M CV
jourd'hui à M. Charle
général des musées, M. de Nieuuerkerque, sous le contrôle du ministre de l'Intérieur, M. de Persigny. Les premiers furent : Cogniet. Delacroix, Decamps, Horace Vernet, Picot, I Ienriquel-Dupont et Mouilleron ; les seconds : le comte de Morny, Villot, conservateur de la peinture au Louvre, Reiset, conservateur des dessins, de Mercey, chef de bureau des Beaux- Arts, Cottrau, inspecteur général
La Source de la Loue
des Beaux-Arts, marquis Maison, Yarcollier, chef de division à la préfecture de la Seine.
Courbet s'était flatté d'avoir désarmé la critique par le « gracieux »> qu'il avait mis dans son tableau; sa désillusion fut grande, et son aigreur s'accrut sans doute contre ces gens « qui se réveillent la nuit en sursaut, en criant : je veux juger ; il faut que je juge ! » De fait, quels singuliers critiques, que tous ceux qui s'attachaient à Courbet pour lui barrer la route, et comme la lecture de leurs injustices doit être une leçon de modestie, de prudence et de respect !
Gustave Planche écrit que Courbet manifeste toujours « le même dédain pour tout ce qui ressemble à la beauté, à l'élégance des formes ; les demoiselles sont gauches et vulgaires; il scandalise le goût ». Enfin, le critique disserte sur l'invraisemblance des roches, qu'il ne connaît pas, sur leurs proportions fantaisistes, alors qu'aux yeux d'un Franc- Comtois, habitué à ces spectacles, elles ont été établies avec une vérité vraiment admirable. Louis Esnault s'indigne que l'artiste ait choisi un chien si laid, « un affreux petit bâtard, produit de plusieurs caprices très illégitimes ; c'est le déshonneur de sa mère ; il a la queue en trompette et des oreilles indisciplinées, qui vont l'une à droite, l'autre à gauche, et qui lui donnent un air affreusement mauvais sujet. Enfin M. Courbet a étendu le ridicule jusqu'au chien... »
Une des sœurs trouve grâce aux yeux de Théophile Gautier (La Presse, 12 mai) ; mais une autre, « a l'air d'une cuisinière endimanchée ; ses chairs sont d'un rouge briqueté avec des ombres de suie, et le rose de sa robe tourne en lie de vin. » Pour lui, Courbet n'est qu'un « garçon de talent qui a voulu casser les vitres à son début, et attirer sur lui l'attention en frappant un coup violent... C'est un faux bourru; déjà même il se radoucit... M. Courbet le rustique, le farouche, le réaliste quand même, a sacrifié aux Grâces à sa manière. » Dans l'Artiste, Clément de Ris, qui n'était pourtant pas un partisan du maître, prend sa défense : la toile lui paraît pleine de vérité, d'énergie et de lumière ; sa manière est simple, la touche très remarquable ; quant aux demoiselles ; « d'humbles bourgeoises de petites villes de province, ou des filles d'artisans, habituées aux robes de laine, ne peuvent avoir la désinvolture d'une Parisienne accoutumée, depuis des années à s'envelopper dans les plis d'un cachemire, ou à s'entortiller dans un nuage de dentelles... » ; la mendiante est d'un beau sentiment ; enfin, il y a de la grâce et de la souplesse dans le mouvement de la jeune femme de droite, et le talent de Courbet est inégal, bizarre, peu agréable, mais incontestable, et curieux à étudier...
Les deux autres œuvres ont passé assez inaperçues ; ceux qui ont remarqué le portrait d'Urbain Cuenot sont unanimes pour le déclarer très inférieur, empâté et enfumé qu'il est, à Y Homme à la pipe de l'année précédente ; et il faut convenir qu'ils ne se sont pas trompés.
Durant l'été de 1852, Courbet, Proudhon et Champfleury rendirent visite au peintre Chenavard. C'est un épisode amusant, qui marque,
en outre, les rapports de plus en plus étroits des deux compatriotes. Ils se rendent aux ateliers du Louvre, armés de cannes en grossier bois de vignes, et écrivent leur nom sur un bout de papier, qu'ils remettent aux gardiens. Ceux-ci s'effarent devant cette invasion de gens mal vêtus, et le nom du révolutionnaire les stupéfie; ils courent, à gauche, à droite, ayant l'air de vouloir dégager leur responsabilité ; enfin, la permission est accordée.
Aussitôt on introduit le trio ; ils trouvent Chenavard en train de méditer sur un bref de l'archevêque de Paris, qui condamnait comme humanitaires et de tendances palingénésiques ses décorations destinées au Panthéon. Dans une lettre où il raconte la visite, Champfleurv note : « Quoique Chenevard soit un des esprits les plus séditieux de France, je crois qu'il nous maudit, en ce moment, d'avoir pensé à le visiter ».
Malgré cette humeur, une grande conversation s'engagea entre le polémiste et le peintre, tous deux liseurs et érudits. Soudain, Proudhon avisant un carton, où était représenté l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie par Omar, s'écrie :
— Vous ne savez donc pas que c'est une légende !
Chenavard en est tout décontenancé. Puis, la conversation s'engageant sur le mariage, il se venge du philosophe en l'accusant d'avoir aussi sacrifié à l'erreur en se mariant, alors que ses théories sont la négation du mariage; Courbet le soutint avec vivacité, Champfleury le combat et conclut, quoique célibataire encore et pour longtemps : « Pour moi, ils sont dans le faux... Un célibataire est peu intéressant. Il est certain que, dans les arts et les lettres, il a trop d'occasions pour ne pas devenir vieux et corrompu ».
La discussion, pour un peu se fut envenimée. Heureusement, on y coupa court, et Proudhon. enchanté de sa visite, prit congé du peintre en lui faisant ce compliment :
— Vos peintures m'ont intéressé ; au moins, je ne suis pas tracassé par la couleur.
Or, c'étaient des grisai lies sur cartons! Les rires de ses compagnons effarèrent, de nouveau, les graves gardiens du Louvre. Le plaisir de Proudhon s'explique : « il a trouvé, dit Champfleurv. de la peinture historique et philosophique, qui lui permettait de discuter avec un homme appuyé sur le système de M. Auguste Comte. » Sa
préoccupation de faire rentrer l'esthétique dans la sociologie est constante, et il n'y a nul doute qu'il proposa Chenavard en exemple, à cet égard, à Courbet.
Celui-ci pensait achever, en cet été, une grande toile, intitulée le Départ des pompiers, dont Proudhon avait dû lui suggérer l'idée dès la fin de 1851 ; il s'agissait de peindre ces humbles, réveillés en sursaut, et se hâtant de s'équiper pour courir à l'incendie. L'artiste commença son tableau dans une grande salle de la caserne, mise gracieusement à sa disposition par le commandant, qui poussa la complaisance jusqu'à sonner l'alarme, une nuit, pour donner à Courbet le spectacle vrai de la scène. Mais, après le coup d'état, ordre arriva de supprimer toutes ces faveurs ; même un lieutenant, qui s'était lié avec le peintre, fut accusé d'avoir engagé ses hommes à lancer du vitriol sur les maisons, et condamné à la déportation. La toile revint à l'atelier de Courbet, qui la roula stoïquement; ses héritiers la donnèrent à la ville de Paris.
La tournure des événements ne laissait pas de l'inquiéter. Déjà, en janvier 1852, il s'en ouvrait à son ami Francis Wey, lequel, aux Français, l'accusait de politiquer en peinture : « Je fais des casseurs de pierres, s'écrie-t-il ; Murillo fait un casseur de poux; je suis un socialiste, et Murillo, un honnête homme ; c'est incroyable ! » Entre cette lettre et la déclaration, insérée par les journaux, il y a une sensible différence. Courbet, qui avertit son ami qu'on ouvre ses lettres, et qu'on ne les lui remet pas toujours, voulait-il donner le change? En tout cas, il accuse le brigadier de gendarmerie d'Ornans de le surveiller très activement, et de le dénoncer à la préfecture, à tel point qu'il demande à Wey s'il est prudent pour lui de retourner à Paris ; « car je ne tiens pas à la Guyane pour le moment ; plus tard, je ne dis pas. » L'exemple de Max Buchon, était, en effet, pour le faire réfléchir. Celui-ci, qui habitait Salins, avait été rangé parmi les suspects; un beau matin, les gendarmes envahirent sa maison; vite, il se cache dans une grosse caisse d'horloge de Morez.
— Que faites-vous là-dedans ? interroge le brigadier, naïf et grave.
— Je me promène...
Buchon se réfugia à Berne, dans une petite maison avoisinant la campagne ; et c'est là qu'il écrivit le Matachin, que Buloz s'honora en insérant dans la Revue des Deux Mondes. Il procède de la même
inspiration, qui soufflait dans les romans champêtres de George Sand, mais avec plus de souci de la réalité ; en des domaines différents, Buchon et Courbet accomplissaient une œuvre analogue.
Pourquoi l'artiste ne subit-il pas le même sort que l'écrivain ? Plusieurs raisons l'expliquent. D'abord, le comte de Morny s'intéressait à lui, ainsi que la comtesse, et tous deux le lui prouvèrent en cette circonstance ; de plus Courbet, résidant le plus souvent à Paris, était moins dangereux que son ami dans une petite ville ; enfin, la publicité même et l'excès de ses intempérances de langage contribuèrent à ce que son attitude politique ne fût pas prise au sérieux. Champ fleury en rapporte une preuve amusante. L'artiste assistait, un jour, à une noce où était invité un sergent de ville d'origine comtoise, lequel, scandalisé par ses paroles subversives, le dénonça, séance tenante. La lettre fut interceptée, et Courbet mandé à la préfecture de police.
— Monsieur Courbet, lui dit un fonctionnaire vous devriez veiller davantage à vos paroles dans les endroits publics... Nous avons une certaine quantité de rapports vous concernant, et le préfet n'a pas cru devoir grossir votre dossier de la délation d'un agent qui, se trouvant à une noce en simple particulier, n'avait pas qualité pour vous dénoncer ; il sera, pour ce fait, suspendu de ses fonctions.
Champfleury assure que l'artiste fut vexé de cette désinvolture; et il aurait été furieux s'il avait appris qu'on l'espionnait moins pour écouter ses théories « que pour faire connaître ceux qui s'intéressaient à ses récriminations, et pouvaient, à un moment, les mettre en pratique ». La bohème ne paraissait pas dangereuse, conclut philosophiquement l'écrivain.
Profitant de la liberté qu'on lui laissa, Courbet prépara tout à loisir son Salon de 1853, qui s'ouvrit aux Menus-Plaisirs, le 15 mai, et où il exposa les Lutteurs, les Baigneuses, et la Fileuse.
Deux jours avant, il écrivait à ses parents : « Ma vie, par ici, est une tribulation continuelle, des allées et venues, des visites ; enfin, j'ai la tête en l'air. Mes tableaux ont été reçus, ces jours passés par le jury, sans aucune espèce d'objection ; j'ai été considéré comme admis par le public, et hors de jugement. Ils m'ont, enfin, laissé la responsabilité de mes œuvres. J'empiète tous les jours. Tout Paris s'apprête pour les voir, et entendre le bruit qu'ils feront. Je viens
de savoir par Français qu'ils étaient très bien placés. C'est la Fileuse qui fait le plus d'adeptes. Pour les Baigneuses, ça épouvante un peu, quoique, depuis vous, j'y aie ajouté un linge sur les fesses. Le paysage de ce tableau a un succès général. Pour les Lutteurs, on n'en dit ni bien ni mal jusqu'ici. M. de Morny m'a prêté le cadre des Demoiselles de village, ce qui m'a fait une économie de 200 francs. On m'offre 2000 francs de la Fileuse ; je ne l'ai pas donnée, parce que j'espère en avoir 3000 au moins; selon que ça s'annonce, je hasarde. J'ai vendu dernièrement un petit paysage de TEssard-Cendrin, d'un pied carré, 200 francs à M. Demandre, maître de forges dans nos pays... La notice biographique que Silvestre a faite sur moi, paraîtra bientôt. Nous avons été très occupés, ces temps-ci, à faire faire la photographie des Lutteurs, de la Fileuse, des Baigneuses, et mon portrait. Il n'y a rien de si difficile que ces opérations-là. Nous avons fait essayer par trois ou quatre photographes, qui n'y pouvaient rien. Mon portrait est superbe ; quand j'en aurai des exemplaires, je vous en enverrai, ainsi que de mes tableaux. » Dès l'ouverture du Salon, Courbet avait envoyé aux journaux la lettre, que nous avons déjà mentionnée, où il protestait contre la mention du livret, qui le présentait comme élève d'Auguste Hesse, et où il affirmait n'avoir eu que lui seul pour maître, son souci le plus constant ayant toujours été de conserver son indépendance.
Dans une lettre à Max Buchon, Champfleury, à la veille de la bataille, ne cachait pas son inquiétude au sujet de l'effet que produirait « certaine bourgeoise nue, qui sort de l'eau et qui montre les fesses au public. Grand scandale, attendez-vous-y...; mais la Fileuse sauvera l'exposition de Courbet, et il est évident qu'il la vendra fort cher. » Il considérait cette toile comme un chef-d'œuvre.
On connaît cette œuvre sur le sort de laquelle Champfleury et les autres amis du peintre étaient si anxieux. La scène est sur les bords de la Loue, dont l'eau limpide transparaît sur les cailloux delà rive, et reflète la ramure de magnifiques arbres, à travers laquelle sourit l'azur du ciel. Au fond s'incurve la ligne de la colline prochaine. C'est un coin agreste, feuillu, tout bourdonnant de vie, frais et parfumé, comme il en abonde sur les rives des rivières comtoises, vers leurs sources, dans la montagne. Une jeune femme nue, aux formes puissantes, vient de se baigner et sort de l'eau ; d'une main elle tient un
linge enroulé au bas de ses hanches ; et, comme elle glisse, elle lève l'autre pour rétablir son équilibre, tandis qu'une autre femme, assise dans l'herbe, rhabillée à moitié d'un jupon, coiffée d'un bonnet, les jambes à moitié nues, la regarde, souriante, en étendant ses deux bras nus. Le soleil filtrant à travers les branches, caresse avec amour leurs chairs opulentes de campagnardes au sang riche et généreux, qui s'accordent si bien
L;i Pileuse endormie
avec ce sol vigoureux, et cette nature exubérante Théophile Silvestre dit à propos d'une Etude de femme, achetée par Bruyas, que le modèle de la baigneuse debout aurait été une jeune femme d'une trentaine d'années, bourgeoise et franc-comtoise, qui, au commencement de 1853, venait poser tous les jours, dans l'atelier de Courbet. C'était cette Joséphine, qui avait quitté son mari pour suivre l'artiste.
La Filcusc endormie, est d'une composition plus accessible au public de ce temps : tableau sage, comme Courbet, remarque Silvestre,
avait l'habileté d'en présenter chaque fois qu'une autre œuvre devait déchaîner des tempêtes. Le peintre y a représenté sa sœur, Zélie, avec son épaisse chevelure rousse, les épaules couvertes d'un fichu rayé bleu et blanc. Elle est assise devant son rouet, et elle sommeille, sa main gauche abandonnée sur sa robe à fleurs, la droite tenant encore l'écheveau de sa quenouille. Elle est grasse comme la Baigneuse, et la tète inclinée tasse les chairs du cou en zones adipeuses. Un peu de la poitrine opulente apparaît sous l?entre-croisement du fichu.
Les Lutteurs, deux hercules, aux prises devant l'Hippodrome des Champs-Elysées, éclairé par un violent soleil d'été, ont été peints sur la Nuit de Walpurgis, composée autrefois par Courbet, on s'en souvient, d'après le Faust de Gœthe.
Ainsi que le prévoyait Champfleury, le scandale causé par les Baigneuses fut considérable dans le public ; à la cour il ne fut pas moindre. La veille de l'ouverture du Salon, Napoléon III donna, paraît-il, un coup de cravache au tableau.
— Si j'avais su, s'écria Courbet, j'aurais pris une toile mince ; il l'aurait crevée, et je lui aurais intenté un procès, qui aurait fait du bruit...
Eugénie de Montijo, impératrice depuis janvier 1853, ne manifesta pas moins de répugnance. Elle venait de voir le Marché aux chevaux, de Rosa Bonheur; on lui avait fait remarquer, rapporte Proudhon, qu'elle ne devait pas juger de nos races chevalines d'après celles de son pays, l'Andalousie, et que ce qui faisait le principal mérite du Marché aux chevaux, était la fidélité avec laquelle l'artiste avait su rendre la plus belle de nos races, la race percheronne, à la forte croupe. Quand elle arriva devant la Baigneuse :
— Est-ce aussi une percheronne ?
Eugène Delacroix n'est pas tendre non plus pour ces toiles, et l'on sent dans son Journal l'exaspération qu'elles lui causèrent : « J'avais été voir les peintures de Courbet, écrit-il à la date du vendredi, 15 avril. J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau; mais quel tableau! quel sujet! La vulgarité des formes ne ferait rien ; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables ; et même au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire ! » Les deux femmes font des gestes qu'on ne comprend pas ; la nappe d'eau ne semble pas assez profonde seule-