‹ Gustave Courbet, peintreChapitre 7 sur 18 · BAIGNEUSES · texte numérisé non relu

BAIGNEUSES

Héliogravure

sa robe à fleurs, la droite ten, tit i

tête inclinée tasse les chairs du cou en zones adipeuses. Lnpeu de la poitrine opulente apparaît sous rentre-croisement du fichu.

Les Lutteurs, deux hercules, aux prises devant 1 Hippodrome des Champs-Elysées, éclairé par un violent soleil d'été, ont été peut* sur la Nuit de Walpurgis, composée autrefois par Courbet, on s en souvient, d'après le Faust

Ainsi que le prévoyait Champfleury, le scandale cause par les Baigneuses fut considérable dans le public; à la cour il ne fut pas moindre La veille de l'ouverture du Salon, Napoléon III donna,

paraît-il, un couj

l'aurait crevée, bruit. .

Courbet, j'aurais pris une toile mince ; il

....pératrice depuis janvier «853, ne manifesta

pas moins de répugnance. Elle venait de voir le Marche aux chevaux, de Rosa Bonheur; on lui avait fait remarquer, rapporte Proudhon, qu'elle ne devait pas juger de nos races chevalines d après celles de son pays, l'Andalousie, et que ce qui faisait le principal mérite du Marché aux chevaux, était la fidélité avec laquelle l'artiste avait su rendre la plus belle de nos races, la race percheronne, a la • Quand elle arriva devai

Sirène Delacroix n'est pas tendre non plus pour ces toiles, et Von *nt dans son Journal l'exaspération qu'elles lui causèrent : „ l'avait *é voir les peintures de Courbet, écrit-il à la date du vendredi 1 \ Zm J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son Lnrr , -*u • mais quel tableau! quel suj^t ! La vulgarité des

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ment pour un bain de pieds. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais, comme le peintre y a adapté cette scène de nu, qui n'est que l'agrandissement d'une étude indépendante, les figures n'ont pas de lien avec ce qui les entoure. « Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet II y a aussi une Filcuse endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation .. Le rouet, la quenouille, admirables ; la robe, le fauteuil, lourds et sans grâce. Les Deux Lutteurs montrent le défaut d'action, et confirment l'impuissance dans l'invention. Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de trois pieds tout autour, n Le 17 octobre, il revient encore aux Baigneuses, et, se rappelant l'étude, copiée scrupuleusement par Courbet, et qu'il avait vue à côté de son chevalet, il rend un jugement encore plus sévère : « Rien n'est plus froid ; c'est un ouvrage de marqueterie. » Et, tragique, il s'écrie : « O Rossini ! O Mozart! O les génies inspirés dans tous les arts qui tirent des choses seulement ce qu'il en faut montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant ces tableaux! .. » Enfin, dans un autre passage, il décoche à Courbet ce trait : « Eh ! réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'offrir? C'est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l'art ! » Ouelque sympathie qu'on éprouve pour Delacroix, on est tenté de le plaindre moins des attaques injustes dont il fut l'objet, puisque lui aussi fut à son tour injuste envers les autres

En dehors de la plastique particulière de la Baigneuse, et de sa façon de se présenter au public, ce qui effara le plus les visiteurs fut de voir une nudité réaliste dans un paysage vrai, alors qu'on avait l'habitude d'y contempler seulement des nymphes et des femmes aux proportions harmonieuses et idéalisées. Cette nouveauté, scandaleuse à l'époque, n'en est plus une aujourd'hui, et ce sont les anciennes coutumes, qui, maintenant, forment l'exception

Dans le Moniteur, Prosper Mérimée estime que M. Fleurant, ce personnage du Malade imaginaire qui « n'avait pas accoutumé de parler à des visages », serait un meilleur juge que lui de la Baigneuse. Celleci lui rappelle une soirée d'été à Madrid : le Manzanarès étant à sec, on fait des trous dans le sable ; l'eau s'y amasse par infiltration ; on

élève par-dessus des tentes de sparterie, et les manolas viennent s'y baigner à la lueur d'une lampe. Or, comme il rôdait en ces parages, certaine nuit, une matrone lui offrit pour une piécette de regarder par un trou dans une de ces tentes. Il vit alors « le modèle de M. Courbet, c'est-à-dire la personne la plus propre à guérir d'une impertinente curiosité ». Peut-être Courbet a-t-il voulu lui aussi donner une leçon de morale au public, car il n'envoie pas ses œuvres en Nouvelle-Zélande où l'on juge du mérite d'une captive par la quantité de viande qu'elle peut fournir, à moins qu'il ne cherche le scandale, pour se faire connaître du public ; « il serait temps qu'il cherchât à lui plaire, après l'avoir suffisamment étonné ».

Courbet, vaticine Théophile Gautier à la Presse, est entré dans l'art comme un paysan du Danube ; « la traduction mot à mot de la nature la plus commune, qu'il vulgarise encore, lui semble être la mission de l'artiste ». La Fileuse est Marguerite, servante dans une auberge de rouliers ; mais la vie habite ces formes lourdes; « si ce n'est de la chair, c'est au moins de la viande » ; les mains ont l'air de spatules de bois ; cette « maritorne » doit les avoir rouges d'engelures, grasses d'eau de vaisselle. La couleur du tableau est sobre, forte et vraie ; il rend sincèrement une nature grossière. Quant à la Baigneuse, c'est une vénus hottentote sortant de l'eau, une callipyge bourgeoise, étendant le bras en un geste académique tout à fait inattendu chez Courbet. Pourquoi a-t-il choisi ce modèle? Le laid seul est-il vrai ? « Une jeune fille ou une jeune femme aux contours élégants et purs, à la peau satinée et fraîche, n'est-elle pas aussi naturelle qu'une énorme matrone matelassée de tissus adipeux...? » Pour les Lutteurs, ils se sont roulés préalablement dans la suie et le charbon afin d'avoir plus de prise ; ils sont bistrés et bitumineux. Courbet est le « Watteau du laid » ; ses toiles sont des gageures contre l'art et la critique ; elles donnent la caricature, et non le portrait de la réalité.

Paul Mantz, non sans tristesse, accuse l'artiste d'avoir trahi l'espoir qu'on fondait sur lui [Revue de Paris). L 'Enterrement faisait présager qu'il serait le peintre attendu des douleurs du pauvre. Courbet semble avoir renoncé à cette noble tâche. La Fileuse est une bonne étude, très largement peinte, et d'une réalité lumineuse. Dans les Lutteurs, il a sacrifié à la fantaisie ; les tons, bruns et sales, sont un déplorable souvenir de la manière du Guerchin. On les remarque

encore sur les chairs pesantes et grasses de sa Baigneuse, où, cependant, on sent le tressaillement secret de la vie. Courbet a rendu le service d'arrêter par sa protestation la chute de la peinture dans l'art académique néo-grec ; mais il ne doit pas aller plus loin. La laideur peut être un moyen : un but, jamais. Rembrandt a peint ses vierges sous la forme de grossières servantes d'auberges, mais son clair-obscur les enveloppe d'une auréole de poésie ; chez lui, le sentiment sanctifie la laideur. Que Courbet médite sur ces œuvres : voilà le conseil que mérite sa conviction, et non point des quolibets et des traits d'esprit.

Il est inutile de rééditer tous ceux-ci et ceux-là. Plus intéressant est le jugement de Courbet lui-même sur sa Filcusc, jugement que nous rapporte Champfîeury et qui nous le montre conquis désormais aux théories de Proudhon.

— Je fais penser les pierres, avait dit l'artiste à son compatriote, oubliant que c'était celui-ci qui lui avait fait, non sans difficulté, cette opinion à propos des Casseurs.

— Eh bien ! fit Proudhon, en désignant la Filcuse; qu'est-ce que cela pense ?

— C'est une prolétaire !

Les relations entre les deux franc-comtois devenaient de plus en plus suivies, au grand dépit de Champfîeury Une même antipathie les coalisait contre la blague parisienne, qui s'était exercée si souvent à leurs dépens, « cette légèreté railleuse et sceptique de la grande ville, qui, d'un coup d'épingle, pique ces gros ballons d'orgueil, quand elle ne les crève pas ». Du moins c'est l'explication qu'avait trouvée le critique; il n'est pas besoin de faire remarquer qu'elle est incomplète, et que la patrie commune, la haine de l'empire, le goût des questions sociales étaient encore des facteurs puissants de cette amitié.

C'est comme gage de cette amitié que Courbet commença, dès cette année, le portrait de Proudhon. Il le représenta dans son jardinet, assis sur les marches d'un petit perron accédant à sa demeure, et sur lesquelles traînent un encrier avec une plume, des feuillets de papier et des livres ouverts ou fermés. Sur la seconde marche : P. J. P., 1853 ; sur la première : Gustave Courbet, et, 1865, date d'achèvement de l'œuvre. S'il fallait en croire Castagnary (Préface du Catalogue de 1882), Courbet aurait peint ce portrait de souvenir.

à Ornans en 1865, en se reportant par la pensée à cette date de 1853, où il avait vu son ami rue d'Enfer, dans la pose où il l'a placé. Cette peinture de souvenir, à douze ans d'intervalle, est assez invraisemblable. Ce qui l'est moins, semble-t-il, est d'admettre que Courbet avait, dès cette époque, ébauché ce portrait, qu'il le retourna contre le mur, comme il lui arrivait si souvent, et le reprit plus tard.

Proudhon est de face, vêtu comme un maçon, d'un pantalon bleu et d'un bourgeron gris ; il porte des lunettes qu'on voit à peine sous son grand front, bosselé sur les sourcils et proéminent ; sa main droiterepose sur sa jambe droite étendue ; son bras gauche est appuyé sur l'autre jambe relevée, et sa main soutient sa tête. Sur un fauteuil de jardin, la femme du philosophe a déposé son ouvrage ; à côté, la fille aînée, accoudée à une petite table, suit du doigt les lettres d'un alphabet, tandis que sa jeune sœur, étendue dans le gazon, verse l'eau d'un petit broc dans une assiette d'enfant. La tonalité générale est grise; l'œuvre donne l'impression du calme intime où se complaisait le philosophe. Tel est le tableau qui appartient aujourd'hui à la ville de Paris et est exposé au Petit-Palais des Champs-Elysées; il figura au Salon de 1865, où les critiques ne le ménagèrent pas. Paul Mantz, entre autres, aiguisa sa verve à propos de la femme de Proudhon, qu'il déclara tout à fait chimérique ; ce jugement porta, sans doute, puisqu'elle a disparu depuis de la toile.

Il était dans la destinée du peintre réaliste de ne satisfaire aucun de ses modèles. Proudhon ne fit pas exception à la règle et la fatalité voulut qu'une femme s'en mêla, comme il arriva pour le portrait de Berlioz. Quand le socialiste a écrit dans son Principe de V Art : « Courbet a ses défauts ; je vous les passe tous; j'en ai appris moimême quelque chose... », il pensait sans nul doute à son portrait. Cependant, à l'exposition de 1867, figura un portrait de Madame P-J. Proudhon. Celle-ci s 'était-elle ravisée ?

Champfleury ne devait pas être plus content du sien, qu'il légua, en 1889, au musée du Louvre, et où il est représenté blême, bilieux, méditatif, de profil à gauche, vêtu d'une redingote brune à collet de velours, une cravate nouée autour du cou, non sans négligence.

— Ils n'étaient pas beaux, s'écriait Courbet, qu'irritaient ces mécontentements; je ne pouvais pourtant pas les faire beaux !

On l'a accusé aussi, non seulement d'enlaidir ses modèles, mais

encore de n'en peindre que l'apparence extérieure. Il semble bien que ce soit là une pétition de principe, présentée à la légère. Pour ne parler que des portraits plus haut cités, Berlioz n'y apparaît -il pas avec sa nature amère, désenchantée, sarcastique? Ne voit-on pas en Proudhon le bourgeois rêveur, placide et utopiste qu'il fut toujours, dans Champfleury l'homme travaillé déjà du regret de n'avoir pu, et de ne

Proudhon ci sa famill<

pouvoir désormais donner la mesure qu'il espérait? Ou les mots n'ont plus de sens, ou il y a dans ces œuvres une véritable psychologie, qui s'exprime sans le secours d'aucune rhétorique, et s'en trouve être plus persuasive. Une fois de plus, l'épithète de « réaliste » aura fait tort à Courbet, car le public est volontiers simpliste, et ne s'accommode guère d'examiner une question dans sa complexité.

Un autre mécontent fut Baudelaire, et cependant le portrait de

Courbet paraît avoir été le seul ressemblant parmi tous ceux qu'on fit de lui. La difficulté n'était pas moindre.

— Je ne sais, disait Courbet, comment aboutir au portrait de Baudelaire ; tous les jours il change de figure.

Il est vrai, certifie Champfleury, dans ses Souvenirs et portraits de jeunesse, que Baudelaire avait l'art de transformer son masque « comme un forçat en rupture de ban. » Le peintre l'a représenté assis sur des coussins rouges, les cheveux ras, imberbe, en costume marron, avec une cravate de soie jaune d'or sur sa chemise bleue ; ses yeux sont perçants ; il serre entre ses lèvres mordantes une pipe culottée. De la main droite il tient un livre brun à tranches rouges, qui s'appuie sur une table de chêne, où se trouve, en outre, un encrier carré avec sa plume d'oie. Une lumière pâle se diffuse autour de lui, et l'éclairé doucement. Le Baudelaire fin, spirituel, caustique, soucieux d'étonner, de paraître étrange, d'effarer les bourgeois, y revit tout entier. Et, cependant, le poète en arriva vite à détester ce portrait et son auteur lui-même.

De meilleure composition certes, à tous égards, fut cet amateur de Montpellier, Alfred Bruyas, qui fit tant de bien à Courbet et à quantité d'autres artistes, et que la méchanceté n'a cependant point épargné. Depuis quelques années, en possession d'une grande fortune, il avait pris l'habitude de venir à Paris pour suivre de près le mouvement artistique, et pour s'y mêler. Il était devenu vite célèbre dans les ateliers où il apportait, avec l'aisance, la sympathie cordiale et clairvoyante d'un esprit distingué, sincèrement épris de l'art. Sa personne commandait aussi, par réciproque, la sympathie : grand, mince, un peu voûté, l'air maladif, assez peu communicatif de nature et volontiers silencieux, craignant toujours d'être indiscret, mélancolique et rêveur, il regardait longtemps les œuvres sans dire mot, et il achetait, au moment ou le peintre se désespérait déjà de ce mutisme. Eugène Delacroix, si difficile pourtant à apprivoiser, lui fit son portrait, et cette victoire convaincrait à elle seule que le modèle avait une grande force de persuasion, mise au service d'une conviction profonde et d'une parfaite éducation.

Ses goûts étaient éclectiques, et, de même que le romantisme l'enchanta, il fut séduit par le réalisme. A la suite du Salon de 1853, il acheta la Fi/eu se et les Baigneuses, et commanda son portrait à

Courbet, comme il le commanda à nombre d'autres peintres. « L'amourpropre aime les portraits », a dit La Bruyère. Un ami de Bruyas, Théophile Silvestre, qui rédigea le catalogue de sa collection, en collaboration avec Paul Arène, défend qu'on applique cette maxime au cas présent. Selon lui, Bruyas ne s'est fait portraiturer que pour mieux

Charles Baudelaire,

connaître l'art et les artistes contemporains : unique sujet et objet de leurs efforts, il devenait par le fait même le meilleur juge de ceux-ci. Ce n'est point un ami du bruit; il aime au contraire « le recueillement. Sorte d'Hamlet pensif, souffrant, mais énergique et tenace, tel que Delacroix l'a traduit en son propre idéal, et montrant son esprit même en cachant sa vie. »

Courbet l'a représenté en buste, de trois quarts à gauche, en redingote noire et gilet brun, avec une cravate blanche et grenat et une grosse chaîne de montre à breloques ; son pouce droit est placé dans l'emmanchure du gilet; sa main gauche fermée s'appuie sur un livre vert où l'on lit : Etude sur Fart moderne. Solution. Alfred Bru ras ; elle est ornée de l'intaille, qu'il montre avec une certaine affectation dans tous ses portraits.

De l'avis de personnes autorisées, ce portrait est fort ressemblant. Tel ne fut point l'avis cependant de Théophile Silvestre, qui le critiqua avec un parti pris évident, n'aimant qu'à moitié Courbet, par tempérament d'abord, et peut-être aussi par tactique, pour amoindrir le crédit du peintre auprès de Bruyas. Celui-ci, dit-il, est nerveux et délicat, blond clair et transparent avec une chevelure et une barbe ardentes. Or, le blond clair est devenu brun rouge ; Courbet a rendu les yeux matois, « insinuant sa finauderie paysanne dans la finesse d'un homme du monde » ; le type a été mal compris; le modelé est massif, le geste alourdi, l'attitude figée.

Pourtant, il y a tout lieu de croire que l'intéressé en fut très content, étant plus éclectique que son panégyriste. Courbet, de son côté, se dit satisfait de son œuvre : « Oui, je vous ai compris, écrit-il à son ami, et vous en avez une preuve vivante ; c'est votre portrait. » Enfin, Bruyas en ayant envoyé une photographie ainsi que des Baigneuses à Tassaërt, celui-ci lui répondit : « Par cet envoi, je connais votre admirable portrait de Courbet et ses deux Baigneuses. C'est un vigoureux artiste que ce gaillard-là ! » Ce jugement, si chaud et sympathique, dut lui enlever toute hésitation, s'il en avait eu quelqu'une. Au cours de l'exécution de ce portrait se lia l'amitié sincère et constante qui unit Courbet et Bruyas, et qui devait se cimenter bientôt par un long séjour à Montpellier.

Par décret du 22 juin 1853, le Salon de 1854 avait été renvoyé à 1855, et réuni à l'Exposition universelle. Courbet resta pendant toute la durée du Salon, à Paris, ne voulant point avoir l'air de fuir devant les « railleries, diatribes, charges et couplets », qui l'assaillirent chaque jour, fier de ces persécutions, et les provoquant même par son intransigeance. Enfin, quand l'orage se fut apaisé, il retourna au pays pour se remettre, et commencer à préparer l'Exposition.

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AUTOMNE 1853 : RETOUR A ORNANS. — PRÉPARATION DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE. — LES « CRIBLEUSES DE BLÉ », « LE CHATEAU D'ORNANS ». — EXPOSITION A FRANCFORT. — 1854 : SÉJOUR A MONTPELLIER, AUPRÈS DE BRUYAS. — « LA RENCONTRE », « LES BORDS DE LA MER A PALAVAS ». — RETOUR A ORNANS : « L' ATE- LIER ». — PARIS ; LE DÉJEUNER DE M. DE NIEUWERKERQUE. — 1855 : EXPOSITION UNIVERSELLE, ET EXHIBITION PARTICULIÈRE DE COURBET.

Le pays natal, qui exerça toujours une si heureuse influence sur Courbet, eut tôt fait de lui rendre le calme nécessaire à l'exécution des grandes œuvres qu'il méditait d'ajouter aux précédentes. Une semaine après son retour, la vie provinciale l'avait repris tout entier, et sa correspondance avec Francis Wey et Bruyas le montre s'occupant de paysages, de tableaux de genre, destinés à continuer ses « séries Sur la grande route (les Casseurs de pierres et les Demoiselles de village », il veut même faire une statue « grandeur nature, repré sentant un Pêcheur de chavots pour la fontaine publique, qui est visà-vis » sa maison. Mais l'hiver l'a empêché de faire poser nu, et il remet cette œuvre à plus tard.

Par intervalles, il se récrée à la chasse, et bat « les montagnes par monts et par vaux, dans la neige jusqu'au ventre », tuant lièvres et loups. Il a assisté à « pas mal de repas de chasseurs, ce qui est très agréable », la plupart à l'auberge de Levier, sans doute. Les gendarmes lui ont même dressé un procès-verbal pourchasse avec engins prohibes, ce qui lui a valu une amende de 100 francs, trois jours à Besançon, et le temps perdu ; mais, comme il a vendu à M. de Saint-Juan, de

Besançon, un tableau pour 400 francs, il se déclare satisfait, et croit décidément au système des Compensations de M. Azaïs.

Sa satisfaction passe dans une lettre à Bruyas, et s'exprime en gaieté. Elle contient, en outre, différentes indications intéressantes : il accepte bien volontiers l'offre que lui fait son ami d'aller séjourner chez lui, à .Montpellier, et va rechercher ce qu'est devenu son portrait (Y Homme à la pipe), qu'il voudrait bien voir dans la collection de l'amateur. En outre, il ne lui cache pas son intention de faire une exhibition particulière de ses œuvres, en 1855, afin de procéder au « grand enterrement » de tout le « fatras de bric-à-brac », qui encombre l'art moderne. « Je vois déjà d'ici une tente énorme avec une seule colonne au milieu, pour murailles des charpentes recouvertes de toiles peintes, le tout monté sur une estrade; puis des municipaux de louage: un homme en habit noir devant le bureau, vis-à-vis les cannes et parapluies ; puis, deux ou trois garçons de salle... Il y a vraiment de quoi faire danser Paris sur la tête ; ce sera, sans contredit, la plus forte comédie, qui aura été jouée de notre temps ; il y a des gens qui en tomberont malades. » Le tout ne coûtera guère qu'une quarantaine de mille francs, qu'ils regagneront facilement (la lettre laisse supposer, en effet, que Bruyas était disposé à prêter cette somme , « quand même nous ne spéculerions que sur la haine et l'envie ». Il est en plein travail de retouche de tableaux et d'exécution de nouveaux ; parmi ceux-ci, il pense à une Bohémienne et ses enfants, destinée à faire suite aux Casseurs de pierres, et à continuer, par conséquent, sa Série, du grand chemin. N'est-ce point la première idée de X Aumône du mendiant?

En outre, il reprend le Retour de la Foire ; il l'a agrandi de trois pieds. « en corrigeant la faute de perspective qui s'y trouvait », et il ébauche des toiles, qu'il se propose de terminer pour l'Exposition Universelle, comme les Cribleuscs de blé, la Roche de dix heures, le Puits Noir et le Château d'Ornans; mais, confiant sur le délai encore long, il ne les achèvera qu'à la veille de l'Exposition.

Les Cribleuscs, qu'on a pu admirer à la Centennale de 1900, sont une des plus belles œuvres de Courbet par le naturel, le sens de la rusticité, l'harmonie des colorations que montre ce tableau, conservé aujourd'hui au musée de Nantes; il fut acheté 3 000 francs, en 1861, à la suite d'une exposition régionale.

Devant une toile blanche, étendue sur le plancher, une jeune femme, Zoé Courbet, vue de dos, agenouillée, vêtue d'une robe rousse, secoue un van ; à sa gauche, une autre jeune femme, vêtue de gris, assise contre des sacs, et ayant un plat sur ses genoux, trie les grains, tandis qu'à droite, un petit garçon soulève le couvercle d'un coffre à blé. La paroi du fond est vivement éclairée par un rayon de soleil.

Le Château d'OrnatlS montre les maisonnette-, grises, qui ont remplacé le château féodal sur cette roche arrondie, qui domine Ornans. et qui les exalte dans le ciel bleu. Au fond du vallon, se tapit la petite ville, traversée par la Loue : à droite, c'est une ligne de rochers, envahis par les arbres, et, au milieu, dans la combe, un vieil abreuvoir, encore existant, reflète l'atmosphère ; au-dessous, la prairie d'un vert gai, ensoleillé, sourit à la lumière. Ce chef-d'œuvre, qui était, en 1878, dans la collection Laurent Richard, et que Caujean a reproduit en une belle eau-forte pour la Galette des Beaux- Arts, a passé depuis en Amérique. Courbet a représenté d'autres fois encore le Château d Ornons, notamment dans une toile où il montre les maisons qui couronnent la colline (collections Durand-Ruel .

C'est à quelque distance, de l'autre cô~té d'Ornans, que Courbet a peint la Roche de dix heures, avec le gazon rare du communal, qui la borde, et le mince ruisseau coulant dans le ravin; quant au Ruisseau du Puits Noir, dont il est question à ce moment, ce n'est autre que la toile qui figura sous ce nom, au Luxembourg, et est maintenant au Louvre. Ces deux œuvres sont datées de 185s.

Entre temps, l'artiste avait envoyé plusieurs de ses production- à Francfort-sur-le-Mein. 11 écrit à son ami. Adolphe Marlet, pour lui faire part d'une lettre qu'il vient de recevoir d'un V rancfortois, le Dr Goldschmid, et de laquelle il ressort que ses œuvres ont causé une vive sensation dans le monde artistique, où elles ont trouvé des » détracteurs et des partisans terribles ; les discussions étaient si violentes qu'au Casino on s'est vu forcé de placer un écriteau ainsi conçu : « Dans ce cercle, il est défendu de parler des tableaux de M. Courbet » Chez un banquier fort riche, qui avait réuni à diner une société nombreuse, chaque invité trouva dans le pli de sa serviette un petit billet où il était écrit : « Ce soir, on ne fartera pas </< M. Courbet. » Le prince Uortchakoff. . . ambassadeur de Russie, a demandé depuis longtemps déjà mon portrait y Homme à la pipe à

acheter. On me demande le prix que j'en veux. Au printemps, ces expositions se continuent à Vienne et à Berlin, où ces tableaux sont demandés. » Quand ils se mettent à plaisanter, les Allemands, même docteurs, ne le font point à demi.

En mai 1854, Courbet écrit d'Ornans à son ami Alfred Bruyas que les tableaux sont revenus, et, entre autres, son portrait, Y Homme à la pipe, qu'il se félicite de voir entrer dans la collection de l'amateur. Il représente toute une phase de sa vie : «c'est le portrait d'un fanatique, d'un ascète ; c'est le portrait d'un homme désillusionné des sottises qui ont servi à son éducation, et qui cherche à s'asseoir dans ses principes ». Celui qui figure dans la notice de Silvestre montre l'homme arrivant contre vents et marées, et, quoique photographié, exprime bien ce sentiment. Il lui en reste « un à faire ; c'est l'homme assuré dans son principe ; c'est l'homme libre ».

La suite de la lettre est un singulier mélange de naïveté et d'habileté, de modestie et d'orgueil, d'impulsion instinctive et de diplomatie, d'imagination et de raison, de bonne foi et de sournoiserie, à coup sûr très expressive de ce tempérament si complexe, tel qu'on n'en voit point de semblable dans l'art entier du XIXe siècle, et où la nature vraie et les aspirations se heurtent sans cesse, forces et faiblesses, en équilibre instable : « Oui, mon cher ami, j'espère vivre de mon art pendant toute ma vie, sans m'être jamais éloigné d'une ligne de mes principes, sans avoir jamais menti un seul instant à ma conscience, sans même avoir jamais fait de la peinture large comme la main pour faire plaisir à qui que ce soit, ni pour être vendue. J'ai toujours dit à mes amis (qui s'épouvantaient de ma vaillance et qui craignaient pour moi-même) : « ne craignez rien ; devrais-je parcourir le monde entier, « je suis sûr de trouver des hommes qui me comprendront; n'en trouci verais-je que cinq ou six, ils me feront vivre, ils me sauveront! » J'ai raison, j'ai raison; je vous ai rencontré; c'était inévitable; car ce n'est pas nous qui nous sommes rencontrés ; ce sont nos solutions. »

Courbet est revenu à plusieurs reprises sur cette solution. Dans le portrait de Bruyas, il fait appuyer la main de son personnage sur un livre où se trouve ce mot. Pour Bruyas, la solution paraît avoir été l'éclectisme, puisqu'il collectionna non seulement des Courbet, mais des Delacroix, des Ingres, des Géricault, des Tassaërt, des Cabanel, des Ricard, comme on peut le voir encore à sa galerie qu'il légua au

musée de Montpellier par donation du 12 novembre 1868, testament du 29 novembre 1876, et codicille du 1" janvier 1877, faisant ainsi entrer dans les collections municipales cette série presque tout entière admirable, et d'un si haut intérêt historique, de 148 peintures, 86 dessins et 18 bronzes.

La solution de Courbet fut ce qu'on appela le réalisme. Mais une

solution est une idée ; et, comme toujours, il convient de ne pas chercher ;'i approfondir trop les idées de Courbet. Proudhon l'exprime parfaitement dans son Principe de l'Art : « Taillé en hercule, la plume pèse à sa main comme une barre de fer à celle d'un enfant. Quoiqu'il parle beaucoup de série, il ne pense que par pensées détachées : il a des intuitions isolées, plus ou moins vraies, quelquefois heureuses, souvent sophistiques. Il parait incapable de construire ses pensées . Il se fait encore l'apologiste de l'orgueil; en cela, il se montre tout à fait artiste.

mais artiste de second ordre ; car, s'il avait la sensibilité supérieure, il sentirait esthétiquement que la modestie a son prix... ; celui en qui le sophisme a étouffé ce sentiment n'est plus un homme ; c'est une brute ». Il faut entendre le qualificatif dans son acception ancienne de rudis.

Malgré le choléra, qui sévissait alors à Montpellier, Courbet

n'hésita pas à se rendre à l'invitation de Bruyas, et il fit dans cette ville un séjour de plusieurs mois, aussi laborieux qu'agréable. Une de ses plus grandes récréations fut de jouer au mail, le soir de quatre à sept ; il y acquit une certaine force, puisqu'on lui donna le surnom de Chevalier du Bois roulant, dont il se pare dans une lettre à sa sœur Zoé ; il manifeste même l'intention d'acclimater à Ornans « ce jeu de force et d'adresse en même temps, qui se joue en plein air, dans les chemins vicinaux ». En cette même lettre, il tranquillise son père, qui s'inquiétait de ses finances :

Alfred Bruyas. Bruyas payera non seulement

la peinture que Courbet a faite pour lui, mais encore le temps passé à Montpellier, à condition qu'il soit tout seul à avoir de cette peinture.

L'amateur, qui possédait déjà YHomme à la pipe, la Fileuse, les Baigneuses, YEtude de femme, idéalisée, qui avait servi à ce dernier tableau, et son Portrait, lui demanda de peindre encore plusieurs toiles à son intention spéciale. Une des plus intéressantes, à coup sûr, fut la Rencontre, qu'on surnomma depuis : Bonjour, monsieur Courbet, ou : la Fortune saluant le Génie, et qui fut demandée expressément pour commémorer le séjour de Courbet à

Montpellier. La scène se passe sur une route toute poudreuse, comme cendrée, qu'accompagne une rare végétation roussie par un soleil torride : le ciel est très bleu, l'horizon bas : dans la plaine infinie, roule la vieille diligence à caisse jaune. Courbet arrive d'Ornans, sac au dos, en bras de chemise, vêtu d'un pantalon de coutil bleu: il est de profil à gauche, dressant sa haute stature, qui seule détermine de l'ombre sur la route, et haussant sa tète bistrée et « assyrienne », encadrée de ses cheveux et de sa barbe noirs et longs. De la main droite il s'appuie sur un long bâton, et de la gauche, il abaisse son chapeau en feutre gris. M . Bruj as vient au-devant de lui de la villa Mey.et s'incline respectueusement, tète nue ; il est vêtu d'un paletot vert, d'un pantalon bleu, et il tient sa casquette noire : respectueusement aussi salue son fidèle domestique, Calas, portant un chàle rouge sur le bras, et tout embarrassé dans sa redingote rousse, tandis que le chien Breton souhaite aussi la bienvenue à sa façon.

Plus et mieux qu'un scène de genre, la Rencontre est un groupe de portraits excellents, expressifs, vivants, non point juxtaposés, mais participant à une action qui les réunit effectivement. Le chien est aussi beau que celui de l'Enter rement. Enfin, le paysage est admirable : quoiqu'elle fût si différente de la nature franc-comtoise, Courbet a caractérisé cette nature méridionale avec autant de vigueur et de netteté. La Rencontre est topographique au même titre que le Puits Noir, Le Château d'Ornans. ou les Demoiselles de village.

Courbet exécuta, sur place, deux autres portraits de Bruyas, en

buste, et dans des proportions identiques (haut., o'",45; larg., on,,37) ; dans l'un, le collectionneur est représenté de profil, tourné à gauche, en redingote noire avec col blanc rabattu et cravate verte à filet rouge ; dans l'autre, il est assis en un fauteuil recouvert de guipure blanche, vêtu d'une robe de chambre doublée de rouge laissant voir le gilet blanc, et il appuie sa tête sur la main gauche. Théophile Silvestre est obligé de convenir, cette fois, que la ressemblance est pénétrante, et que la tête est fine , méditative, et souffrante ; mais il semble hésiter sur l'identification, alors qu'elle est évidente. En pendant, sur une toile semblable, de profil, cheveux courts, et longue barbe, Courbet se figura, en veste noire à doublure et collet rayés de noir et blanc. Toutes ces œuvres sont signées, et datées de 1854.

Mais l'artiste ne se confina pas dans la cité, et bien souvent il se récréa de son labeur à contempler les flots bleus de la Méditerranée. Il a dit, un jour, que la mer lui donnait les mêmes émotions que l'amour. Ce n'est pas la première fois qu'il l'admirait, ayant déjà eu l'occasion d'aller au Havre, peu après son départ de Franche-Comté, et une lettre à ses parents témoigne quelle impression intense produisit sur cet « habitant du vallon... la mer sans horizon. »

Le golfe d'Aigues-Mortes, qui s'incurve dans le golfe du Lion, entre Frontignan et les Saintes-Mariés de la Mer, est bordé d'étangs, derniers vestiges de l'eau salée, qui couvrait autrefois ces territoires, et maintenant se retire, abandonnant dans les sables et les graus les vieilles petites villes du littoral. Quatre lieues à peine séparaient Courbet de la mer. Il traversait les vignobles de la vallée du Lez, les pépinières de Lattes, passait entre l'étang d'Arnel et celui de Pérols, et arrivait à Palavas-les-Flots, célèbre dans toute la région pour sa magnifique plage de sable fin, que des tamaris et des pins maritimes continuent jusqu'à Maguelonne.

Le maître y peignit plusieurs marines, et, entre autres ces Bords de la mer à Pa lavas, que Bruyas lui acheta, et à propos desquels pouvaient lui venir à la mémoire les vers de Baudelaire :

Homme libre, toujours tu chériras la mer! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame; Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

C'est à marée basse ; les flots bleus, ourlés d'écume blanche, viennent mourir sur le sable jaune. Au premier plan, le peintre, debout sur une roche, vêtu d'un paletot brun, ayant une canne à la main, salue l'immensité en un geste qui ne laisse pas d'être un peu théâtral.

Mais on n'y songe guère devant cette œuvre, si vraie et si poétique à la fois, et qui s'apparente aux marines hollandaises du XVIIe siècle. Comme dans celles-ci, le ciel occupe les deux tiers de la toile: ainsi que van Goyen ou van de Velde, Courbet avait observé que la plage et la mer sont comme écrasées par la hauteur et la masse de l'atmosphère. La personne humaine n'y est, par suite, qu'une tache à peine perceptible, molécule devant les éléments colossaux ; et le peintre comprit que les marines devaient être, sinon toujours, au moins le plus souvent solitaires.

Après les forêts et les prairies, après les paysans et les citadins, le peintre abordait la mer et le ciel ; de même que sa vue réfléchissait en sa marine de Palavas toute la plaine liquide, il avait embrassé la nature entière dans ses éléments, ses formes, ses colorations. M !S apparences permanentes ou fugitives. Et, dès lors, il apparaîtrait comme un peintre panthéiste, s'il avait mêlé plus de pensée aux interprétations parfaites qu'il donnait des choses. Mais il faut se défendre de le regretter ; car, toutes les fois que, conscient de cette lacune, il s'est efforcé de la combler, n'y étant nullement prédispose, il a compromis son ouvrage.

Ce nouveau champ proposé à son activité n'est pas, avec l'amitié de plus en plus intime de Bruyas, le seul profit qu'il retira de son séjour dans le Midi. A contempler cette lumière méridionale si éclatante, que nulles vapeurs ne tamisent, et qui caresse de clarté les moindres objets, sa pupille, si apte à saisir les colorations, se dilata encore, et. bien avant la révolution que provoquèrent les Impressionnistes, il commença de laver sa palette, et de donner de la nature des images moins sombres qu'on n'y était habitué. Mais cette influence de l'atmosphère méridionale ne pouvait être plus profonde: et c'est aux Manet, .Monet, Pissaro, Sisley, Degas, Renoir et Cézanne, qu'appartiendra la gloire d'analyser la lumière dans toute sa subtilité.

Il partit de Montpellier à l'automne, laissant, non sans regrets, Bruyas, et ses nouveaux amis, entre autres Fajon, dont il fit plus tard un beau portrait, daté de iXo>, aujourd'hui au musée de Montpellier :

« Dites-leur, écrit-il à l'amateur, que j'ai gardé très bon souvenir d'eux et de votre pays, que j'espère y retourner un jour, et les gagner au mail... » Dans une autre lettre, il manifeste toute sa reconnaissance à son mécène : « Vous pouvez compter sur moi en toute occasion; quand j'ai pris le parti d'aimer quelqu'un, c'est pour la vie. Vous êtes mon ami; vous n'en pouvez douter; et j'ai rendu justice à votre intelligence en toute occasion. Les gens qui sentent et aiment sur la terre sont si seuls que vous ne pouviez m'échapper. » Mais la suite, avec son ton découragé, paraît bien être une flatterie à l'adresse de Bruyas, lequel était toujours mélancolique : « J'ai eu bien des tourments depuis vous ; ma vie est si pénible que je commence à croire que mes facultés morales s'usent ; avec ce masque riant, que vous me connaissez, je cache, à l'intérieur, le chagrin, l'amertume et une tristesse qui s'attache au cœur comme un vampire. Dans la société où nous vivons, il ne faut pas beaucoup travailler pour trouver le vide ; il y a vraiment tant de bêtes, que c'est décourageant, à tel point qu'on redoute de développer son intelligence dans la crainte de se trouver dans une solitude absolue. » Ce masque « fatal » de Courbet ne dit rien qui vaille.

En quittant Montpellier, le peintre n'était point encore débarrassé d'une indisposition, qu'il avait contractée sur les bords de la mer. Il rencontra à Lyon, une dame espagnole de sa connaissance, qui lui indiqua un remède radical. Sans doute est-ce par gratitude qu'il lui fit son portrait? Il l'a représentée à mi-corps, de 3/4 à gauche, la tête renversée, et appuyée sur le bras droit, sa main droite se noyant dans les flots d'une opulente chevelure ; elle a une figure aiguë, maigre, de longs sourcils, le nez aquilin et la bouche fine.

De Lyon, il se rendit à Genève, puis à Berne, pour rendre visite à son ami Max Buchon, qui l'attendait avec une grande impatience: il le trouva triste comme la nuit, bien qu'il vint de remporter un grand succès littéraire, à Paris. Buchon venait de publier, en effet, à la Revue des Deux Mondes deux contes d'un réalisme savoureux : le Matachin et le Gouffre gourmand.

De retour à Ornans, il se remet à chasser, « motif d'exercice violent qui ne me déplaît pas » ; puis, tout à coup, il est atteint d'une jaunisse affreuse, à tel point qu'on l'appelle le « Prince d'Orange ». Depuis un mois et six jours, il n'a pas quitté la chambre et n'a rien mangé pendant

deux semaines : aussi son enbonpoint est tombé. « Jugez un peu comme cela m'arrangeait, moi qui n'avais déjà pas le temps de faire ce que je m'étais proposé pour l'Exposition ! » Cependant, il recommence bientôt à travailler, et même il rêve de se construire un atelier, pour lequel on lui offre un emplacement qui coûtera 4 000 francs.

Les borda Je La mer .1 Palavas.

Hn attendant, l'Exposition l'occupe beaucoup : « Quel dommage, écrit-il à Bruyas, que nous n'ayons pu faire cette exposition pour notre compte! c'eût été d'un esprit large et nouveau, en dehors de toutes les vieilles idées du passé. » Voilà un regret qui en dit long, et qui explique, par avance, l'événement de 1H55. Il compte envoyer 14 tableaux, parmi lesquels YHommc à la pipe, la Rencontre, qu'il trouve « brûlée et noire », mais qu'on aime beaucoup à Ornans, ses

différents portraits et ceux de Bruyas, qu'il prie celui-ci de lui prêter, enfin Y Atelier.

Cette dernière œuvre venait à peine d'être ébauchée ; Courbet, ayant achevé l'esquisse, l'avait reportée au trait sur la toile, « qui a 20 pieds de largeur et 12 de hauteur. Cela fait le tableau le plus surprenant qui se puisse imaginer ; il y a 30 personnages, grands comme nature ; c'est l'histoire morale et physique de mon atelier ; ce sont tous les gens qui me servent, et qui participent à mon action. Dans le fond du tableau, se trouvera les Baigneuses et le Retour de la foire ; sur mon chevalet, je ferai un paysage dans lequel il y aura un ânier et des ânes, qui portent des sacs au moulin. J'intitulerai cela première série, car j'espère faire passer la société dans mon atelier, faire connaître ainsi mes propensions et mes répulsions. J'ai deux mois et demi pour l'exécution ; et il faudra encore que j'aille à Paris faire les nus, si bien que, tout compté, j'ai deux jours par personnage ; vous voyez que je n'ai pas à m'amuser. » Il demande, enfin, à son ami de lui envoyer une photographie de femme nue, qu'il a oubliée à Montpellier : « elle se trouvera derrière ma chaise, au milieu du tableau ; puis, vient votre portrait, et ceux des artistes, qui sont dans des idées réalistes. »

Telle fut la première pensée de Y Atelier. Le tableau définitif est un peu différent. Le titre que lui donna le peintre, en 1855, fut : Y Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique . Courbet, par l'accouplement hardi de ces deux mots incompatibles : allégorie réelle, a voulu signifier qu'il entendait présenter au public, sous une forme tangible, les idées, auxquelles il a appliqué ses réflexions depuis 1848, et dont il a proposé des solutions ou des réalisations dans ses œuvres, en même temps que, par reconnaissance, il groupait autour de lui les amis, qui l'ont soutenu et encouragé dans sa lutte pour faire triompher ses théories. C'était là une entreprise complexe et difficile. Comment s'en est-il tiré ?

La scène se passe dans l'immense atelier du peintre ; sur les murs, des armes, des costumes, des instruments et des pipes; contre une cloison un mannequin, figurant Saint-Sébastien percé de flèches qui représente Y Art académique.

Au milieu, un chevalet supporte un paysage de Franche-Comté

avec de grands arbres, que Courbet est en train de peindre ; c'est l'Art personnel et réaliste de Courbet. Il est assis sur une chaise carrée, de profil, faisant valoir « le côté assyrien » de sa figure, que les cheveux et la barbe noirs rendent lumineuse par contraste. Il est

L'ntclicr (groupe central).

vêtu d'un pantalon quadrillé, et d'un veston à col rayé. A ses pieds, un angora blanc. Devant la toile, un petit berger comtois, les pieds nus dans ses sabots, les cheveux embroussaillés, suivant des yeux la main , qui reproduit le paysage, où il est habitué à garder son troupeau :

à droite, un modèle, une grande femme nue, regarde aussi le peintre travailler; de profil, sa magnifique chevelure enroulée en chignon sur la nuque, elle retient des deux mains, sur sa poitrine, une grande draperie qui traîne à terre ; ses vêtements sont jetés négligemment sur un tabouret.

A gauche, on voit tous les personnages, auxquels le peintre s'est intéressé, et qui représentent les diverses catégories sociales : au premier rang, assis, un braconnier (la Chasse), dont le chien est accroupi tout auprès, contemple, avec dédain, étalés dans la poussière, sur le plancher, un sombrero à plumes noires et un poignard qui figurent la Poésie romantique; non loin est une tête de mort sur un journal des Débats (la Presse) : les journaux, a dit Proudhon, sont les cimetières des idées. En face, une Irlandaise (la Misère) affalée, jambes et poitrine découvertes, allaite son enfant. Derrière, un rabbin en longue robe et toque, au nez aquilin et à la grande barbe [la Religion hébraïque); à l'arrière-plan, un juif (le Commerce), accroupi, offre une étoffe à un bourgeois, assis, coiffé d'un haut de forme, et qui n'est autre que le vigneron Oudot, grand'père de Courbet (le Travail de la Vigne) ; à côté, un paillasse à bicorne (le Théâtre), un prêtre (la Religion catholique) ; dans le fond, à gauche, un faucheur et un terrassier [Vie des champs), un ouvrier désœuvré [Chômage), un fossoyeur (la Mort), une fille publique (la Débauche). Le juif, le marchand d'habits, le paillasse, le curé, le croque-mort et la fille ont été réunis ensemble, comme vivant de l'humanité et l'exploitant.

A droite, près de la baie vitrée qui laisse passer une belle lumière, qui caresse et fait resplendir le corps nu du modèle, douze personnages. Au premier plan, vautré sur une table et lisant, Baudelaire (la Poésie) ; à côté, une femme du monde, en crinoline et châle, et son mari visitent l'atelier (les Amateurs mondains) ; à leurs pieds, couché sur le plancher, leur enfant feuillette un album [Y Enfance studieuse) ; au milieu, contre le chambranle de la fenêtre, deux amoureux s'embrassent [l'Amour libre). Champfleury, assis sur un tabouret, en habit sombre, suit du regard le pinceau de Courbet (la Prose). Dans le fond : Proudhon (la Philosophie sociale), Promayet (la Musique), Max Buchon (la Poésie réaliste), et Bruyas (le Mécène de la peinture réaliste).

Comme on le voit, le sujet qui, au premier abord, peut paraître

confus et touffu, s'éclaire à l'observation attentive : et quelle que soit l'incorrection et la bizarrerie du sous-titre de ce tableau, ce sont bien des idées, que représentent ces personnages, qu'ils symbolisent ; ce sont des allégories réelles, comme le disait Courbet : et c'est une réplique vigoureuse à ceux qui l'accusaient de ne peindre que l'apparence des choses, et de négliger la spiritualité des êtres. Mais n'était-ce point, par contre-coup, justifier leurs peintures, et dénier, en fin de compte, au réalisme ce que l'on se figurait jusque-là avoir été son originalité et sa raison ?

Un autre défaut, qui tient à la nature même du sujet, est le manque de cohésion entre tous ces personnages. Au moins dans l'Enterrement, auquel Y Atelier peut être comparé pour l'importance, les assistants étaient réunis par une cérémonie, à laquelle ils avaient tenu à assister. Mais, ici, la rencontre même n'a pas été possible. Qu'on ne prétende point, en outre, que Courbet est le lien, qui unit tous ces spectateurs. Le groupe de gauche est totalement étranger à celui de droite ; ils ne prêtent aucune attention l'un à l'autre; ils ne sont point de même sorte. Les miséreux figurent les idées sociales de Courbet; les mondains s'intéressent non point à celles-ci, mais à l'œuvre du peintre, laquelle, jusqu'ici, et il convient de le reconnaître, n'a pas été sociale, mais naturiste, et ne deviendra socialiste que rétrospectivement, par la volonté souveraine de Proudhon, dont l'influence est dès maintenant prépondérante ; l'esprit de Y Atelier en est la preuve.

Enfin, le mérite même des trois parties, qui constituent ce tableau, est inégal. Le groupe de gauche est confus, vulgaire, mal dessiné, mal coloré. L'autre est supérieur ; la dame est bien campée : les têtes sont expressives, véritables portraits modelés en belle pâte, comme le peintre le savait faire ; et la jeune femme en robe claire, assise sur les genoux de son amoureux, est une jolie tache lumineuse dans ce coin noir.

Mais le groupe du milieu est une pure merveille, et suffirait à lui seul à assurer à cette toile une gloire légitime. Le paysage franc-comtois, avec son ciel bleu profond et ses grands arbres, penchés sur une combe, est très remarquable ; et une fois de plus Courbet a exécuté un portrait de lui vivant, naturel et expressif. Le geste du petit berger est d'une ingénuité charmante, qui fait penser à celui de la petite fille dans 17:'//terrement, à celui du gamin, dans Y Aumône dit mendiant, qu'on étu-

diera plus loin, à celui enfin de la pastoure à laquelle font l'aumône les Demoiselles de village. Les enfants ne sont pas très fréquents dans l'œuvre de Courbet ; mais, chaque fois qu'il les a représentés, il l'a fait avec une justesse, un sentiment de la naïveté et de la puérilité enfantines, qu'il puisa dans son affection pour son propre fils.

Quant au modèle, il est vraiment admirable. Cette magnifique jeune femme, au corps de déesse, a été peinte, comme elle en était digne, par un artiste amoureux des riches carnations et de la plastique sculpturale. On avait accusé Courbet de ne s'intéresser qu'au laid et au monstrueux : c'était une pure exagération presque une calomnie. Est-il possible de montrer une nuque plus onduleuse, de plus belles proportions de bras, une poitrine plus ferme, un torse plus élégant, des jambes d'un galbe plus harmonieux? Le geste est d'un naturel parfait, comme les sculpteurs grecs en avaient su trouver pour leurs Vénus pudiques. L'histoire de la peinture tout entière compte peu de morceaux de nu aussi beaux que celui-là, et ce groupe central de Y Atelier est un pur chef-d'œuvre. La toile appartient aujourd'hui à M"" Desfossés, qui s'en sert comme fond de théâtre. Le Louvre devrait, un jour, lui offrir un autre abri.

Comme on l'a vu dans sa lettre à Bruyas, Courbet était venu achever cette toile à Paris, en automne. C'est en décembre, ainsi qu'il le raconte en une autre lettre à son ami, communiquée à M. Bernard Prost par M. le Dr Coste, exécuteur testamentaire de Bruyas, qu'eut lieu le fameux déjeuner avec M. de Nieuwerkerque, directeur général des Musées impériaux, et intendant des beaux-arts de la maison de l'Empereur, déjeuner dont les péripéties ont défrayé, à ce moment, toute la presse.

Les deux ambassadeurs chargés des pourparlers, étaient Cjhenavard] et F[rançais], « deux satisfaits et décorés », qui eussent été contents que Courbet se « vendisse comme eux », et qui le supplièrent de se montrer « bon enfant ». Rendez- vous fut pris chez Douix, au Palais- Royal. Le directeur les y attendait, qui annonça tout aussitôt son intention de convertir l'artiste. Pourquoi, en effet, rester seul à faire la mauvaise tète ? Le gouvernement désire voir cesser cet état de choses : si Courbet veut mettre un peu d'eau dans son vin, on lui commandera pour l'Exposition de 1855, un tableau qui sera accepté sur esquisse préalable.

A une pareille ouverture, la fureur du peintre éclate : « Je répondis immédiatement que je ne comprenais absolument rien à tout ce qu'il venait de me dire. . ; que je considérais son gouvernement comme un simple particulier ; que lorsque mes tableaux lui plairaient, il était libre de me les acheter ... ; que j'étais seul juge de ma peinture; que j'étais non seulement un peintre, mais encore un homme ; que j'avais fait de la peinture, non pour faire de l'art pour l'art, mais bien pour conquérir ma liberté intellectuelle, et que j'étais arrivé par l'étude de la tradition à m'en affranchir, et que moi seul de tous les artistes français, mes contemporains, avais la puissance de rendre et de traduire d'une façon originale et ma personnalité et la société ».

— Monsieur Courbet, vous êtes bien fier ! »

— Je m'étonne que vous vous en aperceviez seulement. Monsieur, je suis l'homme le plus orgueilleux de France !

« Cet homme, qui est le plus inepte que j'aie rencontré peut-être de ma vie, me regardait avec des yeux hébétés. Il était d'autant plus stupéfait qu'il avait dû promettre à ses maîtres et aux dames de la cour qu'il allait leur faire voir comment on achetait un homme pour 20 ou 30 000 francs... ! »

Après un silence, le directeur se décide à demander si Courbet participera à l'Exposition. Nouvelle fureur : « Je répondis que je ne concourais jamais, puisque je n'admettais pas de juges : que, pourtant, il pouvait se faire que je leur envoie par cynisme mon Enterrement, qui était mon début et mon exposé de principes, qu'ils se démêleraient avec ce tableau comme ils pourraient, mais que j'espérais, à moi seul (peut-être), avoir l'honneur de faire une exposition en rivalité de la leur, qui me rapporterait 40000 francs, argent que je ne gagnerais certainement pas avec eux. » Et Courbet lance ce coup droit :

— Rendez-moi d'abord les 15000 francs que vous me devez!

— Comment, 15000 francs ?

— Oui, c'est ce que je vous ai fait encaisser dans mes expositions précédentes. Les employés m'ont avoué qu' « individuellement » ils conduisaient 200 personnes par jour devant mes Baigneuses.

— Ces personnes n'allaient pas pour les admirer.

— La question n'est pas là; la vérité est que vous ave/ touché ces droits, et que la moitié des comptes rendus des journaux portaient sur mes tableaux ».

La fin ne fut pas moins inénarrable : M. de Nieuwerkerke déplorant l'obstination de Courbet, dans son propre intérêt, celui-ci déclarant qu'elle ne serait fatale qu'aux académies ; le premier constatant que le gouvernement, pour la première fois, offrait un déjeuner à un artiste par « coquetterie », le second s'offrant à payer lui-même l'addition. Du coup, M. le Directeur quitte la place, et, comme il passait la porte :

— Monsieur, lui dit Courbet, en lui prenant la main, je vous prie de croire que nous sommes toujours aussi amis.

Puis, il se retourne vers ses deux compagnons, penauds et déconfits, et les traite d'imbéciles. « Ensuite, nous allâmes boire de la bière ! »

L'Exposition préoccupait aussi Champfleury, qui écrivait à Max Buchon : Courbet « doit savoir qu'à l'Exposition prochaine les peintres ont le droit d'exposer ce qu'ils regardent comme leurs meilleures œuvres, connues ou non. Cette mesure a été prise pour rallier à l'Exposition le père Ingres, les Scheffer, Delaroche, etc., qui ne produisent plus rien. Courbet doit exposer Y Enterrement, et le faire revenir n'importe où il se trouve et à n'importe quel prix. Cette exposition universelle va amener une foule immense en 1855. Chacun sera envieux de voir Y Enterrement, dont il a été tant question, et ce tableau est celui de tous, qui représente le mieux les aspirations de Courbet. Il exposera, en outre, ce qu'il jugera convenable ; mais, s'il ne le fait pas, il y perdra. Rien ne prouve mieux la valeur d'un homme que son œuvre revue quelques années plus tard. Si la machine est faible et fausse, malheur à lui ; mais si elle est sérieuse et vraie, alors elle a gagné comme le vin vieux. Je crois que Y Enterrement a dû gagner... »

Courbet n'avait garde de se désintéresser de l'Exposition. Dans une lettre à Bruyas, il apprend à son ami qu'il a obtenu une prolongation de 1 5 jours, grâce à Français, en alléguant trois mois de maladie ; il en a profité pour achever Y Atelier, où il ne lui reste plus « que 4 ou 5 personnages à faire... ; il y a 33 personnages grands comme nature. J'avais juré que je le ferais ; il est fait. Vous occupez une place magnifique : vous êtes dans la pose de la Rencontre, avec un autre sentiment... : Triomphant et commandeur... Les peintres de Besançon sont venus voir, ils sont renversés ». La réception de Y Atelier ne faisait de doute pour personne. Hélas ! il fallut vite déchanter.

Le jury refusa V Enterrement et V Atelier, et n'accepta la Rencontre qu'avec peine; car, on la trouvait, écrit Courbet à Bruyas, « trop personnelle et trop prétentieuse ». Il ajoute : les membres du Jury « ont déclaré qu'il fallait arrêter à tout prix mes tendances en art, qui étaient désastreuses pour l'art français ». Cependant, on accepta onze autres de ses œuvres : les Casseur S de pierres, les Demoiselles de village; la Rencontre; les Cribleuses de blé: la Fileuse endormie; deux Portraits de Courbet; là Dame espagnole; la Roche de dix heures ; le Puits noir; et le Château d'Ornans.

Devant l'ostracisme, qui frappe l'Enterrement, Courbet se décide à faire une exposition particulière. Cette idée l'avait toujours séduit: on se rappelle, en effet, ses exhibitions à Ornans, Besançon, Dijon; et, dans les lettres à Bruyas, plus haut citées, ne regrettait-il pas, par avance, de ne pouvoir organiser une exposition de ce genre, à son compte ?

Tous ses amis, d'ailleurs, l'y engageaient ; il se laissa faire unedouce violence. « J'y ai cédé, écrit-il à Bruyas... Cela me coûtera 10 ou 12000. J'ai déjà le terrain (avenue Montaigne, 7, Champs-Elysées . avec une location de 2000 pour u mois ; la construction me coûtera h ou S 000. Ce qu'il y a de curieux, cet emplacement est enclavé dans le bâtiment même de leur exposition. Je suis en démarches près du préfet de police pour les formalités. J 'ai déjà les 0 000 que vous m'avez donnés. Si vous voulez me faire une reconnaissance de ce que vous me devez encore, et m'envoyer les Baigneuses, je suis sauvé ; je gagne 100000 francs d'un seul coup... Je suis en course depuis le matin jusqu'à la nuit. Portez-vous bien ; dans ce moment-ci, il faut du courage et de la santé... »

Une lettre à ses parents est encore plus explicite : il a fait un marché de sept mois ; l'architecte est M. Isabey, originaire de Besançon : Le bâtiment est placé au milieu d'un jardin planté de lilas ; » ce mt.i charmant ».

Tout va bien : M.M. Pould et de N ieuw erkerque eux-mêmes se mon trent enchantés; le préfet de police, M. Prémorin, l'a reçu avec beaucoup de courtoisie, et lui prédit un gros succès d'argent: aussi lui impose-l-il un garde municipal à cause de l'affluence probable. 0 Ici. à Paris, on s'apprêtait à me tuer, cette année ; c'est ce que l'on va voir... C'est Promayet qui tiendra la caisse..., et c'est .M. Crétin qui

aura le bureau des cannes et des parapluies. Son fils recevra les cartes. » Il demande qu'on lui envoie son Retour de la Foire, pour le finir à temps; Bruyas envoie la Baigneuse ; le conseil municipal de Lille refuse 1 Après-dîner à Ornans, mais il va leur répondre, et, « au besoin, demander une autorisation au gouvernement. » Enfin, il est en courses depuis le matin jusqu'au soir, et, pour le moment, fait faire des photographies de tous ses tableaux, que l'on vendra dans son « Palais de l'Industrie ». « Il y a encore peu de monde, à Paris ; l'exposition n'avance guère ; je crois bien que tout cela est une affaire manquée, en partie; cela manque d'enthousiasme et d'entrain ».

Ailleurs, il s'applaudit de la tournure que prend son entreprise : « Dans tout Paris, on en parle ; et on attend l'ouverture avec impatience. » Il retouche tous ses tableaux. « Je n'ai pas pu obtenir de la ville de Lille mon Après-dîner à Ornans; j'ai rassemblé deux fois le conseil municipal, et, malgré cela, ils me l'ont refusé, brutalement, car j'ai toutes les raisons morales pour moi. » Dans une autre lettre, il fait part du succès de la Rencontre ; on se dit partout, à Paris, Bonjour, M. Courbet : « Je crois que je finirai par conquérir l'indépendance nécessaire à l'art ; j'ai été, jusqu'ici, fort bien secondé par le gouvernement... Enfin, cela sera une chose magnifique et sans exemple jusqu'ici ; cela enchante chacun ; moi, quand je considère le bâtiment, je tombe en extase... » Il ne pensait, d'abord, exposer que 27 tableaux; puis ce furent 30, enfin 40, et 4 dessins. La porte du bâtiment s'agrémenta de cette enseigne :

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