie ne permettant pas à l'auteur d'exposer toutes ses œuvres en une fois, il se propose de faire plusieurs renouvellements de tableaux, au fur et à mesure des envois qui lui seront faits. » Il tint parole, à telles enseignes qu'un exemplaire du catalogue de 1867 contient une liste supplémentaire

manuscrite d'une vingtaine de tableaux, parmi lesquels : les Roclics de Villers; la Papeterie d' Ornons; le Pont de la Source de la Loue; les Glaçons à Manières ; la Dame allemande de Francfort; une Vue de Marly ; le Chevreuil perdu; le Prisonnier du dey d'Alger; les autres étant des répétitions, des études ou de simples esquisses de toiles déjà citées.

Cette exposition magnifique, ne produisit pourtant pas grand bruit. Paul Mantz prétend même qu'il s'y est trouvé souvent tout seul, et que le caissier n'était pas sans mélancolie. Les articles furent beaucoup moins nombreux qu'en 1855 et qu'aux Salons précédents. Cependant Bùrger n'eut garde de faire défaut au rendez-vous, ni About [Temps, 22 juin), ni surtout Castagnary

[Libertt

juin). Pour celui-ci

Tète Je femme.

l'Exposition de Courbet a l'importance d'un musée ; bien peu parmi les artistes pouvaient en présenter autant, et de cette qualité ; c'est que Courbet est peintre, comme La Fontaine est fabuliste, et le philosophe, l'historien, le littérateur et l'homme du monde, comme le simple artiste, reconnaîtrait aisément que cette exhibition est un événement considérable, toute la société contemporaine se réflétant dans cette œuvre. Un critique italien, Francesco dal Ongaro inféra de ce silenre {Varte italiana a Parigi, Florence, 1869) que toute la critique parisienne, presque sans exception, est devenue « curbettiana » Mantz, au contraire, prétend que la bienveillance du public et delà critique alla jusqu'à l'indifférence. La vérité est entre ces deux exagérations.

Un article d'Fdgard Monteil raconte la visite que celui-ci fit à L'Exposition de Courbet, auquel il avait été présenté par Olivier Ordinaire, fils du D' Ordinaire de Maizières. L'atelier de la rue 1 Iaulefeuille. avec

son entassement de toiles, sa voûte monacale en pierres grises, son divan usé, sa simple table, chargée de paperasses et de chopes, lui avait paru froid. L'impression que lui produisit l'Exposition fut bien différente.

— Voyez donc, lui dit Courbet, ma Femme au perroquet ! Sontce là des chairs, çà? Est-ce de la couleur ! Non, c'est la peau de mon modèle qui est la maîtresse d'un étudiant. On a dit que les cheveux étaient trop longs : ce sont des imbéciles... Voyez plutôt!

Et, prenant sa canne, il se mit à les mesurer :

— Tenez ; mettons ça de plus, à cause des ondes de la chevelure ; ils viennent aux bas des reins, ces cheveux-là. Eh bien ! Toutes les femmes ont des cheveux jusqu'au bas des reins.

Ils passèrent devant le Hallali du cerf par un temps de neige, et Courbet s'extasia devant le chasseur debout du premier plan :

— Est-il campé, hein ? L'est-il ? Est-ce une carrure d'homme ? Et ce cheval, dont tout le corps porte sur un pied, dont tous les muscles pivotent en même temps sur ce sabot !

Il déclara ensuite que les Casseurs de pierres étaient un chefd'œuvre « parce que c'est comme ça que ça est » ; et comme Monteil vantait les Chevreuils sous bois:

— Oui, c'est beau ; mais, en somme, vous pouvez, tout le monde peut faire du paysage, tandis que tout le monde ne peut peindre une main...

Vivement il se reprit, par une de ces sautes d'idées, qui lui étaient familières :

— Il y a un tas d'imbéciles qui se figurent que ça se fait comme ça, un paysage ! Ils vous prennent une boîte, et ils s'en vont se poser tantôt dans un pays, tantôt dans un autre. Ils rapportent leurs toiles, et ils vous disent : ça, c'est Venise ; ça, c'est les Alpes ; ça, c'est les Pyrénées. Tout ça, c'est de la blague ! Pour peindre un pays, il faut le connaître. Moi, je connais mon pays, je le peins. Ces sous-bois, c'est chez nous; cette rivière, c'est la Loue ; allez-y voir, et vous verrez mon tableau.

A propos des deux Proudhon, le Proudhon et sa famille, et le Proudhon, les mains croisées sur sa canne, le menton appuyé sur les mains, Monteil donne ce détail que Courbet s'aida du Proudhon peint à Bruxelles par Amédée Bousson, fils du directeur du Moniteur belge, qui l'exécuta, alors que le philosophe était exilé.

Au mois d'août, Courbet vendit, pour 20.000 francs à M. Laurent- Richard, tailleur, les Casseurs de pierres et la Pauvresse de village. Ace moment, il fréquentait un café de la rue Lamartine, où se réunissaient surtout des artistes étrangers, comme Stevens, Ileilbuth, Saal, Knauss, Conrad et Paul Meyerheim, et le peintre allemand, Adolphe

La pl.igc de Saint-Aubin.

iMenzel. Ce fut là, sans doute, que se décida son futur voyage en Bavière. On l'admirait beaucoup en Allemagne. Cependant, il faut noter une voix discordante, celle de Jules Meyer, dans son Histoire de la peinture française moderne (Seemann, 1866- 1867), qui critique avec vivacité ses exagérations de toute nature, ses lignes anguleuses, ses formes boursouflées, la froideur de ses scènes, comme pétrifiées; ces critiques du reste ne trouvèrent pas d'échos.

Le 25 août il écrit à ses sœurs qu'il est venu se reposer à Saint-

Aubin-sur-Mer, chez un de ses amis, M. Fourquet, lequel était pharmacien, rue des Lombards, à Paris. Cette petite plage du Calvados, entre Courseulles, Bernières et Langrune, ne connaissait point encore la vogue d'aujourd'hui. Elle fit peu d'impression sur le peintre, qui regrette les arbres de Trouville et de Deauville, et trouve cette région « un peu loin et dénudée ». Il n'y resta guère qu'une dizaine de jours, prenant des bains matin et soir, et peignant quelques marines, comme la Plage de Saint-Aubin, de l'Exposition de 1882 (à M. Fourquet) , la Trombe (Exp. 1882, à M. Georges Petit); ou cette Marine de M"c Courbet, qui représente une falaise à gauche, avec une masure en ruine, à droite, la mer avec quelques voiles, et, au milieu, sur la grève, deux enfants, les fils de M. Fourquet, « deux collégiens amusants ».

Bien qu'on ait mis « tout sens dessus dessous », pour le fêter, Courbet repart au commencement de septembre, craignant que son absence ne nuise à son exposition. En effet, ses deux gardiens lui donnent de l'inquiétude : l'un boit trop de bière, l'autre trop d'eau-de-vie, et ils négligent de demander les adresses des amateurs. A une demande de ses sœurs, Zélie et Juliette, qui le remplacent, et auxquelles il avait recommandé de faire la caisse tous les deux jours, il répond qu'il ne peut « vendre les Braconniers moins de 4.000 francs, puisque M. Richard a payé les Pauvresses 4.000, lui qui a acheté les Casseurs de pierres ».

Une lettre du 9 décembre à Bruyas le montre en plein déménagement, car le temps est expiré, et il faut évacuer la place. Il lui annonce qu'il vient de lui renvoyer la Baigneuse, la Fileuse, le Portrait à la pipe, le Portrait de profil, se dit « très obligé et confus et reconnaissant de la grande bonté » que lui témoigne l'amateur, en partageant ainsi son « action », et lui apprend qu'il va partir pour trois semaines à Ornans, d'où il reviendra vite, car il a « de l'ouvrage » à Paris. Dans cette lettre, il se montre content de son exposition. Cependant, dans une autre dù 9 février 1868, il avoue qu'il a perdu de l'argent, qu'on lui a volé une partie de la recette de ces tableaux; qu'il a eu enfin le crèvecœur de ne pas pouvoir transformer son exposition en un musée permanent ; il espère pourtant y arriver un jour. Si ce vœu se réalise, il le devra à son ami Bruyas, auquel il ne peut pas témoigner une trop grande reconnaissance : c'est Bruyas, en effet, qui lui a tendu la main, alors que, débutant pauvre, il allait désespérer ; un même sentiment de

l'art et de la liberté les a liés tous deux ; ces liens sont et resteront inébranlables.

Le 9 janvier 1868, Courbet était de retour à Paris, écrivant ses souhaits de bonne année à sa famille. On vient de lui apprendre le prochain mariage de sa sœur Zoé avec M. Reverdy; il souhaite que Juliette suive cet exemple; Zélie et lui resteront célibataires, elle parce qu'elle est malade, lui, parce que l'art «ne comporte guère le mariage. » Enfin, il refuse, d'une façon formelle, l'avantage que veut lui faire son père dans le prochain partage de ses biens ; ce serait le rétablissement des majorats, détruits par 93, au moment où l'on commence à penser que les parents ne doivent que l'éducation à leurs enfants. Il entend, au contraire, être désavantagé : « Faites-moi un lot de tout ce que vous ne voudrez pas, dit-il à ses sœurs, en conservant pour vous les choses qui rapportent d'une façon immédiate. »

Le 16 janvier, à la vente Khalil-Bey, quatre tableaux de Courbet atteignirent des prix assez élevés : la Jeune Baigneuse, 3 700 francs; le Chevreuil chassé aux écoutes, 1.800; le Hallali du chevreuil, 4.000; le Renard, 3.400. Théophile Gautier, dans le Moniteur L'uiversel du 14 décembre 1867, avait dit que jamais Courbet n'avait mieux mérité son appellation de maître peintre que dans ces deux dernières toiles, « effets de neige d'une vérité saisissante ». Il vendit encore, le 26 février, la Belle Irlandaise, à M. Emile Durier, et, le 4 mars, la Vallée du Puits Noir, pour 1.500 francs, à M. A. Gavet.

La préparation du Salon occupa ses loisirs jusqu'en avril. 11 exposa, cette année le Chevreuil chassé aux écoutes, printemps (musée de Lille), et Y Aumône d'un mendiant à Ornans à M. Cusenier, puis à M. Chapaz, à Béziers). Dans le premier, un chevreuil, qui vient de dépister les chasseurs, traverse un ruisseau, puis, avant de reprendre sa course, écoute les aboiements lointains des chiens, dans un paysage de renouveau plein de jeune sève, sous la retombée veft pâle, que le soleil n'a point encore assombrie, des coudriers, des hêtres, des aulnes et des saules.

L Aumône du mendiant fait partie de cette Série de l a grand' route, qui comprenait déjà les Casseurs de pierres, les Paysans île Flagey revenant de la foire, et Le Retour de la Con férence. Et; paysage en est clair, printanier, borné, à gauche, par un chêne, et, au fond, sous le ciel immense, par des prairies et un rideau de peupliers. Une

mendiante farouche est assise sous le chêne, près de sa petite voiture couverte de toile ; elle est dépoitraillée, pieds nus, et tient dans ses bras noirs un enfant qui tète. A côté d'elle, un caniche au poil hérissé, qui gronde. Vient à passer un mendiant, appuyé sur une béquille ; il est coiffé d'un chapeau haut de forme défoncé, habillé de défroques lamentables, et porte un bissac sous le bras gauche. Il s'arrête, et touché de cette misère plus grande encore que la sienne, il donne un sou à l'un des enfants de la mendiante, un petit gamin à la grosse figure joufflue, aux cheveux noirs crépus, dont la culotte laissait voir la chemise, et qui, de la main gauche, lui envoie un baiser.

Ce bambin est un chef-d'œuvre, aussi gracieux, aussi naturel, aussi émouvant que le gamin de V Atelier, ou que la fillette des Demoiselles de village. Son attitude est d'un naturel charmant, contrastant avec celle du mendiant qui est un peu théâtrale ; la mère et le chien sont aussi d'excellents morceaux de peinture; et, si l'on ajoute que le paysage est aussi beau par sa perspective verdoyante qu'intéressant par la clarté lumineuse, à laquelle le peintre a enfin abouti, on conclura que cette toile ne mérite certes pas tous les anathèmes qu'on a déversés sur elle.

« Mes tableaux feront grand effet au Salon, je crois », écrivait Courbet, le 9 avril, à son ami, Max Buchon. Son erreur était grande, et on se hâta de lui signifier sa décadence définitive : ainsi Louis Auvray, affirmant que l'action de Courbet sur la peinture est nulle, puisqu'il n'a pas un seul imitateur en dehors de Manet et Monet, que V Aumône est affreusement grise, et le dessin d'une incorrection complète. Pour Paul de Saint-Victor [Liberté, 29 mai), les tableaux de Courbet n'ont même plus la force de faire du scandale : le talent est parti, la trivialité seule est restée ; « c'est la peinture à l'état de dissolution ». About, dans la Revue des Deux Mondes (p. 728) demande aux anciens admirateurs et flatteurs du peintre : « Et maintenant, que reste-t-il de M. Courbet ?» A sa suite, Etienne Palma [Revue de Paris, xi, 422), André Cantalaube [Monde Illustré, p. 392), Fillonneau, et Xavier Aubryet accablent le réalisme et son pantagoniste.

Théophile Gautier [Journal officiel, 11 mai), constate que les réalistes d'autrefois, venus après que Vinci, Raphaël, Corrège eurent donné « en quelque sorte... la lassitude et la satiété du beau », c'est-à-dire Guerchin, Caravage, Rembrandt, Ribera, Vélasquez,

Valentin, s'ils copiaient la nature, au moins ne l'enlaidissaient pas. C'est cependant ce que fait Courbet, qui semble, maintenant, troublé, incertain, dont la popularité diminue, et qui a voulu la recouvrer par le Mendiant ; c'est un coup de pistolet assourdi. Il n'y a pas de dessin dans ce tableau, et la couleur en est blafarde et plâtreuse ; les silhouettes dégingandées, effilochées, bavocheuses de cette toile si prétentieusement mauvaise pourraient faire croire que le peintre a perdu tout talent, si le Chevreuil aux écoutes, tout proche, ne rassurait les inquiets.

Bùrger lui-même reconnaît que Courbet a eu tort de compromettre la « leçon de fraternité », que donne son talent, par le choix qu'il a fait d'un mendiant aussi affreux et repoussant; il eût voulu un mendiant à la Frédérick Lemaître, auquel on donnerait volontiers la main. Mais un tableau ne peut pas compromettre une magnifique carrière, et empêcher que Courbet ne soit le maître « le plus peintre de l'Kcole française » ; l'exemple d'Fugène Delacroix lui prouvera que le temps finit toujours pardonner raison à ceux qui a'ont pas tort Enfin, Castagnary, dans le Siècle, voit dans ce tableau « un bizarre pressentiment de l'avenir,... la conclusion des grands désastres financiers et industriels..., l'horoscope de la France à venir ». Il est curieux de constater que la plupart des critiques n'ont pas rattaché cette œuvre aux toiles « sociales », qui l'ont précédée, et n'y ont pas signalé l'influence évidente des théories proudhoniennes. Far un phénomène assez curieux, elle a été peinte dans la tonalité du Proudhon et sa famille.

Courbet se consola de ces avanies en organisant plusieurs expositions de ses œuvres en province et à l'étranger. La participation à l'Exposition de la Société des Amis des Beaux- Arts de Besançon lui avait été demandée par un de ses anciens camarades, C. Chappuis, dans une lettre du 1 1 février, où il reproche amicalement à Courbet d'avoir abandonné le pays, Ornans, et la vallée de Gérolstein « à laquelle on fait cependant une certaine célébrité. » C'était une allusion à certaine brochure de propagande électorale, Une élection au Grand-Duché de Gérolstein, rédigée par MM. Ordinaire, et qui fit du bruit, même à Paris. Le maître envoya à Besançon, une étude de Femme endormie, et un Chevreuil sous bois. Il envoya d'autre part au Havre, V Aumône du mendiant ; la Fileuse bretonne ; les Enfants du pécheur ; le Cheval à la Mer ; les Chevreuils au lièvre ; la Femme endormie; et la Belle Irlandaise.

Il n'eut pas moins de onze tableaux à l'Exposition de Gand : le Retour de la Conférence ; Mme Proudhon et sa famille; les Chevreuils à la rivière ; la Source de la Loue ; la Voyante; Tête de femme ; Portrait de Vauteur (1852); la Dame aux Bijoux ; deux Tableaux de fleurs; la Femme nue au Chien; la Femme à la mer ; la Mort de Jeannot ; et des dessins, qui permirent à Courbet de faire, en Belgique, une manifestation anticléricale très caractérisée.

Ces dessins, au nombre de dix, furent gravés, et illustrèrent deux brochures qui parurent à Bruxelles, chez A. Lacroix, Verboeckhoven et C", et furent vendues au prix d'un franc chacune, à l'Exposition même. La première est intitulée : les Curés en goguette. Après avoir rendu hommage à beaucoup de prêtres, « dignes de respect pour l'héroïsme avec lequel ils résistent aux pièges tendus sous leurs pas par l'oisiveté et les excitations sensuelles de leur profession », l'auteur déclare qu'il veut seulement « faire connaître... les faits et gestes de quelques joyeux compères, ressemblant plus à des disciples d'Epicure qu'à des serviteurs de celui qui n'avait souvent pas une pierre pour lui servir d'oreiller ».

Une des plus grandes réjouissances du curé de campagne est la Conférence, qui réunit sept à huit prêtres d'un doyenné tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Le curé s'y rend après s'être rasé, et avoir dit sa messe (le Curé sonne la messe); il visite la merveilleuse cuisine de la cure, où il est arrivé, et où besognent les servantes ; puis il entre

dans la salle à manger [Entrée en Conférence), et le festin commence, agrémenté de gauloiseries et de discussions politiques. Cellesci dégénèrent vite en une bataille, où le mobilier du presbytère vole en éclats (Ces Messieurs an dessert). Après vient le Retour de la Conférence, qui se fait souvent sur un âne, ou sur une charrette (Autre mode de retour de la Conférence) Knfin, quand le curé et le vicaire sont revenus à leur demeure, il leur arrive parfois d'avoir besoin des soins de leur gouvernante, qui leur fait du thé, et les couche (le Coucher des Conférenciers). Ces spectacles sont démoralisateurs, conclut le polémiste ; ils n'existeraient pas s'il n'y avait pas de religion d'État. « Le seul remède à apporter à cet ordre de choses, est de proclamer la liberté absolue des cultes, et de laisser aux croyants de toutes les communions le soin de rétribuer leurs ministres. » Telle est la série d'œuvres qu'avait promis d'exécuter Courbet,* après qu'on lui eut refusé au Salon le Retour de la Conférence.

Dans la deuxième brochure : La mort de Jeannot, il est traité des Frais du Culte. En 1814, un chirurgien hongrois, du nom de Walzer, privé de la vue par un coup de feu, était soigné à l'hôpital d'Aubin, par une jeune fille nommée Jeannette, qui le décida à rester avec elle, gagnant sa vie à vendre de la mort aux rats, des allumettes et de l'amadou. On les vit bientôt parcourir les rues avec leur marchandises, lui en longue redingote grise, gilet noir, calotte de velours noir, chapeau badois, surnommé brancard, avec une canne, et un râteau garni de rats crevés ; elle en robe de serge verte, tablier de mérinos noir, capuchon et bonnet cauchois, avec un énorme panier bourré de merceries (Jeannot marchand de mort aux rats). Ainsi arrivèrent ils à gagner sept sous nets par jour, et quoique mariés de la main gauche, ils vécurent heureux, dans une tannière creusée sous terre, pendant trente ans. Mais, un beau jour, Jeannot tomba gravement malade. Vite, le curé d'Aubin accourut, catéchisa le malade, le circonvint, el se fit remettre ses petites économies, mille francs environ, qu'il emporta pour dire des messes à l'intention du moribond (la Mort de Jeannot). Le médecin avait prescrit des remèdes : la Jeannette s'excuse de n'en avoir pas pu acheter, le curé ayant pris tout l'argent. Le docteur se mit dans une violente colère, et enjoignit à la bonne femme d'aller le réclamer. Là-dessus, le curé de répondre qu'il n'a plus cette somme, l'ayant déposée au couvent de la Transformation,

et Jeannette d'y courir. Mais le Directeur la fit mettre brutalement à la porte {Jeannette mise à la porte du Couvent) ; ce que voyant, des cultivateurs résolurent de mettre le siège au monastère {Tentative de démolition du couvent par les paysans). Le maire s'y opposa juste à temps. Jeannot mourut, après avoir été soulagé par la charité publique, et Jeannette le rejoignit, quelques années après, sans avoir recouvré son argent, mais ayant trouvé à l'hôpital un abri pour

ses vieux jours.

B^^HH^H^H|0VK£^bH| Courbet,

cernent de Picot. Le 12 octobre, Castagnary lui écrivit à Ornans pour lui en faire part, et l'engager à protester contre cette nouvelle tendancieuse, qui, est-il besoin de le dire, n'avait aucun fondement.

Cela ne troubla guère du reste la sérénité du maître, qui achevait la Femme à la vague, une magnifique jeune femme adossée à un rocher, à mi-corps dans la mer, les bras levés et croisés au-dessus de sa tête, et pointant ses seins admirables contre les flots (collection Durand- Ruel). C'est le modèle de la Femme au Perroquet et de tantdesplendides nus de Courbet ; l'œuvre supporte, sans faiblir, la comparaison

comme tous ceux, en général, qu'il fit pour l'illustration, sont assez médiocres : lourds, noirs, manquant de perspective, assez inexpressifs, comme si sa technique exigeait la couleur et le couteau. Deux cependant, sont supérieurs, parce qu'ils ont servi à des tableaux : le Retour delà Conférence, (Crédit Industriel, rue de la Victoire, à Paris), et la. Mort de Jeannot (M"'e Eugène Cusenier, à Ornans).

A son retour de Gand, un bruit singulier commençe à courir dans les journaux, entre autres dans la Presse du 9 octobre, : on dit que Courbet se présente à l'Institut, en rempla-

La Femme à la vague.

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