ENFANCE ET JEUNESSE A ORNANS ET A BESANÇON
Le peintre Jean-Désiré-Gustave Courbet est né à Ornans, chef-lieu de canton du département du Doubs, le 10 juin iSkj Sa maison natale existe encore; elle offre un spécimen intéressant de ce que pouvait être une habitation bourgeoise au xvill" siècle, composée de hautes pièces garnies de boiseries, pavées de briques, et coiffée d'un toit à mansardes proéminent. Sous ses fenêtres coule la Loue; de l'autre côté de la rivière, s'étend une place aux tilleuls touffus, avec la maison du cardinal Granvelle, le célèbre ministre de Charles-Quint et de Philippe II, et, par-dessus, dominant la ville, La roche du Mont, qui s'arrondit comme une immense couronne grise.
La plupart des biographes de Courbet disent qu'il fut fils de paysans, et paysan lui-même. La seconde opinion est fausse; la première a besoin d'explication. Son père, Régis Courbet, était un pro-
Courbet dessinant. (Dessin.)
priétaire foncier d'importance. Il possédait, sur le plateau, un domaine, très morcelé d'ailleurs, comme il arrive dans le terroir franc-comtois, qui s'étendait sur les communes de Flagey, Silley et Chantrans. La maison familiale se trouve dans le premier de ces villages ; c'est une énorme bâtisse à un étage avec deux pavillons, ombragée de peupliers et de frênes, et enclose d'un mur. Régis Courbet avait en outre à Ornans une maison et des vignes, et, non loin, dans le vallon de Valbois, le Vigneronnagc, qui lui rapportait, bon an mal an, neuf muids de vendanges, ce qui, ajouté aux septs muids d'Ornans, ne laissait pas de donner un joli total.
Une lettre de Max Buchon à Champfleury le peint d'une façon pittoresque et vivante : « Le père est beaucoup plus idéaliste, parleur sempiternel, très amoureux de la nature, sobre comme un arabe, grand, élevé sur jambes, très beau garçon dans sa jeunesse, d'une affectuosité immense, ne sachant jamais l'heure qu'il est, n'usant jamais ses habits, chercheur d'idées et d'améliorations agronomiques, inventeur d'une herse de sa façon, et, faisant, malgré sa femme et ses filles, de l'agriculture qui ne lui profite guère. » Le souvenir de cette herse perfectionnée, qui détruisait les semailles, et d'une certaine voiture à cinq roues, la cinquième, par derrière, supportant' les paniers de provisions pour la chasse, est resté dans la mémoire des vieillards. Ces inventions et quelques autres de même sorte l'avaient fait surnommer cudot, comtoisisme qui désigne un individu hanté de chimères. Au demeurant, un excellent homme, qui, s'il avait été plus pratique, eût affermé ses terres et vécu en hobereau.
Lout autre était la mère de Courbet, Sylvie Oudot, parente du jurisconsulte Oudot, qui fut professeur à la Faculté de droit de Paris. « C'est une femme tenace, dit Buchon, affirmative, de bon sens, affectueuse, simple et bonne. » Plus tard, un ami de Francis Wey, le comte Albert de Circourt, l'ayant rencontrée dans une diligence, la trouva « d'une mise correcte, douée de modestie, d'un tact exquis, d'un esprit délicat, et bien inquiète des louanges excessives, dont son fils était troublé. » Très brave au travail, occupée sans cesse à réparer les conséquences des fausses manœuvres et des lubies de son mari, ce fut elle qui, en fait, dirigea l'exploitation rurale, trouvant encore le temps de veiller à l'éducation de ses enfants, et se récréant, le soir, à jouer de la flûte.
Gustave fut le premier-né. Ensuite, vinrent trois filles, que l'artiste a représentées bien souvent dans ses tableaux, notamment dans les Demoiselles de village. C'étaient Zélie, de tempérament maladif, qui étudia la guitare; Zoé, sentimentale à l'excès, d'imagination ardente ; Juliette, enfin, active et pieuse, qui se passionna de bonne heure pour le piano. Tel fut, avec le grand-père et la grand'mère Oudot, objets de sa constante affection, le milieu familial où Courbet grandit, milieu bourgeois plus que paysan, pas assez bourgeois pour que le jeune homme fût privé du spectacle de la nature, trop peu paysan pour qu'on ait songé à faire de lui autre chose qu'un adepte des carrières libérales.
Dès l'abord, on peut déterminer tout ce que l'atavisme et l'ambiance déposèrent dans le caractère de Courbet. Le grand-père Jean-Antoine Oudot, révolutionnaire enflammé de 1793, voltairien convaincu, lui apprit par son exemple à professer les idées républicaines et anticléricales ; les lubies de son père expliquent les siennes propres, ainsi que son orgueil, sa vanité, son désir de la gloire ; de sa mère, il tint, malgré les apparences, une délicatesse de sentiments, dont il y a des preuves nombreuses dans sa vie, mais qu'il cachait avec soin et dont seuls ses intimes avaient connaissance. Enfin, la longue ascendance de ses aïeux, vignerons et cultivateurs, le fit terrien, avec tout ce que ce mot exprime de santé physique, d'énergie, de persévérance, d'àpreté dans la possession, et aussi, parfois, de vulgarité de manières, de franchise intransigeante et de rudesse. Il reçut enfin cette flamme de génie si rare, qui lui a permis d'être un des plus grands peintres qui furent jamais.
Une des plus anciennes mentions de Courbet se trouve dans une lettre du cousin Oudot, datée du 2 janvier 1823 : « Vous direz à Gustave qu'il ne se coupe pas les doigts en faisant des lanternes... » Il avait alors trois ans et demi. Le même correspondant lui consacre tout un passage dans une lettre du 7 janvier 1830 : « Il faut embrasser sur les deux joues pour moi votre petit écrivain ; sa petite lettre est une jolie surprise, meilleure qu'un bonbon de jour de l'an ; sa main est ferme; ses mots sont bien formés; moi, son pédant de cousin, je voudrais écrire aussi bien que lui... Voilà tantôt huit ans qu'il sautait sur mes genoux ; je le vois encore comme je l'ai quitté ; et je serais tout étonné, en le retrouvant, de voir sa tête arriver à mon menton. Du reste,
s'il a grandi, ce n'est pas seulement en taille ; il faut qu'il soit aussi bon qu'il était bel enfant... » Mme Oudot renchérit sur ces compliments : « Je te remercie, mon cher Gustave, d'avoir pensé à me faire part de tes progrès ; je te félicite ; tu pourrais déjà être secrétaire de la mairie ; du courage, continue, ne perds pas ton temps ; quand tu seras plus grand, tu n'auras rien à regretter. »
L'année suivante, en 1831, ses parents le mirent au petit sémi- * naire d'Ornans, établissement diocésain, dépendant de l'archevêché de Besançon, et qui prépare toujours des élèves non seulement pour le grand séminaire, mais encore pour les carrières laïques ; il était alors administré par l'abbé Gousset, futur vicaire-général de Besançon, puis cardinal-archevêque de Reims. Courbet y fut fort indiscipliné, ne prenant goût ni au latin, ni au grec, ni aux mathématiques, faisant l'école buissonnière le plus souvent, réputé pour son habileté à la chasse aux papillons, et sa connaissance des promenades environnantes, à telles enseignes qu'on le choisissait pour guide dans les sorties dominicales.
Si Courbet se souciait peu des études classiques, il en allait tout autrement du dessin, et même de la peinture, qui commencèrent bientôt à le passionner. Un jour, son professeur de rhétorique, M. Oudot, avait pris comme sujet de cours cette pensée de M. de Bonald : « Un homme ne peut comprendre et produire d'art que celui qui interprète sa propre nature ; l'art, en tant qu'expression du sentiment de la société, doit par conséquent se transformer aussi souvent que la société même. De même que l'on dit : « le style, c'est l'homme », de même on doit pouvoir dire : « l'art, c'est la société »... L'artiste est l'interprète de sa propre nature ». Ces aphorismes, longuement médités, eurent une grande influence sur l'esprit de Courbet ; ils pourraient être la devise du réalisme.
Dès lors, son professeur de dessin, le « père Beau », n'eût pas d'élève plus attentif ni plus assidu. C'était un vieux brave homme, dont les connaissances artistiques se trouvaient être assez rudimentaires, mais qui avait une méthode d'enseignement très originale pour le temps. En effet, quand le temps était favorable, au lieu de garder ses élèves en chambre, pour copier des modèles sur cartons, il les conviait à aller étudier la nature dans son domaine, parmi les sites d'alentour. Il a même représenté cet atelier en plein air dans une toile,
intitulée : la Source de la Loue, pleine de gaucherie et de naïveté, où il montre ses élèves fort appliqués à dessiner ce paysage, et, au premier rang, Courbet. On y sent que ce genre de peinture lui était moins familier que le portrait, si l'on en juge par la figure de saint Vernier, patron des vignerons, qui orne encore aujourd'hui l'église d'Ornans, et qu'il a représenté sous les traits de son élève favori.
Celui-ci ne tarda pas à en savoir aussi long que son professeur.
Roche a Ornans. (Dessin.)
M"e Juliette Courbet conserve pieusement des albums bourrés de dessins : études de fleurs, profils, têtes, esquisses de paysages, fantaisies, qui témoignent de son ardeur à crayonner. Il s'essaya même au portrait à l'huile : « J'ai encore à Ornans, un portrait épouvantable que fit de moi mon ami Courbet, à quinze ans », écrit à M. d'Ideville, un de ses anciens condisciples, M. Bastide, aumônier de l'armée française, à Rome.
Cette vocation ne fut pas du goût du père de Courbet, qui voulait que son fils fut polytechnicien. Aussi l'envoya-t-il, en octobre 1837, étudier la philosophie au collège royal de Besançon, pensant que l'internat lui changerait les idées. Ce fut le contraire qui advint, et les
nombreuses lettres du fils à ses parents montrent combien il s'accommodait mal de cette existence si nouvelle pour lui.
Le programme du jour lui paraissait trop chargé. Le lever était à cinq heures et demie ; il y avait ensuite étude jusqu'à sept heures et demie, puis récréation ; classe de philosophie, de huit à dix, où il fallait « prendre des notes à mesure que le professeur parle, pour faire des cahiers » ; récréation d'un quart d'heure ; étude jusqu'à onze ; dessin, de onze à midi « professé par M. Flajoulot, assez bon professeur » ; dîner, en un quart d'heure, sans parler; récréation jusqu'à une heure, puis étude ; de deux à quatre, classe de mathématiques auxquelles il ne comprenait rien; pour rattraper ses camarades, il prenait des répétitions, à raison de douze francs par mois...; après venait la récréation jusqu'à cinq heures, l'étude jusqu'à sept heures et demie, et le souper ; enfin, le coucher à huit heures et demie ; deux fois, par semaine, le lundi et le samedi, s'ajoutait un cours de physique.
Si encore la vie matérielle avait été bonne! Mais, le matin, il n'a qu'un morceau de pain ; à midi, c'est un « pochon » de soupe, un plat de pommes de terre frites, ou de choux, ou d'autres légumes « toujours maigres », et une pomme ou une poire, avec « un petit verre de vin, qui n'est pas très fort en couleur, le tout assez mal arrangé, et surmonté le plus souvent d'un goût ou d'une odeur étranges » ; le soir, on lui donne un plat, de la salade et une pomme, et on le presse tant « qu'il n'est pas rare qu'il ait la moitié de son dîner dans sa poche, en sortant. » Les lits sont petits et durs ; il a beau accumuler tous ses habits dessus, il a encore froid ; et il supplie qu'on lui envoie une couverture. Ainsi en va-t-il dans les classes ; c'est pourquoi les élèves se sont cotisés de quarante sous chacun « pour faire acheter du bois, amodier (louer) des fourneaux, et payer le feutier. » Les professeurs ont tous des mines un peu dures ; « ils n'adressent pas un mot à un élève dans toute l'année » ; les élèves « sont bien plus malins qu'à Ornans ; ils sont tous agaceurs, taquins, et ne cherchent qu'à jouer de mauvaises farces » ; enfin, la salle de dessin est mal montée ; « il n'y a pas un modèle passable » ; Courbet s'y « trouve un des plus forts ». Tel est le tableau peu enchanteur qu'il trace du collège, et qu'il termine par ces mots de regret et d'espoir : « Il me tarde de voir Ornans et vous tous ; c'est excusable pour la première fois que je sors de chez nous ! »
Sa résignation n'était qu'apparente, et les lettres, qui suivent, ne tardent pas à le montrer en pleine révolte. Un jour, il se plaint de coliques, occasionnées par « leur dégoûtant mouton froid qu'ils nous donnent tous les soirs » ; il souffre de ne plus fumer, car, chaque fois qu'il l'essaie, il se fait prendre, et, quand il ne fume pas, il a « des étourdissements et des faiblesses », qui l'empêchent « de voir clair » ; il souffre aussi, de ne pouvoir continuer le dessin, « car, ce n'est rien du tout au collège ; on est là une centaine, dans un grand corridor, où l'on ne peut pas tenir un crayon, tant on a froid ; et puis on
et la roche du Mont. (Dessin.)
crie, on cause, on fait un tapage qu'on ne s'y entend pas ; j'aurais voulu pouvoir continuer la peinture; au cas que j'aille quelque part, j'aurais pu copier quelques fragments de tableau ». .Niais, enfin, il fera ce qu'il pourra, cet été.
Bref, dans son impossibilité de supporter plus longtemps ce régime, il supplie ses parents de le mettre externe ; un érudit franc-comtois, Dom Grappin, chez qui il sort, et M"e Belford, sa gouvernante, l'y engagent. Les parents font la sourde oreille ; alors, il se fâche : « Vous%;royez peut-être que ce que je vous ai écrit était pour m'amuser ; pas du tout, car j'ai déjà vendu mon habit de collège 33 francs d'après l'estimation du tailleur qui m'a dit qu'il me coûtait 35... Puisque dans tout et partout, je dois toujours faire exception à la règle géné-
raie, je m'en vais poursuivre ma destinée ». Nouvelle menace, le 4 décembre 1837 : « Si vous ne voulez pas que je sois externe, je m'en irai, car je ne fais rien au collège ; je ne sais pas encore quel état prendre, comme ne m'y étant pas encore attendu ». Le 9, il avoue qu'il quittera ses classes à regret, et s'en repentira plus tard ; mais n'importe : « pour rester encore deux mois au collège, c'est une folie, c'est impossible ». Bientôt après, il prévient que sa malle est prête depuis huit jours, et que ce n'est pas pour rire. Au jour de l'an, on le verra arriver avec ses « effets ». Le 5 janvier 1838, il annonce à ses parents que le proviseur l'approuve de quitter le collège : « Pour moi, je serai chez vous dimanche, qu'on m'écrive ou qu'on ne m'écrive pas... Je voulais partir à toute force l'autre jour, et, comme le proviseur l'a su, il m'a fait dire qu'il valait mieux attendre qu'on m'écrive. Je ne suis plus de cours ; j'ai quitté cela tout à fait. »
Le père reste intraitable, et, désespérant de le convaincre, Courbet cesse, pour un temps, sa correspondance de récriminations. Il dessine, pour se désennuyer, des vues d'Ornans semblables à celles qu'il a envoyées à son grand cousin Oudot, de Paris, et que la femme de celui-ci a placées dans son album, se promettant d'aller voir si la ressemblance est exacte.
Mais cette nouvelle résignation n'est pas de longue durée, et, le 19 mars 1838, il écrit à ses parents une philippique plus violente encore qu'à l'accoutumée; il ne fait plus rien au collège ; ses professeurs ne s'occupent plus de lui, ne lui parlent plus; à la classe de physique, où l'on fait un « bruit infernal », le professeur, pour se venger, inflige aux vingt derniers dix pages de pensum par classe, et, comme Courbet ne compose pas, il a régulièrement vingt pages à copier par semaine ; un maître d'études, du nom de Lacase, lui cherche noise sans cesse, et lui parle de telle façon que « la première fois... cela ne se passerait pas comme cela » ; le proviseur, l'ayant surpris à fumer, lui a dit « qu'il espérait bien que, dans peu de jours, il serait débarrassé de sa fumée » ; bref, la vie n'est plus tenable, et il supplie son père de ne pas l'obliger à déserter.
Cette fois, la menace produit son effet. A la rentrée de Pâques, on installe Courbet dans une petite chambre de la Grand'-Rue, à Besançon, dans une maison où Victor Hugo était né, par hasard, en 1802. Cette année même, le grand poète venait de donner Rny Blas (1838),
et l'on peut imaginer si sa gloire hanta les rêves du jeune étudiant. Heureux de la liberté reconquise, Courbet se mit à travailler les mathématiques avec un professeur de talent, du nom de iMeusy, et à suivre les cours de l'Académie où MM. Perron, pour la philosophie, et Pérennès, pour la littérature, attiraient un nombreux public.
Hélas ! il ne suffit pas d'avoir de la bonne volonté quand le goût ne s'y joint ; l'effroi de l'examen à passer le reprend, malgré les encouragements de ses camarades Adolphe Marlet, Urbain Cuenot, Bastide et Boulet, des ornanais comme lui, qu'il montrait dans une précédente lettre, « émerveillés des cours de l'Académie, cent fois plus à leur portée que ceux du collège ». Bientôt, il écrit à son père qu'« on a fait une augmentation considérable dans les différentes sciences demandées : du grec à livre ouvert, de plus de la géographie et de l'astronomie, choses que nous n'avons pas apprises dans nos classes, chimie, algèbre, latin, tous les auteurs connus; de plus, une composition avant de commencer, et, lorsqu'elle n'est pas bien faite, on est dispensé de se présenter. Tout cela, joint aux matières exorbitantes, que nous avions d'abord, me met dans une cruelle transe ». La vérité est qu'une fois de plus, la passion du dessin l'avait repris tout entier.
Trop d'occasions le ramenaient à ses anciennes amours. Un peintre, nommé Jourdain, habitait sa maison, et, tout inférieur qu'il fût, Courbet s'intéressa vite à ses travaux. En outre, le fils du propriétaire. Arthaud, élève de M. Elajoulot, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts de Besançon, l'entraînait souvent à ses cours, où il était attiré, par surcroît, par un autre élève, Baille; ce dernier devint plus tard un excellent peintre religieux, auteur de fresques pieuses qui décorent encore aujourd'hui la chapelle de l'ancien collège catholique ; il avait fait de Courbet, à ce moment, un portrait qui appartient à M"" Castagnarv.
D'ailleurs, Courbet ne se cache point. « Je me suis lancé dernièrement, écrit-il à ses parents, dans un genre de dessin, qui me réussirait parfaitement, si mes moyens pécuniaires me permettaient d'en faire un peu souvent. C'est la lithographie. Je vous envoie quelques essais dont je suis fort content. Vous en donnerez une à Adolphe Marlet, celle qui est à son nom ; et, ensuite, les autres, qui ne sont pas si belles, vous les donnerez à qui vous voudrez, en disant que c'est en attendant ; que, quand j'en aurai fait tirer d'autres exemplaires, je leur changerai, car je vous envoie tout ce que j'ai. Ce sont seulement les
épreuves, vous en ferez part au père Beau. ... Je vous en enverrai d'autres dans quelques jours. » Et, en même temps que le prix de sa pension, il demande dix francs, que lui coûteront ses lithographies.
Un peu plus tard, il adresse des romances « et deux petits prospectus d'un petit ouvrage de mes amis, pour- lequel j'ai fait des vignettes par complaisance. Tâchez de les produire par Ornans. Si cela ne vous ennuie pas, donnez-en un à M. Oudot frère, au café Pernet. Si vous voulez, ils auront la complaisance de recueillir les noms des souscripteurs, et vous me les enverrez le plus vite possible ».
Parmi les premières lithographies se trouvait le Pont de Nahin, que Courbet devait peindre plus tard avec une habileté que cette œuvre de début ne pouvait certes pas faire deviner. Plusieurs exemplaires décorent encore certains intérieurs à Ornans.
Les autres illustraient les Essais poétiques , par Max B..., vignettes par Gnst. C..., parus à Besançon, en 1839, à V imprimerie et lithographie de Sainte- Agathe. Le poète Max Buchon, de Salins, futur auteur du Matachin , de poésies et de contes franc-comtois, d'un réalisme savoureux, qui eût l'heur de plaire à Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes, lançait ainsi son premier livre, assisté de celui qui devait devenir un de ses plus intimes amis. A vrai dire, ni les poésies, ni les images n'avaient grande valeur; mais ni les unes ni les autres ne méritent l'absolu dédain que des critiques, comme Paul Mantz, leur ont infligé. Ce sont des balbutiements aussi respectables que les symphonies parfaites de plus tard.
Les Essais poétiques ont 150 pages. La première vignette représente le départ du conscrit : tandis que sa fiancée s'agenouille devant une Vierge, encastrée dans un chêne, il s'en va, le cœur gros, se cachant les yeux de la main droite, l'autre portant son sac au bout d'un bâton. Dans la seconde, deux nègres soignent un blanc sur les bords de la mer. La troisième représente deux amoureux, Courbet et une cousine de Buchon, assis tout proches, dans une grande chambre, dont la fenêtre est ornée d'un pot de fleurs. On voit en la quatrième un voyageur, chapeau à la main, sur la rive d'un lac.
Cependant, la peinture sollicitait Courbet : peu à peu, il oublia le chemin de l'Académie pour celui de l'École de dessin. Il y retrouvait toujours avec plus de plaisir l'excellent Flajoulot, moins modeste que le père Beau, mais qui s'intéressa à lui avec autant de bienveil-
lance. C'était un sectateur de David, comme en témoignent deux tableaux religieux qu'il composa pour l'église Saint-François-Xayier, de Besançon. Il se proclamait lui-même : le roi du dessin, et ne tarda pas à surnommer son élève, par compensation : roi de la couleur. Dans son étude sur Mclchior Wyrsch, et dans ses .Mémoires inédits, Francis Wey a crayonné un portrait amusant de ce singulier bonhomme, un peu fou, qui, aux yeux du visiteur ébahi, couvrait une toile de lignes rapides au fusain, les commentait avec un enthousiasme étrange, et voulait y faire voir les vastes compositions qu'il rêvait en son cerveau sans cesse surchauffé.
Du moins fit-il faire à Courbet de solides études de dessin, comme le montrent plusieurs albums appartenant à M"c Juliette Courbet. Le trait est net, précis, fin, expressif ; et c'est avec une grande habileté que le crayon de l'artiste, rehaussé parfois de couleurs fermement appliquées, a analysé les modèles vivants de l'atelier de Flajoulot; les dessins d'yeux, de jambes, de mains, de pieds, de muscles, de nez et d'oreilles, de poitrines et de torses de femmes, gras et moelleux, ne laissent aucune incertitude à cet égard. On y voit aussi des vues de Besançon, des coins d'Ornans, des portraits d'amis comme Cuenot et Marlet.
Courbet avait aussi composé vers ce moment de petits tableaux naïfs, qui sont encore en la possession de M"c Courbet, et qui n'accusent pas, d'ailleurs, la même originalité. Voici dans une tonalité chaude, jaune et rouge, les Moines de la (luise-Dieu, où il a figuré un moine, vêtu de bure, conduisant une jeune religieuse à un escalier; au fond, on voit le monastère, la chapelle, des peupliers. C'est encore une Arcade, dans le même ton, près de laquelle aborde une gondole; une dame qui se poignarde dans un bois, tandis que son amant s'éloigne avec une nouvelle compagne
Ce sont enfin des paysages d'Ornans ou des environs, clairs, gris, avec des ciels bleus, minuscules de format, minutieux de métier, d'une bonne foi, d'une application, d'une puérilité touchantes : la Roche du Mont, surplombant la Loue, les prés de ( halimand. la maison du grand-père Oudot, le chemin du moulin ; l'Entrée d'Ornans : la Vallée de la Loue; les Iles de Montgcsoyc, avec des peupliers, des saules sur un tertre, et l'auteur, contemplant ce spectacle, son fusil sous le bras...
On comprend, à dénombrer toutes ces productions, que les matières du programme de philosophie aient été, peu à peu, abandonnées. Courbet fut-il reçu ou refusé à l'examen qu'il préparait avec tant de détachement? On est porté à croire, en l'absence d'indications épistolaires, qu'il ne s'y présenta même point, esquivant une corvée sans intérêt pour lui. Il rentra prendre ses vacances à Ornans, et amena son père à lui permettre d'aller à Paris sous prétexte d'y faire son droit.
Avant de partir, il se plut, pour en graver à jamais l'image dans sa mémoire, à faire le tour du petit pays, qui lui tenait tant au cœur, et qu'il observa de nouveau avec une tendresse filiale, d'autant plus attentive et émue que l'heure approchait de s'en séparer.
Sauf les industries, qui sont venues, par endroits, enlaidir son magnifique paysage, Ornans n'est pas fort différent de ce qu'il était alors. C'est un gros bourg, tassant ses maisons basses dans un élargissement de la vallée de la Loue. Quand Courbet le contemplait du haut d'une roche environnante, il voyait ses toits violacés s'allonger de chaque côté de la rivière, qui traverse la petite ville de part en part, puis s'en écarter en deux files qui remontent les vallons adjacents et forment ainsi le dessin d'une croix.
Dans cet ensemble, il distinguait les deux taches vertes que font les tilleuls et les platanes des deux places : celle du côté de la ville haute ou place Granvelle, celle de la ville basse, appelée aussi les îles Basses. Sur la rive gauche, son regard s'abaissait sur l'église, vaste monument gothique du xvie siècle, avec son immense clocher, coiffé, à la mode comtoise, d'une sorte de coupole à arêtes vives, que surmonte un lanternon. Non loin est le petit séminaire, dont la chapelle s'ouvre sur la rue, et qui lui rappelait de fâcheux souvenirs. Sur la rive droite, c'est l'hôtel de ville, bâti sur arcades, en calcaire noir et dur, l'hôpital, érigé en 17 19, et qui est l'orgueil du chef-lieu de canton. En bon ornanais il n'avait garde, en outre, de négliger la maison dite de Granvelle, immense hôtel du xvie siècle à plusieurs étages, mais qui a été tellement remanié, qu'il ne reste plus guère de vestiges de son état primitif.
De son observatoire il pouvait suivre le mouvement de lagrand'rue, très longue, où les petits pavés du Rhin pointent leurs têtes, et celui de quelques ruelles transversales, noires et nauséabondes, desservant les maisons aux façades crépies, et aux fenêtres garnies de volets, que
l'on ferme pour épier le voisin. Du temps de Courbet, elles étaient habitées surtout par des vignerons ou de petits artisans et boutiquiers, francs buveurs, gais de propos, d'esprit salé, plus malicieux que méchants, frondeurs contre les autorités, au total, gens assez difficiles à gouverner, vers qui allaient toutes ses sympathies.
Les vignerons avaient la prépondérance, dans la petite ville, groupés en une confrérie sous le vocable de saint Vernier, dont ils célé-