‹ Gustave Courbet, peintreChapitre 4 sur 18 · V.illëc Je la Loue · texte numérisé non relu

V.illëc Je la Loue

braient la fête annuelle, en lui offrant des spécimens des produits de leurs vignobles choisis parmi les plus beaux. Ils avaient la majorité dans les élections, et dirigeaient les affaires communales. Leurs occupations modelaient leur physique, et les rendaient très reconnaissables parmi les autres citadins. Il faut dire que les vignes ornanaises, dont les crus sont connus sous les noms de Puisard et de Gamey, sont à pentes rapides ; souvent les pluies font dévaler la terre jusqu'au bas de la colline ; le vigneron doit alors la reporter dans des hottes sur son dos, construire par endroits de petits murs de soutènement et creuser des tranchées pour l'écoulement normal des eaux ; si l'on joint à cette fatigue le travail propre de la vigne, la

confection et la plantation des échalas, l'émondage, le fumage, les vendanges, on comprendra que les confrères de saint Vernier aient été des hommes souples, agiles, maigres pour la plupart, à la figure cuite par les intempéries, et qui, au logis, en hiver, se consolaient par la bonne chère et la boisson de leurs tribulations coutumières. Tels les observait Courbet à la vigne et chez eux, et tels il les peignit, plus tard.

Chasseurs souvent, ils étaient aussi, presque sans exception, pêcheurs; quand il n'allait pas avec eux dans les bois ou aux vignes, Courbet les accompagnait à la Loue. Il se plaisait surtout à la traversée delà rivière dans la petite ville, à laquelle, par les beaux soirs d'été, sous le ciel d'un bleu profond scintillant de lumières, elle donne l'aspect d'une rustique Venise. Combien d'heures ravies ne passa-t-il pas sur la rive ou dans une barque, tout seul ou durant que ses amis péchaient avec des lignes, des nasses, des filets ou des troubles, à admirer l'eau rapide, chantant à fleur de cailloux, glissant sous les roues de moulins, butant contre les pilotis des galeries de bois, qui descendent jusqu'à elle, et réfléchissant les géraniums, les fuchsias et les capucines, dont sont garnies toutes les fenêtres ? Autant est sombre, triste, maussade même, la grand'rue, autant s'éclaire et rit cette rue liquide de la rivière.

Courbet trouvait la campagne presque à sa porte. Ayant traversé le vieux pont de Nahin, qui arrondit sa double arcade sur un gouffre vert émeraude, il aimait à grimper à la roche Founèche, escarpant sa masse grise sur la route de Salins ; là, parmi l'herbe blonde, qui essaye de vivoter sur un rare terreau, il flânait à dessiner la petite ville tapie à ses pieds, ou à rêvasser, son demi-sommeil bercé par le tic tac des moulins, le zézaiement de la scierie prochaine ou le bruit des chariots, amenant de la montagne les « billes » de sapins.

Il connaissait bien aussi la promenade « Sous les Roches », qui lui a inspiré plus tard quelques-unes de ses plus belles œuvres. Sortant d'Ornans par la porte des îles basses, qui s'appuie contre la maison paternelle, il remontait un instant la grand'route, prenait un chemin vicinal à droite, près d'une prairie où plus tard il construisit son atelier, puis gravissait un sentier très roide, à travers les vignes, passait non loin d'un abreuvoir en pierres de tailles, bruissant d'une eau toujours fraîche et claire, arrivait enfin au-dessus de la roche où s'élevait le château d'Ornans. C'était une ancienne résidence des ducs de Bour-

gogne, remplacée depuis par des habitations de paysans, qui affleurent le roc et surplombent le vide ; il subsiste encore une chapelle gothique du XIIIe siècle, en assez piteux état de conservation. Cette roche offre le type de toutes celles qui bordent la vallée de la Loue : rondes, abruptes, dénudées sur quelque cinquante mètres de hauteur, elles couronnent, au sens littéral du mot, le cône où elles reposent, et qui va s'évasant jusqu'à la rivière, planté de vignes, dont la terre brun clair s'oppose au calcaire gris du rocher qui domine, et, en bas, à l'herbe verdoyante des prés ou vergers, qui s'étendent au-dessous.

L'ascension fatigante cesse au château ; le reste de la promenade est, pour ainsi dire, de plain-pied, jusqu'à la descente, à deux heures de là, par un chemin plus rapide encore que celui de la montée. Courbet prenait un petit sentier, pratiqué sur le rebord extrême des roches, et qui les dessert toutes, arrondissant entre elles, une série

de boucles du plus curieux L'Escarpolette. (Dessin.)

effet, — car il semblequ'elles

sont toutes proches les unes des autres, alors qu'un long trajet circulaire les sépare, — et longeant des vallons, où dégringole, rapide, un ruisselet. Continuant sa marche, accompagné de ronces bleues, d'églantiers, de noyers, de hêtres et de charmes, jetant un coup d'œil sur Ornans toujours près et toujours loin, il trouvait d'abord la roche de Huit Heures, ainsi appelée parce que les vignerons se servaient de son ombre comme d'un méridien, et, à ses pieds, la vallée de Mambouc, qu'il célébra bien souvent depuis en des toiles et en des chansons, puis les petites roches Pautard et de l'Kssar-Sandrin, l'immense roche du Mont, se déroulant comme un diadème au-dessus du bourg, une nouvelle petite

roche, la Garenne, précédant la roche de Dix Heures, et le saut Chevalier ; puis il rentrait au logis, à moins qu'une fantaisie ne le poussât jusqu'au village de Saules, si pittoresque avec son église dominant une vallée profonde, d'où l'on jouit d'une vue splendide sur tout le plateau environnant.

Presque en face, sur le versant opposé, s'étend un autre plateau, qui lui était encore plus familier, puisque là se trouvait et se trouve encore le patrimoine des Courbet. Il s'y rendait d'Ornans par la route qui domine le val de Chauveroche, et arrivait à Chassagne. Tout près s'étendent d'immenses communaux, où la pierre affleure le sol, et qui ne produisent guère que de longues herbes blondes, des bruyères, des genévriers, et quelques chênes souvent rabougris. Courbet aimait à s'y attarder, heureux de contempler un plein ciel au sortir de l'étroite vallée, qui n'en laisse voir qu'une bande, d'admirer l'opposition que fait l'azur ou l'atmosphère grise avec l'étendue jaune qu'ils couvrent presque à l'infini, ou bien, jambes pendantes sur le vide, assis au rebord d'une roche, il contemplait la cascade du ruisseau de Valbois, qui se précipite vers la Loue, parmi la sauvagerie d'une gorge.

Il s'arrachait à ce spectacle grandiose, et, traversant l'aimable petit bois de Flagey, puis les communaux, où il accordait un regard à un magnifique chêne, plusieurs fois séculaire, dont le feuillage sombre abrita souvent ses rêveries et ses amours, il arrivait à la vieille maison familiale, que de vénérables peupliers signalent au loin.

Ce ne sont pas les promenades qui manquent tout autour. Il pouvait flâner dans les villages d'alentour : Silley, Reugney, Bolandoz, Amancey, dont l'altitude varie entre 600 et 800 mètres environ. Mais il était attiré beaucoup plus loin, soit par la chasse ou par la pêche, soit par le désir de retrouver son ami Max Buchon. Sa passion pour la chasse, qu'il garda sa vie entière, et qui eut une influence si particulièrement heureuse sur le développement de son art, s'exerçait à l'aise dans les forêts domaniales du deuxième plateau, qui avoisinent Levier, et qui furent le but fréquent de ses excursions. Leur altitude moyenne est entre 800 et qoo mètres. Les plus importantes sont la forêt du Jura, la forêt de Maubeline, la forêt du Scay, les forêts de la Joux, de la Haute-Joux et de la Basse-Joux, entre les villages de Levier, Labergement-du-Navois, Arc-sous-Montenot, Andelot, Equevillon, Boujailles et Chapelle-d'Huin. Des sapinières magnifiques y

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croissent parmi les rochers et les fougères; elles sont habitées par des cerfs, des biches, et surtout des chevreuils, auxquels de nombreux chasseurs, chaque année, font une guerre sans merci. C'est en ces parages que Courbet documenta, dès sa jeunesse, la plupart de ses toiles cynégétiques.

La chasse finie, il lui arrivait d'aller surprendre Max Buchon à Salins. Il aimait la pittoresque petite ville jurassienne, qui étage ses vieilles maisons le long de la Furieuse, et sur les contreforts du mont Poupet, point culminant de la région. A cette époque, déjà, munis de gaules, d'amorces, et de filets, ils allaient pêcher tous les deux à la source d'un affluent de la Loue, le Lison, après s'être fait conduire en voiture jusqu'à Xans-sous-Sainte-Anne. La rivière sort tranquille d'une paroi de roches, creusée en grotte, puis se précipite en cascades naturelles, pour retrouver son calme dans le Fond-Lison; elle encaisse alors son eau émeraude en une vallée charmante, qui fait contraste avec la rudesse de la source elle-même, et des merveilles groupées auprès : le creux Billard, entonnoir profond de 300 mètres, et large d'une centaine, où s'engloutit le bief de Lourcière, la grotte des Vaux, qui a près de 700 mètres d'altitude, et la grotte Sarrazine, qui se hausse à cent mètres sur le manteau de Saint-Christophe, et où l'on entend sourdre le bief Sarrazin.

Quelle que soit, d'ailleurs, la beauté de ces régions, Courbet leur préféra toujours la vallée de la Loue, qui ne cessa d'être son paysage vraiment familier; or, nulle part, mieux que là, ne se vérifie la justesse d'une boutade de Charles Nodier disant que la Franche-Comté est la « préface » de la Suisse, préface, il est vrai, trop souvent négligée par des lecteurs empressés au livre lui-même.

La Loue est une des plus pittoresques rivières de France, et, le long de son cours de 140 kilomètres, elle détermine une série de paysages, qui ne cessent d'inspirer les peintres et les poètes. File jaillit à 544 mètres d'altitude d'une grotte large et haute, qui s'ouvre en une roche de calcaire, dominant d'une centaine de mètres. Sa nappe, alimentée par les creux de Rénale et de Passegros, et les « emposieux » ou entonnoirs des plateaux de Levier, Chaffois, Goux et Septfontaines, se précipite brusquement en bas d'un barrage naturel haut de dix mètres, entre les bâtiments d'un moulin et d'une scierie; elle écume sur les éboulis de rochers, glace l'atmosphère ambiante en toute

saison, puis dévale en multiples cascades,' accompagnée de saules et de trembles, grondant au fond d'une vallée étroite, extrêmement encaissée ; une double ligne de roches grises la dominent, desquelles se détachent, à droite, la roche de Hautepierre, culminant à 880 mètres, qui donne naissance à la cascade de Syratu, admirable surtout à la fonte des neiges, et, à gauche, au-dessus des combes de

Mouthier- Hautepierre.

Nouaille, les roches du Capucin, et le monolithe en aiguille bien connu sous le nom de Moine de la vallée.

Que de fois Courbet dut réjouir sa vue de ce spectacle émouvant, soit qu'il le contemplât d'en haut, laissant errer ses regards sur la masse des feuillages, qui descendent jusqu'à l'eau turquoise et scintillante de diamants, soit que, de la rive, il admirât l'étroite bande de ciel, que découpe la ligne sinueuse des roches, à peine interrompue, ici et là, par quelques maigres arbustes penchés sur le vide !

Souvent aussi il dut descendre la rivière, par le sentier en casse-cou des pêcheurs, qui remonte les rochers riverains, ou passe à gué sous

leurs murailles, à moins qu'il ne pût le faire en barque en compagnie d'amis, plus intéressés par les allées et venues des truites et des brochets que par la beauté du paysage. Il laissait, à droite, la belle source du Pontet, jaillissant d'une grotte sombre, la caverne voûtée de Baumachée, et le pittoresque village de Mouthier, avec son église dont l'élégant clocher émerge d'une forêt de cerisiers.

A partir de cet endroit, la vallée est moins abrupte et sauvage ; après les gorges de Nouaille, où l'on ne voit que le mince filet de la rivière,

Vieille porte Je ferme. (Dessin.)

contournant, très bas, les avancées rondes de la montagne ou ses retraits en S, barrés, ici et là, par la ligne blanche des cascades, où la solitude absolue, et l'infini silence sont troublés seulement par le vol et le cri des oiseaux, succède une riante contrée, qu'égaient des vignobles, des prairies verdoyantes, de joyeux moulins tic taquant sur l'eau gazouillante, et d'heureux villages aux noms sonores, comme Lods, Vuillafans et Montgesoye, dominés par ces nids d'aigles que sont, sur la rive gauche, Longeville et Châteauvieux, Ilautepierre et Echevanne sur la rive droite.

En aval d'Ornans, la rive gauche seule reste escarpée et abrupte, l'autre remontant assez mollement en prairies et en vignes, à partir

du village de Maizières, que Courbet aimait beaucoup, et où il fit, plus tard, d'assez longs séjours dans la propriété de la famille Ordinaire. Il aimait à conduire sa barque près d'une roche voisine, la roche Oraguay, célèbre dans son œuvre. Elle est grise, garnie de mousses et de lierre; l'eau en corrode la base par son frôlement incessant, et, peu à peu, la roche se creuse en voûte, où miroitent les moirures de la rivière, sous des bouleaux, des aulnes et des saules.

Non loin un autre magnifique paysage l'attirait, que l'on appelle le Miroir de Scey-en-Varais. Qu'on imagine, à droite, un gai village, resté rustique, avec son clocher coiffé du dôme comtois, ses maisons basses aux toits cassés à chaque extrémité, et souvent couverts de « laves », grosses pierres plates tirées des carrières environnantes, qui remplaçent les tuiles ; puis, à gauche, la montagne presque droite, escaladée par des sapins, des hêtres ou foyards, et des frênes, qui viennent rejoindre une crête escarpée; sur cette crête, la tour en ruines du vieux château de Saint-Denis contemple depuis des siècles la pittoresque vallée, rosée par l'aurore, blonde dans la journée, et que le couchant ensanglante et empourpre ; enfin l'eau profonde, presque immobile, tantôt vert de Venise ou vert de chrome, le plus souvent émeraude, et réflétant les merveilles, qui se penchent sur elles, à des distances infinies, en des symphonies de colorations où toutes les nuances, toutes les valeurs, tous les rapports composent un ensemble qui est une fête pour les yeux.

Le vallon de Valbois, entre Cléron et Scey-en-Varais, reçut aussi bien des fois sa visite ; il y venait, surtout en automne, avec ses parents pour faire les vendanges à leur « Vigneronnage ». La petite maison, sous les noyers, qui domine encore la gorge, appartenait autrefois au père de Courbet ; c'est là qu'il s'installait avec sa famille et les vignerons pour une quinzaine aussi gaie que laborieuse. On montre au premier étage une chambrette, décorée de fresques qui représentent des chasseurs sous les sapins, un moulin sur la Loue, et que la légende attribue à la jeunesse de Courbet. Il conserva toujours le plus agréable souvenir de ces séjours à Valbois; il composa même plus tard, une chanson pour commémorer la cascade, qui se précipite du haut des communaux de Chassagne au bas des Roches, et la glissade rapide du ruisseau dans le vallon en pente roide, parmi le fouillis des roches éboulées et des arbres, jusqu'au martinet construit au confluent et où

habita longtemps un de ses amis, maréchal ferrant. Un jour, celui-ci lui demanda une enseigne pour sa forge. Courbet peignit alors, sur le chambranle de sa porte les instruments professionnels, et au-dessus, en caractères de feu, cette devise magnifique : Au maréchal de France. Cette précieuse enseigne est conservée, aujourd'hui, au château de Scey.

Un modeste ruisseau, qui afflue dans la Loue sur la rive droite, à deux kilomètres d'Ornans environ, le sollicitait plus souvent encore. La Brème a quatorze kilomètres de longueur. Elle prend sa source non loin d'Ktalans, à une altitude de 600 mètres environ, reçoit un petit affluent de Charbonnières, puis, au village de Bonnevaux, fait tourner deux moulins, au bas du bois de la Brème. Du temps de l'artiste, une église et un cimetière, aujourd'hui ruinés, groupaient autour d'eux quelques maisons, en un site étroit, intime, verdoyant et gai, devenu depuis un désert assez mélancolique.

La Brème traverse ensuite une prairie, glougloutant sous des saules et des « vernes » ou aulnes, se recourbe, et, avec le ruisseau de Plaisir-Fontaine, cerne un contrefort de la montagne, en forme d'éperon. Ce ruisseau, très court, sort de grottes immenses, où l'eau, chargée de calcaires, et suintant sans cesse des parois rocheuses, construit des colonnes de l'effet le plus pittoresque, puis court à une cascade, parmi les longues mousses d'un vert avivé, se précipite sur les roues de deux moulins étages à une faible distance l'un de l'autre, et se fraye sa route en un vallon couvert de pas-d'âne et de nénuphars.

Grossie de cet appoint rapide, mais qui n'est guère volumineux qu'en temps de pluie et de dégel, la Brème se hâte vers une gorge très profonde, formée de deux murailles de roches presque à pic, dans les crevasses desquelles des arbres, sapins, hêtres, bouleaux, essaient de vivre, et qui s'évase à peu près en son milieu : c'est le Pnit* noir, devenu si célèbre grâce à Courbet, et où la nature atteint le grandiose. Bien souvent le peintre s'y rendit dès cette époque, se délectant à voir, au-dessus de lui, parmi la voûte des frondaisons, quelques coins de ciel bleu, autour de lui, les roches, rongées par l'eau, blanchies ou rosées par les rayons lumineux, et, dans le lit du ruisseau, séparé en deux par une ligne de sable et de terres, où croissent des aulnes, des saules, voire même des peupliers, l'eau claire et bruissante scintiller sur des cailloux, écumer aux obstacles, et, parfois, comme

fatiguée, stagner dans des trous de roche en gouffres émeraude, où les truites aiment à chercher une retraite.

Au sortir de ce ravin, le vallon redevient riant et large, entre le bois de Norpeut et la forêt du Fay; parfois pourtant, par les grandes pluies qui s'engouffrent à quelques lieues de là dans les creux de Verrières du Gros-Bois, dans les puits de la Chenaux, sous les planches du mont de Mamirolle, ou même aux marais de Saône, le puits de la Brème, évacue des flots jaunes, qui jaillissent sur ses bords, se précipitent en cascades, puis inondent les prairies voisines, avant de pénétrer en masses boueuses dans la Loue.

Tels sont les spectacles, tour à tour charmants ou rudes, que la nature environnante offrit aux observations du jeune homme, et qu'il emporta, dessinés et colorés dans son cœur, inconscient encore, sans doute, de l'importance capitale, qu'ils devaient avoir dans l'avenir de sa vie artistique.

ARRIVÉE A PARIS. — L'ATELIER DU 89 DE LA RI E DE LA HARPE. — VISITES AU LOUVRE. — LES RAPPORTS DE COURBET AVEC STEUBEN ET AUGUSTE HESSE. — PREMIÈRES ŒUVRES : COMPOSITIONS ALLÉGORIQUES, PAYSAGES ET PORTRAITS (1840-1844).

Quelque vive que dut être la satisfaction de Courbet, à son arrivée à Paris, on peut imaginer sans peine qu'il ne tarda pas à avoir la nostalgie du pays. Il essaya de se désennuyer en rendant visite à des compatriotes, parents ou amis, qui le consolèrent de leur mieux. C'étaient MM. Panier, marchands de couleurs, 75, rue Vieille-du- Temple, qui devinrent ses banquiers, ainsi qu'en fait foi une lettre du 20 août 1842 adressée par eux à son père : « Nous nous ferons constamment un plaisir de remettre à Monsieur votre fils les sommes dont il pourra avoir besoin ; mais nous nous en couvrirons constamment sur vous à un mois ou un mois et demi de date, parce qu'il ne nous convient pas de laisser nos fonds improductifs, puisque nous en avons tous les jours l'emploi pour nos achats, qui se font tous au comptant. » C'étaient encore M. Vertel, M. Blavet, M. Jovinet « avec qui, écrit-il à ses parents, j'ai fait un

pacte, qui consiste à nous soutenir mutuellement, et à dire ce que nous pensons ».

Ses rapports avec son cousin, M. Oudot, le professeur à l'École de droit, ne tardèrent pas à être assez tendus ; celui-ci était sans doute mécontent que le jeune homme ait renoncé dès l'abord à la carrière juridique pour la peinture. Dans une lettre, Courbet dit qu'il ne va le voir que le « strict nécessaire », et il accuse M. Oudot « de le traiter au-dessous de toutes les manières » ; aussi ne s'en occupe-t-il pas, et est-il heureux que son cousin ait chargé un autre peintre de faire son portrait. Le jeune artiste ne montre-t-il pas ici le bout de l'oreille, et n'y eut-il pas dans cette mésintelligence un peu d'amour-propre blessé ? Une lettre de M. Oudot au père de Courbet, et datée du 18 décembre 1842, est aussi très curieuse : « Nous avons causé... avec votre grand et solide garçon, qui nous a rapporté de l'air d'Ornans plein sa poitrine. Qu'il perce donc ! qu'il devienne un artiste, la gloire de sa ville natale ! Prend-il pour les progrès le meilleur moyen ? a-t-il raison de vouloir arriver par son seul talent, et sans leçons d'un maître? J'en doute un peu ; mais, enfin, c'est courageux de sa part. »

La vie de Courbet était simple et modeste. Une de ses premières chambres, à l'hôtel, lui coûtait vingt francs par mois ; « il ne faut monter que 104 marches pour y arriver » ; la fenêtre est horizontale ; aussi, quand il neige, le « voile » de flocons met son atelier dans « un clair-obscur charmant », mais il ne peut y travailler ; alors il grimpe sur le toit avec des baquets d'eau pour fondre la neige. Il paraît avoir logé assez longtemps dans un hôtel, situé au numéro 28 de la rue de Bucy ; un précédent locataire y avait laissé une bouteille d'encre bleue, et toutes ses lettres de cette époque furent écrites à l'encre bleue. Mais le logis manquait de confortable, et Courbet réclame instamment dans une lettre qu'on lui envoie d'Ornans des draps, une couverture, une paillasse et un matelas.

Bientôt, il annonce à ses parents, dans une lettre du 24 décembre 1842, qu'il a enfin découvert un atelier, 89, rue de la Harpe. « C'était l'ancienne chapelle du collège de Narbonne, qui a été arrangée en atelier pour M. Gati de Gramont, peintre connu, et qui sert, actuellement, de salle de musique à M. Habeneck, maître d'orchestre à l'Opéra. » Il en prendra possession le 8 janvier. Le prix de location est 280 francs par an, ou 22 francs par mois; c'est une belle salle

voûtée et parquetée, qui sera chaude en hiver, et où l'on peut facilement se promener de long en large; il y sera « supérieurement logé pour travailler, car c'est une grande maison superbe, très tranquille » ; l'atelier est au premier, sur la cour, et a deux fenêtres, l'une donnant sur celle-ci, et l'autre dans le toit. Le mobilier se composera d'un lit, d'une commode, d'une table, d'une table de nuit, et de quelques chaises ; il estime que le tout lui coûtera une quarantaine de francs.

Portrait de Courbet et croquis. (Dessin.)

Celui que la légende devait représenter plus tard comme un goinfre, avait alors un ordinaire en rapport avec la modestie de son logis. Le matin, il mange du pain dans sa chambre, et ne fait qu'un repas à cinq heures, dans une pension, et semble s'excuser de ce qu'il lui coûte trois sous de plus que dans celle où il débuta. Malgré cette maigre chère, « en somme », il « se trouve passablement bien ».

D'ailleurs, que lui importe, pourvu qu'il puisse travailler ! Ce mot de travail revient sans cesse dans ses lettres, qui sont des plus émouvantes en ce qu'elles montrent sa bonne volonté, sa ténacité, son désir énergique d'arriver. Aussi regimbe-t-il, quand son père, bien maladroi-

tement, croit bon de le stimuler. « J'aime toujours à recevoir de tes lettres, même avec le petit sermon d'obligation, que je connais par cœur depuis que j'ai l'usage de raison, car je crois que tu le faisais déjà avant. Tu vois que je ne fais pas comme la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'écoute rien de ce qu'on peut lui dire ; à moins que tu me prennes pour un fou, je ne vois pas, dorénavant, à quoi cela peut me servir; car, sois bien persuadé que je pense sérieusement, cent fois plus que toi-même, à tout cela. D'ailleurs, ça sert plus à décourager qu'à encourager; car, c'est absolument le coup d'aiguillon à la bête qui tire déjà trop. Enfin, tu es le contraire de ceux qui m'entourent, qui tâchent de me détourner de mon travail de temps en temps, de crainte que je nuise à ma santé... »

Une autre fois : « J'ai reçu votre lettre où l'on me fait toujours des reproches, comme d'habitude. Je ne sais pas comme on peut toujours dire, quand on n'a pas de faits pour s'appuyer. Les uns s'extasient sur ma manière de vivre, économique, si étonnante; les autres doutent toujours. Enfin, si on ne connaissait pas cette vieille habitude, ce serait décourageant. »

Plus tard encore, le 21 février 1844, le ton d'une lettre le montre furieux qu'on ne croie pas à sa parole ; il travaille dès la première heure du matin jusqu'à cinq heures du soir, moment où il dîne; son père parle de sa négligence à son aise ; ses amis, au contraire, estiment qu'il se ruinera la santé ; « si vous pensez que je veux vous en faire accroire, j'en suis bien fâché; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'en puis faire davantage ; et, avec cela, mon père a toujours l'adresse de m'écrire des lettres qui, loin d'être encourageantes, sont fort décourageantes, et arrivent toujours comme mars en carême, car, c'était justement lorsque j'étais le plus pressé. Je lui sais bon gré de ses remontrances ; mais, cependant, il ne faut pas toujours dire la même chose. Je crois que je pense plus à mon avenir que qui que ce soit, et je le prouve. Ensuite, je vis avec une économie qui pourrait bientôt passer pour ridicule II aurait fallu à mon père quelqu'un qui dépense comme les jeunes gens dépensent ordinairement à Paris. »

Dès ces premières années, on peut saisir les indices d'un désaccord constant entre le père et le fils : celui-là pénétré de son importance, entêté dans l'idée que son enfant vagabonde en dehors de la vraie voie, qu'il s'amuse et gaspille les maigres sommes qu'il lui adresse; celui-ci,

confiant en sa force, désespéré de ne point trouver pareille confiance dans sa famille, et, par orgueil, trimant plus que de raison pour l'obliger à changer de sentiment à son égard. Courbet eut fort à faire pour arriver à la convaincre de sa valeur ; de là, dans ses lettres, une certaine exagération dans l'annonce de ses progrès et de ses succès, laquelle, de volontaire et de consciente qu'elle fut à l'origine, devint naturelle, ses tendances innées à l'orgueil aidant, ainsi que les compliments, souvent intéressés, que lui valurent bientôt ses œuvres. Le cas est fréquent chez les artistes; ce qui l'est un peu moins, c'est l'étalage de leur vanité. Courbet n'eut jamais l'art de dissimuler la sienne.

Les témoignages abondent pour nous prouver qu'il fit alors de longues et fructueuses visites aux salles du Louvre. Francis Wey rapporte dans ses Mémoires inédits que ce fut l'excellent peintre François Bon vin, au consciencieux talent duquel on ne rend point encore toute justice, qui fut le cicérone de son jeune camarade.

Courbet alla d'instinct vers les maîtres qui représentaient le mieux les idées, encore confuses, qui se formaient en lui. Il fit bon marché de l'école italienne. Plus tard, Théophile Silvestre, transcrivant une conversation qu'il venait d'avoir avec le maître, affirme que celui-ci y traita Titien et Léonard de Vinci de « filous »; quant à Raphaël il aurait fait « quelques portraits intéressants », mais OÙ il n'y a « aucune pensée », et c'est pour cela sans doute, ajoutait Courbet, (pie « nos prétendus idéalistes l'adorent ». Il est très vraisemblable que ces propos aient été tenus. Mais, il importe de ne point prêter trop d'importance à ces boutades, sentant d'une lieue le rapin désireux d'étonner les critiques, qui furent toujours les bêtes noires du peintre, et les bourgeois pour lesquels il affectait un mépris profond, comme la plupart des artistes de son temps. Or Courbet resta ce rapin toute sa vie.

Dans sa réprobation pour l'école italienne, il épargna les Vénitiens, Véronèse, entre autres, « homme fort et d'aplomb », Domenico Feti et Canaletto. Étudia- t-il la technique des Bolonais : les Carraches, le Caravage, le Guide, le Guerchin, Dominiquin, l'Albane? Tout porte à croire qu'on a exagéré leur influence sur lui. Il admira surtout, et pratiqua, les grands réalistes, Ribera, Zurbaran, Velasquez, Van Ostade, llolbein, et, au premier rang, Rembrandt, qui « charme les intelligences, mais étourdit et massacre les imbéciles ».

De cette époque et de ces préoccupations datent : une Tête de jeune fille, pastiche florentin; un Paysage Imaginaire, imité des Flamands; un Portrait de V Auteur, pastiche des Vénitiens; et des copies d'après Rembrandt, Franz Hais, Van Dyck, et Velasquez.

Il y faut joindre d'autres copies d'après des œuvre contemporaines étudiées ailleurs, comme, par exemple, le Prisonnier d'après Schnetz, la Saint-Barthélemy de Robert Fleury, le Dante et Virgile, de Delacroix ; une copie d'une Tête de cheval, d'après Géricault, offre une valeur documentaire et nous y reviendrons.

En dehors de ses visites au Louvre, Courbet travaillait beaucoup à son atelier à peindre des études ou des portraits. « J'ai reçu, l'autre jour, écrit-il, de l'argent de chez****. Ces gens-là sont légèrement honnêtes. Ils sont venus me remarchander le portrait, malgré que nous étions positivement convenus du prix; ils m'en offraient cent francs, à quoi j'ai répondu que j'aimais mieux leur en faire cadeau. Ça les a, je pense, froissés un peu. Enfin, ils m'ont dit comme des gens qui ne pouvaient pas payer, si je serais content de 150; moi qui ne voulais pas me battre avec eux pour cela, je leur ai répondu assez froidement que j'étais très content; ils m'ont donné en deux fois cent cinquante francs en tout. Ce n'est pas la peine d'aller à l'enterrement de leur père en voiture, ni de faire les esbrouffes qu'ils font, pour agir ainsi. »

Une lettre du 21 février 1844 le montre de plus en plus aftairé : « Je viens de faire un tableau, qui est assez grand et qui m'a donné tellement d'ouvrage que, depuis un mois, c'est à perdre la tête. Et encore je ne l'ai pas fait comme j'aurais pu le faire, car j'étais si pressé que je ne savais auquel entendre, et étais incapable de penser à autre chose. Si vous croyez que je m'amuse, vous avez tort; depuis plus d'un mois, je n'ai réellement pas un quart d'heure à moi. Voici comment : j'ai des modèles qui me coûtent très cher, d'après lesquels je travaille depuis qu'on voit clair le matin jusqu'à cinq heures du soir, heure de mon dîner. Le soir, il faut que je me procure ce qui m'est nécessaire pour mon travail, que je coure après des modèles d'un bout de Paris à l'autre; ensuite, que j'aille voir les personnes qui peuvent m'être utiles, que j'aille en soirées indispensables pour ne pas passer pour un ours, etc., etc. »

Ailleurs, il dit qu'il va souvent aussi à l'atelier de Suisse, où il

dessinait sans maître, d'après le modèle vivant, et où il fit quantité d'études, qu'il utilisa plus tard dans ses tableaux de nu. Ce Suisse qui, d'après Courbet, « est devenu un grand connaisseur en peinture par la seule habitude de voir travailler les artistes », il l'a peint, en 1861, en buste, et ce portrait sur fond noir.de profil, les cheveux blancs, en brosse, rejetés en arrière, est un des meilleurs qui soient sortis de son pinceau.

On a dit Courbet élève de l'académique baron de Steuben, et de Auguste Hesse. En réalité, il n'alla que trois ou quatre fois dans l'atelier du premier, et ce fut pour se moquer de ce qu'on y faisait. Quant au second, Courbet lui-même, par lettre du 18 mai 1853, insérée dans la Presse du 20 mai, a refusé d'admettre cette filiation. Il s'insurge contre la mention, qui figure au livret du salon ; c'est une erreur provenant sans doute de ce fait que « les débutants croyaient nécessaire, pour être admis aux expositions, de s'y présenter sous le patronage officiel d'un nom connu dans les arts. Cette simple formalité fut même, quelquefois, tournée en plaisanterie, notamment par M. Français, qui s'inscrivait l'élève de .M. Bougival, un village charmant des bords de la Seine; M. Baron se portait l'élève de M.. Titeux, et M. (iigoux, ce qui est mieux encore, se disait, comme je prétends l'être moi-même, l'élève de la nature. » Pour lui, il avait demandé à M. liesse de bien vouloir le couvrir de son nom; sa requête fut accueillie très galamment; mais, au fond, il n'avait eu que lui-même pour maître, et le travail le plus constant de sa vie a été consacré à conserver son indépendance.

La lettre du 21 février 1844 vient à l'appui de ses dires, et précise la situation : « ... Les personnes qui m'entourent, et qui sont à portée de concevoir ce que je fais, tel que M. liesse, par exemple qui est le maître de Marlet, chez qui je vais souvent pour lui montrer ce (pue je fais, et qui est venu chez moi, car il me porte beaucoup d'intérêt..., et beaucoup d'autres personnes s'accordent à me prédire que si je continue ce travail-là, je me ruinerai la santé... » Ht plus loin : « Je viens d'envoyer mon tableau à l'exposition ; je n'avais que jusqu'au 20 de ce mois. M. liesse m'en a dit le plus grand bien, et m'a prédit les choses les plus flatteuses ; il m'a tellement fait de compliments sur ce que je faisais, et sur les ouvrages qui étaient dans mon atelier, que je ne savais que lui répondre ; il a voulu aussi que j'envoie un portrait..., que

j'avais fait il y a deux ans. Si je ne suis pas reçu, j'ai du malheur... » Il est donc erroné de dire que Courbet fut l'élève de Hesse ; mais il convient de reconnaître qu'il trouva en celui-ci un aîné bienveillant et de bon conseil, à un moment de la vie où cette seule aide morale peut avoir une grande importance.

Sa production pendant ces quatre premières années de Paris, est

variée et contradictoire, reflétant ainsi le conflit d'idées, qui s'agitaient dans son esprit en sens divers, et durant lequel s'élaborait peu à peu, inconsciemment, son esthétique particulière.

Dans le genre « classique », voici les Ruines le long d'un lac (1839), un Moine dans un cloître (1840), assez pauvres compositions; Y Homme délivré de l'amour par la mort, composition allégorique, montrant la mort qui emporte une femme que Courbet lui-même, d'autre part, cherche à retenir, « folie amoureuse »

Juliette Courbet. dont l'auteur plaisantait,

et qu'il effaça par la suite ; une Odalisque, bien affectée, qu'il peignit après avoir lu la poésie bien connue de Victor Hugo :

Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays, Et cette mer plaintive, Et ces champs de maïs, Et les astres sans nombre, Si le long du mur sombre, N'étincelait dans l'ombre Le sabre des spahis.

une Lélia, inspirée par la romance de George Sand; Loth et ses filles, toile assez risquée, où l'une des filles entr'ouvre sa robe, tandis que l'autre, couchée à l'entrée d'une grotte, verse du vin dans la coupe de son père ; la Nuit du Walpurgis, satire du Faust de Goethe, et où l'on voit un alchimiste poursuivant une jeune femme, qui personnifie la nature (1841).

C'étaient aussi des paysages, qui dénotent déjà des qualités d'observation et de coloris : un Paysage de la Roche Founèchc, avec la route de Salins, au-dessous, et Ornans, tassé le long de la Loue ; des Vues de la Forêt de Fontainebleau, exécutées après un court séjour qu'il y avait fait (1841); un Paysage de bois d'hiver («842); Y Affût, « paysage d'atelier », comme il appelle luimême cette toile, pour tourner en dérision cette pratique illogique (1843).

Mais c'est dans le portrait qu'il annonce plus

, . 1 , , " Zoé Courbet

clairement le grand artiste

de l'avenir. Il a fait les

portraits de ses sœurs; Zoé est de profil à gauche, sa tète sentimentale appuyée sur la main droite ; ses cheveux noirs sont enroulés autour de ses oreilles; son corsage bleu est bordé d'un col blanc. Juliette est accoudée à un mur, devant un fond où l'on reconnaît la roche de Hautepierre ; elle a des cheveux blonds, une robe brune, et tient un mouchoir; un ânon, assez mal dessiné, paît non loin de là. Ces deux portraits (1842) font partie de la collection de M"c Juliette Courbet, avec un autre fort beau portrait d'elle, peint en 1844; elle est de trois

quarts à droite, assise dans un fauteuil canné, sous une draperie, près d'un pot de géranium, vêtue d'une robe rayée bleue et jaune.

Dès cette époque, il se prend aussi comme modèle. On l'a beaucoup chicané à ce sujet, et Théophile Silvestre, dans le Catalogue de la Galerie Bruyas, est allé jusqu'à dire que l'âme de Narcisse revivait en Courbet.

Il est sûr qu'il se regardait avec complaisance ; mais n'a-t-il pas été conduit naturellement à faire son portrait pour éviter les frais d'un modèle payé, et parce qu'on ne lui commandait point encore de portraits rétribués ?

Il faut convenir aussi que sa figure était des plus intéressantes à étudier, en ces premières années de Paris. Selon Burty, « il était mince, grand, souple, portant de longs cheveux noirs et aussi une barbe noire et soyeuse. On ne le rencontrait qu'escorté d'amis, comme on raconte que sortaient de leurs ateliers les maîtres italiens. Ses longs yeux langoureux, son nez droit, son front bas et d'un relief superbe, ses lèvres saillantes — moqueuses aux commissures, comme les yeux l'étaient aux angles — ses joues lisses et bombées lui donnaient la plus étroite ressemblance avec ces profils de rois assyriens qui terminent des corps de bœufs. Son accent traînard et mélodieux... ajoutait un charme paysannesque à sa parole ou très caressante ou très fine... » Ses mains étaient magnifiques, potelées et blanches, d'un dessin plein d'élégance.

Un de ses premiers portraits fut le Désespoir ', peint en 1 84 1 , et où il se montra sous les traits d'un jeune homme se tenant la tête entre les mains, et plongé dans des pensées amères. En 1842, ce fut son Portrait avec le chien noir, auquel il dût l'honneur d'être reçu au salon de 1844, date importante qui, sans clore ses débuts encore, marque cependant la fin de sa première étape vers la gloire.

PREMIER SALON (1844) : « COURBET AU CHIEN NOIR » — SALON DE 1845 : « LE GUITTARRER 0 »; « LES AMANTS DANS LA CAMPA- GNE » ; « LE HAMAC »; « L'HOMME BLESSÉ ». — SALON DE 1846 : « PORTRAIT DE M*" ». — ÉCHEC AU SALON DE 1 847 : « L'HOMME A LA PIPE ». — VOYAGE EN HOLLANDE — SALON DE 1848 : « NUIT CLASSIQUE DU WAJLPURGIS » ; « LE VIOLONCELLISTE ». — LA RÉVOLUTION.

Jeune fille travaillant. (Dessin.) tableaux de l'Exposition », et ajoute que s'il avait été plus grand, il aurait obtenu une médaille ; « c'eût été un début magnifique » ; chacun lui en fait compliment. Il ne s'illusionne pas, d'ailleurs, sur la portée positive de ce succès ; cette année, il ne gagnera guère d'argent, car il se livre

<( Je suis enfin reçu à l'Kxposition, écrit Courbet à ses parents 'mars 1844); ce (iui me fait le plus grand plaisir Ce n'est pas le tableau que j'aurais le plus désiré qu'il fût reçu ; mais, c'est égal ; c'est tout ce que je demande, car le tableau, qu'ils m'ont refusé, n'était pas fini. Je n'ai pas eu le temps, car j'étais parti trop tard... Ils m'ont fait l'honneur de me donner une fort belle place à l'Exposition; ce qui me dédommage .. » Dans une lettre à son grand-père, il annonce que son tableau est exposé au salon d'honneur, « place réservée aux meilleurs

« à un travail plus sérieux; il n'y a rien qui nuise, comme de se livrer à gagner de l'argent trop tôt. »

A vrai dire, ce portrait n'était pas une de ses dernières productions. Courbet s'y est représenté assis au pied d'un rocher, à l'entrée de la grotte de Plaisir-Fontaine ; il est coiffé d'un vaste chapeau, qui déborde sur son épaisse chevelure noire, et vêtu d'un pantalon gris à raies vertes avec une veste de rapin sombre doublée de rose ; près de lui on voit sa canne et son album ; derrière, se découpe sur un magnifique paysage clair un épagneul noir, dont il parle dans une lettre à ses parents, datée de mai 1842 : « J'ai maintenant un superbe petit chien anglais, un épagneul pur sang, qui m'a été donné par un de mes amis ; il fait l'admiration de chacun, et il est beaucoup plus fêté que moi chez mon cousin. » On a pu admirer à la Centennale, en 1900, les qualités de précision, de fermeté, d'habileté dans la touche de ce tableau qui avait été prêté par M"e Courbet, toutes qualités qui sont si peu habituelles dans les toiles des débutants.

Le travail reprit de plus belle. Courbet annonce bientôt qu'il vient de faire le portrait d'un baron belge, major de cavalerie, et de son père, et qu'il doit aller dans une maison, faire celui d'un « Monsieur » de Dieppe. Il ajoute qu'il a éprouvé grand plaisir à apprendre combien son grand-père, sa grand'mère et ses parents avaient été enchantés de son succès ; continuer à leur donner satisfaction est son « désir le plus vif ».

Son petit trantran est toujours le même. A son retour, en décembre 1844, comme l'hiver est très rigoureux, il « congédie » un « petit mauvais poêle en tôle » qu'il avait, et le remplace par un vieux, en faïence, qui lui a coûté dix francs, et dont il se déclare satisfait. Il s'applaudit aussi d'une nouvelle combinaison de déjeuner : un laitier de la banlieue lui apporte, tous les matins, un « chauveau » de lait pour quatre sous, lequel, à sa grande surprise, se trouve supérieur à celui d'Ornans ; son portier, qui est bossu, lui monte trois sous de café, fabriqué par sa femme, bossue elle aussi, « ce qui forme un couple incroyable » ; Courbet place le tout dans un « casson » de fer-blanc, et fait chauffer sur son poêle, pendant qu'il travaille ; seulement, « il ne le retire pas toujours assez tôt, et il répand assez souvent. » Comme ses parents lui apprennent qu'on le « marie », à Ornans, avec M"e C***, il trouve que c'est une mauvaise charge, qu'il songe autant à se marier

qu'à s'aller pendre. Dans la suite, il dira qu'en art « tout homme marié est un réactionnaire »; mais il n'en est point encore à ces aphorismes, dont il écrasera le bourgeois dans l'avenir.

En attendant, il produit un effort considérable. Il écrit, en février 1845, qu'il ne s'est pas arrêté une heure, les dimanches comme les

Courbet au chien noir.

fêtes; aussi est-il très fatigué de corps et d'esprit, et incapable de continuer pour le moment. Il vient d'envoyer cinq tableaux à l'Exposition. « Le premier est un rêve de jeune fille, le second est un guittarrero, le troisième, des joueurs de dames, le quatrième, un portrait d'homme, grandeur nature, et le cinquième, le portrait de Juliette, que j'ai intitulé, pour rire, la baronne de M"*. Les bordures me coûtent bien de l'argent; mais on ne peut pas faire différemment...

J'attends maintenant le résultat. Je n'espère pas qu'ils soient tous reçus ; si on m'en reçoit deux, je serai très content ; enfin, je leur ai envoyé de quoi choisir; je saurai le résultat le 15 mars, et je vous l'écrirai aussitôt. »

Une lettre, arrivée à Ornans le 22 mars 1845, apprend qu'il n'a eu qu'un tableau admis : le Guittarrero, qui a trouvé des amateurs au Salon, un banquier et un marchand de tableaux. M. Hesse lui a conseillé de le vendre 500 francs ; Courbet estime que ce prix est un peu élevé pour « un petit tableau » fait en une quinzaine de jours ; tel fut aussi l'avis du banquier. Quant aux marchands, il s'en défie, car ils ne payent pas toujours. Malheureusement l'affaire ne s'arrangea pas. Le Guittarrero représente Courbet lui-même assis au pied d'un arbre, de profil à droite, sur un fond d'arbres et de rochers, et tenant une guitare. Il a de longs cheveux châtain clair, une pèlerine sombre, et des hauts de chausses écarlates. Ce portrait, malgré sa réelle valeur, est inférieur à celui du précédent Salon : il est moins réaliste; c'est un compromis évident entre ce qui se fait autour de Courbet, et ce que celui-ci sent encore confusément, et réalisera bientôt sans alternatives ni défaillances. L'artiste se consola de ce demi-succès avec une modestie réelle : « Je n'ai pas le droit d'être mécontent, car on en a refusé à une foule d'hommes célèbres, qui certainement avaient plus de droits que moi. » Et il se replongea dans le travail.

Quelques toiles de cette époque (1 844-1 845) méritent de retenir l'attention à autant de titres que le Guittarrero. Ainsi les Amants dans la campagne, sentiments du jeune âge (musée de Lyon), dont il existe plusieurs répétitions, notamment chez M"e Courbet, lesquelles, suivant l'habitude de Courbet, sont des préparations avant la toile définitive. C'est un tableau plein de poésie. L'artiste s'est figuré en buste, de profil à gauche, ses longs cheveux au vent ; contre lui s'appuie une fort jolie fille, au délicat et poétique profil incliné sur l'épaule droite, et dont la blancheur est mise en valeur par la chevelure blonde qui ondule sur les tempes et les oreilles ; leurs mains sont enlacées, et ils regardent avec attendrissement le soir qui tombe dans la feuillée. Il paraît que la jeune femme est cette Joséphine, qui fut si longtemps le modèle, et la maîtresse, du peintre. Il faut n'avoir pas vu cette œuvre pour prétendre que Courbet était incapable de sentimentalité.

La toile, intitulée le Hamac, a besoin d'être datée 1844 pour qu'on la croie de cette époque. En effet, plus encore que les Amants dans la campagne, elle annonce le grand maître que Courbet sera plus tard. Dans un hamac est étendue une jeune femme, dormant chevelure pendante ; sa robe rayée, dégraffée et retroussée, laisse voir la chemise qui moule la gorge, et les jambes chaussées de bottines jaunes. Auprès d'elle court un ruisseau; et, au-dessus, les branches d'arbres s'entre-croisent en un paysage tel qu'on peut le comparer à celui des plus belles compositions à venir.

Le tableau, faussement appelé Job, et qui n'est autre que le Prisonnier du dey d'Alger, est un nouvel exemple des hésitations de Courbet à ce moment ; ce vieillard à longue barbe, à moitié nu, ramenant sur ses jambes la couverture qu'il a jetée sur sa tête et son dos, est assis dans sa prison, près d'une cruche, dans une pose que n'auraient pas désavouée les classiques.

U Homme blessé est-il de cette époque? On sait que cette toile appartient au Louvre, qui

l'a achetée 10000 francs à la vente du peintre. Celui-ci s'est représenta vu de face, adossé à un arbre, ayant auprès de lui son épée ; une blessure sanglante apparaît sur sa poitrine, par l'entre bâillement de la chemise; de la main gauche il serre contre lui son manteau brun. Sa figure est pâle, exsangue, ses lèvres décolorées, comme s'il allait mourir; le paysage sombre augmente l'horreur de cet instant tragique.

Le catalogue de l'exposition particulière de Courbet, au pont de l'Aima, en 1867, fait suivre le titre de cette mention : « (Paris, 1844). Refusé aux salons de 1844, 1845, 1846 et 1847 par le jury composé des membres de l'Institut. » Or le catalogue de l'exposition de Courbet

la campagne

à l'École des beaux-arts, en 1882, rédigé par Castagnary, s'insurge contre cette date : la facture libre et souple de ce tableau montre, suivant lui, qu'il n'est pas l'œuvre des débuts de l'artiste ; il est de 1854, le catalogue de la première exposition privée du peintre, en 1855, l'atteste ; admettre 1844, c'est admettre en même temps que les Amants dans la campagne et Y Homme à la ceinture de cuir seraient un recul. Cette opinion de Castagnary n'est peut-être pas tout à fait exacte ; il est fort possible que V Homme blessé soit le « portrait d'homme, grandeur nature », cité dans la lettre de février 1845, plus haut mentionnée ; il n'est pas prouvé non plus que les Amants et Y Homme à la ceinture de cuir soient inférieurs à Y Homme blessé. Cette dernière œuvre est voisine des deux autres pour l'inspiration ; et il suffit de comparer les deux figures dans les Amants et dans YHomme blessé pour voir qu'elles sont semblables ; les cheveux, la barbe et la moustache sont de même coupe ; c'est le même air dans l'un et dans l'autre ; les mains sont d'une facture identique. Ce qui a pu tromper Castagnary, c'est que l'artiste a probablement repris son œuvre vers 1854, en vue de l'exposition de 1855, et a dû lui faire un brin de toilette. Mais il ne paraît pas douteux qu'elle ait été composée en 1844. S'il en fallait une dernière preuve, on la trouverait sans doute dans un passage d'une lettre de Courbet à Bruyas, datée de 1854, où il parle d'un portrait déjà ancien, « le troisième avant-dernier », qui était « le portrait d'un homme râlant et mourant », l'avant-dernier étant le portrait d'un « homme dans l'idéal et l'amour absolu », probablement, celui des Amants dans la campagne.

Toutes ces toiles témoignent d'un rude effort, qui s'enhardit de plus en plus, et dont les lettres à la famille marquent les étapes. « Il faut que l'an qui vient, écrit-il vers le 10 mars 1845, je fasse un grand tableau, qui me fasse décidément connaître sous mon vrai jour, car je veux tout ou rien. Tous ces petits tableaux là ne sont pas seulement ce que je peux faire... ; je veux faire de la grande peinture. Ce que je dis là n'est pas... de la présomption; car, toutes les personnes qui m'approchent, et qui se connaissent en art, me le prédisent. J'ai fait, l'autre jour, une tête d'étude, et, lorsque je l'ai fait voir à M. Hesse, il m'a dit, devant tout son atelier, qu'il y avait très peu de maîtres, à Paris, capables d'en faire une pareille. Puis... il m'a dit que si je faisais, pour l'an qui vient, un tableau peint comme cela, qu'il m'aurait un

beau rang parmi les peintres. J'admets qu'il y ait de V exagération dans ses paroles. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faut qu'avant cinq ans, j'aie un nom dans Paris. Il n'y a pas de milieu, car je travaille pour cela. C'est dur pour en venir là, je le sais ; il y en a peu, et, sur des milliers, il n'y en a qu'un, des fois, qui perce. Depuis que je suis

L'Hommfl blesse

à Paris, à peine si j'en ai vu paraître deux ou trois, vraiment forts et originaux. Pour aller plus vite il ne me manque qu'une chose, c'est de l'argent, afin d'exécuter hardiment ce que je pense. »

Mais cet argent, il ne veut pas le demander à son travail : « Je ne gagnerai pas un sou, cette année; on ne peut travailler et gagner de l'argent; c'est le plus mauvais calcul qu'on puisse faire. Pour le peu qu'on puisse gagner, on se retarde immensément, et dans les

années les plus précieuses pour l'avancement ; vous devez concevoir cela. » Aussi est-il heureux qu'un marchand d'Amsterdam, à qui il plut beaucoup, et qui lui déclara n'avoir rien trouvé dans les différents ateliers de Paris qui fût mieux que ce que Courbet faisait, lui ait acheté deux tableaux pour 420 francs, et lui en ait commandé un autre, l'assurant, en outre, qu'il lui ferait une réputation, en Hollande. Tout cela l'arrange « au dernier point », car les Hollandais payent bien les Français; enfin, il se trouve débarrassé pour un temps des « portraits ennuyeux, et des femmes qui veulent être blanches, quand même. »

Courageusement, pour montrer qu'il pouvait faire de la grande peinture, il s'était mis à une toile, qui avait « huit pieds de haut sur dix de large » ; cela lui donnait un « ouvrage terrible » ; car il tenait à la finir avant de partir pour Ornans, ou au moins à l'avancer beaucoup pour qu'elle fût sèche et facile à repeindre après les vacances. Son ardeur le fatigue assez vite, et il se décide à retourner au pays. Mais, auparavant, il avertit son père qu'il ne séjournera pas à Flagey, où il n'a personne à qui parler, et qui manque pour lui d'agrément, sans compter qu'en restant à Ornans, il aura le plaisir d'être davantage avec ses grands parents, qui l'ont élevé, qui ont toujours été bons pour lui, et qui se font très vieux.

Il trouvait aussi dans la petite ville plus joyeuse compagnie en ses camarades d'enfance, le musicien Promayet, et le jovial Urbain Cuenot ; de ce dernier il fit vers cette époque des portraits truculents et rieurs, et un autre, grave, en saint Nicolas; ce dernier orne encore aujourd'hui le maître-autel de l'église de Saules, au-dessus d'Ornans. On peut imaginer les parties que faisait cette bande de joyeux drilles, qu'ils prissent comme prétexte la chasse, la pêche, la simple promenade, ou la galanterie. Ils organisaient même des soirées. Dans une lettre, Courbet invite ses parents à descendre de Flagey à Ornans pour assister à un concert, qui aura lieu le dimanche ; il y chantera quatre romances, qu'il a composées paroles et musique, et dont Promayet fait à ce moment l'accompagnement ; il espère même « que cela produira une grande surprise dans Ornans ».

Des amis ont noté plus tard quelques-unes de ces chansons d'amours villageoises ou de cabaret, qu'il modulait d'une voix chaude et bien timbrée, et dont l'assistance, non sans grand tapage, répétait après lui le refrain. Le rythme en était original, sous son apparence fort

simple, et les musiciens avaient fort à faire pour l'orchestrer. Ainsi pour la Chanson de Valbois, et pour celle de Jeannette :

Tous les garçons chantaient,

Le soir, au cabaret qu'ils étaient réunis.

Tous les garçons chantaient,

Répétant ce refrain :

Tra, la, la, la, la, Ion, Ion, la (bis)

Trou, lou, lou, lou, lou, lou.

Le premier, qui chanta,

Raconta ses amours.

Le Hamac,

Quand il était chez son père, il avait une amoureuse, Jeannette, à qui il parlait d'amour, le soir, à la veillée. Mais un jour, le maire, un homme riche, offrit tous ses écus à la fille pour l'épouser.

Le soir des fiançailles, Je pleurais l'infidèle.

Nuitamment, dans ma chambre,

Elle s'en fut me trouver,

Me dit : « Mon tendre amour,

Je t'apporte mon cœur.

Si la fille n'est à toi,

Tu auras ses amours. »

De retour à Paris, Courbet abandonna, pour un moment, ses idées de grands tableaux. Par ces journées d'hiver en effet, il n'avait pas assez de temps, et ne voyait pas assez clair « pour y travailler sérieusement » ; il lui aurait fallu de plus être sûr de vendre ce genre de peinture; qu'en faire, autrement? Il reprend cependant son travail avec son « acharnement habituel ; en adviendra ce qui pourra; quitte ou le double ! »

D'ailleurs, il commence à manifester du découragement. Il constate, en janvier 1846, qu' « il n'y a rien de plus dur au monde que de faire de l'art, surtout lorsque personne ne le comprend. Les femmes veulent des portraits où il n'y ait pas d'ombres ; les hommes veulent être habillés en dimanche ; il n'y a pas moyen de s'en tirer. Gagner de l'argent avec des choses comme cela, il vaudrait mieux tourner une roue ; au moins on ne ferait pas abdication de sa pensée. » La vie d'écrivain n'est pas meilleure ; le poète, Armand Barthet, l'auteur futur du Moineau de Lesbie, à court d'argent lui aussi, est venu se chauffer dans son atelier, prétendant qu' « il n'y a pas mo}^en de faire de la poésie sans feu ». Quelque soit le travail fourni, on ne peut guère compter sur le succès, car tout se fait par protections et cabales.

En mars, il envoie à l'Exposition huit tableaux, qui lui ont « déjà rapporté beaucoup d'éloges » et il attend l'ouverture avec impatience. Il tiendrait assez peu, déclare-t-il, au jugement des membres du jury << si cela n'influait sur la réputation » ; car, autrement, le refus de ses œuvres prouverait seulement qu'il ne pense pas comme eux, et cela le « flatterait ». On sent poindre ici le révolté, qu'il avait été déjà au collège, et qu'il va devenir en art : ses juges, par trop de hâte, par égoïsme ou insouciance, laissent échapper l'occasion de reconnaître ses efforts, et l'incitent eux-mêmes à devenir pour eux un ennemi redoutable.

Une fois de plus, les vents lui sont contraires, comme il l'annonce à sa famille vers le 16 mars ; on ne lui a reçu que son portrait; « il est vrai que c'était, comme art, la chose principale ; mais au dire de bien

du monde, et des artistes de ma connaissance, ce qu'ils m'ont refusé ne lui était pas inférieur ». Il est évident qu'il y a contre lui de la « mauvaise volonté » ; les juges sont « un tas de vieux imbéciles », qui n'ont jamais rien pu faire, et cherchent à »< étouffer les jeunes gens qui pourraient leur passer sur le corps » ; être refusé par eux devient un honneur; comment, d'ailleurs, pourraient-ils faire autrement, ayant 400 tableaux à juger par jour, « deux à la minute » ! Pour mettre le comble à leur injustice, ce portrait, que Courbet estime être « dans les trois meilleurs » de l'exposition, et qu'ils n'ont vraiment pas pu refuser, ils « l'ont perché au plafond, si bien qu'on ne peut le voir » ; c'est très contrariant, car trois ou quatre journaux de Paris lui avaient promis de s'en occuper; « chacun se plaint » ; les « plus grands noms » ont été refusés tout comme lui ; « c'est une vraie loterie », conclut sa philippique.

On sait par cette lettre de Courbet que le Portrait de M. M'*', était son propre portrait ; il n'en est fait aucune autre mention plus explicite. D'après la manière, il se pourrait que ce fût le portrait, en buste de trois quarts à gauche, fort noir, aux cheveux ébouriffés, et très énergique comme une œuvre de peintre espagnol, qui fut donné par M"c Courbet, en 1883, au musée de Besancon. En effet, Y Homme à la pipe, daté expressément de 1846, a figuré au Salon de 1850, et il n'est pas admissible qu'il ait paru alors au Salon pour la deuxième fois.

Ce dernier portrait est aussi très noir; Courbet s'y est figuré de face, les yeux voilés, aspirant avec délices de grosses bouffées de sa pipe savamment culottée. La construction en est très solide ; les tempes sont fermement indiquées ; la pâte est luisante et grasse, appliquée par un technicien de premier ordre. Il fait aujourd'hui partie de la galerie Bruyas, au musée Fabre de Montpellier. En mai 1854, Courbet écrivait à son ami Bruyas, dont le nom reviendra à maintes reprises au courant de cette étude, et qui eut une telle importance dans la carrière du maître : « Je suis enchanté que vous ayez mon portrait. Il a enfin échappé aux barbares. C'est miraculeux, car, dans un temps bien difficile, j'ai eu le courage de le refuser à Xapoléon pour la somme de deux mille francs, plus tard, au général russe Ciortschakoff.. . Par l'exigence des marchands, que de peine on a, dans la vie, pour rester dans sa foi ! » Ce n'est pas la seule fois que Courbet se représenta de cette façon ; et M"" Castagnary conserve, entre autres, deux portraits

de lui, un dessin et une peinture, où il s'est ainsi figuré, mais qui sont un peu postérieurs ; le crayon est de 1847.

Courbet, ayant prolongé ses vacances à Ornans, ne revint qu'en

décembre à Paris. Vite il se réinstalle, et loue, pour cent francs par an, une petite chambre en face de son atelier. Il travaille à un portrait de son ami Urbain Cuenot, dont ses amis, et, en particulier, M. Hesse, se déclarent enchantés.

Mais il doute que cette œuvre soit reçue à l'exposition (Lettre du ^'janvier 1847) ; car e^e est « complètement en dehors des idées des examinateurs ». Il se console à la pensée qu'on parle d'une coalition des peintres, refusés chaque année au Louvre, et qui exposeraient ailleurs, en guise de protestation.

Ses prévisions ne l'ont pas trompé (Lettre du 23 mars 1847). Les trois tableaux qu'il a

Courbet au bonnet de coton. (Dessin.) présentés Ont été refusés.

Il n'est pas le seul ; parmi ses compagnons d'infortune, on compte une vingtaine de peintres célèbres, entre autres, son compatriote Jean Gigoux (né à Besançon, en 1806, et qu'avaient déjà fait connaître la Mort de Léonard de Vinci (1836) et l'illustration de Gil Blas). C'est un parti pris ; les jurés refusent tous ceux qui ne sont pas de leur école, sauf quelques-uns « contre

lesquels ils ne peuvent plus lutter, comme Delacroix, Decamps, Diaz ». Leur jugement lui importe peu « mais, pour se faire connaître, il faut exposer, et, malheureusement, il n'y a que cette exposition-là. Les années passées, lorsque j'avais moins ma manière à moi que je faisais encore un peu comme eux, ils me recevaient; mais, aujourd'hui que je suis moi, il ne faut plus que je l'espère ». Les artistes, exaspérés, se remuent ; on parle d'une pétition au roi, ou à la Chambre des députés, et d'une contreexposition dans une salle particulière. Courbet est de ce dernier avis, et il va exposer ses idées dans plusieurs articles du Corsaire. On sait, d'autre part, que le projet prit corps . et que des artistes, non des moindres, comme Ary Scheffer, Decamps, Dupré, Delacroix , Rousseau , Barye, Charles Jacque, Daumier, etc., se réunirent chez Barye, le 15 avril 1 847, et rédigèrent un acte, déposé depuis chez M . Faisceau-

Lavanne, notaire à Paris, où ils décidaient de fonder un salon indépendant du salon officiel. La Révolution de 1848 les empêcha de donner suite à ce projet. D'après le catalogue de l'Exposition de 1867, les trois tableaux refusés en 1S47, le portrait d' Urbain Cuetiot, Y Homme à la pipe, et le Violoncelliste, que l'on retrouvera au salon de 184S. Il

Courbet). (Dessin.

importe, d'ailleurs, de critiquer avec soin les dates fournies par Courbet ou ses amis dans les différents catalogues, qui le concernent ; ainsi, à les en croire, Y Homme blessé, les Amants dans la campagne , Y Auteur j enne (1842) auraient été refusés à ce même salon de 1847; et Courbet lui-même, dans la lettre à ses parents, plus haut citée, et arrivée à Ornans le 23 mars 1847, annonce qu'il n'en a présenté que trois.

Il en avait exécuté bien d'autres, grâce à cette activité extraordinaire, qui lui faisait dire que « la peinture est un métier d'enragé ». De cette année datent aussi des paysages comme les Ombres du soir, les Rochers d1 Ornans (matin). Paysage de la vallée de Scey (soleil couché), un Intérieur de forêt (crayon noir), où il rompt complètement avec ses paysages anciens, étudie la nature de près, et prélude aux admirables œuvres qui vont bientôt venir; ce sont aussi des portraits, comme la Guitariste, crayon noir, représentant sa sœur aînée, Zélie, rêvant après une romance; Alphonse Promayet, son ami, le musicien ; le Fumeur, déjà mentionné (crayon noir à Mme Castagnary) ; la Dormeuse (étude de femme nue); et le Marc Trapadoux, dont nous reparlerons longuement.

Un peu découragé, malgré qu'il en ait, commençant à douter sérieusement de réussir jamais dans son pays, il songe à chercher une clientèle à l'étranger, et surtout en Hollande, d'où lui vinrent, ainsi qu'on l'a déjà vu, les premières sympathies, et les plus fidèles. Les artistes néerlandais n'ont jamais cessé de le fêter, puis d'honorer sa mémoire, à telles enseignes qu'un des plus grands, M. Mesdag, s'appliqua plus tard à composer une belle collection d'œuvres de Courbet, qu'il vient d'offrir au musée d'Amsterdam.

En mars 1847, l'artiste écrit que M. Panier a reçu une lettre d'Amsterdam, où un marchand, M. Visluiyt se rappelle à son souvenir dans les termes les plus charmants II annonce, en août, qu'il part pour ce pays, le seul où il ait espoir de gagner quelque argent de suite, et où il en touchera même qu'on lui doit. Il connaît déjà un marchand ; on l'a recommandé, en outre, à « un nommé van den Bogaert, grand échanson du roi de Hollande, un homme très influent et des principaux d'Amsterdam. » Il passera son temps à voir ce qui plaît aux amateurs, à étudier les anciens peintres, à faire la connaissance des marchands de tableaux ; aussi ne pourra-t-il arriver à Ornans que le

i" septembre. Dans ce voyage, Courbet se familiarisa avec les œuvres des vieux maîtres néerlandais, et, en particulier, avec celles de Rembrandt, pour lesquelles il eut toujours la plus vive admiration, et auxquelles ses portraits s'affilient d'une façon indubitable. Une lettre montre qu'il les étudia à La Haye et à Amsterdam ; il confesse la révélation qu'il en reçut, et assure que ce voyage, « vraiment indispensable pour un artiste », en apprend davantage que trois ans de travad. Les peintres lui font fête, admirant beaucoup un petit paysage qu'il a pris avec lui, et dont le genre leur convient: ils lui assurent qu'il gagnerait de l'argent, en Hollande, s'il y restait trois mois. Seulement, la vie y étant très chère, « presque le double qu'en France, surtout pour un voyageur », il annonce son départ pour la semaine suivante.

Une lettre du 21 décembre 1847 le montre fort affairé à un tableau, qu'il destine au Salon ; il vient seulement de trouver un modèle, qui arrive à neuf heures du matin, etd'après lequel il travaille jusqu'à la nuit; après quoi, il va dîner, et, ensuite, voir quelques personnes. C'est un tableau qui doit lui revenir très cher.

La Révolution de 1848 ne semble pas l'avoir surpris, ni détourné de son travail On sait que, le 24 février, à la suite de l'interdiction par le préfet de police d'un banquet politique clans le XII* arrondissement, et de l'émeute, qui en fut la conséquence, la foule envahit la Chambre des députés, proclama la Révolution, et nomma un gouvernement provisoire à la salle Saint-Jean de l'hôtel de ville François Arago, Dupont de l'Eure, Lamartine, Ledru-Kollin, Crémieux, Marie, Garnier-Pagès y fraternisaient avec Louis Blanc, Flocon, Armand Marra m et l'ouvrier Albert.

Les lettres de Courbet de cette époque traitent, en un curieux mélange, d'art et de politique. A l'en croire, il s'occupe fort peu de politique, « comme à son habitude, » car il ne trouve « rien de plus creux que cela. » Il a donné un coup de main pour « détruire les anciennes erreurs, » et il est encore tout prêt à le faire s'il y en a de nouvelles; mais il est peintre avant tout, et la preuve en est qu'il s'est remis à la peinture depuis quinze jours, « malgré la République, qui n'est pas le gouvernement le plus favorable aux artistes, dans l'histoire du moins. » Les six tableaux qu'il a présentés à l'exposition ont été reçus; mais, comme on en a accepté 5500, et que, d'autre part, on l'a mal placé,

il n'y a pas à espérer être remarqué « dans une bagarre semblable », malgré tous les « sincères compliments » que lui ont faits « les vrais connaisseurs. » En attendant, l'argent se fait rare ; il demande à son père de lui en envoyer, car on donne « trois cents francs en billets pour cent francs en espèces ». Les œuvres reçues au Salon comprenaient six peintures : Jeune fille dormant; le Soir ; le Milieu du jour ; le Matin, paysages; le Violoncelliste ; le Portrait de M. Urbain C [uenot]; et trois dessins : Nuit classique du Walpurgis ; Portrait de M. A. D. ; Portrait de M. C. S. ; et Jeune fille rêvant (La Guitariste).

connu qui a peint cette Nuit, sera un grand peintre... » Il faut croire cependant que l'artiste n'attachait pas à cette toile une trop grande importance, puisqu'il repeignit des Lutteurs par-dessus.

Prosper Haussard écrivit aussi dans le National du 15 juin 1848: « Aux trois derniers Salons, M. Courbet est resté inaperçu. Est-ce notre faute ou la sienne? Il est certain qu'en 1848 il a qualité d'artiste, il fait apparition de peintre. Son Violoncelliste notamment a une étoffe de style et de manière, une manœuvre de touche et de clair-obscur qui se recommandent avec éclat ; c'est comme un ressouvenir de Caravage et de Rembrandt. » Si l'on supprime Caravage, l'appréciation semblera sans nul doute très clairvoyante et d'une fine critique, Courbet s'est représenté lui-même, assis, vêtu de noir, et tenant un violoncelle ; il

Jeune fille dormant.

Les appréhensions de Courbet n'étaient pas fondées ; car la critique commence à l'appuyer.

Dans une petite feuille satirique, le Pamphlet, Champfleury s'écrie : « on n'a pas assez remarqué, cette année, au Salon, une œuvre grande et forte, la Nuit classique de Walpurgis, peinture provoquée par l'idée générale du Faust. Je le dis ici, qu'on s'en souvienne! Celui-là, l'in-

penche la tête ; ses yeux noirs et bistrés trouent les joues pâles ; sa barbe et ses cheveux sont bouclés. C'est un fort beau portrait, de grandeur nature, un des rares où il se soit figuré en pied. 11 avait été refusé par le jury du Salon de 1H47, comme le constate Courbet dans son catalogue de 1867.

Quelques autres lui avaient aussi apporté le réconfort de leur sympathie ; ainsi un M. Ilawke, anglais, qui « a découvert tout seul » les tableaux de Courbet au Salon, qui est venu le voir, lui a fait force compliments, lui a dit qu'il lui avait déjà consacré un article et le ferait encore dans plusieurs journaux, r Cet homme était très ému. écrit-il, le 17 avril. Il me prenait sans cesse les mains, en me disant que j'étais le seul, avec Delacroix, qui comprenne l'art avec autant d'élévation. »

Un instant, il eut l'idée de concourir pour l'esquisse du tableau de la République destiné à remplacer le portrait de Louis-Philippe Mais il y renonça, et, en compagnie de Bon vin, alla trouver Daumier, dans l'île Saint-Louis, pour lui témoigner son admiration, et l'engager à prendre part à ce concours ; Daumier se rangea à cet avis, mais n'eut pas le prix. Dans cette même lettre, Courbet espère avoir à exécuter une des 800 copies, que commandera le gouvernement d'après le tableau primé.

En attendant, sa pénurie est de plus en plus grande; il est sans le sou, et va s'inviter à dîner « chez des amis et connaissances ; car, dans ces occasions-là, les Parisiens sont de très bonne façon. » Et il sollicite de l'argent, si toutefois l'invention mirifique d'une herse perfectionnée, sur laquelle il le plaisante beaucoup, laisse à son père le temps de songer à son fils. Il doit deux termes, c'est-à-dire 220 francs, et le troisième est proche. Ses habits s'en vont en lambeaux; pour faire l'économie du tailleur, il va se faire habiller en garde national ; « je serai superbe avec cela, et on me prendra pour un citoyen enragé. » Il plaisante aussi au sujet de la manifestation du 16 avril, qui ne fut qu'une charge, des loustics ayant répandu le bruit que les communistes, avec Blanqui et Cabet, allaient renverser le gouvernement provisoire, et partager les biens. Toute la journée, on a vociféré ; « A mort, les communistes ! »; ou : « A bas Blanqui! ». « toutes choses très ridicules et insignifiantes », au fond, personne ne savait pourquoi il était là. Enfin, il souhaite que la province envoie à la Chambre de vrais républicains, sans quoi on les jettera

par les fenêtres, « toutefois sans leur faire de mal ». Quant à l'idée que les provinciaux émettent de voir l'Assemblée siéger ailleurs qu'à Paris, elle est aussi grotesque que de vouloir placer « la tête d'un homme dans son ventre. Ce n'est pas étonnant de la part de la province, qui ne songe qu'au ventre ».

Une lettre du 26 juin est écrite sous le coup de l'effervescence révolutionnaire, qui suivit la fermeture des ateliers nationaux, au lendemain des sanglantes journées de juin, de la mort des généraux Négrier et Regnault et de l'archevêque de Paris, après la répression terrible du général Cavaignac. « C'est le spectacle le plus désolant qu'il soit possible d'imaginer, s'écrie-t-il. Je crois qu'il ne s'est jamais rien passé en France, de semblable, pas même à la Saint-Barthélemy. » A ses parents, qui le suppliaient de s'abstenir, il répond: « Je ne me bats pas pour deux raisons : d'abord, parce que je n'ai pas la foi dans la guerre au fusil et au canon, et que ce n'est pas dans mes principes. Voilà dix ans que je fais la guerre de l'intelligence. Je ne serais pas conséquent avec moi-même, si j'agissais autrement. La seconde raison, c'est que je n'ai pas d'armes, et ne puis être tenté. Ainsi vous n'avez rien à craindre pour mon compte... »

Tout le Courbet de plus tard est déjà dans cette lettre si intéressante, même le Courbet de la Commune : républicain dans l'âme, utopiste humanitaire, et réprouvant les violences. Le peintre n'y paraît qu'à peine ; mais ce silence ne doit pas faire illusion. Il y avait une troisième cause à l'abstention de l'artiste : c'est que, malgré la guerre civile, les barricades, la révolution qui grondait dans les rues, les clameurs de la foule, l'ébullition et le carnage, entêté dans son rêve de gloire, il continuait à travailler de toutes ses forces. Et la gloire, enfin, allait commencer à récompenser son labeur.

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